ARTICLE
Auteur(s) : Sonia
Anane1, H Attouchi1, E
Kaouech1, S Belhadj1, T
Ben Chaabane2, N
Ben Abdallah3, T
Ben Othman4, A Samoud5, M Ben Hriz6, K
Kallel1, E Chaker1
1Laboratoire de parasitologie-mycologie CHU
La Rabta 15, rue Djebel-Lakhdhar 1007 Tunis, Tunisie
2Service de maladies infectieuses CHU La Rabta
15, rue Djebel-lakhdhar1007 TunisTunisie
3Service de médecine interne M8 Hôpital Charles
Nicolle Tunis Tunisie
4Service d'hématologie Centre national de greffe de
moelle osseuse de Tunis Tunis Tunisie
5Service de médecine infantile A Hôpital d'enfants de
Tunis Boulevard du 9-Avril Bab Saadoun Tunis Tunisie
6Service de pédiatrie Hôpital Mongi SLIM Tunis
Tunisie
La microsporidiose est une affection opportuniste due à des
microsporidies qui sont des eucaryotes unicellulaires à
développement intracellulaire.
Ces micro-organismes considérés comme des protozoaires sont
classés par certains parmi les champignons [1, 2].
Les microsporidies sont connues depuis 150 ans et sont
largement répandues dans le règne animal (insectes, poissons,
mammifères). Elles sont également incriminées dans la pathologie
humaine où le premier cas de microsporidiose a été rapporté en 1959
chez un enfant japonais [3].
La microsporidiose affecte essentiellement les sujets
immunodéprimés.
L'augmentation spectaculaire du nombre des facteurs
d'immunodépression, surtout en rapport avec l'épidémie du sida,
mais aussi la multiplication des transplantations d'organes et de
greffe de moelle osseuse, et le développement des thérapeutiques
immunosuppressives a entraîné une nette recrudescence des
parasitoses opportunistes, dont la microsporidiose.
Elle a été décrite chez des sujets immunocompétents tels que les
enfants, les sujets âgés, les voyageurs et les sujets porteurs de
lentilles de contact [4].
La symptomatologie clinique de la microsporidiose est variable
selon l'espèce en cause, l'organe cible et le statut immunitaire de
l'hôte.
Les espèces de microsporidies les plus fréquemment incriminées
dans la pathologie humaine sont Enterocytozoon bieneusi et
Encephalitozoon intestinalis [1, 5].
En dehors d'atteintes oculaires, nasosinusiennes,
bronchopulmonaires, musculaires, génito-urinaires et disséminées,
l'atteinte gastro-intestinale représente la localisation
microsporidienne la plus fréquente. Dans cette étude, nous avons
essayé d'analyser les facteurs de risque, les caractéristiques
cliniques, parasitologiques et thérapeutiques de
la microsporidiose dans sa forme intestinale.
Patients
Il s'agit d'une étude rétrospective réalisée sur une période de
13 ans comprise entre janvier 1995 et décembre 2007.
Elle a intéressé 572 patients immunodéprimés (279 VIH positifs
et 293 VIH négatifs) chez qui la recherche de microsporidies a été
faite d'une façon systématique.
Méthode
Examen parasitologique des selles
Pour chaque patient, un examen parasitologique des selles a été
réalisé comportant :
- – un examen direct à frais au sérum physiologique, une
concentration par la méthode de Faust, une concentration par la
méthode de Kato à la recherche des parasites habituels ;
- – une coloration de trichrome de Weber modifiée des
frottis des selles obtenus après concentration par la technique de
Ritchie à la recherche des spores de microsporidies ;
- – une coloration par la méthode de Ziehl-Neelsen
modifiée favorisant la recherche des oocystes de
cryptosporidies.
Analyse des dossiers
Pour les cas de microsporidiose intestinale, les données
épidémiologiques, cliniques, biologiques autres que
parasitologiques et thérapeutiques ont été recensées à partir des
dossiers médicaux des malades sur une fiche préétablie.
Analyse statistique
L'analyse statistique des données a été faite par le test de
Chi2, le test t de Student et le test exact de Fisher.
Une valeur p < 0,05 est significative.
