ARTICLE
Auteur(s) : Mamadou Ouattara1,
Kigbafori Dieudonné
Silué1,2, Aya
Nicaise N’Guéssan1, Ahoua Yapi1, Matthys Barbara3,
Giovanna
Raso4,5, Juerg Utzinger6,
Éliezer
N’Goran1,2
1UFR biosciences université d’Abidjan-Cocody
02 BP819 Abidjan Côte-d’Ivoire
2Centre suisse de recherches scientifiques
22 BP 770 Abidjan Côte-d’Ivoire
3Swiss Centre for International Health Swiss Tropical
Institute Socinstrasse, 57 Postfach CH-4002 Basel Switzerland
4Molecular Parasitology Laboratory Queensland Institute
of Medical Research Brisbane Queensland 4006 Australia
5School of Population Health University of Queensland
Herston Road, Brisbane QLD 4006 Australia
6Department of Public Health and Epidemiology Swiss
Tropical Institute P.O. Box, CH-4002 Basel Switzerland
Les maladies liées à la contamination de l’environnement par des
micro-organismes, dont les helminthes et les protozoaires
intestinaux, sont nombreuses dans les pays en voie de développement
[1]. Leur forte expansion dans certaines zones de ces pays est due
essentiellement aux conditions climatiques favorables, au manque
d’hygiène et d’assainissement et au faible niveau socioéconomique
[2-4]. Avec les nouveaux efforts effectués pour mieux comprendre
l’épidémiologie des helminthiases et la disponibilité d’outils
simples, moins coûteux et efficaces pour lutter contre ces
affections (la chimiothérapie avec l’albendazole et le
mébendazole), leur contrôle est en train de faire des progrès [5,
6]. En revanche, relativement peu d’études sont menées dans ce sens
sur les protozoaires intestinaux [7]. Cela est surprenant, car
l’amibiase due au protozoaire Entamoeba histolytica, est très
répandue dans le monde. Environ 480 millions d’individus sont
infestés à travers le monde par cette parasitose, dont 40 000 à 110
000 en meurent chaque année [8, 9]. Elle est désignée comme la
deuxième cause de mortalité due à des protozoaires après le
paludisme [8]. Elle est particulièrement fréquente dans les régions
tropicales et subtropicales [10]. Elle sévit également dans
certains pays d’Europe comme l’Espagne et les Pays-Bas,
vraisemblablement de manière importante pour aboutir à des abcès
hépatiques autochtones [11, 12]. La giardiase qui est une
parasitose cosmopolite est due à un autre protozoaire intestinal
appelé Giardia intestinalis. Bien présente dans les pays
tempérés et développés, elle cause la diarrhée chronique et figure
parmi les premières parasitoses intestinales chez les enfants [13].
Elle sévit dans les zones tropicales et est rencontrée dans
certaines grandes régions d’Afrique [14, 15]. En Afrique
subsaharienne, très peu d’études épidémiologiques ont été menées
sur les protozoaires intestinaux pathogènes [7], bien qu’ils soient
plus fréquents que les helminthes dans certaines régions [16].
Certaines études précédentes ont montré une forte prévalence de ces
protozoaires intestinaux en Côte-d’Ivoire, notamment à l’ouest dans
la région semi-montagneuse de Man [17, 18]. La connaissance de
la répartition spatiale de ces parasites est nécessaire à
l’élaboration de stratégies de lutte intégrée et efficace [19, 20].
La présente étude transversale a pour objectif d’évaluer la
prévalence et le polyparasitisme des espèces de protozoaires
intestinaux chez les enfants d’âge scolaire et d’établir la
répartition spatiale des deux espèces de protozoaires pathogènes
que sont E. histolytica et G. intestinalis dans la région
semi-montagneuse de Man en Côte-d’Ivoire. Plus de 4 000 élèves ont
participé à l’étude, et leurs selles ont été examinées au
microscope optique. Les espèces E. histolytica et
Entamoeba dispar étant morphologiquement indissociables [21],
nos résultats n’ont pas pu les distinguer.
Méthodes
Zone d’étude
L’étude a été menée dans le département de Man, à l’ouest de la
Côte-d’Ivoire. Ce département est situé entre les longitudes 7
et 8 ° 30’ ouest et les latitudes 7 et 8 ° nord.
Il bénéficie d’un climat tropical humide.
