ARTICLE
ers.2011.0498
Auteur(s) : Nadia Quignot1
nadia.quignot@ineris.fr,
Robert Barouki2 robert.barouki@parisdescartes.fr,
Emmanuel Lemazurier1 emmanuel.lemazurier@ineris.fr
1 Ineris
Toxicologie expérimentale
Parc technologique ALATA
BP 2
60550 Verneuil-en-Halatte
France
2 Inserm
Unité mixte de recherche (UMR) S-747
45, rue des Saints-Pères
75006 Paris
France
Tirés à part : E. Lemazurier
Les perturbateurs du système endocrinien
Au sein de l’organisme, le système endocrinien a pour but de
maintenir les fonctions normales et le développement, en dépit d’un
environnement en perpétuel mouvement. Sa plasticité est relayée
dans un premier temps par le système nerveux central, permettant
des réponses rapides, puis les nombreuses glandes qui composent le
système endocrinien agissent de façon prolongée. Ces glandes ont à
la fois une action directe et indirecte, via des boucles de
rétrocontrôle complexes, pour réguler des processus physiologiques
comme le cycle menstruel, la prolifération cellulaire… Comme tous
les processus homéostatiques, le système endocrinien a une capacité
limitée à maintenir les paramètres physiologiques à l’équilibre.
Quand cette capacité est dépassée, par exemple après surexposition
à des produits chimiques, des effets indésirables peuvent
s’ensuivre.
Depuis de nombreuses années, l’intérêt de la communauté
scientifique et du grand public pour le potentiel de certains
polluants environnementaux à perturber le système endocrinien n’a
cessé de croître. Ces inquiétudes sont nées de plusieurs
observations faites sur la faune en contact avec les milieux
pollués [1-6]. En ce qui concerne la santé humaine, l’impact de
l’exposition à des perturbateurs du système endocrinien est sujet à
des controverses. Bien que les observations soient moins
flagrantes, les inquiétudes grandissent à mesure que les études
épidémiologiques mettent en évidence des troubles croissants
(baisse du nombre de spermatozoïdes, augmentation d’incidence des
cancers hormonodépendants…) [7-10]. Par ailleurs, certains effets
comme les troubles de la reproduction et les cas de cancer observés
chez des enfants nés de femmes traitées au diéthylstilbestrol (DES)
pendant leur grossesse [11], de même que les effets des
polychlorobiphényles (PCB) sur les fonctions neurologiques et
immunitaires [12], sont reconnus.
Ces circonstances ont entraîné des efforts de recherche sur les
mécanismes de toxicité, ainsi que de nouvelles questions sur
l’aptitude à évaluer les risques de ces substances. Une action
fondamentale a été de définir de façon adéquate un perturbateur du
système endocrinien, plus communément dénommé « perturbateur
endocrinien (PE) ». De nombreuses définitions ont été
proposées ; bien que des désaccords persistent, un des
critères essentiels est que le PE se caractérise avant tout par sa
capacité à induire des désordres de la fonction endocrinienne, le
danger pour l’organisme n’étant pas la modulation hormonale en soi,
mais la rupture de l’équilibre homéostatique. Le Weybridge
workshop, en 1996, a d’ailleurs restreint le terme
« PE » aux produits chimiques qui causent des effets
indésirables sur la santé [13]. Pour l’Organisation mondiale
de la santé (OMS), un PE est « une substance exogène ou un
mélange qui altère une ou des fonctions du système endocrinien et
qui, par conséquent, cause des effets délétères sur la santé d’un
organisme, de sa descendance ou d’une population » [14]. Étant
donné la diversité des fonctions physiologiques impliquant le
système endocrinien, les PE agissent à différents niveaux et de
différentes façons :
- –. directement au niveau des récepteurs
cellulaires :
- •. en imitant l’action d’hormones naturelles par
fixation sur le récepteur cellulaire de la molécule
endogène ;
- •. en bloquant les récepteurs cellulaires, empêchant
ainsi l’action des hormones ;
- •. en détournant les récepteurs hormonaux de leurs
fonctions naturelles ;
- –. indirectement en modifiant la production, le
stockage, le transport, la diffusion et l’élimination des hormones
naturelles.
La particularité des PE est que leurs effets se produisent
via les mécanismes de signalisation physiologiques plutôt
que via les mécanismes classiques de toxicité. Par
conséquent, les cibles sont difficiles à identifier et la
perturbation du système endocrinien peut, dans certains cas,
apparaître à des concentrations bien plus faibles que celles qui
inquiètent habituellement les toxicologues [15]. De même, dans
certains systèmes expérimentaux, les PE peuvent ne pas montrer de
relation dose-effet classique, sans doute en raison de la
complexité des régulations endocriniennes [16]. La notion de
fenêtres d’exposition, pendant lesquelles l’être humain est
particulièrement vulnérable (développement fœtal et enfance), est
aussi à prendre en compte. Parfois, un même PE peut avoir plusieurs
mécanismes d’action, ce qui complique la compréhension de ses
effets. En outre, la toxicité rapportée peut être due à des
mélanges de composés [17]. Enfin, en plus de la diversité des
propriétés physico-chimiques des PE, on ne retrouve pas toujours de
corrélation entre effet et structure chimique, ce qui est
probablement dÛ à une compréhension insuffisante des mécanismes
d’action. Bien évidemment, il est à noter que ces caractéristiques
décrites pour les PE s’appliquent aussi à de nombreux autres
mécanismes de toxicité impliquant une dérégulation de l’homéostasie
physiologique, par exemple neurologique, immunitaire,
proliférative…
Stratégie d’évaluation des effets reprotoxiques des
perturbateurs endocriniens
La réglementation des produits chimiques est rédigée selon
différents cadres en fonction de leur utilisation : produits
pharmaceutiques, cosmétiques, phytosanitaires ou autres. Étant
donné le peu de règles existantes quant à leur évaluation, les
substances ayant des propriétés endocriniennes ont été longtemps
englobées par les dispositions concernant les substances toxiques
pour la reproduction ou les cancérogènes. Puis, au fur et à mesure
que le risque des PE pour l’homme et l’environnement était reconnu
internationalement, des efforts ont été faits pour leur prise en
compte spécifique dans la directive pesticide [18] et la
réglementation européenne REACH (Registration, Evaluation and
Authorization of CHemicals). Cependant, la difficulté à
apprécier le caractère PE d’une substance persiste. Ainsi, en plus
des programmes nationaux et internationaux, de nombreux travaux
pour développer et valider des méthodes de screening et
d’évaluation sont conduits par le groupe de travail de
l’Organisation de coopération et de développement économiques
(OCDE) ; des lignes directrices ont notamment été mises en
place. La figure
1 retrace les grandes étapes de l’intérêt porté aux PE.
