ARTICLE
La
prévalence du strabisme est de 2 à
4 % dans la population occidentale [1, 2]. Elle est de 1,22 % au Cameroun
[3]. Cette pathologie représente la principale cause d'amblyopie
chez l'enfant. Un diagnostic et une prise en charge précoces s'imposent
donc comme moyens de lutte contre le développement de cette perversion
sensorielle. Aussi importe-t-il de définir et de surveiller les groupes
à risque au sein de ce que Bérard appelle les familles à
strabisme [4]. En effet, depuis Hippocrate qui affirmait que les loucheurs
engendrent les loucheurs, de nombreux auteurs ont souligné le rôle
de l'hérédité dans la genèse du strabisme [1,
4-7].
Dans notre pays, il n'existe aucune étude sur ce sujet. Nous
avons donc entrepris ce travail dans le but de déterminer l'importance
des facteurs héréditaires dans une population de strabiques
camerounais.
Patients et méthodes
Il s'agit d'une étude rétrospective qui s'est déroulée
dans le service d'ophtalmologie de l'hôpital général
de Douala. Elle couvre la période allant de novembre 1991 à
novembre 2000. Les malades ont été enregistrés consécutivement.
Tous les patients strabiques ayant un ascendant, un descendant ou un collatéral
direct strabique ont été retenus pour l'étude. Pour
chacun d'entre eux, nous avons particulièrement étudié
les paramètres suivants : le sexe, le type de strabisme, l'amétropie,
l'amblyopie, la fixation, les ductions. Tous les patients ont été
examinés par la même équipe. Nous avons utilisé
le logiciel Lotus 1-2-3, version 5, pour l'analyse statistique. La différence
était considérée comme statistiquement significative
si p < 0,05, selon le test de khi2.
Résultats
Nous avons colligé une série de 275 strabismes durant
la période d'étude, dont 104 ésotropies (37,82 %)
et 171 exotropies (62,18 %). Il y avait 126 hommes (45,82 %) et 149 femmes
(54,18 %). Soixante-dix-neuf patients (28,72 %) répondaient aux
critères d'inclusion. Parmi eux, il y avait 37 hommes (46,84 %)
et 42 femmes (53,16 %). Nous avons observé que 18 patients (22,78
%) avaient plus d'un parent strabique. Soixante-quinze pour cent des patients
avaient le même type de strabisme que leur parent. Dans les autres
cas, le strabisme était différent ou non précisé.
Nous avons comparé les paramètres suivants entre le groupe
des cas familiaux et le groupe constitué des autres patients :
sexe, fixation, ductions, amblyopie et type de strabisme (tableau
1). Par rapport au type de strabisme, nous avons relevé 29
cas familiaux dans les ésotropies (27,88 %) et 50 dans les exotropies
(29,23 %). Concernant le sexe, les cas familiaux représentaient
29,36 % des cas chez les hommes et 28,19 % chez les femmes. Dans tous
les cas, nous n'avons pas noté de différences statistiquement
significatives entre les deux groupes.
Le tableau 2 montre
le profil des différentes amétropies dans les deux groupes.
La différence n'était statistiquement significative que
pour la myopie (p < 0,005).
Discussion
Dans la littérature, la prévalence de l'hérédité
dans une population de strabiques varie selon les études [1, 5].
Bongard et al. ont retrouvé 57 % d'enfants strabiques ayant
un ascendant direct strabique dans une étude de 54 familles [8].
Chimonidou et al. ont retrouvé 42,9 % de strabismes concomitants
à caractère familial en Grèce [7]. Dufier et al.
ont publié 65,4 % de cas familiaux dans une étude de l'étiologie
du strabisme convergent [9]. L'étude des jumeaux donne des corrélations
plus importantes, surtout s'ils sont univitellins [6, 7, 10]. Nous avons
trouvé 28,72 % de strabismes à tendance familiale dans notre
série. Cette variabilité dans les statistiques pourrait
s'expliquer par la différence dans les protocoles d'étude,
mais elle souligne surtout les incertitudes qui grèvent encore
nos connaissances sur le rôle de l'hérédité
dans le strabisme.
