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Cahiers d'études et de recherches francophones / Santé
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Orphans, AIDS, and the Millennium Development Goals: Models and capacity to act


Cahiers d'études et de recherches francophones / Santé . Volume 19, Number 3, 134-9, juillet-août-septembre 2009, Étude originale

DOI : 10.1684/san.2009.0168

Résumé   Summary  

Author(s) : Larissa Kojoué Kamga , CEAN - IEP de Bordeaux11, allée AusoneDomaine universitaire33607 Pessac cedexFrance.

Summary : The impact of HIV/AIDS on children is considerable. Parental illness and loss affect their children’s psychosocial, economic and family well-being, limit the children’s access to basic social services and undermining their chances of survival and their future. Although these children, orphaned and vulnerable because of HIV/AIDS, present a true social crisis, they have, since the beginning of the epidemic, been largely left out of the global and national fight against AIDS. The aim of this study is to analyse the achievement of Millennium Development Goal (MDG) 6 through the support for these children in Africa. Using an inductive comprehensive approach based on the history of the fight against AIDS in three countries Cameroon, Uganda and South Africa, we seek to show that achievement of the MDGs is largely contextual. The weaknesses, deficiencies and policy failures of MDGs should not be treated as mere technical or local issues. They involve political and social questions that are not new. The second approach, from a top-down perspective, helped us to study the State in action. What can we learn about the State’s capacity to reach the MDGs by 2015 from the care they currently provide to orphaned and vulnerable children?

Keywords : AIDS/HIV, child, political culture, public action

ARTICLE

Auteur(s) : Larissa Kojoué Kamga

CEAN - IEP de Bordeaux11, allée AusoneDomaine universitaire33607 Pessac cedexFrance

En Afrique subsaharienne, plus de 12 millions d’enfants sont devenus orphelins à cause du VIH/sida. Avec un taux de prévalence de 7,5 % chez les adultes, l’Afrique devrait, en 2010, compter 50 millions d’orphelins dont plus de 36 % à cause du sida (18,4 millions d’enfants) [1]. Le phénomène des orphelins et enfants rendus vulnérables par le VIH/sida (OEV1) constitue une véritable crise sociale. La perte des parents retentit sur le bien-être psychosocial et médical des enfants en réduisant leur accès aux services sociaux de base, notamment l’accès aux soins, à l’éducation, à l’épanouissement, etc. On passe souvent sous silence l’effet de ricochet que l’épidémie de VIH/sida ne manquera pas d’avoir, à l’avenir, sur la gouvernance, les structures sociales et la croissance des pays les plus touchés en Afrique subsaharienne. Les taux de mortalité exagérément élevés favoriseront l’épuisement de la main-d’œuvre, tant en zones rurales qu’en zones urbaines, avec de graves répercussions sur le fondement même des économies et de l’administration publique [2], tandis que le délitement des liens sociaux et la constitution de contre-sociétés avec les bandes d’enfants ouvrent la voie à une délinquance, notamment urbaine, généralisée et à des phénomènes massifs de désocialisation.

Pourtant, depuis le début de l’épidémie ces enfants ont été les grands oubliés de la lutte contre le sida. Ce n’est, par exemple, qu’en 2006 que s’est tenue la première conférence internationale sur l’enfance et le sida. Une meilleure compréhension de l’impact du sida sur les enfants est indispensable pour la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), car la situation actuelle des orphelins du sida a une incidence directe sur cinq des huit OMD. Il s’agit de l’objectif 1, 3, 4, 5, et 6. Respectivement, les objectifs relatifs à la réduction de la pauvreté, à l’éducation primaire pour tous, à la réduction de la mortalité infantile, à l’amélioration de la santé maternelle et à la lutte contre le VIH/sida, le paludisme et d’autres maladies.

Cette étude propose une réflexion sur la réalisation de l’OMD 6 à travers la prise en charge des OEV en Afrique. Deux approches ont rythmé notre démarche. À travers une approche inductive et compréhensive basée sur une brève synthèse de la littérature consacrée à ce sujet dans les différents pays, nous avons essayé de montrer que la réalisation des OMD est largement contextuelle. Les faiblesses, échecs et carences des politiques de réalisation des OMD ne doivent pas être traités comme de simples questions techniques et ponctuelles. Ils mettent en cause des questions politiques et sociales structurelles. Puisque nous sommes dans une perspective de politique publique, l’approche top down a contribué à étudier l’État en action. Comment le politique appréhende-t-il la question des orphelins du sida ? Qu’est ce qui influence la réponse politique ? Dans quelle mesure la prise en charge des OEV nous renseigne-t-elle sur les capacités de l’État à réaliser les OMD d’ici 2015 ? Trois sites ont été choisis, le Cameroun, l’Ouganda et l’Afrique du Sud, afin de mettre en perspective la diversité de situation que rencontrent les États en Afrique.