Contexte réglementaire
Le règlement REACH, entré en vigueur le
1er juin 2007 en Europe, se propose de
répertorier et de constituer un rapport de sécurité concernant les
dangers des substances chimiques, afin de mieux en maîtriser les
risques pour la santé et l’environnement. Cette réglementation
prévoit explicitement des limitations spéciales pour les PE :
les substances avec des propriétés endocriniennes qui ont, d’après
les résultats scientifiques, des effets potentiellement graves sur
la santé ou l’environnement, seront ajoutées dans l’annexe XIV
concernant les substances soumises à autorisation. Ainsi, de telles
substances ne pourront être mises en circulation qu’après une
évaluation des risques et des avantages socio-économiques. Un autre
aspect important de REACH est la règle des 3R (réduire, raffiner,
remplacer) pour l’expérimentation animale [19]. De cette façon,
REACH et la directive 86/609/CEE encouragent l’utilisation de
méthodes alternatives comme les méthodes in vitro et in
silico, autant de nouveaux outils de toxicologie
prédictive.
En ce qui concerne les produits phytopharmaceutiques, l’Union
européenne a récemment révisé les directives 79/117/CEE et
91/414/CEE concernant la gestion de leur mise sur le marché [18].
Ainsi, la réglementation des produits phytopharmaceutiques ayant
des propriétés PE se fera en fonction de leur danger intrinsèque et
non plus sur la base d’une évaluation de risques prenant en compte
les niveaux d’exposition chez l’homme. Les critères scientifiques
pour déterminer les propriétés PE restant à définir, les substances
classées comme carcinogènes de type 2 ou toxiques pour la
reproduction de type 2 sont considérées comme ayant des
propriétés PE.
L’OCDE s’est engagée dans un programme de validation au niveau
international de méthodes de tests des PE. Les objectifs sont
multiples. Il s’agit d’élaborer de nouvelles lignes directrices
pour les essais, de réviser les lignes directrices existantes dans
le but de détecter les PE, et d’harmoniser les méthodes de
caractérisation des dangers et des risques. L’approche proposée
inclut des tests de screening validés, classés en cinq
niveaux selon la complexité (tableau
1).
Tableau 1 Cadre réglementaire de l’Organisation de
coopération et de développement économiques (OCDE) pour les essais
et l’évaluation des perturbateurs endocriniens.
OECD regulatory framework for assays and assessment of endocrine
disruptors.
| Niveau de complexité |
Toxicologie |
Écotoxicologie |
Niveau 1
Classement, hiérarchisation (information existante) |
Propriétés physicochimiques
Exposition environnementale et humaine
Données toxicologiques disponibles |
|
Niveau 2
Tests de screening in vitro (données
mécanistiques) |
Affinité de liaison aux récepteurs ER, AR, TR
Activation transcriptionnelle
Aromatase et stéroïdogenèse in vitro
Reconnaissance/liaison à l’AhR
QSAR*
Précriblages à haut débit
Fonction thyroïdienne
Essai vitellogénine sur hépatocytes de poisson
Autres (selon les circonstances) |
|
Niveau 3
Tests rapides in vivo (effet endocrine simple) |
Test utérotrophique
Test d’Hershberger |
Test vitellogénine sur poisson |
Niveau 4
Tests in vivo (effets endocrines multiples) |
Ligne directrice 407 modifiée
Tests pubertaires mâles et femelles
Test sur mâle adulte intact |
Test d’histopathologie sur gonades de poisson
Test de métamorphose de grenouille |
Niveau 5
Tests in vivo (effets endocrines et autres mécanismes de
toxicité) |
Essai 1re génération
(415 modifiée)
Essai 2e génération (416 modifiée)
Test de screening sur la reproduction
(421 modifiée)
Combinaison test 28 jours/test de screening sur la
reproduction (422 modifiée) |
Tests sur vie entière ou partielle chez les
poissons, les oiseaux, les amphibiens et les invertébrés
(développement et reproduction) |
* QSAR : quantitative structure-activity
relationship.
Le cadre réglementaire de l’OCDE est organisé en cinq paliers,
chacun correspondant à un niveau différent de complexité
biologique, à la fois pour les champs de la toxicologie et de
l’écotoxicologie. Les tests in vitro et in vivo à
court terme (niveaux 1, 2 et 3) sont utilisés pour hiérarchiser les
substances avant de passer à des études à plus long terme (niveaux
4 et 5) pouvant être employées dans le cadre de l’évaluation du
risque. Cependant, il s’agit davantage d’une « boîte à
outils », dans laquelle sont placés les différents tests
susceptibles d’être utiles à la détection des dangers des
perturbateurs endocriniens (PE) qu’un schéma de tests à
respecter.