Contrairement aux auteurs qui ont affirmé que le strabisme divergent
était beaucoup plus souvent héréditaire [4, 11],
nous n'avons pas noté de différence significative entre
les ésotropies et les exotropies qui avaient 27,88 et 29,23 % de
cas familiaux, respectivement. De même, le sexe n'a aucune influence
sur la prévalence des cas familiaux. Dufier et al. n'ont
pas non plus noté de différence dans le pourcentage de cas
familiaux quels que soient le type de strabisme, le sexe et l'âge
d'apparition du strabsime [9]. Par ailleurs, l'amblyopie, l'altération
des ductions, la fixation excentrique qui traduit une correspondance rétinienne
anormale n'ont pas de caractère héréditaire dans
notre série (tableau 1). Pour Lang, a contrario,
la prédisposition à la correspondance rétinienne
anormale serait héréditaire [12]. Chimonidou et al.
pensent que l'amétropie peut être héréditaire
[7]. Cela est confirmé dans notre étude, mais seulement
en ce qui concerne la myopie (tableau 2). Pourtant, la génétique
joue un rôle indéniable comme l'indiquent plusieurs publications
qui soulignent la grande fréquence du strabisme divergent [3, 5,
13] et de l'hypermétropie [3, 13-15] chez le mélanoderme.
Dans une population d'albinos camerounais, en revanche, l'amétropie
la plus fréquente est l'astigmatisme myopique et on dénombre
33,33 % de strabiques [16] contre 1,22 % dans la population générale
[3]. Abrahamson et al. affirment que des antécédents
familiaux de strabisme combinés à une forte hypermétropie
multiplient par 6 le risque de développer un strabisme [2]. Pour
Aurell et Norrsell, ce risque devient quasiment une certitude quand cette
forte hypermétropie, présente à la naissance, n'a
aucune tendance à la diminution avec le temps [17]. Ces observations
laissent penser que certains facteurs anatomiques, sensoriels, innervationnels,
optiques et métaboliques héréditaires peuvent conduire
à la manifestation de la déviation strabique [5, 12, 18].
Les opinions restent très partagées dans la littérature
quant au type d'hérédité en cause dans le strabisme.
Pour certains auteurs comme Li et Chen, il s'agit d'une hérédité
autosomale récessive [19]. Pour Dufier et al., il s'agirait
plutôt d'une hérédité autosomale dominante
à pénétrance incomplète [11]. C'est aussi
dans ce groupe que McKusick a classé le strabisme dans son catalogue
sur les phénotypes héréditaires [20]. D'autres auteurs
ont fait ressortir que le strabisme étant un phénomène
complexe et multifactoriel, l'hérédité ne pouvait
être que plurifactorielle [1, 5, 12, 21]. Ici, ce ne sont pas les
lois de Mendel qui sont applicables, mais plutôt le modèle
de l'hérédité polygénique à seuil caractérisée
par la répartition gaussienne et l'apparition de l'affection au-delà
d'un certain seuil, celui-ci étant plus bas dans les familles à
risque [22].
CONCLUSION Le
strabisme a, dans sa pathogénie, une composante héréditaire,
dont le ou les supports restent à déterminer. Actuellement,
aucune hypothèse émise n'est totalement satisfaisante et notre
étude n'a pas échappé à cette limite. Cependant,
les avancées actuelles de la science, notamment le décryptage
du génome, ouvrent de nouvelles perspectives et permettent de réels
espoirs tant en ce qui concerne la physiopathologie que le traitement de
cette affection. C'est tout l'intérêt de l'étude des
cas familiaux qui permet de circonscrire les groupes à risque qui
doivent faire l'objet d'une surveillance plus étroite. C'est le gage
d'un dépistage et d'une prise en charge précoces qui, seuls
pour l'instant, permettent de contrarier l'installation d'une amblyopie.
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