Les précipitations annuelles sont de l’ordre de 500 à 1
750 mm [22]. Ce département tire sa particularité, de son
relief de montagne à altitude élevée variant de 239 à 1 357 m
[22]. Il est arrosé par des cours d’eau principaux tels que le
N’Zo, le Kô et le Kouin, desquels partent de nombreux affluents.
La population du département de Man est estimée, en 2008, à
507 661 habitants. Cette population est à majorité paysanne,
l’activité agricole occupant plus de la moitié de la population.
Le café et le cacao sont les produits d’exportation les plus
importants [4].
Population de l’étude et considérations éthiques
Cette étude a été menée dans toutes les écoles primaires de deux
inspections de l’enseignement primaire dans la région de Man, cela
définissait nos critères d’inclusion.
L’approbation institutionnelle du protocole de l’étude a été
accordée par l’Institut tropical suisse (Bâle, Suisse) et par le
Centre suisse de recherches scientifiques (Abidjan, Côte-d’Ivoire).
L’étude a reçu la caution morale du ministère de la Santé publique
et du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche
scientifique de Côte-d’Ivoire. Ensuite, les consentements des
enseignants et des parents d’élèves ont été obtenus.
Les participations étaient volontaires. Tous les élèves ont
bénéficié d’un déparasitage systématique à l’albendazole. Par
ailleurs, les coordonnées géographiques et l’altitude de chaque
village ont été relevées avec un appareil GPS (global position
system de type Magellan 315, Thales Navigation, Santa Clara,
États-Unis).
Collecte et analyse des selles
La liste de toutes les écoles primaires a été fournie par les
inspecteurs. Les écoles situées dans la ville de Man et celles
situées en zone rurale avec moins de 100 élèves ont été exclues de
l’étude. Les 57 écoles restantes ont été retenues pour
l’étude. Le but et les procédures de l’étude ont été ensuite
expliqués aux directeurs d’école par les inspecteurs qui les ont
invités à préparer les listes de classes portant les noms et
prénoms, ainsi que l’âge et le sexe de chaque élève.
Les prélèvements de selles ont été effectués chez tous les
élèves des classes du CE1, CE2 et CM1.
Des pots de 125 mL, dotés d’une couverture, ont été
distribués aux élèves, pour y recueillir leurs selles.
Les selles étaient collectées le matin entre 8 et 10 h et
transportées au laboratoire de la ville de Man. À l’aide d’un
bâtonnet, 1 à 1,5 g de selles ont été prélevés et mis dans un
tube contenant 10 mL de liquide d’acétate de sodium-acide
acétique-formol (SAF) pour la fixation des selles. Après
l’incorporation de l’échantillon de selle au liquide, chaque tube
est étiqueté, secoué énergiquement pendant 20 à 30 secondes et
stocké dans des cartons.
Deux mois après, les échantillons de selles ont été analysés au
laboratoire à Abidjan par la méthode de concentration formol-éther
[23, 24]. La lecture s’est effectuée par des techniciens
expérimentés, au microscope optique à l’objectif ×10 et ×100.
La présence ou l’absence de formes végétatives et de kystes de
protozoaires intestinaux a été marquée par espèce sur des fiches de
lecture. Il en a été de même pour les œufs des espèces
d’helminthes.
Exploitation et analyse des données
Une double saisie des données a été effectuée avec le logiciel
Excel. La validation s’est faite avec le logiciel ÉpiInfo™
version 6.04 (Centers for Disease Control and Prevention, Atlanta,
États-Unis). Un test de corrélation de Spearman effectué avec le
logiciel Statistica version 6.0 (StatSoft, data analysis software
system, Tulsa, États-Unis) a permis de déterminer les associations
entre les différentes espèces de protozoaires intestinaux.
Les interprétations sont basées sur les valeurs de r
(coefficient de corrélation) et p dans un intervalle de confiance
(IC) de 95 %. Les associations entre les infestations de
protozoaires intestinaux et certains paramètres environnementaux
ont été évaluées par une régression logistique effectuée avec Stata
version 9.0 (Stata corporation, College Station, États-Unis).
La carte numérique de la région a été produite avec le logiciel
ArcView version 3.2 (Redlands, États-Unis). Le logiciel Paint
a été utilisé pour effectuer les manipulations annexes de la
carte.