The OECD regulatory framework is a tiered approach in which
each of the five levels corresponds to a different level of
biological complexity, both for the fields of toxicology and
ecotoxicology. In vitro assays and short-term in vivo
assays (levels 1, 2 and 3) are used to prioritize substances for
definitive longer-term studies (levels 4 and 5), which can be used
as a basis for risk assessment. However, it is more a toolbox of
assays than an ordered list to follow.
Défis scientifiques des perturbateurs endocriniens
Le caractère particulier des PE rend leur évaluation
toxicologique difficile. La démarche d’évaluation classique
focalisée sur l’étude d’une cible précise apparaît inadaptée. De
plus, étant donné que les effets induits par les PE sont
susceptibles de mettre en jeu des mécanismes relevant de
l’homéostasie hormonale, il est difficile de différencier les
effets directs de ces substances de ceux résultant de régulations
physiologiques inappropriées. Enfin, la multiplicité des niveaux
d’action possibles ainsi que la variété des réponses engendrées
ajoutent à la complexité de l’évaluation.
Les circonstances d’exposition aux PE sont telles qu’il est
nécessaire de s’intéresser aux effets à faible dose, sur le long
cours, et selon des fenêtres critiques d’exposition, ce qui est
très difficile sur le plan expérimental. L’impact des PE à faibles
doses ainsi que leur relation dose-réponse non monotone (courbes en
« U » ou en « U » inversé, par exemple) ont été
décrits par différents travaux [15, 16, 20], mais des
désaccords persistent au sein de la communauté scientifique. Dans
le but de statuer sur la preuve scientifique des effets à faibles
doses des PE, le National Toxicology Program (NTP), avec
l’appui de l’Environmental Protection Agency (EPA), a
organisé un débat en octobre 2000 [21]. La Commission conclut
que :
- –. il y a une preuve des effets à faibles doses chez les
animaux de laboratoire, même si, dans certains cas, ces effets
n’ont pas été répliqués ;
- –. la forme de la courbe dose-réponse dépend du critère
évalué et du protocole d’étude ;
- –. le schéma des tests pour la toxicologie de la
reproduction et du développement doit être revu et, si possible,
révisé pour la sélection de la dose, des modèles animaux, des temps
et des critères mesurés.
La Société d’endocrinologie a également publié un état des lieux
scientifique sur les PE, incluant le soutien de l’hypothèse des
faibles doses [22]. Une autre problématique des faibles doses est
la difficulté des instances à établir des normes pour l’évaluation
du risque. Par exemple, la définition classique d’un niveau
d’exposition à risque minimal se fait par l’application d’un
facteur d’incertitude à la no observed adverse effect level
(NOAEL), elle-même dérivée d’études partant du principe que la
dose-réponse est monotone, ce qui n’est pas nécessairement le cas
avec certains PE.
Par ailleurs, les contaminations par les PE étant pratiquement
toujours multiples, il est nécessaire de pouvoir évaluer les effets
des mélanges. Malgré la difficulté, l’intérêt des expositions
cumulées à de nombreux PE s’est accru [23, 24]. Les mélanges
ont été rapportés comme ayant des effets synergiques ou
potentialisateurs [25-27], voire même des effets antagonistes [28].
Là aussi, par rapport aux scenarii de l’exposition des populations,
la recherche sur les mélanges doit se focaliser sur les
combinaisons de substances à doses environnementales.
Enfin, il existe une notion importante concernant le danger de
l’exposition aux PE durant les périodes de vulnérabilité pendant
lesquelles les fonctions endocriniennes se mettent en place
(développement pré- et postnatal, puberté). Cette exposition est
rarement prise en compte dans les lignes directrices de tests
classiques, mise à part l’étude de reprotoxicité sur deux
générations. Cependant, même si cette étude évalue en partie les
effets à long terme apparaissant après le sevrage grâce à l’étude
des jeunes adultes, d’autres effets-retards potentiellement
importants, comme ceux survenant durant le vieillissement, ne sont
pas évalués.
Modèles d’étude d’aujourd’hui et de demain
Le mécanisme d’action complexe des PE, ainsi que la difficulté à
tirer des conclusions des études épidémiologiques de par la
multiplicité des facteurs pouvant être impliqués dans les
affections hormonodépendantes, ont encouragé le développement de
tests dans l’objectif de toujours mieux évaluer les risques. Alors
que les tests sur l’animal permettent d’avoir une vue d’ensemble
sur la toxicité d’une substance, les tests in vitro sont
fondamentaux pour comprendre les mécanismes d’action mis en jeu.
Ces derniers s’insèrent également dans la volonté des 3R définie
par REACH. Cependant, le problème des corrélations (in
vitro/in vivo et animal/homme) persiste et des efforts
de plus en plus nombreux sont axés sur le développement de nouveaux
tests, comme les techniques in silico ou de nouveaux modèles
biologiques.