Résultats
Aspects épidémiologiques
Prévalence
Le diagnostic de la microsporidiose a été retenu chez 14 patients.
La prévalence globale de la microsporidiose intestinale était
donc de 2,4 % (14 cas étaient positifs sur 572 malades).
Elle était de 3,6 % chez les patients infectés par le VIH (dix
cas étaient positifs sur 279 malades) et de 1,4 % chez les patients
immunodéprimés VIH négatifs (quatre cas étaient positifs sur 293
malades).
Incidence
Évolution annuelle de l'incidence globale
L'évolution du taux d'incidence globale de la microsporidiose (chez
tous nos sujets immunodéprimés) entre les années 1995 et 2007 est
représentée par la figure 1. Après un début
d'étude rapportant des résultats relativement stables en moyenne
entre 2,5 et 3 % et trois années (2002, 2003, 2004) inexploitables
sans études systématiques comparables aux précédentes, on peut
remarquer une nette augmentation des taux en 2005 et 2007 (4,9 et
6,4 %).
Répartition mensuelle des cas de microsporidiose
Ces cas ont été répartis en fonction des mois selon la figure 2 sans qu'on puisse
en extraire une tendance particulière, compte tenu du faible nombre
de sujets diagnostiqués par mois.
Évolution annuelle de l'incidence
chez les sujets VIH+
L'évolution du taux d'incidence de la microsporidiose intestinale,
chez les sujets VIH positifs, entre les années 1995 et 2007, est
représentée par le tableau 1.
En comparant les prévalences de cette parasitose avant (2,9 %)
et après 2000 (4,2 %), date de généralisation de la trithérapie
dans notre pays, nous avons remarqué qu'il n'y a pas de différence
statistiquement significative (p = 0,791) si l'on compare
les moyennes des années dont les résultats sont comparables obtenus
à la suite d'enquête avec des techniques d'évaluation
équivalentes.
Tableau 1 Taux d'incidence de la microsporidiose
intestinale chez les sujets VIH+ (1995-2007).Table 1. Incidence
rate of intestinal microsporidiosis in HIV+ subjects (1995-2007).
|
Années
|
Nombre de malades VIH+
|
Nombre de cas positifs VIH+
|
Taux d'incidence (%)
|
Prévalence (%)
|
|
1995
|
39
|
0
|
0
|
|
|
1996
|
34
|
2
|
5,88
|
|
|
1997
|
23
|
1
|
4,34
|
2,92
|
|
1998
|
23
|
1
|
4,34
|
|
|
1999
|
18
|
0
|
0
|
|
|
2000
|
29
|
1
|
3,44
|
|
|
2001
|
26
|
1
|
3,84
|
|
|
2002
|
17
|
0
|
0
|
|
|
2003
|
12
|
0
|
0
|
4,22
|
|
2004
|
16
|
0
|
0
|
|
|
2005
|
18
|
1
|
5,55
|
|
|
2006
|
8
|
1
|
12,5
|
|
|
2007
|
16
|
2
|
12,5
|
|
Sexe
La microsporidiose intestinale intéressait dix hommes et quatre
femmes. Le sex-ratio était de 2,5.
Chez les sujets infectés par le VIH, sept étaient de sexe
masculin et trois étaient de sexe féminin. Le sex-ratio était
de 2,33.
Chez les sujets immunodéprimés VIH négatifs les trois quarts
étaient de sexe masculin (tableau
2).
Tableau 2 Tableau comparatif entre les sujets VIH+ et
VIH–.Table 2. Comparison of subjects with and without HIV
infection.
|
VIH+
|
VIH–
|
p
|
|
Sex–ratio
|
3 F/7 M
|
1 F/3 M
|
0,689 (NS)
|
|
Âge moyen
|
35,9 ± 9,1 ans
|
15 ± 17 ans
|
0,01 (S)
|
|
Diarrhée (nombre [%])
|
8 (80 %)
|
3 (75 %)
|
0,670 (NS)
|
|
Évolution de la diarrhée (nombre [%]):
|
|
|
0,665 (NS)
|
|
Amélioration
|
4
|
1
|
|
Pas d'amélioration
|
3
|
1
|
|
Rechute
|
1
|
0
|
|
Perdu de vue
|
0
|
1
|
Âge
L'âge moyen de nos malades ayant une microsporidiose
intestinale était de 30 ± 15 ans avec des extrêmes
de 15 mois et de 48 ans.
