ARTICLE
Auteur(s) : Larissa
Kojoué Kamga
CEAN - IEP de Bordeaux11, allée AusoneDomaine universitaire33607
Pessac cedexFrance
En Afrique subsaharienne, plus de 12 millions d’enfants
sont devenus orphelins à cause du VIH/sida. Avec un taux de
prévalence de 7,5 % chez les adultes, l’Afrique devrait, en 2010,
compter 50 millions d’orphelins dont plus de 36 % à cause du
sida (18,4 millions d’enfants) [1]. Le phénomène des
orphelins et enfants rendus vulnérables par le VIH/sida
(OEV1) constitue une véritable crise sociale.
La perte des parents retentit sur le bien-être psychosocial et
médical des enfants en réduisant leur accès aux services sociaux de
base, notamment l’accès aux soins, à l’éducation, à
l’épanouissement, etc. On passe souvent sous silence l’effet de
ricochet que l’épidémie de VIH/sida ne manquera pas d’avoir, à
l’avenir, sur la gouvernance, les structures sociales et la
croissance des pays les plus touchés en Afrique subsaharienne.
Les taux de mortalité exagérément élevés favoriseront
l’épuisement de la main-d’œuvre, tant en zones rurales qu’en zones
urbaines, avec de graves répercussions sur le fondement même des
économies et de l’administration publique [2], tandis que le
délitement des liens sociaux et la constitution de contre-sociétés
avec les bandes d’enfants ouvrent la voie à une délinquance,
notamment urbaine, généralisée et à des phénomènes massifs de
désocialisation.
Pourtant, depuis le début de l’épidémie ces enfants ont été les
grands oubliés de la lutte contre le sida. Ce n’est, par
exemple, qu’en 2006 que s’est tenue la première conférence
internationale sur l’enfance et le sida. Une meilleure
compréhension de l’impact du sida sur les enfants est indispensable
pour la réalisation des Objectifs du millénaire pour le
développement (OMD), car la situation actuelle des orphelins du
sida a une incidence directe sur cinq des huit OMD. Il s’agit
de l’objectif 1, 3, 4, 5, et 6. Respectivement, les objectifs
relatifs à la réduction de la pauvreté, à l’éducation primaire pour
tous, à la réduction de la mortalité infantile, à l’amélioration de
la santé maternelle et à la lutte contre le VIH/sida, le paludisme
et d’autres maladies.
Cette étude propose une réflexion sur la réalisation de l’OMD 6
à travers la prise en charge des OEV en Afrique. Deux approches ont
rythmé notre démarche. À travers une approche inductive et
compréhensive basée sur une brève synthèse de la littérature
consacrée à ce sujet dans les différents pays, nous avons essayé de
montrer que la réalisation des OMD est largement contextuelle.
Les faiblesses, échecs et carences des politiques de
réalisation des OMD ne doivent pas être traités comme de simples
questions techniques et ponctuelles. Ils mettent en cause des
questions politiques et sociales structurelles. Puisque nous sommes
dans une perspective de politique publique, l’approche top down a
contribué à étudier l’État en action. Comment le politique
appréhende-t-il la question des orphelins du sida ? Qu’est ce qui
influence la réponse politique ? Dans quelle mesure la prise en
charge des OEV nous renseigne-t-elle sur les capacités de l’État à
réaliser les OMD d’ici 2015 ? Trois sites ont été choisis, le
Cameroun, l’Ouganda et l’Afrique du Sud, afin de mettre en
perspective la diversité de situation que rencontrent les États en
Afrique.
Impact du sida sur les enfants
et les familles
Les enfants sont la face cachée de l’épidémie, et une
sous-estimation de cet enjeu risque de compromettre sérieusement
les objectifs fixés pour l’horizon 20152. L’impact de
VIH/sida sur les enfants et les familles est caractérisé par le
fait que beaucoup de familles vivent dans les communautés qui sont
déjà désavantagées par la pauvreté, le manque d’infrastructures, un
accès limité aux services sociaux de base.
Éducation
Le VIH/sida change la donne en matière d’éducation, que ce soit en
termes d’offre (nombre d’enseignants) ou de demande (nombre
d’élèves), de la qualité de l’enseignement ou des ressources
disponibles. L’éducation pour tous est un objectif de développement
crucial reconnu de plus comme stratégie clé dans la prévention du
VIH/sida. On craint que les orphelins ne soient moins éduqués que
les autres, soit parce qu’il est possible que les personnes qui les
ont pris en charge n’ont pas de quoi financer leur scolarisation,
soit parce qu’elles peuvent avoir besoin d’eux pour des activités
économiques, soit parce que ces enfants n’ont pas les moyens de
suivre une scolarité normale (poids du stigmate).