Impact du sida sur les enfants et les familles

Les enfants sont la face cachée de l’épidémie, et une sous-estimation de cet enjeu risque de compromettre sérieusement les objectifs fixés pour l’horizon 20152. L’impact de VIH/sida sur les enfants et les familles est caractérisé par le fait que beaucoup de familles vivent dans les communautés qui sont déjà désavantagées par la pauvreté, le manque d’infrastructures, un accès limité aux services sociaux de base.

Éducation

Le VIH/sida change la donne en matière d’éducation, que ce soit en termes d’offre (nombre d’enseignants) ou de demande (nombre d’élèves), de la qualité de l’enseignement ou des ressources disponibles. L’éducation pour tous est un objectif de développement crucial reconnu de plus comme stratégie clé dans la prévention du VIH/sida. On craint que les orphelins ne soient moins éduqués que les autres, soit parce qu’il est possible que les personnes qui les ont pris en charge n’ont pas de quoi financer leur scolarisation, soit parce qu’elles peuvent avoir besoin d’eux pour des activités économiques, soit parce que ces enfants n’ont pas les moyens de suivre une scolarité normale (poids du stigmate).

L’Unicef a identifié divers types d’occasions manquées dans l’éducation : l’absence de scolarisation, l’arrêt des études et les mauvais résultats scolaires.

Les taux de scolarisation des orphelins comparés à ceux des non-orphelins présentent des différences considérables d’un pays à l’autre, voire au sein d’un même pays (tableau 1).

Tableau 1 Quelques données par pays (2007).Table 1. Some data points, by country (2007).

Taux de prévalence (15-49)

Nombre d’OEV (en milliers)

Pourcentage d’OEV recevant une aide extérieure

Nombre d’enfants vivant avec le sida (en milliers)

Pourcentage d’enfants sous trithérapie pédiatrique

Pourcentage de femmes bénéficiant de la PTME

Scolarisation des orphelins par rapport aux non-orphelins

Cameroun

5,5

300

9,3

45

1,694

7,516

0,92

Ouganda

5,4

1 200

10,7

130

8,532

26,484

0,96

Afrique du Sud

18,1

1 400

280

32,060

57

Nutrition

La sécurité alimentaire au foyer est un indicateur important des possibilités nutritionnelles à long terme. Vue sous cet angle, la situation est plus préoccupante, car dans les foyers où le chef de famille est mort ou souffrant, la principale source de revenus est compromise. Cela a un impact sur la sécurité alimentaire des enfants. Une étude menée en Tanzanie a montré que les ménages qui comptaient plus d’un orphelin risquaient plus de se plaindre de l’insécurité alimentaire et d’une faim modérée, voire sévère que les foyers sans orphelins. Les enfants orphelins du sida vivant dans des foyers pauvres sont plus exposés au risque de dénutrition et de malnutrition que les autres enfants [3]. Or, les enfants séropositifs, plus que les autres, ont des besoins nutritionnels importants. Chez un enfant sous-alimenté, le système immunitaire est affaibli, l’infection par des maladies liées au VIH/sida peut, par conséquent, progresser beaucoup plus rapidement que chez un enfant bien nourri.

Le rapport de l’Unicef souligne que bien que les foyers soient capables d’absorber un seul orphelin sans que l’impact en soit significatif, ils ne peuvent pas continuer à s’occuper d’orphelins supplémentaires sans incidence sur leur sécurité alimentaire.

Santé

Le sida est devenu si prévalent dans certaines parties d’Afrique subsaharienne qu’il modifie les tendances concernant la mortalité des enfants de moins de 5 ans. Les recherches effectuées dans la région, entre 1990 et 1999, ont révélé que la mortalité des enfants de moins de 5 ans, imputable au sida, était passée de 2 % en 1990 à 7,7 % en 1999 ; ces chiffres tiennent seulement compte de l’impact direct du VIH sur la survie des enfants et pas de ses effets indirects. Pour cette raison, les auteurs de ce travail de recherche déclarent que leurs chiffres « sous-estiment presque sans aucun doute l’effet global du VIH/sida sur la mortalité des enfants de moins de 5 ans » [3].