Tests in vivo
Les tests sur les animaux proposés pour identifier et
caractériser les PE sont de deux types. Tout d’abord, des tests
in vivo ont été développés spécifiquement pour
l’identification des PE. Le test d’utérotrophie [29] repose sur le
principe que des composés se liant au récepteur des estrogènes (ER)
peuvent induire une hypertrophie de l’utérus chez des femelles
rongeurs immatures ou ovariectomisées. Le test de cornification
vaginale [30] repose sur la capacité des substances
estrogéniques à induire la kératinisation des cellules épithéliales
vaginales chez les femelles ovariectomisées. Le test d’Hershberger
[31] mesure la capacité d’un composé à avoir des effets agonistes
ou antagonistes sur le récepteur des androgènes (AR), grâce aux
variations de poids de la prostate ventrale et des vésicules
séminales chez des mâles castrés. Les tests d’utérotrophie et
d’Hershberger (figure 2)
sont validés et recommandés par l’OCDE (respectivement, lignes
directrices 440 et 441). Les tests de puberté rongeurs mâle/femelle
(20 jours) évaluent quant à eux les activités androgénique ou
estrogénique et thyroïdienne chez les rongeurs immatures exposés
aux produits chimiques pendant la puberté (examen des anomalies
associées au développement des organes sexuels, caractères sexuels
secondaires).
En parallèle de ces tests, des informations intéressantes sur le
caractère PE de composés peuvent être obtenues avec les tests
existants de reprotoxicité et de toxicologie du développement. À
cette fin, un certain nombre de lignes directrices OCDE peuvent
être utilisées, comme la ligne directrice 415 (Étude de la
toxicité de la reproduction sur une génération), la ligne
directrice 421 (Essai de dépistage de la toxicité pour la
reproduction et le développement) et la ligne directrice 422
(Étude combinée de toxicité à doses répétées et de dépistage de la
toxicité pour la reproduction et le développement). Certaines
lignes directrices ont été révisées pour inclure des critères de
détection des effets sur le système endocrinien. C’est le cas de la
ligne directrice 407 (Toxicité orale à dose répétée :
28 jours), à laquelle ont été ajoutées les concentrations
sériques hormonales, les paramètres spermatiques, la cyclicité
estrale et le poids des organes hormonosensibles [32]. La ligne
directrice 416 (Étude de la toxicité de la reproduction sur
deux générations) a été complétée par de meilleures évaluations
histopathologiques, endocriniennes et
phénotypiques [33] ; les taux de testostérone et la
distance anogénitale chez les fœtus mâles permettent d’améliorer la
valeur prédictive de la ligne directrice 414 (Étude de la
toxicité pour le développement prénatal) [34].
Malgré les avantages des tests in vivo, un certain nombre
d’inconvénients persistent (tableau
2). Hormis les problèmes éthiques liés à
l’utilisation d’un grand nombre d’animaux, les différences
interespèces constituent une limite à ce type de tests. Par
exemple, il existe des variations de sensibilité selon l’espèce et
la souche, avec des modèles rongeurs souvent trop sensibles aux
composés à tester. De plus, des critères physiologiques comme
l’absence de sex hormone-binding globulin (SHBG) après la
parturition chez les rongeurs, ou encore une capacité de
glucuronidation plus importante chez le rat que chez l’homme [35],
peuvent modifier la clairance métabolique des hormones.
Tableau 2 Principes, avantages et limites des tests in
vivo et in vitro utilisés spécifiquement pour
l’évaluation des perturbateurs endocriniens (PE).
Principles, advantages and limitations of in vivo and
in vitro assays used specifically to assess endocrine
disruptors.
| Tests |
Principes |
|
| Tests in vivo |
Test d’utérotrophie |
Mesure de la capacité d’un produit chimique à se
lier aux ER in vivo |
(+) Visualisation d’un effet biologique
(-) Différences de réponse selon l’espèce utilisée (sensibilité
souris + versus rat ±)
(-) Faux positifs (sensibilité de l’utérus à d’autres agents non
estrogéniques)
(-) Liaison aux ER supposée car l’utérus est
estrogéno-dépendant |
| Test de cornification vaginale |
Mesure de la capacité d’un produit chimique à se
lier aux ER in vivo |
(+) Simplicité du prélèvement, non invasif
(-) Évaluation qualitative
(-) Nécessité d’un nombre important d’animaux |
| Test d’Hershberger |
Mesure de la capacité d’un produit chimique à se
lier aux AR in vivo |
(+) Grande sensibilité
(-) Liaison aux AR supposée car les organes évalués sont
androgéno-dépendants |
| Tests in vitro |
Test de liaison |
Mesure de la capacité d’un produit chimique à se
lier au récepteur hormonal par compétition avec le ligand
naturel |
(+) Simples, rapides et peu chers
(+) Différentes préparations peuvent être utilisées : ER, AR,
TR, PR
(-) Pas de discrimination agonistes/antagonistes
(-) Manque de pertinence : pas de notion d’une activation
transcriptionnelle
(-) Pas de métabolisme
(-) Effets tissus-dépendants (ex. : isoformes ERα et ERβ) |
| Test de prolifération cellulaire |
Mesure de la capacité d’un produit chimique à
stimuler la croissance de cellules sensibles aux estrogènes |
(+) Possibilité de voir un effet biologique
(+) Utilisation de lignées cellulaires humaines
estrogéno-dépendantes telles que les cellules tumorales mammaires
MCF-7 ou T47D, facilement disponibles
(-) Spécificité limitée (réponse possible des cellules à des agents
non estrogéniques) |
| Test de transactivation de récepteur |
Mesure de la capacité d’un produit chimique à
stimuler une construction gène-rapporteur dans une culture
cellulaire eucaryote |
(+) Mécanisme d’action ciblé
(+) Possibilité d’adaptation avec de nombreux récepteurs aux
stéroïdes interagissant avec l’élément de réponse correspondant
(-) Grande variabilité dans la méthodologie
(-) Réactions croisées ou interactions avec d’autres voies de
signalisation possibles |
| Test sur l’aromatase microsomale |
Mesure des effets inhibiteurs directs des produits
chimiques sur des préparations acellulaires de placenta humain ou
de sources recombinantes |
(+) Visualisation de l’effet direct
d’inhibiteurs
(-) Pas de prise en compte des mécanismes de rétrocontrôle, ni de
la cytotoxicité |
| Régulation génique et production de
stéroïdes : lignées cellulaires |
Mesure de l’effet de modulateurs
(inducteurs ou inhibiteurs) de la stéroïdogenèse via
l’analyse de la régulation des gènes et de la production de
stéroïdes |
(+) Capacité de stéroïdogenèse conservée
(+) Sensibilité aux stimuli conservée
(-) Difficulté à obtenir toute la cascade des réactions
enzymatiques
(-) Difficulté à évaluer certains aspects de la régulation
(-) Modification génétique : manque de pertinence |
| Régulation génique et production de
stéroïdes : cultures primaires |
(+) Possibilité d’évaluation de régulations
(-) Difficulté d’obtention et de maintien en culture
(-) Perte d’expression de gènes |
| Production de stéroïdes : fragments de
testicules |
(+) Possibilité de stimuler la production de
stéroïdes
(-) Différence de capacité stéroïdogène entre les préparations
(-) Difficulté d’évaluation de la cytotoxicité spécifique des
cellules de Leydig
(-) Beaucoup de faux positifs et de faux négatifs |
(+) : avantages ; (-) limites ; ER :
récepteur des estrogènes ; AR : récepteur des
androgènes ; TR : récepteur thyroïdien ; PR :
récepteur à la progestérone.