L’Unicef a identifié divers types d’occasions manquées dans
l’éducation : l’absence de scolarisation, l’arrêt des études et les
mauvais résultats scolaires.
Les taux de scolarisation des orphelins comparés à ceux des
non-orphelins présentent des différences considérables d’un pays à
l’autre, voire au sein d’un même pays (tableau
1).
Tableau 1 Quelques données par pays (2007).Table 1.
Some data points, by country (2007).
|
Taux de prévalence (15-49)
|
Nombre d’OEV (en milliers)
|
Pourcentage d’OEV recevant une aide extérieure
|
Nombre d’enfants vivant avec le sida (en milliers)
|
Pourcentage d’enfants sous trithérapie pédiatrique
|
Pourcentage de femmes bénéficiant de la PTME
|
Scolarisation des orphelins par rapport aux non-orphelins
|
|
Cameroun
|
5,5
|
300
|
9,3
|
45
|
1,694
|
7,516
|
0,92
|
|
Ouganda
|
5,4
|
1 200
|
10,7
|
130
|
8,532
|
26,484
|
0,96
|
|
Afrique du Sud
|
18,1
|
1 400
|
|
280
|
32,060
|
57
|
–
|
Nutrition
La sécurité alimentaire au foyer est un indicateur important des
possibilités nutritionnelles à long terme. Vue sous cet angle, la
situation est plus préoccupante, car dans les foyers où le chef de
famille est mort ou souffrant, la principale source de revenus est
compromise. Cela a un impact sur la sécurité alimentaire des
enfants. Une étude menée en Tanzanie a montré que les ménages qui
comptaient plus d’un orphelin risquaient plus de se plaindre de
l’insécurité alimentaire et d’une faim modérée, voire sévère que
les foyers sans orphelins. Les enfants orphelins du sida
vivant dans des foyers pauvres sont plus exposés au risque de
dénutrition et de malnutrition que les autres enfants [3]. Or, les
enfants séropositifs, plus que les autres, ont des besoins
nutritionnels importants. Chez un enfant sous-alimenté, le système
immunitaire est affaibli, l’infection par des maladies liées au
VIH/sida peut, par conséquent, progresser beaucoup plus rapidement
que chez un enfant bien nourri.
Le rapport de l’Unicef souligne que bien que les foyers soient
capables d’absorber un seul orphelin sans que l’impact en soit
significatif, ils ne peuvent pas continuer à s’occuper d’orphelins
supplémentaires sans incidence sur leur sécurité alimentaire.
Santé
Le sida est devenu si prévalent dans certaines parties d’Afrique
subsaharienne qu’il modifie les tendances concernant la mortalité
des enfants de moins de 5 ans. Les recherches effectuées dans
la région, entre 1990 et 1999, ont révélé que la mortalité des
enfants de moins de 5 ans, imputable au sida, était passée de 2 %
en 1990 à 7,7 % en 1999 ; ces chiffres tiennent seulement compte de
l’impact direct du VIH sur la survie des enfants et pas de ses
effets indirects. Pour cette raison, les auteurs de ce travail de
recherche déclarent que leurs chiffres « sous-estiment presque sans
aucun doute l’effet global du VIH/sida sur la mortalité des enfants
de moins de 5 ans » [3].
La survie des jeunes enfants (de 0 à 3 ans) est en jeu lorsque
leur mère est mourante ou vient de mourir. Les enfants de ce
groupe d’âge risquent 3,9 fois plus de mourir pendant l’année qui
précède ou l’année qui suit la mort de leur mère, que cette mort
soit causée par le sida ou par d’autres facteurs. Mais lorsque la
mère est séropositive, ses jeunes enfants sont encore plus menacés,
parce qu’ils risquent d’avoir été infectés par le VIH in utero,
lors de l’accouchement ou par l’allaitement maternel [3]. À l’heure
actuelle, une très faible proportion d’enfants infectés reçoit un
traitement antirétroviral (ARV) [un sur dix], la prévention de la
transmission de la mère à l’enfant (PTME) est seulement donnée à un
tiers de femmes, et en moyenne un enfant sur six meurt avant l’âge
de 5 ans3.