La survie des jeunes enfants (de 0 à 3 ans) est en jeu lorsque leur mère est mourante ou vient de mourir. Les enfants de ce groupe d’âge risquent 3,9 fois plus de mourir pendant l’année qui précède ou l’année qui suit la mort de leur mère, que cette mort soit causée par le sida ou par d’autres facteurs. Mais lorsque la mère est séropositive, ses jeunes enfants sont encore plus menacés, parce qu’ils risquent d’avoir été infectés par le VIH in utero, lors de l’accouchement ou par l’allaitement maternel [3]. À l’heure actuelle, une très faible proportion d’enfants infectés reçoit un traitement antirétroviral (ARV) [un sur dix], la prévention de la transmission de la mère à l’enfant (PTME) est seulement donnée à un tiers de femmes, et en moyenne un enfant sur six meurt avant l’âge de 5 ans3.

Impact psychosocial et économique

Les enfants sont affectés par le VIH/sida avant même qu’ils ne soient laissés orphelins. Quand un parent développe les symptômes de la maladie, les enfants endossent souvent de nouvelles responsabilités ; celles-ci incluent des travaux ménagers comme la cuisine, le nettoyage, l’eau et la blanchisserie. Dès fois, ils doivent veiller sur leurs parents et leur procurer des soins comme l’alimentation, le bain, les médicaments, etc. Voir ses parents ou un de ses parents mourir peut être extrêmement traumatisant pour un enfant.

Le sida affecte gravement la force de travail des adultes, et cela a un impact sur la productivité et sur la survie des ménages. Depuis le début de l’épidémie, des millions d’enfants ont été accueillis dans leur famille élargie. Cela a peut-être contribué à rendre la crise moins visible, voire à la minorer. Seulement, devant l’ampleur de l’épidémie, cet accueil familial s’étiole. Le contexte de crise a porté un sérieux préjudice aux solidarités familiales et au système de circulation et d’accueil des enfants. « Les systèmes familiaux semblent être à la croisée de deux mouvements opposés, la solidarité dans la crise et la crise des solidarités » [4].

Dans certains villages ou provinces où la prévalence du VIH est très importante, les familles comprennent de moins en moins d’adultes survivants susceptibles de s’occuper d’un nombre sans cesse plus élevé d’orphelins [5]. Dans ce cas, les enfants sont souvent obligés de déserter l’école pour travailler soit dans les champs, soit comme petits marchands ambulants.

La question du coût de la prise en charge, sans oublier le poids du stigmate, la peur irraisonnée de la contamination, les représentations « sorcellaires » de la maladie de l’enfant sont autant de facteurs qui nuisent à l’accueil traditionnellement familial des orphelins du sida et à leur épanouissement. Cependant, il n’y a pas que les orphelins du sida qui se trouvent vulnérables. Les non-orphelins aussi se trouvent vulnérabilisés du fait de l’appauvrissement croissant de la famille, parce que la maladie des parents ou l’arrivée des cousins et autres membres de la famille influent sur les dépenses de la famille. Par ailleurs, un phénomène nouveau a été observé dans certaines régions : celui des familles d’enfants. Il s’agit de foyers sans adultes, où les enfants vivent par fratrie, sous la direction de leur aîné, pas toujours majeur. Contraints de grandir plus vite que leur âge, ces enfants enterrent ainsi une bonne partie de leur enfance.

Incidences sur les OMD

La riposte au sida a une grande incidence sur la réalisation des OMD. De l’échec ou du succès dans la lutte contre le sida, dépendront aussi les avancées dans la réalisation des OMD, car en s’attaquant de façon ferme et efficace aux obstacles qui ralentissent l’accès universel aux services de prévention, de soins, de protection et de prise en charge, on contribuera sans nul doute à atteindre directement cinq des huit OMD. Il s’agit de l’OMD 1, réduire l’extrême pauvreté et la faim ; de l’OMD 3, garantir à tous une éducation primaire ; de l’OMD 4, réduire la mortalité infantile ; de l’OMD 5, améliorer la santé maternelle ; et enfin de l’OMD 6, combattre le VIH/sida. Mais il existe un effet de ricochet sur les autres OMD. En protégeant les plus vulnérables, en l’occurrence les enfants, on contribue ainsi à long terme à la santé et au bien-être de tous.