Résultats
Prévalences des espèces de protozoaires
intestinaux
Dans les 57 écoles, 5 448 élèves ont été enregistrés sur les listes
des classes concernées par l’étude. Parmi eux, 429 étaient absents
lors de l’étude et 553 ont refusé de fournir des selles. Au total,
4 466 échantillons de selles, soit 82 %, ont été examinés au
microscope optique au laboratoire, parmi lesquels 4 398 (98,5 %)
sont infestés par des protozoaires intestinaux. Les espèces
Endolimax nanus et Entamoeba coli sont les plus
fréquentes avec 3 741 (83,8 %) et 3 337 (74,7 %) individus
infestés, respectivement. Pour les espèces pathogènes (sauf
E. dispar), 783 élèves, soit (17,5 %), sont infestés par
G. intestinalis et 504 (11,3 %) par E. histolytica (non
différenciée d’E. dispar). Les espèces de protozoaires
intestinaux peu ou non pathogènes, Iodamoeba bütschlii,
Chilomastix mesnili, Blastocystis hominis et
Entamoeba hartmanni ont été observées à des prévalences
également importantes (tableau 1).
Tableau 1 Prévalences des espèces de protozoaires
intestinaux déterminées par la méthode de concentration
formol-éther après conservation d’échantillons de selles dans le
liquide sodium-acide acétique-formol (SAF) chez 4 466 élèves de 57
écoles primaires de la région de Man.Table 1. Prevalence of
intestinal protozoa species determined by the formalin-ether stool
concentration method after preservation in SAF liquid of stool
samples from 4466 pupils from 57 primary schools of the Man area.
|
Espèces
|
Nombre d’écoles infestées
|
Nombre d’élèves infestés
|
- Sur 4 466 élèves prélevés
- Prévalences (IC 95 %)
|
|
Protozoaires intestinaux pathogènes
|
Entamoeba histolytica/Entamoeba dispar
|
57/57
|
504
|
11,3 (10,0-12,9)
|
|
Giardia intestinalis
|
57/57
|
783
|
17,5 (16,1-19,4)
|
|
Total nombre d’élèves parasités
|
|
1 202
|
26,9 (25,1-28,7)
|
|
Autres protozoaires intestinaux
|
Entamoeba coli
|
57/57
|
3 337
|
74,7 (71,4-77,2)
|
|
Endolimax nanus
|
57/57
|
3 741
|
83,8 (80,6-87,1)
|
|
Iodamoeba bütschlii
|
55/57
|
740
|
16,6 (13,4-18,3)
|
|
Chilomastix mesnili
|
57/57
|
677
|
15,2 (12,4-17,3)
|
|
Blastocystis hominis
|
56/57
|
464
|
10,4 (9,0-11,9)
|
|
Entamoeba hartmanni
|
48/57
|
309
|
6,9 (5,1-7,9)
|
|
Total nombre d’élèves parasités
|
|
4 335
|
97,1 (95,9-98,3)
|
Polyparasitisme à espèces de protozoaires
intestinaux
Sur les 4 466 individus ayant fourni des échantillons de selles, 68
ne sont infestés par aucune espèce de protozoaires intestinaux. Un
total de 3 548 (79,4 %) individus sont infestés par au moins deux
espèces de protozoaires intestinaux. Les deux espèces de
protozoaires pathogènes ont été identifiées à la fois chez 83
individus, soit 1,9 %. On dénombre 1 138 (25,5 %) individus qui
portent chacun au moins une espèce pathogène et une non pathogène
de protozoaires intestinaux. L’infestation multiple à espèces de
protozoaires non pathogènes est la plus importante avec 3 302 (73,9
%) d’individus concernés. En termes de nombre d’espèces de
protozoaires intestinaux présentes par individu, les doubles
infestations sont les plus fréquentes avec un taux de 37,1 %.
Des infestations à cinq et six espèces ont été également
rencontrées (figure
1). La distribution du polyparasitisme par âge (figure 1A) n’a montré
aucune différence significative entre la catégorie de six à dix ans
et celle de 11 à 15 ans (χ2 = 0,13 ; dL = 1 ; p =
0,71). Cette distribution selon le sexe (figure 1B) ne présente non
plus aucune différence significative (χ2 = 1,45 ; dL = 1
; p = 0,22).
Répartition géographique des espèces de protozoaires
pathogènes
Les espèces E. histolytica (non différenciée d’E. dispar)
et G. intestinalis sont présentes dans les 57 villages
échantillonnés (figure
2). La prévalence de mono-infestation à
E. histolytica/E. dispar varie entre 1,8 % à Lamapleu et
29,8 % à Sokourala. Ce parasite est observé sur toute
l’étendue de la zone sans véritable zone de focalisation.