Impact psychosocial et économique
Les enfants sont affectés par le VIH/sida avant même qu’ils ne
soient laissés orphelins. Quand un parent développe les symptômes
de la maladie, les enfants endossent souvent de nouvelles
responsabilités ; celles-ci incluent des travaux ménagers comme la
cuisine, le nettoyage, l’eau et la blanchisserie. Dès fois, ils
doivent veiller sur leurs parents et leur procurer des soins comme
l’alimentation, le bain, les médicaments, etc. Voir ses parents ou
un de ses parents mourir peut être extrêmement traumatisant pour un
enfant.
Le sida affecte gravement la force de travail des adultes, et
cela a un impact sur la productivité et sur la survie des ménages.
Depuis le début de l’épidémie, des millions d’enfants ont été
accueillis dans leur famille élargie. Cela a peut-être contribué à
rendre la crise moins visible, voire à la minorer. Seulement,
devant l’ampleur de l’épidémie, cet accueil familial s’étiole.
Le contexte de crise a porté un sérieux préjudice aux
solidarités familiales et au système de circulation et d’accueil
des enfants. « Les systèmes familiaux semblent être à la croisée de
deux mouvements opposés, la solidarité dans la crise et la crise
des solidarités » [4].
Dans certains villages ou provinces où la prévalence du VIH est
très importante, les familles comprennent de moins en moins
d’adultes survivants susceptibles de s’occuper d’un nombre sans
cesse plus élevé d’orphelins [5]. Dans ce cas, les enfants sont
souvent obligés de déserter l’école pour travailler soit dans les
champs, soit comme petits marchands ambulants.
La question du coût de la prise en charge, sans oublier le poids
du stigmate, la peur irraisonnée de la contamination, les
représentations « sorcellaires » de la maladie de l’enfant sont
autant de facteurs qui nuisent à l’accueil traditionnellement
familial des orphelins du sida et à leur épanouissement. Cependant,
il n’y a pas que les orphelins du sida qui se trouvent vulnérables.
Les non-orphelins aussi se trouvent vulnérabilisés du fait de
l’appauvrissement croissant de la famille, parce que la maladie des
parents ou l’arrivée des cousins et autres membres de la famille
influent sur les dépenses de la famille. Par ailleurs, un phénomène
nouveau a été observé dans certaines régions : celui des familles
d’enfants. Il s’agit de foyers sans adultes, où les enfants
vivent par fratrie, sous la direction de leur aîné, pas toujours
majeur. Contraints de grandir plus vite que leur âge, ces enfants
enterrent ainsi une bonne partie de leur enfance.
Incidences sur les OMD
La riposte au sida a une grande incidence sur la réalisation des
OMD. De l’échec ou du succès dans la lutte contre le sida,
dépendront aussi les avancées dans la réalisation des OMD, car en
s’attaquant de façon ferme et efficace aux obstacles qui
ralentissent l’accès universel aux services de prévention, de
soins, de protection et de prise en charge, on contribuera sans nul
doute à atteindre directement cinq des huit OMD. Il s’agit de
l’OMD 1, réduire l’extrême pauvreté et la faim ; de l’OMD 3,
garantir à tous une éducation primaire ; de l’OMD 4, réduire la
mortalité infantile ; de l’OMD 5, améliorer la santé maternelle ;
et enfin de l’OMD 6, combattre le VIH/sida. Mais il existe un effet
de ricochet sur les autres OMD. En protégeant les plus vulnérables,
en l’occurrence les enfants, on contribue ainsi à long terme à la
santé et au bien-être de tous.
Modalités de gestion politique du sida : avancées,
limites et perspectives
Modèle de « l’adhésion passive » ou le silence
du politique (Cameroun)
Dans le champ de lutte contre le sida en Afrique, le Cameroun se
situe aux antipodes de la « dissidence active » sud-africaine,
autant qu’il est éloigné de « l’adhésion active » que l’on peut
attribuer à l’Ouganda [6]. C’est un modèle « d’adhésion passive »,
parce que les plans stratégiques et programmes multisectoriels de
lutte contre le sida sont fortement orientés vers la satisfaction
des exigences des directives internationales, pilotées par ses
grands bailleurs de fonds (BM, FMI, Onusida, etc.). Ceux-ci fixent
leurs propres objectifs, lesquels finissent par orienter, nourrir
et impulser la politique de lutte contre le sida au plan national.
