ARTICLE
Auteur(s) : Dominique N’Dri Oka, Marie-Anne N’Dri-Yoboue,
Guy Varlet, Aidereime Haidara, Vincent Ba Zeze
Service de neurochirurgie, CHU de Yopougon, 21 BP 632
Abidjan 21, Côte d’Ivoire
<ndrioka@yahoo.fr>
La tuberculose vertébrale est l’atteinte du corps vertébral et
du disque intervertébral par le bacille tuberculeux : elle
réalise la spondylodiscite tuberculeuse ou mal de Pott. À côté
d’elle, il existe trois autres formes anatomopathologiques :
l’atteinte corporéale d’une seule vertèbre, la destruction de l’arc
neural, l’épidurite tuberculeuse isolée [1].
Le traitement de la tuberculose vertébrale reste à codifier en
tenant compte des difficultés diagnostiques dues à certaines formes
de tuberculose vertébrale.
L’objectif de ce travail est de contribuer à l’amélioration du
pronostic de cette affection par un diagnostic précoce.
Population d’étude et méthode
Il s’agit d’une étude rétrospective de 28 cas de
tuberculose vertébrale colligés sur 7 ans, de janvier 1994 à
décembre 2000. Ont été inclus les patients ayant bénéficié d’un
traitement médico-chirurgical de tuberculose vertébrale, ceux ayant
une preuve bactériologique ou anatomopathologique de tuberculose
vertébrale, et les patients ayant une preuve radiologique de
consolidation après le traitement médico-chirurgical (fusion des
pièces osseuses et reconstruction).
Tout patient n’ayant pas satisfait à l’un des critères d’inclusion
ou ayant un dossier médical incomplet est exclu.
Vingt-huit patients ont été retenus sur un total de 85 ayant
une lésion vertébrale diagnostiquée (les atteintes discales, les
sténoses canalaires lombaires et les myélopathies arthrosiques
n’ont pas été considérées).
Résultats
Données épidémiologiques
L’âge moyen des patients était de 40 ans (de 5 à
75 ans), mais avec deux pics de fréquence entre 27-37 ans
et entre 38-48 ans. Le sex ratio était de 2/3 avec
17 sujets de sexe masculin et 11 de sexe féminin. Tous les
patients étaient vaccinés par le BCG et 6 d’entre eux avaient
une sérologie VIH positive. Aucun des patients n’avait de contage
tuberculeux.
Données cliniques
Le délai de consultation variait de 1 à 13 mois (avec une
moyenne de 5 mois). Des signes d’imprégnation tuberculeuse ont
été trouvés dans 25 cas. Il s’agissait d’une asthénie
(21 cas), d’une anorexie (20 cas), d’un amaigrissement
(17 cas), d’une fébricule (16 cas) et de sueurs nocturnes
(4 cas). Les rachialgies étaient présentes de façon générale.
Parmi les déformations, on notait une gibbosité cervicale et une
gibbosité cervicothoracique pour 1 malade. Les radiculalgies
étaient présentes dans 22 cas. Les autres signes neurologiques
sont résumés dans le tableau 1.
Tableau 1. Résumé des signes
neurologiques.
Table 1. Summary of neurologic signs.
| Troubles de la motricité |
Troubles de la sensibilité |
Troubles génito-sphinctériens |
| Paraplégie |
|
complète |
6 cas |
Hyperesthésie cutanée |
2 cas |
Constipation |
4 cas |
|
incomplète |
12 cas |
|
|
Rétention d’urine |
7 cas |
| Tétraplégie |
|
complète |
2 cas |
Hypoesthésie cutanée |
18 cas |
Impuissance sexuelle |
1 cas |
|
incomplète |
3 cas |
|
|
Constipation et rétention d’urine |
3 cas |
|
Rétention d’urine
et impuissance sexuelle |
1 cas |
| Absence de déficit moteur |
5 cas |
Absence de trouble sensitif |
8 cas |
Absence de trouble génito-sphinctérien |
12 cas |
Données radiologiques
À la radiographie standard, la lésion siégeait pour
6 patients au niveau du rachis cervical, thoracique
(15 cas), thoracolombaire (1 cas), lombaire (4 cas)
et lombosacré (2 cas). Deux niveaux rachidiens étaient touchés
dans 2 cas. Il s’agissait des régions thoracique et lombaire
(T6 à T8 et L3, L4), cervicale et thoracique (C4 à C7 et T5). Les
lésions radiographiques observées sont résumées dans le tableau 2.
Tableau 2. Aspects radiographiques
observés.