Modalités de gestion politique du sida : avancées, limites et perspectives

Modèle de « l’adhésion passive » ou le silence du politique (Cameroun)

Dans le champ de lutte contre le sida en Afrique, le Cameroun se situe aux antipodes de la « dissidence active » sud-africaine, autant qu’il est éloigné de « l’adhésion active » que l’on peut attribuer à l’Ouganda [6]. C’est un modèle « d’adhésion passive », parce que les plans stratégiques et programmes multisectoriels de lutte contre le sida sont fortement orientés vers la satisfaction des exigences des directives internationales, pilotées par ses grands bailleurs de fonds (BM, FMI, Onusida, etc.). Ceux-ci fixent leurs propres objectifs, lesquels finissent par orienter, nourrir et impulser la politique de lutte contre le sida au plan national. L’État dans cette perspective est un acteur comme les autres. En conséquence, le Comité national de lutte contre le sida (CNLS) joue un rôle de coordonateur que les multiples partenaires contrarient. Il s’agit de ce qu’on peut appeler une lutte sous perfusion, car elle se déploie dans un contexte où l’État est particulièrement affaibli du fait des multiples contraintes financières qui le traversent (les deux PAS, l’initiative PPTE).

L’initiative internationale GPA (Global Program on AIDS) qui deviendra l’actuel Onusida ne se heurtera à aucune réticence ni acclamation au Cameroun, ni politique, ni administrative, au contraire de ce qui s’est passé dans les autres pays comme l’Ouganda ou l’Afrique du Sud. La mise en place des différents axes de l’action contre le sida relève de réponses purement administratives qui n’ont pas de traduction officielle dans le débat politique national. C’est dans le même contexte que va s’inscrire la réalisation des OMD. L’État montre qu’il participe à des dynamiques internationales auxquelles la définition et la construction lui échappent.

Il existe, depuis le début de l’épidémie (1985), un Programme national de lutte contre le sida (PNLS devenu Programme multisectoriel de lutte contre le sida [PMLS]) sous recommandation de l’ONUSIDA et, depuis 2007, un Programme national de soutien aux OEV (PNS-OEV) qui ont permis d’accroître le nombre de patients sous trithérapie, passant de 46 000 en 2004 à 39 000 en 20074, de soutenir (avec l’appui de la coopération française, de l’Unicef et du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme) médicalement et nutritionnellement 45 000 enfants sur 300 000 OEV enregistrés, d’augmenter le pourcentage de femmes enceintes bénéficiant des ARV dans le cadre de la PTME à 7,71 %, etc. Les avancées sont de très faible importance. Pourtant, une lecture attentive de ces programmes nationaux montre que toutes les directives édictées par les organismes internationaux sont appliquées mot pour mot (dépendance financière oblige ?). Cette verticalité de l’action a un effet pervers, car elle minore les contraintes du local et aboutit à la dispersion de l’action publique. Le territoire camerounais est ainsi soumis à une répartition inégale de l’action contre le sida, suivant les intérêts géostratégiques des différentes agences de coopération bilatérale et multilatérale, sans lien manifeste avec les dynamiques épidémiologiques et sociologiques connues [6].

Il est possible que le modèle de « l’adhésion passive » soit un atout pour la réalisation des OMD qui fait l’unanimité quant à son bien-fondé et son caractère d’instrument. Le défi dans ce cas est d’adapter les dispositifs institutionnels existant aux nouveaux enjeux internationaux afin d’éviter la dispersion mais aussi et surtout que les populations se l’approprient. Et pour ce faire, l’engagement du politique est indispensable. L’État ne doit plus simplement être un acteur parmi d’autres, il doit être un acteur dominant, celui auquel les populations puissent se référer comme en Ouganda.

Ouganda ou modèle de « l’action participative »

L’Ouganda fut l’un des premiers pays africains à être durement touché par l’épidémie. On l’a même présenté comme le « berceau du sida » dans les années 1990. Mais de « berceau du sida », le pays est aujourd’hui devenu l’un des rares pays d’Afrique à avoir considérablement baissé son taux de prévalence et à avoir réussi à stabiliser l’épidémie.

