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Perchlorates and nitrates: Little known or relatively neglected toxicants?


Environnement, Risques & Santé. Volume 9, Number 2, 159-64, mars-avril 2010, Note technique

DOI : 10.1684/ers.2010.0331

Résumé   Summary  

Author(s) : Roland Masse, Claude Boudène , Académie nationale de médecine Centre de recherches toxicologiques 72, rue du Plateau 92320 Châtillon France.

Summary : Iodine deficiency is a worldwide issue that has not spared Europe. Its health consequences and especially its adverse effects on the growth and development of fetuses, infants, and children are well known. Perchlorates and nitrates impair iodine uptake in the thyroid gland by competitive inhibition of iodine symporter and thus merit the attention paid to other endocrine disruptors, an attention they have not yet received in France. In the US a reference dose of 0.07 to 0.7 μg/kg has been proposed for perchlorates, which would result in a safe limit of 1.5 to 15 μg/L of water, after consideration of a safety factor of 10 for fetus and infants. Because nitrate ions, while 240 times less effective than perchlorates, are more than 1 000 times more abundant, elevated nitrate concentrations in some surface waters are a matter of concern, and some French subpopulations with iodine deficiency may be at risk. Moreover, an inventory of perchlorate exposure should be planned.

Keywords : endocrine disruptors, iodine deficiency, nitrates, perchloric acid, thyroid gland

ARTICLE

Auteur(s) : Roland Masse, Claude Boudène

1Académie nationale de médecine Centre de recherches toxicologiques 72, rue du Plateau 92320 Châtillon France

Les carences iodées constituent un sujet de préoccupation concernant 31 % de la population mondiale [1] et n'épargnent pas l'Europe [2], où 52 % de la population ont un apport iodé jugé inadéquat par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) ; en France l'insuffisance d'apport en iode concerne près de 25 % des hommes et des femmes de 55 à 60 ans. Les femmes enceintes et celles qui allaitent leur enfant ont des apports en iode largement inférieurs aux recommandations, de même que les nourrissons exclusivement allaités au sein. L'impact de cette carence est particulièrement redouté chez le fœtus et le nouveau-né en raison du rôle important de la fonction thyroïdienne sur le développement du système nerveux. Ainsi, les déficits iodés qui peuvent impliquer divers polluants environnementaux pourraient être considérés avec la même attention que celles qui résultent des perturbateurs endocriniens, au sens le plus large : « des xénobiotiques qui interfèrent avec la production, la sécrétion, le transport, le métabolisme, la fixation au récepteur, l'action ou l'élimination des hormones naturelles responsables de la maintenance de l'homéostasie et du développement des organes et tissus », comme les ont définis Kevlock et al. en 1996 [3]. Alors que leurs propriétés iodoprives sont reconnues de longue date – y compris à titre thérapeutique pour le perchlorate –, il ne semble pas cependant que les perchlorates et les nitrates aient retenu à ce titre, en France, l'attention des autorités sanitaires ; on peut même redouter que la généralisation de la pollution des ressources en eaux par les nitrates ne conduise à une demande d'assouplissement des contraintes réglementaires, sans que l'impact possible de cette mesure en termes de toxicité endocrinienne ait été pris en compte. L'objet de cette note est de faire apparaître certains aspects quelque peu négligés de la toxicité endocrinienne.

Perchlorates

L'exposition aux perchlorates a fait l'objet d'alertes répétées aux États-Unis, avant que l’Environmental Protection Agency (EPA) [4], suivant en cela l'analyse du National Research Council [5], ne fixe la dose de référence (RfD [Reference Dose], ou valeur toxique de référence [VTR] en France), pour une exposition chronique quotidienne, à 0,7 μg de perchlorate par kg de poids corporel. Elle en a déduit une « safe concentration », équivalente à notre limite maximale de résidus (LMR), de 15 μg par litre d'eau, sans toutefois fixer de limite réglementaire nationale, arguant de la rareté du dépassement de cette valeur dans les eaux de boisson aux États-Unis. Cette décision faisait référence au travail de Greer et al. 2002 [6], qui prenait en compte la constatation d'un effet inhibiteur de la fixation d'iode par la thyroïde chez différentes espèces animales et appliquait un facteur de sécurité de 10, destiné à protéger les groupes sensibles notamment les femmes enceintes et les nouveau-nés. Dans l'étude de Greer et al., 37 volontaires hommes et femmes recevaient 7, 20, 100 et 500 μg/kg de perchlorate dans l'eau de boisson pendant 14 jours. Vingt-quatre des participants étaient soumis, 8 et 24 heures après l'administration d'iode, à une épreuve de mesure de la fixation thyroïdienne, avant l'exposition, puis 2, 14 et 15 jours après l'exposition au perchlorate. Il est à noter que, dans la fixation de cette VTR, c'est un effet biologique et non un dommage qui est pris en compte, l'argumentaire de l'EPA faisant référence à une dose sans effet observable (NOEL [No Observed Effect Level]) et non à une limite de dose sans effet nocif observable (NOAEL [No Observed Adverse Effect Level]).