L’État dans cette perspective est un acteur comme les autres. En
conséquence, le Comité national de lutte contre le sida (CNLS) joue
un rôle de coordonateur que les multiples partenaires contrarient.
Il s’agit de ce qu’on peut appeler une lutte sous perfusion,
car elle se déploie dans un contexte où l’État est particulièrement
affaibli du fait des multiples contraintes financières qui le
traversent (les deux PAS, l’initiative PPTE).
L’initiative internationale GPA (Global Program on AIDS) qui
deviendra l’actuel Onusida ne se heurtera à aucune réticence ni
acclamation au Cameroun, ni politique, ni administrative, au
contraire de ce qui s’est passé dans les autres pays comme
l’Ouganda ou l’Afrique du Sud. La mise en place des différents
axes de l’action contre le sida relève de réponses purement
administratives qui n’ont pas de traduction officielle dans le
débat politique national. C’est dans le même contexte que va
s’inscrire la réalisation des OMD. L’État montre qu’il participe à
des dynamiques internationales auxquelles la définition et la
construction lui échappent.
Il existe, depuis le début de l’épidémie (1985), un Programme
national de lutte contre le sida (PNLS devenu Programme
multisectoriel de lutte contre le sida [PMLS]) sous recommandation
de l’ONUSIDA et, depuis 2007, un Programme national de soutien aux
OEV (PNS-OEV) qui ont permis d’accroître le nombre de patients sous
trithérapie, passant de 46 000 en 2004 à 39 000 en
20074, de soutenir (avec l’appui de la coopération
française, de l’Unicef et du Fonds mondial de lutte contre le sida,
la tuberculose et le paludisme) médicalement et nutritionnellement
45 000 enfants sur 300 000 OEV enregistrés, d’augmenter
le pourcentage de femmes enceintes bénéficiant des ARV dans le
cadre de la PTME à 7,71 %, etc. Les avancées sont de très
faible importance. Pourtant, une lecture attentive de ces
programmes nationaux montre que toutes les directives édictées par
les organismes internationaux sont appliquées mot pour mot
(dépendance financière oblige ?). Cette verticalité de l’action a
un effet pervers, car elle minore les contraintes du local et
aboutit à la dispersion de l’action publique. Le territoire
camerounais est ainsi soumis à une répartition inégale de l’action
contre le sida, suivant les intérêts géostratégiques des
différentes agences de coopération bilatérale et multilatérale,
sans lien manifeste avec les dynamiques épidémiologiques et
sociologiques connues [6].
Il est possible que le modèle de « l’adhésion passive » soit un
atout pour la réalisation des OMD qui fait l’unanimité quant à son
bien-fondé et son caractère d’instrument. Le défi dans ce cas
est d’adapter les dispositifs institutionnels existant aux nouveaux
enjeux internationaux afin d’éviter la dispersion mais aussi et
surtout que les populations se l’approprient. Et pour ce faire,
l’engagement du politique est indispensable. L’État ne doit plus
simplement être un acteur parmi d’autres, il doit être un acteur
dominant, celui auquel les populations puissent se référer comme en
Ouganda.
Ouganda ou modèle de « l’action participative »
L’Ouganda fut l’un des premiers pays africains à être durement
touché par l’épidémie. On l’a même présenté comme le « berceau du
sida » dans les années 1990. Mais de « berceau du sida », le pays
est aujourd’hui devenu l’un des rares pays d’Afrique à avoir
considérablement baissé son taux de prévalence et à avoir réussi à
stabiliser l’épidémie.
En Ouganda, la maladie a fait ses premières victimes au milieu
des années 1970 sur les rives du lac Victoria, sous le nom de slim
disease, la maladie de la maigreur. En 1982, le premier cas de sida
est diagnostiqué, et le lien avec la maladie de la maigreur est
cliniquement établi [7]. Après son arrivée au pouvoir en 1986, le
président Yoweri Museveni a fermement reconnu la gravité du
problème et a engagé son pays dans la lutte contre le sida. Très
vite, un Comité national de prévention du sida sera mis en place
afin d’éduquer les populations sur le moyen d’éviter le sida. Alors
que les organisations internationales misaient sur le « tout
préservatif », l’Ouganda a inventé un modèle original de campagne
pour la lutte contre le sida. Cette campagne baptisée ABC (abstain,
be faithful, use condoms) s’est intensifiée dans plusieurs secteurs
par le moyen de distributions des préservatifs, d’affiches et de
messages radiotélévisés antisida, de pièces de théâtre et de
campagnes sur l’éducation sexuelle. Ce discours non
conformiste a trouvé un écho favorable sur la scène internationale,
salué par de nombreuses organisations internationales et de
nombreux pays.