Tests in vitro
Les tests in vitro sont d’une grande utilité pour la
caractérisation des mécanismes d’action. Ils offrent également,
surtout s’ils sont utilisés en combinaison, la possibilité de
fournir un screening précoce pour un large panel de produits
chimiques. Les premiers tests ont été développés en prenant en
compte le mimétisme direct de l’hormone [36], puis la
stéroïdogenèse et autres processus métaboliques sont devenus des
cibles d’intérêt.
Les tests prenant en compte l’interaction des substances avec
les récepteurs sont de trois types (tableau 2) : tests de liaison, tests
de prolifération cellulaire et tests de transactivation de
récepteur (figure 3).
Des travaux plus récents s’intéressent aux interactions des
substances avec la stéroïdogenèse. De nombreux modèles ont été
proposés : systèmes acellulaires, lignées cellulaires,
cultures primaires et cultures de fragments de tissus. Les tests
enzymatiques acellulaires sont surtout focalisés sur l’enzyme
aromatase, qui catalyse la conversion irréversible des androgènes
en estrogènes, étape-clé de la stéroïdogenèse [37]. L’essai in
vitro de synthèse de stéroïdes dans les cellules H295R de
carcinome adrénocortical, validé par l’OCDE [38], permet le
screening des interférences des produits chimiques avec de
nombreuses enzymes de la stéroïdogenèse, dont l’aromatase. D’autres
types cellulaires sont aussi utilisés, comme la lignée cellulaire
humaine de choriocarcinome placentaire JEG-3, dans laquelle
l’aromatase est exprimée à un niveau constitutif important [39].
Hormis les lignées cellulaires, l’analyse de la régulation de gènes
et de la production de stéroïdes peut aussi se faire dans des
cultures primaires de cellules de mammifères, par exemple les
cellules de Leydig ou de la granulosa. En ce qui concerne les
fragments de tissus, l’évaluation de l’effet toxique sur la
stéroïdogenèse est limitée aux testicules et aux ovaires. Les
fragments de testicules de rat sont parmi les plus utilisés pour
étudier la capacité des PE à interférer avec une des signalisations
intracellulaires impliquées dans la biosynthèse testiculaire de
testostérone [40]. Il existe également des modèles in vitro
de follicules de rongeurs, conçus pour étudier l’effet de PE sur la
biosynthèse des stéroïdes, en relation avec la croissance
folliculaire et le développement de l’oocyte [41].
Les tests in vitro, simples, sensibles, spécifiques et
peu coÛteux, permettent un screening à grande échelle.
Cependant, malgré leur valeur réglementaire, ils présentent
certaines limites (tableau
2), que les tests in silico et de nouvelles
technologies pourraient pallier, du moins en partie.
Tests in silico
En parallèle des modèles in vivo et in vitro, un
troisième axe regroupe les développements « in
silico », ou modélisations mathématiques. Il peut s’agir
des quantitative structure-activity relationship (QSAR), de
modélisations plus systémiques de toxicodynamie et toxicocinétique,
ou encore de couplages entre ces différentes échelles de
modélisation.
Les modèles QSAR sont des modèles informatiques fondés sur
l’utilisation de plusieurs bases de données et des modèles
théoriques pour prédire des activités particulières en fonction des
structures chimiques. Dans le cas précis des PE, le groupe QSAR de
la National Food Institute (NFI) danoise a développé trois
modèles pour les effets in vitro : liaison au ERα,
transactivation du ER et antagonisme du AR [42]. Un autre exemple
est celui de l’équipe de Martin et al. [43], qui a développé
un modèle grâce à la base de données de l’EPA ToxRef (pour
toxicity reference), intégrant 30 ans de données de
toxicité des pesticides dans le cadre d’études chroniques rongeurs.
Le modèle a permis de générer des signatures toxicologiques
prédictives, reliant structures chimiques et profil toxicologique
déterminé in vivo. L’essor de ce type de modèles ne doit
cependant pas faire oublier les limites inhérentes aux PE, à savoir
l’absence de structures précises conférant une activité déterminée
(par exemple, estro- ou androgénique).