À partir des campagnes de mesure lancées par l'EPA en 1998 et 1999 [7], il est apparu que les eaux de puits les plus polluées, qui pouvaient contenir de quelques μg à 420 μg/L [8], se situaient essentiellement dans le Sud-Ouest des États-Unis, où la pollution des sols est attribuée aux retombées militaires d'essais de missiles et d'explosifs. Dans des combustibles tels que le propergol de la navette américaine, le perchlorate d'ammonium représente environ 70 % de la masse. Il existe d'autres contributions importantes pour l'environnement : on peut citer les traces de perchlorates naturellement présentes dans les nitrates du Chili utilisés comme engrais [9] et d'autres plus anecdotiques, comme les feux d'artifice, les airbags, les piles au lithium, les chlorates utilisés comme désherbants, ou l'utilisation d'hypochlorites pour l'assainissement des eaux. La contamination de l'homme se fait par incorporation de l'ion perchlorate dans les légumes [10], lequel persiste dans les sols, malgré sa réduction par certaines bactéries qui peuvent faire l'objet d'un développement pour le traitement industriel des déchets perchloratés [11].

En France, cette préoccupation de l'exposition au perchlorate est pratiquement absente et il est particulièrement difficile de trouver des informations sur les niveaux d'exposition. Cette situation ne signifie pas qu'il n'y ait pas de sources de contamination sur le territoire national : la fabrication du propergol a été longtemps pratiquée en Isère (Jarrie) ; différents sites de stockage ont existé dans la région toulousaine ; des quantités massives de perchlorate sont utilisées en Guyane par le centre de tir de Kourou. L'épuration des eaux y fait cependant l'objet d'un effort de décontamination par la société franco-italienne Regulus : « C'est pourquoi, depuis 2001, nous avons décidé d'installer une station d'épuration des eaux perchloratées, c'est-à-dire des eaux polluées par le perchlorate d'ammonium que nous utilisons dans la fabrication des segments de propergol pour les étages d'accélération à poudre d'Ariane 5 et pour Vega. » [12]. Néanmoins, dans l'inventaire de l'étude de risques sanitaires du Centre national d'études spatiales (Cnes) de 2005 (Secrétariat permanent pour la prévention des pollutions industrielles [SPPI]) concernant les eaux du site, aucune mesure de la contamination par les perchlorates n'est produite, alors que les données existent pour l'aluminium et l'hydrazine, qui participent des mêmes technologies des lanceurs. Cette situation est d'autant plus insolite, à une époque où l'exigence sécuritaire est exacerbée, que d'autres sources non industrielles existent, notamment des sources naturelles : au Texas, des concentrations de l'ordre de 20 à 60 μg par litre sont observées dans des eaux de source, corrélées aux concentrations d'iodates d'origine naturelle avérée [13].

La propriété qu'a l'anion perchlorate d'inhiber de manière compétitive [14] la fixation thyroïdienne de l'iode en fait un toxique endocrinien. Cette propriété résulte de son affinité pour le transporteur basolatéral membranaire de l'iode dans la cellule thyroïdienne. Ce transporteur, cotransporteur Na+/I-, se comporte comme un symporteur NIS (Na+I- symporteur) où le flux entrant d'ions sodium (dans le sens du gradient Na+) fournit l'énergie indispensable au passage simultané des ions I-. C‘est une glycoprotéine de 643 acides aminés appartenant à la famille SLC5A ; elle est codée par le gène NIS, localisé sur le chromosome 19 en 19p13.11. Le transporteur NIS n'est pas considéré comme un marqueur du tissu thyroïdien ; la protéine est présente dans divers tissus extra-thyroïdiens tels que les glandes salivaires, la muqueuse gastrique et la glande mammaire en période de lactation. Il est induit par la TSH (Thyroid Stimulating Hormone). Le déficit de la fixation d'iode se traduit par une diminution des hormones thyroïdiennes T3 et T4 et une augmentation de la TSH. Bien qu'il ait été généralement admis que le perchlorate ne modifiait pas l'organification de l'iode, il intervient dans la décharge iodée thyroïdienne et des résultats récents semblent indiquer que l'action du perchlorate n'est pas limitée à l'interaction avec le symporteur [15]. La pendrine, transporteur luminal impliqué dans la décharge iodée, pourrait être une cible potentielle, ce qui laisse supposer un déficit d'organification imputable au perchlorate [16].