En Ouganda, la maladie a fait ses premières victimes au milieu des années 1970 sur les rives du lac Victoria, sous le nom de slim disease, la maladie de la maigreur. En 1982, le premier cas de sida est diagnostiqué, et le lien avec la maladie de la maigreur est cliniquement établi [7]. Après son arrivée au pouvoir en 1986, le président Yoweri Museveni a fermement reconnu la gravité du problème et a engagé son pays dans la lutte contre le sida. Très vite, un Comité national de prévention du sida sera mis en place afin d’éduquer les populations sur le moyen d’éviter le sida. Alors que les organisations internationales misaient sur le « tout préservatif », l’Ouganda a inventé un modèle original de campagne pour la lutte contre le sida. Cette campagne baptisée ABC (abstain, be faithful, use condoms) s’est intensifiée dans plusieurs secteurs par le moyen de distributions des préservatifs, d’affiches et de messages radiotélévisés antisida, de pièces de théâtre et de campagnes sur l’éducation sexuelle. Ce discours non conformiste a trouvé un écho favorable sur la scène internationale, salué par de nombreuses organisations internationales et de nombreux pays.

Le taux de séroprévalence de plus de 15 % dans les années 1990 chez les adultes (15-49 ans), de 30 % chez les femmes enceintes est passé à 5 % en 2001 et à 5,4 % en 20075. Avec le soutien de la Banque mondiale, de l’Onusida et d’autres partenaires internationaux, l’accès aux traitements est gratuit en Ouganda depuis 2004. En faisant preuve de pionnier dans la lutte contre le sida en Afrique, l’Ouganda s’est aussi érigé en modèle. Ce succès est en grande partie dû au leadership politique dont a fait preuve le président Yoweri Museveni. Le président a en effet organisé des débats publics sur la question, il s’est adressé de façon très familiale aux populations et a donné l’exemple en se faisant dépister publiquement6.

L’action du président est à restituer dans un contexte politique particulier, il s’agit du lendemain de plus d’une décennie de dictature de ces prédécesseurs. La volonté de faire oublier cette époque est donc forte, et le sida sera une opportunité inédite de fédérer les consciences et les efforts. Sur la question du VIH/sida, il a existé en Ouganda une fonte conjonction entre l’engagement politique du président et les mobilisations des différents groupes sociaux. C’est pour cela qu’il est présenté comme un pays modèle en matière de lutte contre le sida.

Pourtant, dans cette mobilisation inédite, les enfants ont reçu très peu d’attention. Si l’action du gouvernement a fait changer les mentalités, elle a très peu servi la cause des enfants, qui jusqu’aujourd’hui, n’ont pas reçu l’attention nécessaire. Les services de PTME ont certes augmenté en quelques années, passant de 12 % en 2000 à 26 % en 2007 [8], mais cette couverture est inégale entre le milieu urbain et le milieu rural. Sur les 130 000 enfants infectés, seuls 8,5 % d’entre eux reçoivent un traitement. Les milliers d’orphelins que les familles ne peuvent plus accueillir, faute de moyens, sont laissés à eux-mêmes, obligés de se débrouiller tous seuls. Ici, on retrouve le phénomène de familles d’enfants évoqué plus haut. Malgré les promesses du gouvernement concernant les OEV, 10,7 % de familles seulement ont reçu un soutien du gouvernement. Ces enfants n’ont pas seulement des difficultés en termes d’accès aux traitements ou aux services sociaux de base, ils doivent aussi subir un taux élevé de discrimination et de stigmatisation7. Il est pourtant important pour le gouvernement de mettre les enfants au centre des priorités, au même titre que le dépistage et l’accès aux ARV.

Modèle sud-africain, « dissidence active »

Avec presque six millions de personnes infectées, environ 1 000 décès par jour et près de 1 400 000 orphelins [8], l’Afrique du Sud est le pays du monde le plus gravement touché par le sida. Ce triste record a été attribué à un manque de leadership politique de la part du président Thabo Mbeki et de son ministre de la Santé. C’est que, pendant des années, le sida a fait l’objet d’une importante controverse politique8.

Sur le sida en Afrique du Sud, nous savons qu’il existait de la part du gouvernement un déni de vérité scientifique et une contestation de l’autorité médicale, avec pour conséquence le refus de distribuer les médicaments pouvant sauver des millions de vies. La controverse a opposé deux camps, le « côté du président » encore appelé camp de « l’hétérodoxie », qui doute de la relation du VIH avec le sida, et le côté de « l’orthodoxie » composé d’activistes, d’experts et d’opposants9.