Il était de 36 ans chez les sujets VIH positifs et de
15 ans chez les sujets VIH négatifs. La différence est
significative (p = 0,01) (tableau
2).
Taux des lymphocytes CD4
Au moment du diagnostic de la microsporidiose, le taux des
lymphocytes CD4 chez nos dix patients infectés par le VIH a varié
entre 3 et 331 cellules/mm3, avec un taux moyen de
78,4 ± 104,9 cellules/mm3.
Il était inférieur à 100 cellules/mm3 chez sept
patients (70 %) et supérieur à 100 cellules/mm3 chez
trois patients (30 %).
Les taux des lymphocytes CD4 sont répartis selon la figure 3 montrant la plus
forte proportion de porteurs de microsporidies chez les malades
ayant un taux très faible de CD4.
Charge virale
La moyenne de la charge virale était de 107 200 copies/ml
(± 72 354,682) avec des extrêmes de 48 000 et de
208 000 copies/ml.
Infections opportunistes associées
Nos dix patients infectés par le VIH ont présenté des infections
opportunistes classiquement variées (tableau
3).
Les examens parasitologiques et mycologiques ont permis d'isoler
:
- – une candidose buccale observée chez cinq patients
;
- – une pneumocystose pulmonaire diagnostiquée chez deux
malades ;
- – une toxoplasmose cérébrale dans deux cas ;
- – une candidose œsophagienne dans un cas ;
- – une cryptosporidiose intestinale dans un cas.
Tableau 3 Tableau récapitulatif des 14 cas de
microsporidiose intestinale.Table 3. Summary of 14 cases of
intestinal microsporidiosis.
|
Âgea/sexe
|
Facteurs de risque
|
Taux de LTCD4
|
Signes cliniques
|
Traitement de la microsporidiose
|
Infections opportunistes
|
Date d'instauration de la thérapie antirétroviralec
|
Évolution de la microsporidiose
|
|
P1
|
15m/M
|
Entéropathie auto-immune
|
–
|
Diarrhée
|
Symptomatique
|
Non
|
–
|
Perdu de vue
|
|
P2
|
9/M
|
Greffe de moelle osseuse
|
–
|
Diarrhée, douleurs abdominales, vomissements
|
Symptomatique
|
Non
|
–
|
Amélioration
|
|
P3
|
40/M
|
Greffe de rein
|
–
|
Fièvre, diarrhée
|
Symptomatique
|
Infection viscérale à CMV
|
–
|
Décès
|
|
P4
|
10/F
|
Déficit immunitaire humoral
|
–
|
Douleurs abdominales (coliques hépatiques, épigastralgies)
|
Albendazole
|
Non
|
–
|
Perdu de vue
|
|
P5
|
28/M
|
VIH+ (stade C3)
|
56 cellules/mm3
|
Diarrhée
|
Symptomatique
|
Tuberculose pulmonaire
|
4 ans avant le diagnosticb
|
Amélioration
|
|
P6
|
48/F
|
VIH+ (stade C3)
|
180 cellules/mm3
|
Diarrhée, douleurs abdominales, fièvre, vomissements, anorexie,
amaigrissement, déshydratation
|
Symptomatique
|
Pneumocystose pulmonaire, tuberculose pulmonaire, salmonellose
mineure
|
5 mois avant le diagnosticb
|
Décès
|
|
P7
|
45/F
|
VIH+ (stade C3)
|
38 cellules/mm3
|
Diarrhée, douleurs abdominales, vomissements, amaigrissement,
déshydratation
|
Albendazole
|
Salmonellose mineure, candidose buccale, infection à chlamydia,
toxoplasmose cérébrale
|
2 ans après le diagnostic
|
Décès
|
|
P8
|
36/M
|
VIH+ (stade C2)
|
331 cellules/mm3
|
Diarrhée, douleurs abdominales, fièvre, anorexie,
déshydratation
|
Albendazole
|
Sarcome de kaposi disséminé
|
Au moment du diagnostic
|
Décès
|
|
P9
|
39/M
|
VIH+ (stade C3)
|
3 cellules/mm3
|
Diarrhée, vomissements, anorexie, amaigrissement
|
Symptomatique
|
Candidose buccale, candidose œsophagienne, infection à CMV
|
7 mois avant le diagnostic
|
Amélioration
|
|
P10
|
35/M