Des prévalences de plus de 15 % de mono-infestation à cette
espèce ont été observées dans six villages dispersés sur l’ensemble
de la zone. Il s’agit des villages de Sokourala au nord,
Fagnampleu et Glayogouin à l’est, Gotongouiné II et Mélagouiné à
l’ouest et Yadoulé au sud de la ville de Man. La prévalence de
mono-infestation à G. intestinalis varie entre 4,9 % à Bofésso
et 30,9 % à Lamapleu. Trois zones de fortes prévalences de ce
parasite se dégagent : la première est constituée par les localités
de Sangouiné, Bloleu, Saguipleu, Doulé, Gotongouiné et Yadoulé ; la
deuxième est constituée par les villages de Gboalé, Krikouma,
Bigouin et Dompleu, tous situés au long d’un même cours d’eau et la
troisième est composée des localités de Gbatongouin, Guépleu,
Gouimpleu, Dainé 2, Biakalé et Lamapleu. La mono-infestation à
G. intestinalis est plus fréquente que celle
d’E. histolytica/E. dispar dans 82,5 % des localités.
La co-infestation à ces deux espèces atteint 5 % à Mélapleu,
Sandougou et Gouagonopleu.
Relations entre différentes espèces de protozoaires
intestinaux
Le tableau 2 montre toutes les
associations significatives qui ont été observées entre les espèces
de protozoaires identifiées. E. histolytica/E. dispar a
une liaison significative avec trois espèces de protozoaires :
E. hartmanni, I. bütschlii et C. mesnili. L’espèce
G. intestinalis a une liaison significative avec
B. hominis et E. coli.
Aucune liaison significative n’a été observée entre ces deux
espèces de protozoaires intestinaux pathogènes. De nombreuses
liaisons significatives entre espèces de protozoaires intestinaux
non pathogènes ont été identifiées (tableau
2).
Tableau 2 Associations significatives entre les
infestations des différentes espèces de protozoaires
intestinaux.Table 2. Significant associations between infestations
of various species of intestinal protozoa.
|
Espèces
|
Espèces associées
|
r
|
p
|
|
Entamoeba histolytica/Entamoeba dispar
|
Entamoeba hartmanni
|
0,518
|
< 0,001
|
|
Iodamoeba bütschlii
|
0,546
|
< 0,001
|
|
Chilomastix mesnili
|
0,508
|
< 0,001
|
|
Giardia intestinalis
|
Entamoeba coli
|
–0,320
|
0,015
|
|
Blastocystis hominis
|
0,362
|
0,006
|
|
Entamoeba hartmanni
|
Iodamoeba bütschlii
|
0,505
|
< 0,001
|
|
Chilomastix mesnili
|
0,686
|
< 0,001
|
|
Entamoeba coli
|
0,429
|
< 0,001
|
|
Entamoeba coli
|
Endolimax nanus
|
0,487
|
0,001
|
|
Iodamoeba bütschlii
|
0,306
|
0,020
|
|
Chilomastix mesnili
|
0,356
|
0,007
|
|
Blastocystis hominis
|
–0,391
|
0,003
|
|
Endolimax nanus
|
Iodamoeba bütschlii
|
0,311
|
0,018
|
|
Chilomastix mesnili
|
Blastocystis hominis
|
–0,03445
|
0,009
|
|
Iodamoeba bütschlii
|
0,7132
|
< 0,001
|
Associations entre espèces de protozoaires
intestinaux et paramètres environnementaux
Les associations entre les espèces de protozoaires intestinaux et
les paramètres environnementaux pris en compte dans cette étude que
sont les cours d’eau principaux, les affluents principaux, les
affluents secondaires, les routes bitumées, les routes non bitumées
et les pistes, ont été explorées. Les résultats de la
régression logistique effectuée (tableau
3) montrent une association significative entre les
affluents secondaires et E. histolytica/E. dispar (odds
ratio [OR] = 1,15 ; IC 95 % = [1,01-1,30]). L’association est
également significative entre ces affluents secondaires et
E. nanus (OR = 0,93 ; IC 95 % = [0,87-0,98]).
Tableau 3 Associations entre paramètres de
l’environnement et infestations des espèces de protozoaires
intestinaux pathogènes dans 57 villages de la région de Man.Table
3. Associations between environmental variables and intestinal
infestation by pathogenic protozoa in 57 villages of the area of
Man.