Du côté des activistes et singulièrement de ceux de la Treatment Action Campaign (TAC), leader des mouvements de lutte contre le sida, c’est une conviction de nature morale qui les anime : leur cause, c’est de sauver des vies. Celles des enfants à naître, celles des malades qu’un traitement pourrait prolonger. Ces militants seront sans pitié pour celles et ceux qui s’opposent à leur mission. Leur stratégie (marches, défilés, dérision des leaders politiques, procès…) a permis des avancées décisives dans la lutte contre le sida, notamment à la suite des procès intentés contre le gouvernement. Dans leur combat, ces activistes disposent d’un atout important, l’expérience acquise dans les mouvements de résistance à l’apartheid.

L’on peut dire que c’est grâce à ces activistes que des progrès notoires en termes d’accès aux médicaments et de PTME ont été enregistrés (tableau 2). Par ailleurs, les enfants bénéficient d’une assistance médicale, nutritionnelle, psychologique et éducative grâce à la volonté du gouvernement de rattraper son retard, grâce aux allocations versées aux familles et aux communautés et grâce à la multiplication des centres d’accueil pour OEV. Plusieurs ONG, avec l’appui des associations de personnes vivant avec le VIH (PVVIH) et d’aide à l’enfance, assurent le suivi psychosocial de ces enfants et travaillent en collaboration avec le gouvernement pour le soutien aux familles. Il est important de souligner ici que les enfants ont été le principal ressort des campagnes pour les médicaments menées par ces associations.

L’on a légitimement critiqué la mise en cause par le président Mbeki de faits scientifiquement établis et son refus réitéré de mettre les traitements ARV à la disposition des malades. Aujourd’hui, les ARV sont enfin disponibles. Mais c’est au prix d’une bataille juridique âpre menée par l’ancien chef de l’État contre les industries pharmaceutiques pour tenter de disposer des ARV à prix réduit.

La dramatisation de la situation épidémiologique sud-africaine, bien compréhensible au regard de la gravité du problème, a souvent conduit à court-circuiter le temps de l’observation et de l’analyse [9]. Une approche compréhensive montre que les discours — aussi précis soient-ils (ici les OMD), édités d’un seul pôle — n’ont pas forcément la même traduction sur le terrain en fonction de l’historicité des peuples qui la reçoivent, de leur expérience et des rapports de socialisations qu’ils entretiennent entre eux et avec l’extérieur.

Tableau 2 Mesures gouvernementales en faveur des orphelins et des enfants vulnérables (indices d’efforts et de programmations pour les OEV [sur 100]).Table 2. Governmental measures to support orphaned and vulnerable children (Orphaned and Vulnerable Children Policy and Planning Efforts Index (scale 0-100).

Situation nationale

Processus consultatif d’analyse

Mécanisme de coordination

Plan d’action national

Politique

Examen législatif

Suivi et évaluation

Ressources

Score total à l’indice OEV

Cameroun

33

28

60

36

8

18

5

25

27

Ouganda

90

90

73

90

78

30

37

35

65

Afrique du Sud

72

80

59

94

38

71

61

80

69

Conclusion et perspectives

Les résultats de l’analyse (tableau 3) montrent que les différents modèles de riposte au sida, eux-mêmes révélateurs du leadership politique en matière de développement, ont une incidence sur la situation des OEV. Là où il y a une forte mobilisation politique en faveur des malades du sida comme en Afrique du Sud ou en Ouganda, les initiatives ont plus de chances de toucher un grand nombre d’enfants. La logique du droit à la santé sud-africaine, en contribuant à améliorer les conditions sociales des familles et des communautés, permet de sortir d’une logique assistantielle, plus coûteuse sur le long terme. En revanche, le modèle camerounais de « l’adhésion passive » a montré ses limites. Cette implication minimum du gouvernement rend difficile le contrôle et le suivi des programmes engagés, et aussi l’appropriation des enjeux par les acteurs locaux. Cette étude a permis de faire le lien entre « culture politique » d’un pays et « capacités de réalisation » des OMD. Par « culture politique », il faut entendre le produit de l’histoire en transformation permanente. Elle s’appréhende à travers des notions d’expériences, de sensibilité, d’imaginaire, d’affectivité, d’identité et de sociabilité [10] (Cefaï).