|
VIH+ (stade C3)
|
26 cellules/mm3
|
Diarrhée, amaigrissement, vomissements
|
Aucun traitement
|
Toxoplasmose cérébrale
|
Au moment du diagnostic
|
Amélioration
|
|
P11
|
32/M
|
VIH+ (stade C3)
|
8 cellules/mm3
|
Vomissements, anorexie, nausées, pas de diarrhée
|
Symptomatique
|
Candidose buccale, pneumocystose pulmonaire
|
3 ans avant le diagnostic
|
Amélioration
|
|
P12
|
41/M
|
VIH+ (stade C3)
|
16 cellules/mm3
|
Diarrhée, vomissements, anorexie, amaigrissement,
déshydratation
|
Symptomatique
|
Infection viscérale à CMV, cryptosporidiose intestinale
|
Au moment du diagnostic
|
Amélioration
|
|
P13
|
16/F
|
VIH+ (stade C3)
|
114 cellules/mm3
|
Asymptomatique
|
Aucun traitement
|
Candidose buccale
|
Au moment du diagnostic
|
Malade toujours asymptomatique
|
|
P14
|
39/M
|
VIH+ (stade C3)
|
12 cellules/mm3
|
Diarrhée, douleurs abdominales, fièvre, amaigrissement,
déshydratation
|
Albendazole
|
Candidose buccale, tuberculose pulmonaire
|
Au moment du diagnostic
|
Décès
|
Classification de l'infection VIH
Nos dix malades ont pu être classés selon la classification de
l'infection VIH, du CDC en stade C3 du sida dans neuf cas (90 %) et
en stade C2 du sida dans un cas (10 %).
Aspects cliniques
La symptomatologie clinique a été dominée par la diarrhée qui était
présente chez 11 de nos patients (78 %). La diarrhée était
liquidienne non glairosanglante dans neuf cas (81 %) et
semi-liquidienne chez deux malades. Sa fréquence moyenne était de
six selles par jour avec une durée moyenne d'évolution de quatre
mois et deux semaines.
Trois de nos malades (21 %) étaient non diarrhéiques et un
totalement asymptomatique.
Parmi les autres signes cliniques, on notait des vomissements
observés chez sept patients (50 %), suivis de l'amaigrissement et
des douleurs abdominales chez six patients (43 %), d'anorexie et de
signes de déshydratation chez cinq patients (36 %), de la fièvre
chez quatre patients (29 %) et des nausées chez un patient.
Une insuffisance rénale a été observée chez deux des patients
(14 %). Elle était fonctionnelle dans un cas (déshydraté) et
organique dans un autre cas (greffé rénal).
Sur le plan ionique, une hyponatrémie a été constatée chez six
patients (43 %) et une hypokaliémie a été constatée chez quatre
patients (29 %).
Aspects thérapeutiques
Dans notre série, le traitement de la microsporidiose a été basé
seulement sur le traitement symptomatique (antidiarrhéiques et
antiseptiques intestinaux) dans huit cas (57 %). L'albendazole a
été utilisée dans quatre cas (29 %). Dans deux cas les malades
n'ont reçu aucun traitement.
La réhydratation a été prescrite dans sept cas (50 %).
La thérapie antirétrovirale a été instaurée chez nos dix malades
VIH positifs sous forme de trithérapie dans huit cas et de
monothérapie dans deux cas.
L'évolution clinique chez nos malades a été marquée par
l'amélioration dans six cas (cinq cas VIH positifs et un cas VIH
négatif), le décès est survenu chez cinq malades, l'absence de
notion sur l'évolution dans deux cas (malades perdus de vue) et la
persistance de l'absence de manifestations cliniques dans un
cas.
L'évolution des malades traités par l'albendazole a été marquée
par le décès dans deux cas (à j5 et à j9 du traitement) et la
rechute dans les deux autres cas.