Les conséquences sanitaires de l'exposition au perchlorate environnemental ne sont pas établies avec certitude. Dans l'observation de Greer et al. [6], comportant 37 sujets exposés pendant 14 jours, aucune modification de T3, T4 et TSH (à l'exception d'une légère diminution inexpliquée chez les sujets exposés à 500 μg) n'a été observée. L'EPA [17] note que les données épidémiologiques ne permettent pas d'établir une association de l'exposition aux perchlorates à l'hypothyroïdie congénitale, au dysfonctionnement thyroïdien chez l'enfant à terme de poids normal, ou à un trouble thyroïdien chez l'adulte. L'agence ne considère pas que les données soient adéquates pour conclure à lien entre perchlorates et déficit du développement du système nerveux de l'enfant. Elle constate cependant que les données font défaut en ce qui concerne les groupes à risque que constituent les enfants de mères carencées en iode, les prématurés et les nouveau-nés de petit poids de naissance. Une prédisposition génétique peut, de plus, être suspectée [18], affectant la vulnérabilité de l'enfant pendant la dernière partie de la gestation.

En réalité, le débat est loin d'être clos [19]. Dans une étude plus récente, Blount et al. [20] notent, chez 2 999 adultes et adolescents, une relation significative, chez les femmes uniquement, entre le taux d'excrétion urinaire du perchlorate d'une part et la diminution des T4 et l'augmentation de TSH d'autre part. Par ailleurs, l'étude comparée de l'excrétion urinaire et du rapport des concentrations entre plasma et lait maternel de 13 femmes allaitantes [21] montre que 50 % du perchlorate se retrouve dans le lait, alors que l'iode n'y est retrouvé qu'à 20 %. Ce résultat suggère un effet de sélectivité plus faible que les données observées in vitro entre les anions iode et perchlorate mais il laisse cependant redouter un impact du perchlorate diminuant l'apport d'iode par l'allaitement, néfaste au développement neurocomportemental du nouveau-né, éventuellement réversible si les données de l'expérimentation animale [22] peuvent être extrapolées.

Partant de ce constat, de la très grande sensibilité du développement du cerveau fœtal, de la vulnérabilité (absence d'effet tampon) de la glande thyroïde du fœtus – caractérisée par une réserve d'hormones thyroïdiennes limitée à une journée environ – et de l'incertitude entachant les données de Greer et al. [6] en ce qui concerne le niveau minimal où peut apparaître un effet, le Department of Environmental Protection du Massachussetts [15] propose une VTR de 0,07 μg de perchlorate par kg de poids corporel, 10 fois inférieure à celle retenue par l'EPA [17].

Des actions combinées sont possibles

Le problème général posé du point de vue sanitaire est celui de l'impact de facteurs environnementaux sur de faibles carences chroniques perturbant la fonction thyroïdienne. En raison de ses propriétés bien connues par l'utilisation qui en est faite en clinique dans le cas des thyrotoxicoses et dans le test de décharge iodée, le perchlorate est un suspect tout à fait désigné. Néanmoins comme le remarque G Charnley [23] d'autres facteurs peuvent être suspectés d'affecter la fonction thyroïdienne, bien qu'ils agissent à un niveau qui n'est pas celui de la fixation de l'iode ; c'est le cas des perturbateurs plus classiques comme le bisphenol-A, les polychlorobiphényles (PCB), les retardateurs de flamme polybromés, et perfluoroalkylés. Ces toxiques non analysés peuvent fausser les résultats de corrélation entre taux de perchlorates et déficit de la fonction thyroïdienne, tels que ceux qui ont été observés par Blount et al. [20] : il serait sans doute imprudent de considérer que le lien est définitivement établi entre inhibition de la pénétration active de l'iode et déficit thyroïdien. Les études conduites ne peuvent pas prendre en compte l'ensemble des facteurs environnementaux pertinents dans le cas de corrélations faibles. Cela pourrait expliquer des résultats divergents, tels que ceux de Amitai et al. en Israël [24] chez les nouveau-nés de femmes exposées à plus de 10 fois la LMR de l'EPA et chez lesquels aucune modification de T4 n'est observée par rapport aux groupes faiblement exposés.

Ceci n'exclut pas un rôle des inhibiteurs de la fixation thyroïdienne de l'iode par d'autres anions, seuls ou combinant leurs actions. Ainsi l'implication chez les sujets fumeurs de l'ion thiocyanate [25] peut être responsable de la diminution accrue de T4 chez les femmes exposées au perchlorate dans le cas de carence iodée. Cela suggère d'envisager le cas de l'ion nitrate, un autre inhibiteur compétitif du NIS, abondamment répandu dans l'environnement, à un niveau pondéral bien supérieur à celui des perchlorates.