Les modèles physiologiques PBPK (pour physiologically-based
pharmacokinetic) sont générés en fonction de l’anatomie et de
la physiologie de l’individu, ainsi que sur une description
mécanistique des processus toxicocinétiques : absorption,
distribution, métabolisme, excrétion (ADME). L’intégration de la
toxicocinétique de la substance au sein de l’organisme doit
permettre de définir des relations dose-réponse adéquates pour les
extrapolations inhérentes à l’évaluation du risque (interdoses,
interespèces…). La dose-réponse non linéaire des PE, ainsi que leur
action potentielle à faibles doses, complique la tâche des
chercheurs.
Étant donné que les effets des PE peuvent être multiples, il
serait intéressant de développer des modèles intégrant diverses
échelles de complexité (cellule, organe, organisme, individu,
population) et reposant sur les résultats obtenus dans des tests
in vitro, des modèles QSAR et des modèles PBPK. Dans cette
optique, des modèles se développent aussi bien au niveau cellulaire
pour estimer les concentrations de stéroïdes produites in
vitro [44], qu’au niveau de l’organisme entier pour
caractériser les mécanismes d’action impliqués in vivo
[45].
Nouvelles technologies
Les tests in vivo, in vitro et in silico ne
permettant pas de répondre à toutes les questions que pose la
caractérisation des dangers des PE, il est apparu nécessaire de
développer de nouvelles technologies. Tout d’abord, les
« omics » (génomique, protéomique, métabonomique)
interviennent à tous les niveaux. La technologie des puces à ADN,
désormais bien maîtrisée, permet de mesurer et de visualiser très
rapidement et de façon simultanée les différences d’expression
entre les gènes, et cela à l’échelle d’un génome complet. Des puces
à anticorps et à protéines, permettant de détecter des variations
de quantités de protéines ou des interactions protéines-protéines,
sont également développées. Bien que les technologies de génomique
et de protéomique soient déjà appliquées à la toxicologie du
médicament, leur utilisation dans le domaine de la toxicologie
environnementale, et plus spécifiquement des PE, reste restreinte.
Le coÛt de ces méthodes apparaît ici comme une limite majeure. Des
initiatives voient tout de même progressivement le jour au niveau
international, notamment aux États-Unis (création du National
Center for Toxicogenomics), en Europe (multiplication des
plates-formes de génomique et de protéomique) et au Japon. Des
stratégies plus ciblées sont aussi développées, comme le projet
Comparative research on endocrine disrupters (COMPRENDO) en
Europe, qui inclut un screening moléculaire des effets des
PE sur l’expression de gènes cibles clés pour la fonction sexuelle
[46].
Une des principales limites des tests in vivo étant la
difficulté à comprendre le mécanisme d’action propre des PE, des
modèles in vivo spécifiques émergent, comme les souris
transgéniques pour lesquelles un gène a été invalidé (souris KO
[pour knock-out]). Initialement développés pour comprendre la
physiologie, ces modèles permettent de dépasser les contraintes de
l’utilisation d’animaux castrés au sein desquels plusieurs hormones
sexuelles sont absentes. Dans le cadre des PE, les gènes délétés
sont le plus souvent ceux codant pour des protéines importantes
dans la fonction de reproduction, comme le ERα, le ERβ, le AR, le
récepteur à l’hormone lutéinisante, le récepteur à l’hormone
folliculo-stimulante, l’aromatase. Ce type de modèle permet de
discriminer les effets passant par la cible délétée ou non, et
ainsi de mieux définir quels sont les gènes impliqués dans la
physiopathologie des désordres engendrés. La technologie est
désormais disponible pour appliquer la méthode d’invalidation de
gènes aux rats et autres espèces, ainsi que pour humaniser ces
modèles transgéniques (récepteurs nucléaires, protéines
accessoires).
Un autre outil pour la caractérisation des dangers est
l’imagerie. Cette technique permet à la fois une meilleure
définition des cibles cellulaires des toxiques et la fabrication de
modèles révélateurs de toxicité. Un des exemples d’utilisation de
cette technologie in vivo est le modèle commercial
LPTA®CD-1-Tg (Cyp19-luc)-Xen (line 125) [47]. Ce
modèle bioluminescent de souris contient dans son génome un gène
luciférase modifié (Promega pGL-3) sous le contrôle de la
région promotrice pII de l’aromatase, gonade-spécifique. Grâce
à l’évaluation de la bioluminescence ex vivo dans les
organes, cette souris transgénique peut servir d’outil de
screening pour les substances capables d’altérer
l’expression du gène aromatase relayée par le promoteur pII.
Un autre exemple est celui de la technologie WatchFrog®,
qui repose sur l’insertion de constructions génétiques exprimant
une protéine fluorescente dans des têtards et alevins [48].
L’éventuelle altération de la signalisation hormonale suite à
l’exposition in vivo au produit à tester sera détectable
grâce à l’émission d’un signal lumineux, lui-même entraîné par
l’activation des éléments de réponse spécifiques au gène cible
étudié (que ce soit via la liaison directe du polluant aux
récepteurs ou via les hormones physiologiques dont la
synthèse, le transport ou le métabolisme auront pu être altérés par
le polluant). Les gènes testés sont des biomarqueurs permettant de
révéler la présence et l’impact sur les systèmes hormonaux de
produits chimiques, de PE, ou encore de résidus médicamenteux. La
fluorescence est émise de façon localisée, est visible directement
par transparence et peut être quantifiée (figure 4).
Un modèle permettant de visualiser l’expression de
l’aromatase B dans le cerveau de poisson-zèbre (Danio
rerio) a aussi été développé [49].