L'amélioration sous trithérapie a été constatée chez quatre
patients avec augmentation du taux du CD4 que dans deux cas et chez
un autre patient sous monothérapie.
Discussion
Aspects épidémiologiques
La microsporidiose est une parasitose cosmopolite. Les données
de sa prévalence sont très variées. Elles dépendent de la région
géographique, de la population étudiée et peut-être plus encore des
méthodes diagnostiques utilisées [5-7]. Elle peut varier de 1,5 à
50 %.
Elle touche particulièrement les sujets infectés par le VIH,
mais elle a été décrite aussi chez des sujets immunodéprimés VIH
négatifs.
La microsporidiose est peu mise en évidence en Tunisie. Dans
notre pays, les premiers cas de microsporidiose intestinale ont été
rapportés en 1997 chez deux sidéens ainsi que chez un sujet
immunocompétent [8, 9], depuis les nouveaux cas rapportés dans la
littérature [10, 11] sont rares.
La prévalence de la microsporidiose chez les sujets tunisiens
infectés par le VIH varie de 3,2 à 5,7 % [10, 11].
Dans notre étude, le taux de prévalence de la microsporidiose
chez les sujets VIH positifs était de 3,6 %.
Cette prévalence est comparable à celle rapportée par Michiels
et al. (3,38 %, France), Bern et al. (3 %, Pérou), Breton
et al. (3 %, Gabon et Cameroun), Wumba et al. (2 %,
République démocratique du Congo) et Dworkin et al. (1,5
%, États-Unis) [12-16].
Elle est inférieure à celle rapportée par les études de Konate
et al. (11,5 %, Mali), Nkinin et al. (35,7 %, Cameroun),
Kotler et al. (39 %, États-Unis) et Ferreira et al. (42,8
%, Portugal) [17-20].
En dehors du sida, quelques cas ont été également observés chez
des Tunisiens immunodéprimés VIH négatifs, particulièrement chez
des patients atteints de déficits immunitaires primitifs [21].
Dans notre étude, la prévalence de la microsporidiose chez les
sujets VIH négatifs était de 1,4 %.
La différence de prévalence entre nos sujets VIH positifs et VIH
négatifs n'est pas significative. Cela rejoint les résultats de
Breton et Nkinin et qui ont trouvé des prévalences comparables dans
les deux groupes [14, 18].
Cependant, pour Samie et al. (Afrique du Sud) et Endeshaw
et al. (Éthiopie), le taux de prévalence était plus élevé chez
les sujets VIH positifs [22, 23].
Dans notre étude, nous n'avons pas remarqué d'influence
saisonnière sur la survenue de la microsporidiose. Cette
constatation a été déjà retrouvée dans l'étude de Sparfel
et al. [24].
Nous avons constaté dans notre série que les hommes sont plus
touchés que les femmes, cela aussi bien chez les sujets VIH
positifs que VIH négatifs (sex-ratio = 2,5), comme cela a été
rapporté par d'autres auteurs chez des sujets VIH positifs [16, 23,
25].
L'âge moyen des malades VIH positifs et VIH négatifs de notre
série est de 30 ± 15 ans avec des extrêmes allant de
15 mois à 48 ans.
Chez nos malades VIH positifs, porteurs de microsporidies, l'âge
moyen est de 36 ans, ce qui correspond à l'âge moyen de la
population séropositive pour le VIH. Cet âge est comparable à celui
rapporté par les études de Dworkin et al. (34 ans),
d'Espern et al. (34 ans), de Billaud et al.
(34,6 ans) et d'Endeshaw et al. (36 ans) [16, 23,
26, 27].
Chez nos quatre malades VIH négatifs, l'âge moyen est nettement
inférieur à celui des VIH positifs (15 ans). Il s'agit
d'un adulte et de trois enfants immunodéprimés, dont un malade
atteint d'une entéropathie auto-immune, un greffé de moelle osseuse
et un malade atteint d'un déficit immunitaire humoral primitif.
Dans la littérature, la microsporidiose a été aussi rapportée
chez des enfants, qu'ils soient immunodéprimés ou immunocompétents,
souffrant ou non de diarrhée [8, 21, 28].