Le taux de séroprévalence de plus de 15 % dans les années 1990
chez les adultes (15-49 ans), de 30 % chez les femmes
enceintes est passé à 5 % en 2001 et à 5,4 % en 20075.
Avec le soutien de la Banque mondiale, de l’Onusida et d’autres
partenaires internationaux, l’accès aux traitements est gratuit en
Ouganda depuis 2004. En faisant preuve de pionnier dans la lutte
contre le sida en Afrique, l’Ouganda s’est aussi érigé en modèle.
Ce succès est en grande partie dû au leadership politique dont
a fait preuve le président Yoweri Museveni. Le président a en
effet organisé des débats publics sur la question, il s’est adressé
de façon très familiale aux populations et a donné l’exemple en se
faisant dépister publiquement6.
L’action du président est à restituer dans un contexte politique
particulier, il s’agit du lendemain de plus d’une décennie de
dictature de ces prédécesseurs. La volonté de faire oublier
cette époque est donc forte, et le sida sera une opportunité
inédite de fédérer les consciences et les efforts. Sur la question
du VIH/sida, il a existé en Ouganda une fonte conjonction entre
l’engagement politique du président et les mobilisations des
différents groupes sociaux. C’est pour cela qu’il est présenté
comme un pays modèle en matière de lutte contre le sida.
Pourtant, dans cette mobilisation inédite, les enfants ont reçu
très peu d’attention. Si l’action du gouvernement a fait changer
les mentalités, elle a très peu servi la cause des enfants, qui
jusqu’aujourd’hui, n’ont pas reçu l’attention nécessaire.
Les services de PTME ont certes augmenté en quelques années,
passant de 12 % en 2000 à 26 % en 2007 [8], mais cette couverture
est inégale entre le milieu urbain et le milieu rural. Sur les
130 000 enfants infectés, seuls 8,5 % d’entre eux reçoivent un
traitement. Les milliers d’orphelins que les familles ne
peuvent plus accueillir, faute de moyens, sont laissés à eux-mêmes,
obligés de se débrouiller tous seuls. Ici, on retrouve le phénomène
de familles d’enfants évoqué plus haut. Malgré les promesses du
gouvernement concernant les OEV, 10,7 % de familles seulement ont
reçu un soutien du gouvernement. Ces enfants n’ont pas
seulement des difficultés en termes d’accès aux traitements ou aux
services sociaux de base, ils doivent aussi subir un taux élevé de
discrimination et de stigmatisation7. Il est
pourtant important pour le gouvernement de mettre les enfants au
centre des priorités, au même titre que le dépistage et l’accès aux
ARV.
Modèle sud-africain, « dissidence active »
Avec presque six millions de personnes infectées, environ
1 000 décès par jour et près de 1 400 000 orphelins
[8], l’Afrique du Sud est le pays du monde le plus gravement touché
par le sida. Ce triste record a été attribué à un manque de
leadership politique de la part du président Thabo Mbeki et de son
ministre de la Santé. C’est que, pendant des années, le sida a fait
l’objet d’une importante controverse politique8.
Sur le sida en Afrique du Sud, nous savons qu’il existait de la
part du gouvernement un déni de vérité scientifique et une
contestation de l’autorité médicale, avec pour conséquence le refus
de distribuer les médicaments pouvant sauver des millions de vies.
La controverse a opposé deux camps, le « côté du président »
encore appelé camp de « l’hétérodoxie », qui doute de la relation
du VIH avec le sida, et le côté de « l’orthodoxie » composé
d’activistes, d’experts et d’opposants9.
Du côté des activistes et singulièrement de ceux de la Treatment
Action Campaign (TAC), leader des mouvements de lutte contre le
sida, c’est une conviction de nature morale qui les anime : leur
cause, c’est de sauver des vies. Celles des enfants à naître,
celles des malades qu’un traitement pourrait prolonger.