|
Paramètres environnementaux
|
Protozoaires intestinaux pathogènes
|
OR [IC 95 %]
|
p
|
|
Affluents secondaires
|
Entamoeba histolytica/Entamoeba dispar
|
1,15 [1,01-1,30]
|
0,025a
|
|
Giardia intestinalis
|
0,97 [0,88-1,06]
|
0,526
|
|
Affluents principaux
|
Entamoeba histolytica/Entamoeba dispar
|
0,94 [0,84-1,05]
|
0,252
|
|
Giardia intestinalis
|
0,91 [0,83-1,01]
|
0,096
|
|
Cours principaux
|
Entamoeba histolytica/Entamoeba dispar
|
1,02 [0,91-1,15]
|
0,667
|
|
Giardia intestinalis
|
1,04 [0,94-1,15]
|
0,395
|
|
Routes bitumées
|
Entamoeba histolytica/Entamoeba dispar
|
1,00 [0,87-1,14]
|
0,963
|
|
Giardia intestinalis
|
1,10 [0,98-1,24]
|
0,081
|
|
Routes non bitumées
|
Entamoeba histolytica/Entamoeba dispar
|
1,00 [0,90-1,11]
|
0,932
|
|
Giardia intestinalis
|
0,91 [0,82-1,00]
|
0,064
|
|
Pistes
|
Entamoeba histolytica/Entamoeba dispar
|
0,99 [0,87-1,12]
|
0,907
|
|
Giardia intestinalis
|
1,03 [0,92-1,14]
|
0,570
|
aAssociation significative au seuil de 5 %.
Discussion
Huit espèces de protozoaires intestinaux ont été déterminées dans
notre échantillon de plus de 4 000 élèves répartis entre 57
villages de la région de Man à l’ouest de la Côte-d’Ivoire.
La méthode utilisée pour l’analyse microscopique des selles
est la concentration formol-éther [23, 24]. La microscopie
optique ne permet pas de distinguer les espèces E. histolytica
et E. dispar, si bien que ces parasites ont été désignés par
le complexe E. histolytica/E. dispar. Des techniques
plus spécialisées, comme la réaction des chaînes en polymérase
(RCP), permettent, à ce jour, de les distinguer [21, 25].
Malheureusement, ces méthodes restent encore inaccessibles dans la
plupart des pays en voie de développement.
La forte prévalence de E. coli a été déjà signalée dans
cette région [18, 26] et dans d’autres régions de Côte-d’Ivoire [2,
7]. Cette étude montre toute l’ampleur de G. intestinalis en
zone rurale où il semble plus fréquent [27] qu’en zone urbaine [2,
7, 26]. Ce protozoaire est également parasite d’animaux
domestiques comme le chien et le chat qui peuvent jouer le rôle de
réservoirs potentiels [28, 29]. Ces animaux, et
particulièrement le chien dont l’utilisation est plus grande en
zone rurale, pourraient contribuer à la forte prévalence de ce
parasite dans cette zone. La prévalence de
E. histolytica/E. dispar obtenue dans cette étude a été
observée chez des élèves. Elle est plus faible que celles obtenues
par d’autres travaux réalisés chez la population entière de
certaines zones rurales dans cette même région [27] et
particulièrement dans le village de Guepleu [18].
Les déparasitages, effectués suite à ces travaux précédents,
pourraient expliquer la baisse de la prévalence de ce parasite.
La prévalence de ce parasite est également plus faible que
celle obtenue à Agboville au sud-est de la Côte-d’Ivoire [7].
Un taux de 79,4 % d’individus est polyparasité par des espèces
de protozoaires intestinaux. Ce résultat indique l’intensité
du polyparasitisme en milieu rural à l’échelle régionale comme
l’ont montré certaines études antérieures dans cette région [17,
18] et dans d’autres régions d’Afrique. Nos résultats montrent que
le polyparasitisme à protozoaires intestinaux est indépendant de
l’âge et du sexe. Ces observations montrent toute la précarité
de l’hygiène et l’exposition homogène des populations aux risques
d’infestation dans cette région. Elles permettent de mettre un
accent particulier sur la sensibilisation de toutes les populations
rurales dont l’assurance d’hygiène corporelle et l’accessibilité à
l’eau potable semblent difficiles.
Les protozoaires intestinaux E. histolytica/E. dispar
et G. intestinalis sont présents dans tous les villages
prospectés. Ce résultat confirme leur caractère cosmopolite.
La répartition d’E. histolytica/E. dispar est
hétérogène dans la région de Man. Les fortes prévalences
observées dans certains villages seraient liées aux conditions de
l’environnement immédiat et aux comportements des populations.