L'immunodépression de type cellulaire illustrée par l'infection
par le VIH, représente le principal facteur de risque de la
microsporidiose humaine [1, 4, 5].
Cette infection rétrovirale a été trouvée chez 71,43 % (10/14)
de nos malades.
La microsporidiose survient à un stade avancé de
l'immunodépression avec un taux de lymphocytes CD4 inférieur à 100
cellules/mm3 [1, 5], constaté chez 70 % (7/10) de nos
cas.
Cela fait rejoindre notre série à celles de Bern et al.
Endeshaw et al., Dworkin et al. et Espern et al. qui
ont trouvé un taux des lymphocytes CD4 inférieur à 100
cellules/mm3 respectivement dans 90, 84, 82 et 67 % des
cas étudiés [13, 16, 23, 26].
Le taux moyen des lymphocytes CD4 dans notre série est de 78,4
cellules/mm3. Il est supérieur à celui rapporté par
Endeshaw et al. (22,8 cellules/mm3), par Dworkin
et al. (33 cellules/mm3) et par Billaud et al.
(39 cellules/mm3) [16, 23, 27]. Il est inférieur à
celui de Chacin-Bonilla et al. (140,2 cellules/mm3)
[25].
Chez nos malades sidéens, la moyenne de la charge virale était
de 107 200 copies/ml. Ce taux est supérieur à celui
rapporté par Endeshaw et al. (22 217 copies/ml) [23].
L'immunodépression thérapeutique induite chez les sujets
atteints d'hémopathies malignes, chez les transplantés d'organes et
chez les greffés de moelle osseuse est un autre facteur de risque
de la microsporidiose [29, 30].
Chez les sujets atteints d'hémopathies malignes sous
chimiothérapie (leucémie myéloïde aiguë, leucémie lymphoïde aiguë
et lymphome malin non hodgkinien), Norhayati et al. ont
rapporté plusieurs cas de microsporidiose intestinale. Yasar
et al. ont décrit un cas de microsporidiose pulmonaire chez un
patient atteint de leucémie myéloblastique aiguë [29, 31].
La microsporidiose a été aussi rapportée chez des greffés de
moelle osseuse et des transplantés d'organes (rein, foie,
rein-pancréas, cornée, cœur et cœur-poumon) [30, 32-34].
Notre série comporte deux cas de microsporidiose intestinale
diagnostiqués respectivement chez un greffé de moelle osseuse et un
transplanté rénal.
Le déficit immunitaire primitif, rarement décrit au cours de la
microsporidiose [21], a été rapporté chez l'un de nos malades, et
par ailleurs l'entéropathie auto-immune, jamais rapportée dans la
littérature, a été aussi décrite chez l'un de nos malades.
Aspects cliniques
Les manifestations cliniques de la microsporidiose dépendent de
l'espèce en cause, du site de l'infection et du statut immunitaire
de l'hôte [6, 35].
En dehors des rares cas d'atteintes oculaires, nasosinusiennes,
bronchopulmonaires, musculaires, cérébrales, génito-urinaires et
disséminées, les localisations gastro-intestinales sont les plus
fréquentes [1, 11].
Le signe clinique principal de la microsporidiose intestinale
est la diarrhée [1, 4]. C'est le cas de 11 de nos patients, soit
78,57 % des cas. La diarrhée a été trouvée chez 80 % des
sujets VIH positifs et chez 75 % des sujets VIH négatifs.
Chez les sujets VIH positifs, notre fréquence est comparable à
celle de Billaud et al. (60 %) [27]. Elle est supérieure à
celle rapportée par Sarfati et al. (37,5 %) et Nkinin
et al. (20 %) [18, 36].
Il s'agit d'une diarrhée liquidienne avec des selles aqueuses,
non sanglantes, non glaireuses [4, 6]. Cet aspect a été observé
chez 82 % (9/11), une fréquence semblable à celle trouvée dans
l'étude d'Endeshaw et al. (79,5 %) [23].