Table 2. Radiographic aspects observed.
|
Lésions |
Effectif (%) |
|
Pincement discal |
24 (85,7) |
|
Tassement discal |
20 (71,4) |
|
Destruction vertébrale |
17 (60,7) |
|
Autres lésions rachidiennes |
12 (42,9) |
|
Lésions des contours et des angles |
5 (17,9) |
|
Géode |
5 (17,9) |
|
Fuseau paravertébral |
4 (14,3) |
|
Déminéralisation |
4 (14,3) |
|
Luxation vertébrale |
4 (13,3) |
|
Effacement de la lordose cervicale |
2 (7,1) |
|
Abcès rétropharyngé |
2 (7,1) |
|
Séquestre osseux |
1 (3,6) |
Les aspects tomodensitométriques observés sont résumés dans le
tableau 3.
Tableau 3. Aspects
tomodensitométriques.
Table 3. CT Scan aspects.
| Lésions |
Effectif
(%) |
| Pincement
discal |
6 (50) |
| Fragmentation
osseuse |
5 (41,7) |
| Ostéolyse |
5 (41,7) |
| Abcès
paravertébral |
5 (41,7) |
| Atteinte de
l’arc postérieur |
4 (33,3) |
| Macrogéode |
2 (16,7) |
| Séquestre
osseux |
2 (16,7) |
| Abcès
rétropharyngé |
2 (16,7) |
| Condensation
osseuse |
1 (8,3) |
| Recul du mur
postérieur |
1 (8,3) |
| Spondylite |
1 (8,3) |
| Abcès
intrarachidien |
1 (8,3) |
La myélographie et la sacoradiculographie réalisées dans
16 cas, montraient un arrêt complet de type extradural.
Le myéloscanner réalisé dans 8 cas montrait une compression
médullaire de type extradural et l’extension locorégionale de la
lésion.
Données biologiques
L’hémogramme retrouvait une anémie dans 20 cas et une
hyperleucocytose modérée dans 20 cas. La vitesse de
sédimentation était accélérée dans 21 cas et l’IDR, positive
dans 20 cas, était phlycténulaire dans 8 cas. Une anergie
à l’intradermoréaction tuberculinique était observée dans
8 cas. La recherche de Mycobacterium tuberculosis
n’était positive que dans 1 cas et c’est l’examen
anatomopathologique qui a permis de poser le diagnostic dans les
autres cas. Dans 7 cas, ce diagnostic anatomopathologique
probable était confirmé par le traitement d’épreuve.
Discussion
Données épidémiologiques
La tuberculose vertébrale atteint actuellement surtout l’adulte
jeune. La moyenne d’âge était de 40 ans dans notre étude et de
33 ans dans celle de Le Bretton [2]. La prévalence de
l’infection par le VIH est estimée à environ 10 pour
100 habitants en Côte d’Ivoire. Et de façon générale, il est
constaté une association significative entre tuberculose et
infection par le VIH.
La recrudescence du nombre de cas de tuberculose vertébrale semble
être directement liée à l’infection par le VIH comme le montre
notre série où 6 patients sur les 21 testés sont VIH
positifs. Le statut sérologique des 7 autres patients n’est
pas connu. Mais notre série, de petite taille et avec un biais
d’information sur 7 patients, ne permet pas de tirer de
conclusions significatives sur l’association VIH-tuberculose
vertébrale. Cependant, nous savons que Cotten n’a observé aucun
patient VIH positif sur 82 cas de tuberculose vertébrale [3].
Dans une série espagnole de 556 patients séropositifs suivis
pendant 5 ans, un seul cas de tuberculose vertébrale a été
observé [4]. Le rachis représente la première localisation
ostéoarticulaire de la tuberculose [5]. Cependant, moins de
20 % seulement des maux de Pott sont traités chirurgicalement
[1].
Données cliniques
La notion de contage tuberculeux (7 cas) de contexte
bacillifère et les signes d’imprégnation tuberculeuse ne se
rencontrent pas toujours (25 cas). Les rachialgies
persistantes dominent le tableau clinique (28 cas), puis
viennent les complications neurologiques dues aux destructions
vertébrales ou aux abcès intrarachidiens et aux épidurites.
Ces deux signes, rachialgies persistantes et troubles
neurologiques associés à une notion de contage, doivent faire
évoquer une tuberculose vertébrale en zone d’endémie et éviter le
retard diagnostique qui était dans notre étude de 13 mois dans
les cas extrêmes et dans la littérature de 2 à 12 mois [6],
alors qu’il est en moyenne de 6 mois dans les pays développés
[7].
Données radiologiques
Dans 16 cas, la radiographie standard du rachis a permis de
retrouver le siège classique de la spondylodiscite tuberculeuse. Ce
siège est le rachis thoracique et/ou thoracolombaire. La
localisation au rachis cervical trouvée chez six patients de notre
série est une forme rare et grave de la tuberculose vertébrale.