Cette disparité a également été constatée dans le complexe
hydroagricole du Sourou, au Burkina Faso [30]. La zone de
fortes prévalences de G. intestinalis, composée de Sangouiné,
de Bloleu, de Saguipleu, de Doulé, de Gotongouiné et de Yadoulé,
est une zone de basse altitude (< 400 m d’élévation) par
rapport aux autres plus élevées de la région. La mauvaise
gestion du péril fécal dans cette basse altitude favoriserait
l’accumulation des parasites en provenance des zones situées au
nord et dont les altitudes sont plus élevées. La zone de
Gboalé, de Krikouma et de Bigouin, s’articule autour d’un même
cours d’eau (le Nyon) et ses affluents. Celui-ci joue probablement
un rôle dans la forte infestation de ces villages. Ce même
constat a été fait dans le complexe du Sourou [30]. La plupart
des localités de la troisième zone de fortes prévalences font
partie des villages les plus pauvres, selon les travaux de Raso et
al. [4]. Le faible niveau socioéconomique de ces populations
impliquerait des conditions précaires d’hygiène, ce qui
expliquerait la forte prévalence de ce parasite dans ces
villages.
Contrairement aux résultats de certains travaux antérieurs [17,
27] dans cette étude, aucune liaison significative entre
E. histolytica/E. dispar et E. coli n’a été
déterminée. Nous avons, en plus, observé que
E. histolytica/E. dispar est significativement lié à
I. bütschlii et à C. mesnili, des liaisons qui n’ont pas
été révélées par les travaux précédents dans cette région.
De tous les paramètres environnementaux pris en compte dans
cette étude, les affluents secondaires sont significativement liés
à des espèces de protozoaires intestinaux. Ces affluents
bordent la plupart des villages et constituent des lieux
privilégiés pour la lessive, la baignade et de prélèvement d’eau de
consommation. Ces affluents accueillent également les eaux de
ruissellement, très souvent chargées de kystes et d’œufs de
parasites intestinaux. Le contact presque permanent que la
population entretient avec ces affluents, du fait des activités
liées à l’eau, l’expose à une forte contamination.
Conclusion
Les protozoaires intestinaux sont fortement présents dans la région
de Man. Les espèces E. nanus et E. coli sont les
deux espèces prédominantes. Le polyparasitisme à protozoaires
intestinaux est très commun dans cette région avec plus de 79 %
d’infestation multiple. Les deux espèces
E. histolytica/E. dispar et G. intestinalis sont
présentes dans tous les villages prospectés dans cette zone.
La répartition spatiale de E. histolytica/E. dispar
montre une dispersion de l’espèce à travers tout le département. En
revanche, trois zones de focalisation de G. intestinalis ont
été identifiées et devraient faire prioritairement l’objet d’un
déparasitage systématique de masse. La proximité des affluents
secondaires constitue le facteur environnemental qui influence de
façon significative la répartition géographique de
E. histolytica/E. dispar dans cette région.
Les résultats de cette étude montrent toute l’ampleur des
protozoaires intestinaux et du polyparasitisme à protozoaires
intestinaux dans cette région. Ayant conduit, en plus, à
l’identification des grands foyers de ces parasitoses et la
détermination de certains facteurs environnementaux associés à leur
transmission, ces travaux devraient aider à sensibiliser les
pouvoirs publics et les populations, à cibler la lutte
chimiothérapique et à élaborer un programme de lutte intégré contre
ces parasitoses dans cette région.
Remerciements
Nous remercions les inspecteurs de l’enseignement primaire, les
directeurs et les instituteurs des écoles primaires de la région de
Man. Nous remercions, très particulièrement, le Centre suisse de
recherches scientifiques (CSRS) en Côte-d’Ivoire, grâce à qui, ce
travail a bénéficié d’un financement. Nos remerciements vont,
également, à l’endroit des techniciens de laboratoire, Lohourignon
K.L., Brou S. et Traoré M., pour le travail de qualité qu’ils ont
accompli.
Références
1 Racurt CP, Brasseur P, Verdier RI, et al.
Cryptosporidiose humaine et espèce en cause en Haïti. Trop Med Int
Health 2006 ; 11 : 929-34.
2 Adou-Bryn D, Kouassi M, Brou J, Ouhon J,
Assoumou A. Prévalence globale des parasitoses à transmission
orale chez les enfants à Toumodi (Côte-d’Ivoire). Med Afr Noire
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