D'où, la nécessité de rechercher de façon systématique les
microsporidies dans les selles des sujets immunodéprimés, même
asymptomatiques, vu non seulement le risque de passage à l'état
symptomatique. La microsporidiose a été même décrite chez des
sujets non diarrhéiques [21, 28]. C’est le cas de trois de nos
malades (21 %), dont l’un est un malade infecté par le virus VIH et
complètement asymptomatique mais aussi du rôle épidémiologique
important dans la transmission de la maladie [28]. Ce portage
asymptomatique des microsporidies pourrait être expliqué par un
stade précoce de l'invasion microsporidienne ou par un niveau
modéré d'immunodépression [37]. Le taux des lymphocytes CD4 de
notre malade asymptomatique était de 114 cellules/mm3
(P13).
Chez nos patients infectés par le VIH, la diarrhée a été
associée à un taux bas de lymphocytes CD4 (< 100
cellules/mm3) dans 75 % des cas. Cette association a été
comparable à celle rapportée dans l'étude de Dworkin et al.
(81,81 %) et d'Endeshaw et al. (84,4 %) mais supérieure à
celle rapportée par Belhadj et al. (50 %) [10, 16, 23], ce qui
est en faveur de la corrélation entre la diarrhée et le stade
avancé de l'immunodépression cellulaire représentée par le taux bas
des lymphocytes CD4.
Dans notre étude, la fréquence quotidienne moyenne de la
diarrhée est de six selles par jour. Dans la littérature, elle
varie de trois à dix selles par jour [4, 6]. Endeshaw a décrit une
fréquence des selles entre deux et six par jour dans 89,8 % des cas
étudiés et une fréquence supérieure à six selles par jour dans 10,2
% des cas [23].
Au cours de la microsporidiose, la diarrhée survient de façon
progressive et dure des mois. Chez certains patients, elle
survient d'une façon intermittente [1, 6]. C'est le cas de quatre
de nos malades.
La durée d'évolution de la diarrhée chez nos malades varie de
sept jours à deux ans avec une durée moyenne de quatre mois et deux
semaines.
Selon Dworkin et al., la durée moyenne est d'un mois avec
un intervalle variant de trois jours à deux ans et dix mois
[16].
Cette diarrhée était chronique (> 28 jours) chez 82
% de nos cas. Ces résultats concordent avec les données de la
plupart des auteurs qui rapportent la notion de chronicité de la
diarrhée dans 61,5 à 92,3 % des cas [23, 25].
La diarrhée est associée à des nausées entraînant une perte de
l'appétit, des vomissements, des douleurs abdominales, de la fièvre
et une perte de poids progressive. Dans les formes les plus graves,
il y a une déshydratation entraînant la cachexie [4, 6, 38].
D'autres signes cliniques ont été associés à la diarrhée chez
nos malades. Endeshaw et al. ont rapporté ces mêmes signes
cliniques à une fréquence semblable à celle de notre série pour les
vomissements (46,2 %), alors que l'amaigrissement, l'anorexie, les
douleurs abdominales, les nausées et la fièvre sont rapportés à une
fréquence supérieure à la nôtre (94,4, 74,4, 64,1, 56,4 et 47,7 %
respectivement) [23].
La coïnfection avec d'autres agents pathogènes à tropisme
digestif est possible. Les cryptosporidies sont les parasites
les plus fréquemment associés à la microsporidiose intestinale [6,
38].
Dans notre série, la cryptosporidiose est associée à la
microsporidiose dans un cas, soit 7 % des cas étudiés et 10 % des
sujets infectés par le VIH.
Cette fréquence d'association chez les sujets VIH positifs est
comparable à celle rapportée par Endeshaw et al. et Sparfel
et al. (10,2 et 10,8 % respectivement) [23, 24].
Cette association peut aggraver le pronostic [13, 22, 23]. En
effet, la cryptosporidiose engage le pronostic vital, contrairement
à la microsporidiose qui n'a pas d'impact majeur sur la survie des
sidéens [13, 22]. L'évolution chez notre malade qui a présenté
cette association était bonne. Cela pourrait être expliqué par la
reconstitution de son statut immunitaire sous trithérapie
antirétrovirale. Le taux des lymphocytes CD4 est passé de 16 à
158 cellules/mm3.