Pour s’affranchir des limites posées par les tests in
vitro (absence de prise en compte de l’environnement extérieur
in vivo, étude d’un type cellulaire isolé à la fois), une
stratégie pourrait être d’utiliser des « modèles
bioartificiels » (cocultures de cellules, « organes
artificiels », modèles de barrières). Ces modèles biologiques
devraient permettre d’aborder in vitro des questions
systémiques et fonctionnelles, en prenant en compte les
interactions entre différents niveaux de complexité du vivant.
En plus des tests visant à mieux comprendre les mécanismes
d’action des PE et à établir des corrélations à l’homme, des
méthodes analytiques de plus en plus performantes permettent de
doser le polluant au niveau des organes-cibles, même à faibles
doses [50]. Ces données de dosimétrie sont d’une grande utilité
pour évaluer de façon intégrée la toxicité des PE. Des outils
bioanalytiques, basés sur la mesure sensible et quantitative de
réponses biologiques précoces et spécifiques [51], sont également
développés. Ces méthodes, qui fournissent à la fois des
informations analytiques et toxicologiques, peuvent notamment
intégrer les effets interactifs des polluants, ce qui en fait de
puissants outils pour la caractérisation des dangers des mélanges.
Parmi les différentes stratégies bio-analytiques, l’approche EDA
(effect directed analyses, pour analyses dirigées par les
bioessais) consiste en un couplage entre des outils
bio-analytiques, des méthodes de fractionnement et des outils de
chimie analytique. L’objectif principal est d’identifier les
composés responsables des réponses biologiques observées [52].
Cette approche est divisée en trois phases. La première phase
consiste en un fractionnement du mélange pour isoler les fractions
actives dans les bioessais ; ce fractionnement est en général
réalisé selon les propriétés physicochimiques des molécules
(colonnes SPE [solid phase extraction], hyperfractionnement
HPLC [high performance liquid chromatography] sur phase
normale ou inversée…), mais plus récemment, une séparation des
molécules sur colonnes d’affinité en fonction de leur activité
biologique (liaison au récepteur cible) a été décrite [53]. La
deuxième phase est l’identification des composés suspectés dans les
fractions actives, par des méthodes d’analyse physicochimiques
(chromatographie en phase gazeuse couplée à une spectrométrie de
masse, résonance magnétique nucléaire, spectrométrie UV-visible…).
Enfin, l’étape de confirmation a pour objectif de caractériser
l’effet biologique de la molécule identifiée in vitro et,
idéalement, in vivo.
Perspectives
Bien que les défis scientifiques posés par les PE soient encore
loin d’être résolus, la compréhension croissante de leurs
mécanismes d’action permet d’envisager des stratégies de tests. Ces
stratégies pourraient être à la fois motivées par leur pertinence
scientifique et par leur logique méthodologique.
Stratégie scientifique
Tout d’abord, une évaluation critique du panel de cibles des PE
doit être faite. Le fait que certains mécanismes d’action des PE ne
soient pas encore élucidés doit pousser à se tourner vers d’autres
pistes que celles envisagées précédemment. Par exemple, les PE
peuvent influer sur le métabolisme terminal des hormones en
altérant la fonctionnalité des enzymes hépatiques. Ce processus
peut affecter les niveaux libres et conjugués d’androgènes,
d’estrogènes et de ligands thyroïdiens. D’autres mécanismes
d’action continuent également à être découverts : effets non
génomiques via l’interaction aux récepteurs membranaires
stéroïdiens, récepteurs orphelins, nouveaux inhibiteurs de la
stéroïdogenèse, effets au niveau de la transduction du signal
médiée par les facteurs de croissance.
La multiplicité des cibles des PE accentue le besoin d’une
stratégie intégrative, avec une approche multicibles et un
raisonnement en termes de recrutement de voies de signalisation
moléculaires. La biologie systémique recouvre ainsi une approche
globale pour tenter d’intégrer l’ensemble des informations
disponibles à différents niveaux de complexité biologique (cellule,
tissu, organisme). L’objectif est de mettre en relation les données
sous forme de réseaux interactifs, afin de construire un modèle le
plus quantitatif possible.
Les observations épidémiologiques ont conduit à l’hypothèse que
le risque de développer des maladies chroniques non contagieuses
chez l’adulte est influencé non seulement par les facteurs
génétiques et le style de vie, mais également par des facteurs
environnementaux agissant précocement dans la vie [54]. Ces
facteurs pourraient entraîner des réponses plastiques d’adaptation
qui constitueraient un terrain de sensibilité lors de l’exposition
plus tardive ou même pour les générations suivantes. La plasticité
génomique (épigénétisme) est une approche encore trop peu envisagée
dans le cadre de la caractérisation des dangers des PE. Pourtant,
cet outil pourrait être très utile, notamment lors des études sur
plusieurs générations et des expositions in utero. De même,
un éventuel rôle du polymorphisme génétique sur la vulnérabilité
individuelle aux effets toxiques est à rechercher.
Enfin, la mesure de l’exposition (expologie) est un facteur
indissociable d’une bonne évaluation du risque et pourrait
permettre de mieux prédire et caractériser les effets des PE chez
l’homme. Cependant, obtenir une estimation de l’exposition à
l’échelle d’un groupe ou d’une population pose des problèmes
méthodologiques. Cette difficulté pourrait être contournée grâce à
la mesure de biomarqueurs dans les fluides biologiques. Ces
bio-indicateurs peuvent être aussi bien les polluants ou leurs
métabolites que des biomarqueurs d’exposition, signes d’une
atteinte toxicologique (dosages hormonaux, activités
enzymatiques…). Des marqueurs peuvent aussi être développés chez
des animaux sentinelles, mais une grande prudence doit être adoptée
pour l’établissement de corrélations. Par exemple, Ankley et
al. [55], en parallèle de la détection de biomarqueurs signes
d’une perturbation endocrinienne chez des espèces sentinelles,
préconisent de réfléchir en termes de voies de signalisation
d’effets indésirables.