Une faible priorité accordée aux OEV rend difficile la réalisation des OMD. Inversement, une forte implication politique dans la prise en charge des OEV peut favoriser la réalisation des objectifs de réduction de la faim, d’éducation pour tous, de réduction de la mortalité infantile, du combat contre le VIH/sida et les autres maladies.

Nous pensons qu’une approche intégrale alliant directives/orientations internationales, dynamiques locales, leadership politique n’est pas seulement indispensable, mais réaliste et efficace. Il s’agit d’appréhender l’action publique en faveur de ces enfants dans l’esprit du droit des enfants, i.e. droit à la santé, à l’instruction, à une alimentation saine, etc. Il est important que dans chaque modèle de riposte les enfants soient mis au cœur des priorités et à long terme, indépendamment des questions purement techniques. La mise en œuvre d’un plan de protection des enfants devrait commencer par la réduction des facteurs de vulnérabilité. Il s’agit d’améliorer l’environnement naturel de l’enfant (accès facile et gratuit à l’eau potable, à une bonne alimentation), son environnement familial (avoir des parents vivants et en bonne santé, qui ont un revenu minimum), de son environnement social (accès gratuit et facile aux soins, à un enseignement de qualité dispensé par des enseignants formés et en bonne santé également et à un avenir socioprofessionnel serein).

Tableau 3 Résultats et apports.Table 3. Results and Progress.

Engagement politique

Action collective et communautaire

Capacités

État d’avancement des OMDa

Cameroun

Faible

Faible

Faible

Faible

Ouganda

Élevé

Élevé

Faible

Élevé

Afrique du Sud

Élevé

Élevé

Élevé

Élevé

Références

1 Onusida. Rapport sur l’épidémie mondiale de sida. Genève : Onusida, 2004.

2 Patterson AS. The Politics of Aids in Africa. London : Lynne Rienner Publishers, 2006.

3 Unicef. Les générations orphelines et vulnérables d’Afrique : les enfants affectés par le sida. Paris : Unicef, 2006.

4 Pilon M, Vignikin K. Ménages et familles en Afrique subsaharienne. Paris : Ed des Archives Contemporaines, 2007.

5 Unicef. La protection de l’enfant, les OMD et la Déclaration du millénaire. Paris : Unicef, 2006.

6 Eboko F. Institutionnaliser l’action publique, la lutte contre le sida au Cameroun. In : Quantin P, ed. Gouverner les sociétés africaines. Paris : Karthala, 2005.

7 Serwadda D, Mugerwa RD, Sewankambo NK, et al. Slim disease: a new disease in Uganda and its association with HTLV-III infection. Lancet 1985 ; 2 : 849-52.

8 Onusida. Rapport sur l’épidémie mondiale. Genève : Onusida, 2008.

9 Fassin D. Quand les corps se souviennent. Expériences et politiques du sida en Afrique du Sud. Paris : La Découverte, 2006.

10 Cefaï D. Cultures politiques. Paris : PUF, 2001.

1 Il s’agit des enfants qui ont perdu au moins un de leurs parents à cause du sida, de ceux qui sont infects et de ceux dont le sida compromet les chances de survie, c’est-à-dire ceux qui vivent dans des foyers affectés par le sida.

2 Objectifs cités plus haut : OMD 1, OMD 3, OMD 4, OMD 5 et OMD 6.

3 Source : Campagne « unissons pour les enfants contre le sida », www.unicef.org.

4 Soit 53 % du nombre total de patients éligibles, évalués à 86 453. (Rapport sur la déclaration d’engagement sur le VIH/sida. Cameroun, 2008).

5 UNGASS, 2008, Republic of Uganda.

6 Elise Demange. De l’action publique au modèle. La lutte contre le sida en Ouganda. CEAN Bordeaux, mémoire, 2003.

7 http://www.avert.org/aidsuganda.htm.

8 Les dissonances de la politique gouvernementale ont opposé Mbeki à la communauté scientifique et aux associations de malades du sida. L’ancien président avait en effet émis des doutes sur la relation entre le VIH et le sida, invoquant plutôt des hypothèses nutritionnelles et sociales : la pauvreté.

9 Si le premier camp se fédère autour d’un rapport à l’histoire et aux conditions sociales du développement de la maladie, le second procède plutôt d’un consensus autour du sida.


 

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