Chez nos patients VIH positifs, d'autres affections
opportunistes sont associées à la microsporidiose. Cette
association est expliquée par le stade avancé de l'immunodépression
chez nos malades.
Aspects diagnostiques
Le diagnostic de la microsporidiose intestinale repose sur la mise
en évidence des spores de microsporidies sur les frottis des selles
colorés. La coloration de trichrome de Weber modifiée
représente la technique de coloration la plus spécifique et la plus
utilisée pour l'identification des spores des microsporidies qui
apparaissent ovoïdes, colorées en rose avec une partie incolore
correspondant à la vacuole postérieure [6, 35]. C'est la méthode
qui a été utilisée chez tous nos malades.
Cependant, l'identification du genre et de l'espèce est
impossible [1, 4, 5]. Cette identification serait nécessaire pour
adapter un éventuel traitement spécifique et apprécier le
pronostic. Cette identification ne peut se faire que par la
microscopie électronique, les techniques de biologie moléculaire ou
par l'immunofluorescence directe, techniques hors de notre pratique
quotidienne actuellement.
E. bieneusi est l'espèce la plus fréquemment rencontrée,
responsable de 90 % de cas de microsporidiose intestinale.
E. intestinalis est moins fréquemment rapporté [1, 4, 6].
Encephalitozoon cuniculi peut occasionnellement affecter
l'intestin [1].
Aspects thérapeutiques
Plusieurs traitements ont été envisagés pour la prise en charge de
la microsporidiose intestinale avec une efficacité variable selon
les espèces de microsporidies en cause.
Sur le plan thérapeutique, il n'existe actuellement aucune
molécule permettant de traiter avec succès toutes les espèces de
microsporidies. L'identification d'espèce est ainsi nécessaire afin
d'adapter le traitement qui se base sur la fumagilline pour
E. bieneusi et sur l'albendazole dérivé benzimidazole à
activité antihelminthique large [7, 39] pour E. intestinalis
[7, 39]. L'albendazole a été administrée chez quatre de nos malades
(28 %) mais sans efficacité. Il est possible que la
microsporidiose dans ces cas soit due à l'espèce E. bieneusi
pour laquelle l'albendazole est inefficace.
La thérapie anti-rétrovirale permet chez les sidéens de diminuer
la charge virale et d'améliorer le taux des lymphocytes TCD4 avec
une reconstitution immunitaire. Elle entraîne par conséquent la
réduction des prévalences des infections opportunistes, dont la
microsporidiose, et réduit la mortalité et la morbidité liées à
l'infection par le VIH et le développement d'opportunistes [7, 20,
35, 40]. Si on compare le taux de prévalence de la microsporidiose
intestinale avant (2,9 %) et après 2000 (4,2 %), date de
généralisation de la trithérapie dans notre pays, la différence des
taux n'est pas statistiquement significative, vu le peu de cas
comparés.
La bonne évolution clinique chez quatre de nos patients ayant
bénéficié de la trithérapie antirétrovirale sans traitement
spécifique de la microsporidiose consolide l'intérêt de la
trithérapie dans le traitement de cette infection. Cependant,
l'amélioration du statut immunitaire avec augmentation du taux des
lymphocytes CD4 n'a été remarquée que chez deux d'entre eux.
Conclusion
La microsporidiose intestinale est une parasitose qui touche
surtout les sidéens ayant un taux de lymphocytes CD4 inférieur à
100 cellules/mm3. Sa symptomatologie est dominée par une
diarrhée chronique pouvant entraîner la déshydratation.
Le portage asymptomatique observé chez un de nos patients
justifie le dépistage systématique de la microsporidiose chez les
sujets à risque.
Son diagnostic repose sur la mise en évidence des spores de
microsporidies dans les selles, ce qui nécessite impérativement
l'utilisation des techniques spéciales telles que la coloration de
trichrome de Weber modifiée. Ces techniques ne sont réalisées
que si le biologiste est orienté vers le diagnostic de la
microsporidiose, d'où la nécessité des renseignements
cliniques.
Sur le plan thérapeutique, aucune molécule ne permet de traiter
avec la même efficacité toutes les espèces de microsporidies
infectant l'homme. L'identification d'espèce devrait permettre
d'adapter le traitement à l'espèce reconnue.
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