Ces militants seront sans pitié pour celles et ceux qui
s’opposent à leur mission. Leur stratégie (marches, défilés,
dérision des leaders politiques, procès…) a permis des avancées
décisives dans la lutte contre le sida, notamment à la suite des
procès intentés contre le gouvernement. Dans leur combat, ces
activistes disposent d’un atout important, l’expérience acquise
dans les mouvements de résistance à l’apartheid.
L’on peut dire que c’est grâce à ces activistes que des progrès
notoires en termes d’accès aux médicaments et de PTME ont été
enregistrés (tableau 2). Par ailleurs,
les enfants bénéficient d’une assistance médicale, nutritionnelle,
psychologique et éducative grâce à la volonté du gouvernement de
rattraper son retard, grâce aux allocations versées aux familles et
aux communautés et grâce à la multiplication des centres d’accueil
pour OEV. Plusieurs ONG, avec l’appui des associations de personnes
vivant avec le VIH (PVVIH) et d’aide à l’enfance, assurent le suivi
psychosocial de ces enfants et travaillent en collaboration avec le
gouvernement pour le soutien aux familles. Il est important de
souligner ici que les enfants ont été le principal ressort des
campagnes pour les médicaments menées par ces associations.
L’on a légitimement critiqué la mise en cause par le président
Mbeki de faits scientifiquement établis et son refus réitéré de
mettre les traitements ARV à la disposition des malades.
Aujourd’hui, les ARV sont enfin disponibles. Mais c’est au prix
d’une bataille juridique âpre menée par l’ancien chef de l’État
contre les industries pharmaceutiques pour tenter de disposer des
ARV à prix réduit.
La dramatisation de la situation épidémiologique sud-africaine,
bien compréhensible au regard de la gravité du problème, a souvent
conduit à court-circuiter le temps de l’observation et de l’analyse
[9]. Une approche compréhensive montre que les discours
— aussi précis soient-ils (ici les OMD), édités d’un seul
pôle — n’ont pas forcément la même traduction sur le terrain
en fonction de l’historicité des peuples qui la reçoivent, de leur
expérience et des rapports de socialisations qu’ils entretiennent
entre eux et avec l’extérieur.
Tableau 2 Mesures gouvernementales en faveur des
orphelins et des enfants vulnérables (indices d’efforts et de
programmations pour les OEV [sur 100]).Table 2. Governmental
measures to support orphaned and vulnerable children (Orphaned and
Vulnerable Children Policy and Planning Efforts Index (scale
0-100).
|
Situation nationale
|
Processus consultatif d’analyse
|
Mécanisme de coordination
|
Plan d’action national
|
Politique
|
Examen législatif
|
Suivi et évaluation
|
Ressources
|
Score total à l’indice OEV
|
|
Cameroun
|
33
|
28
|
60
|
36
|
8
|
18
|
5
|
25
|
27
|
|
Ouganda
|
90
|
90
|
73
|
90
|
78
|
30
|
37
|
35
|
65
|
|
Afrique du Sud
|
72
|
80
|
59
|
94
|
38
|
71
|
61
|
80
|
69
|
Conclusion et perspectives
Les résultats de l’analyse (tableau 3)
montrent que les différents modèles de riposte au sida, eux-mêmes
révélateurs du leadership politique en matière de développement,
ont une incidence sur la situation des OEV. Là où il y a une forte
mobilisation politique en faveur des malades du sida comme en
Afrique du Sud ou en Ouganda, les initiatives ont plus de chances
de toucher un grand nombre d’enfants. La logique du droit à la
santé sud-africaine, en contribuant à améliorer les conditions
sociales des familles et des communautés, permet de sortir d’une
logique assistantielle, plus coûteuse sur le long terme. En
revanche, le modèle camerounais de « l’adhésion passive » a montré
ses limites. Cette implication minimum du gouvernement rend
difficile le contrôle et le suivi des programmes engagés, et aussi
l’appropriation des enjeux par les acteurs locaux. Cette étude a
permis de faire le lien entre « culture politique » d’un pays et «
capacités de réalisation » des OMD. Par « culture politique », il
faut entendre le produit de l’histoire en transformation
permanente. Elle s’appréhende à travers des notions d’expériences,
de sensibilité, d’imaginaire, d’affectivité, d’identité et de
sociabilité [10] (Cefaï).
Une faible priorité accordée aux OEV rend difficile la
réalisation des OMD. Inversement, une forte implication politique
dans la prise en charge des OEV peut favoriser la réalisation des
objectifs de réduction de la faim, d’éducation pour tous, de
réduction de la mortalité infantile, du combat contre le VIH/sida
et les autres maladies.