Habituellement, la tuberculose vertébrale intéresse 2 à
3 vertèbres adjacentes [8, 9]. Ainsi, les attaques touchant
plus de 3 vertèbres, une atteinte spondylodiscale associée à
une atteinte d’un arc postérieur et les localisations multiétagées
(2 cas) sont inhabituelles. Nous les avons considérées comme
des formes étendues. La sémiologie radiologique habituelle [10],
avec sa triade associant pincement discal, destruction vertébrale
et image d’abcès est observée dans 24 cas de notre série et
n’appelle aucun commentaire diagnostique. En revanche, un tassement
vertébral chez un patient âgé peut faire discuter une origine
néoplasique [11] ou ostéoporotique [12].
Lorsqu’elle est réalisée, la scintigraphie permet de détecter les
lésions et de choisir le site à biopsier.
Chez 12 patients, le scanner a permis une meilleure analyse
des lésions suspectées sur les radiographies standard et de faire
un meilleur choix thérapeutique. Les lésions les plus constamment
observées sont de type fragmentaire (5 cas) ou ostéolytique
(5 cas). Une atteinte discale (6 cas dans notre série)
associée à ces précédentes attaques est fortement évocatrice de
tuberculose [13] à un stade où la radiographie est souvent normale
[14]. Les abcès et les épidurites sont mieux analysés au scanner.
Les atteintes étendues à l’arc postérieur sont analysées au
scanner. Une atteinte isolée d’un arc vertébral postérieur peut
être détectée par le scanner [16]. Celui-ci permet également de
mettre en évidence la spondylite ou ostéite centrosomatique, qui
est une présentation inhabituelle de la tuberculose vertébrale.
Elle est caractérisée par la localisation de l’infection
tuberculeuse au sein du corps vertébral. Pour ces raisons, nous
préférons le terme de tuberculose vertébrale qui décrit toutes les
atteintes vertébrales.
L’échographie permet le dépistage d’abcès lorsque le scanner n’est
pas disponible. Cet examen permet de guider une ponction ou une
biopsie osseuse [14, 16].
La myélographie peut être dangereuse en raison du risque possible
de contamination du liquide cérébrospinal.
L’imagerie par résonance magnétique (IRM) dont nous avons peu
l’expérience serait l’examen de choix pour le diagnostic précoce
des lésions [15, 18]. Elle permet d’analyser parfaitement
l’extension intracanalaire et paravertébrale de l’infection.
Certains aspects sont évocateurs de l’origine tuberculeuse :
la présence de volumineux abcès et une importante atteinte
spondylodiscale ou, au contraire, la préservation d’un disque entre
deux atteintes somatiques. L’aspect morphologique des abcès peut
également être très évocateur. En effet, dans la tuberculose, les
abcès paravertébraux décollent le ligament longitudinal dorsal en
raison de leur situation sous-ligamentaire et, par conséquent,
présentent des contours lisses et réguliers alors qu’en cas
d’infection à pyogènes, la sécrétion d’enzymes protéolytiques est
souvent responsable d’une rupture ligamentaire avec abcès aux
limites inflammatoires, mal définies. La nécrose caséeuse explique
en outre la présence d’une coque fine ou épaisse autour des abcès
se rehaussant intensivement après injection de gadolinium. Cet
aspect est très évocateur de l’origine tuberculeuse des abcès
paravertébraux [3].
C’est l’examen tomodensitométrique qui a le mieux permis de faire
le bilan d’extension des lésions.
Données biologiques
Le syndrome inflammatoire biologique peut être absent. Dans
notre travail, on rencontrait une anémie dans 20 cas et une
vitesse de sédimentation (VS) accélérée dans 21. L’IDR peut
également être négative (9 cas sur 28). Ces faits connus ne
doivent pas faire réfuter le diagnostic de tuberculose vertébrale
[3]. De même, la preuve histologique et bactériologique peut faire
défaut comme nous l’avons constaté. Dans les cas litigieux, il faut
accorder une importance particulière au traitement d’épreuve. La
diffusion de souches de Mycobacterium tuberculosis
multirésistantes [1] limite le rôle diagnostique de l’épreuve
thérapeutique. Le diagnostic rapide de tuberculose par la mise en
évidence d’acide désoxyribonucléique mycobactérien par
Polymerase Chain Reaction (PCR) [7] est encore du domaine de
la recherche, difficilement applicable dans les pays en
développement.
Conclusion
La possibilité d’une atteinte vertébrale par le bacille
tuberculeux doit rester à l’esprit devant des rachialgies
traînantes et inexpliquées, car des complications neurologiques et
des déformations (cyphoses, scolioses) peuvent survenir. Un
interrogatoire bien mené, de même qu’un bilan clinique méticuleux,
permettent d’orienter le diagnostic. Un bilan radiologique
d’excellente qualité comprenant la radiographie standard, la
tomodensitométrie et/ou l’IRM permet de confirmer le diagnostic et
d’affiner le pronostic n
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