Stratégie méthodologique
Les technologies récentes ont été décrites comme de puissants
outils pour la caractérisation des risques des PE. Dans certains
cas, elles sont un moyen de s’affranchir des limites inhérentes aux
tests ; dans d’autres, elles permettent une approche à
différents niveaux. Ainsi, le problème du manque de métabolisme
pour les tests in vitro peut être limité par l’incubation
des composés tests avec des systèmes métaboliques tels que des
fractions microsomales de foie humain [35]. De même, les efforts
faits dans l’humanisation des modèles in vivo et in
vitro sont fondamentaux pour extrapoler les résultats des tests
à l’homme. Les organes bioartificiels permettent de prendre en
compte les interactions complexes du vivant et d’avoir ainsi une
approche méthodologique plus pertinente. Les approches
« omics », quant à elles, apparaissent comme un outil de
choix pour comprendre les grands mécanismes d’action de la toxicité
des PE, et notamment aborder les études des effets à faibles doses
et de mélanges. Enfin, les stratégies prédictives in silico
pourraient non seulement permettre l’extrapolation espèces
expérimentales/homme, mais aussi de définir des profils
toxicologiques, de modéliser l’échappement aux courbes de
dose-réponse…
En dehors de considérations méthodologiques pures, le choix des
modèles est primordial selon l’objectif et la cible étudiée. De
nombreux paramètres conférant des réponses cellule- et
tissu-spécifiques, il apparaît important d’intégrer les tests sur
différents niveaux d’organisation hiérarchique. De plus, le
protocole expérimental doit être grandement réfléchi, étant donné
les particularités des PE (pas de dose-réponse monotone, périodes
de vulnérabilité…). L’exemple de Li et al. [56] confirme
l’importance du choix de la période d’exposition pour éviter les
faux positifs ou faux négatifs. Au cours de cette étude, des souris
ont été traitées par le DES pendant le développement ou à l’âge
adulte. L’analyse des motifs de méthylation de l’ADN au niveau du
gène de la lactotransferrine montre des différences de profil de
méthylation entre souris traitées au DES et souris témoins chez les
souris traitées durant le développement, mais non chez celles
traitées à l’âge adulte.
Dans tous les cas, étant donné que le système endocrinien
intègre les réponses à distance à travers des cellules, tissus et
organes, une approche réductionniste qui se focaliserait seulement
sur des composés isolés du circuit peut générer des réponses
incomplètes et même erronées. La stratégie qui doit indéniablement
être envisagée est une approche intégrative avec plusieurs tests
complémentaires. L’EPA recommande d’ailleurs une batterie de tests
à court et à long termes, in vitro et in vivo, qui
évaluent à la fois les mécanismes d’action relayés par les
récepteurs ou non, ainsi qu’un élément in vivo pour fournir
une compétence métabolique. Bien sÛr, pour préciser le risque
toxique, l’utilisation de batteries de tests doit être associée à
une approche plus souple fondée sur l’étude et l’interprétation du
mécanisme d’action de la substance, de son métabolisme et des
circonstances d’exposition. Une autre action de l’EPA est le
programme ToxCast™ [57], qui développe de nouvelles approches
informatiques pour prédire la toxicité des produits chimiques grâce
à des tests in vitro à haut débit. Le programme a généré des
données sur 320 produits chimiques à partir de plus de
500 tests in vitro et de près de 75 observations
in vivo. La puissante base de données ainsi générée devrait
permettre de paramétrer le modèle informatique pour, in
fine, prédire la toxicité sur l’organisme entier à partir de
données simples in vitro (figure
5).
Conclusion générale
La problématique des PE continue à intéresser le grand public,
les organismes réglementaires et les scientifiques. Cependant, dans
la plupart des cas, un lien causal entre exposition
environnementale à un produit chimique et effet indésirable chez
l’homme via une perturbation endocrine n’est pas établi.
C’est pourquoi des progrès doivent encore être faits dans la
caractérisation des effets résultant d’une exposition à des PE. Les
recherches doivent aussi se focaliser sur le développement de
méthodes de tests pour plusieurs cibles potentielles. Enfin, il est
nécessaire de caractériser les effets des mélanges, les effets à
faibles doses et les effets après exposition à différentes périodes
critiques de la vie.
Les récentes stratégies réglementaires de l’OCDE ont eu pour
objectifs de définir une stratégie de tests par grades, de valider
les tests de screening et les tests à court terme, et de
modifier des lignes directrices existantes dans le but d’inclure la
détection des PE. De nombreux tests ont également été développés,
principalement à des fins mécanistiques. Dans certains cas, ils
s’avèrent particulièrement utiles pour clarifier les mécanismes
d’action et ainsi paramétrer des protocoles expérimentaux pour des
investigations à un plus haut niveau. Cependant, leur champ
d’applicabilité étant restreint, il est impossible de les utiliser
seuls pour l’évaluation du risque.
Les avancées technologiques permettant de réaliser des tests de
plus en plus sensibles et spécifiques, ainsi que les approches
intégratives basées sur l’étude de plusieurs niveaux de complexité
biologique, sont autant d’outils de prédiction pour évaluer la
toxicité des PE. Dans tous les cas, il est fondamental de définir
comment les informations fournies peuvent être utilisées pour
l’identification du danger et, si possible, l’évaluation du risque.
L’action fondamentale est donc d’organiser ces outils, en
définissant une stratégie générale de screening et de tests
qui permette une évaluation du risque optimale.
Remerciements et autres mentions
Financement : aucun ; conflits
d’intérêts : aucun.
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