Nous pensons qu’une approche intégrale alliant
directives/orientations internationales, dynamiques locales,
leadership politique n’est pas seulement indispensable, mais
réaliste et efficace. Il s’agit d’appréhender l’action
publique en faveur de ces enfants dans l’esprit du droit des
enfants, i.e. droit à la santé, à l’instruction, à une alimentation
saine, etc. Il est important que dans chaque modèle de riposte
les enfants soient mis au cœur des priorités et à long terme,
indépendamment des questions purement techniques. La mise en
œuvre d’un plan de protection des enfants devrait commencer par la
réduction des facteurs de vulnérabilité. Il s’agit d’améliorer
l’environnement naturel de l’enfant (accès facile et gratuit à
l’eau potable, à une bonne alimentation), son environnement
familial (avoir des parents vivants et en bonne santé, qui ont un
revenu minimum), de son environnement social (accès gratuit et
facile aux soins, à un enseignement de qualité dispensé par des
enseignants formés et en bonne santé également et à un avenir
socioprofessionnel serein).
Tableau 3 Résultats et apports.Table 3. Results and
Progress.
|
Engagement politique
|
Action collective et communautaire
|
Capacités
|
État d’avancement des OMDa
|
|
Cameroun
|
Faible
|
Faible
|
Faible
|
Faible
|
|
Ouganda
|
Élevé
|
Élevé
|
Faible
|
Élevé
|
|
Afrique du Sud
|
Élevé
|
Élevé
|
Élevé
|
Élevé
|
Références
1 Onusida. Rapport sur l’épidémie mondiale de sida. Genève :
Onusida, 2004.
2 Patterson AS. The Politics of Aids in Africa. London : Lynne
Rienner Publishers, 2006.
3 Unicef. Les générations orphelines et vulnérables
d’Afrique : les enfants affectés par le sida. Paris : Unicef,
2006.
4 Pilon M, Vignikin K. Ménages et familles en Afrique
subsaharienne. Paris : Ed des Archives Contemporaines, 2007.
5 Unicef. La protection de l’enfant, les OMD et la
Déclaration du millénaire. Paris : Unicef, 2006.
6 Eboko F. Institutionnaliser l’action publique, la lutte contre
le sida au Cameroun. In : Quantin P, ed. Gouverner les sociétés
africaines. Paris : Karthala, 2005.
7 Serwadda D, Mugerwa RD, Sewankambo NK, et al. Slim disease: a
new disease in Uganda and its association with HTLV-III infection.
Lancet 1985 ; 2 : 849-52.
8 Onusida. Rapport sur l’épidémie mondiale. Genève : Onusida,
2008.
9 Fassin D. Quand les corps se souviennent. Expériences et
politiques du sida en Afrique du Sud. Paris : La Découverte,
2006.
10 Cefaï D. Cultures politiques. Paris : PUF, 2001.
1 Il s’agit des enfants qui ont perdu au
moins un de leurs parents à cause du sida, de ceux qui sont infects
et de ceux dont le sida compromet les chances de survie,
c’est-à-dire ceux qui vivent dans des foyers affectés par le
sida.
2 Objectifs cités plus haut : OMD 1, OMD 3,
OMD 4, OMD 5 et OMD 6.
3 Source : Campagne « unissons pour les
enfants contre le sida », www.unicef.org.
4 Soit 53 % du nombre total de patients
éligibles, évalués à 86 453. (Rapport sur la déclaration
d’engagement sur le VIH/sida. Cameroun, 2008).
5 UNGASS, 2008, Republic of Uganda.
6 Elise Demange. De l’action publique au
modèle. La lutte contre le sida en Ouganda. CEAN Bordeaux,
mémoire, 2003.
7
http://www.avert.org/aidsuganda.htm.
8 Les dissonances de la politique
gouvernementale ont opposé Mbeki à la communauté scientifique et
aux associations de malades du sida. L’ancien président avait en
effet émis des doutes sur la relation entre le VIH et le sida,
invoquant plutôt des hypothèses nutritionnelles et sociales : la
pauvreté.
9 Si le premier camp se fédère autour d’un
rapport à l’histoire et aux conditions sociales du développement de
la maladie, le second procède plutôt d’un consensus autour du
sida.
|