Nitrates

On connaît depuis les années 1950 [26] les affinités sélectives, pour le NIS, du perchlorate, du thiocyanate, du nitrate et de l'iode. Elles ont fait l'objet d'études quantitatives [27], en particulier in vitro, sur des cellules exprimant le NIS humain [28]. Il faut une concentration 15 fois supérieure de thiocyanate pour obtenir la même inhibition de la fixation d'iode radioactif dans les cellules thyroïdiennes que par le perchlorate, et une concentration 240 fois supérieure de nitrate pour obtenir le même effet. Aucune synergie n'est observée, les effets des différents anions sont additifs, ce qui indique une communauté de mécanisme d'action.

Les nitrates sont produits de manière physiologique par dégradation du monoxyde d'azote NO que libèrent les cellules endothéliales à partir de la L-arginine à l'aide de la NO-synthase ; cette source d'exposition est difficile à quantifier. Ils sont aussi des constituants normaux de l'alimentation humaine dont l'évaluation est mieux connue et a fait l'objet d'une synthèse récente de la part de l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) [29], associée à une analyse de l'historique de la dose journalière admissible (DJA) et à un avis sur sa pertinence. Les apports quotidiens chez l'adulte en France se situent à une valeur moyenne de 1,5 mg par kilogramme de poids corporel avec une contribution de 11 % de l'eau de boisson pour la teneur de 20 mg/L ; elle atteint 3,7 mg/kg au 95e percentile avec 34 % de contribution de l'eau de boisson pour la teneur de 50 mg/L. Dans les mêmes conditions, les valeurs pour l'enfant oscillent entre 2 et 5,5 mg/kg. Bien que les apports quotidiens de 0 à 3,7 mg par kg de poids corporel aient été considérés acceptables par l'OMS et la Commission européenne, aussi bien pour le nouveau-né que pour l'adulte, l'avis de l'Afssa est qu'on ne peut actuellement recommander de DJA pour les nitrates, par manque de données pertinentes sur les effets toxiques chez l'homme.

La teneur des nitrates dans les eaux de distribution est limitée à 50 mg/L, par transposition de la directive européenne 80/778/CEE du 15 juillet 1980. La France demande régulièrement des dérogations concernant le dépassement de cette limite, bien que le pourcentage des zones françaises qui dépassent la norme pour les nitrates diminue régulièrement : 1 % en 2004, pour 1,2 en 2003, 1,7 en 2002, 2,6 en 2001, 2,0 en 2000, 2,2 en 1999, 2,4 en 1998, 2,3 en 1997 et 1996, et 4,0 les trois années précédentes [30]. La situation des eaux de surface et de rivières est analysée régulièrement par l'Institut français de l'environnement (IFEN), qui note : « Depuis le début des années soixante-dix, la qualité des cours d'eau vis-à-vis des nitrates s'est dégradée. Après une amélioration de la qualité des eaux en 2005, la proportion de points de médiocre ou mauvaise qualité est remontée à 21 % en 2006 […] En France, les teneurs les plus élevées en nitrates se rencontrent toujours dans les zones d'agriculture intensive (plaines céréalières du Bassin parisien et de Poitou-Charentes, régions de Bretagne pratiquant l'élevage intensif hors sol), ainsi que dans les zones de polyculture et élevage bovin laitier intensif de Normandie ou du Sud-ouest ».

Cette situation de mauvais état chronique et persistant des eaux de surface et des nappes, particulièrement dans les zones d'élevage, amène fréquemment à remettre en question la pertinence sanitaire de la norme européenne. De fait, les conséquences sanitaires historiquement évoquées – méthémoglobinémie des nourrissons, potentiel cancérogène indirect par réduction en nitrite et réaction avec des amines pour former des nitrosamines – n'ont pas été confirmées :

  • les méthémoglobinémies observées chez le nourrisson, très tôt associées à de fortes concentrations d'ions nitrates [31], et la consommation d'eaux de puits fortement polluées par les nitrates [32] ont justifié l'hypothèse d'une relation causale : chez le jeune enfant, avant la constitution de la barrière acide que représente la sécrétion gastrique, l'intestin est colonisé par une flore bactérienne continue qui aboutit à une réduction des nitrates en nitrites par l'action de nitrate réductases bactériennes. L'ion nitrite réagit avec l'hémoglobine pour aboutir à la méthémoglobine ; à partir d'un taux de formation de 60 %, cette méthémoglobinémie aboutit au décès du jeune patient par asphyxie. Cette sensibilité du jeune disparaît rapidement avec la sécrétion d'acidité gastrique qui protège les parties hautes du tube digestif. Cependant, dans les cas incriminés, c'est la pollution bactérienne des puits, conséquence d'un défaut d'hygiène, qui semble avoir été la cause principale des méthémoglobinémies imputables à des diarrhées accompagnées de production locale excessive de NO et de nitrites [33] ;
  • la présence de nitrites dus à la réduction bactérienne des nitrates dans les voies oropharyngées [34] aboutit à la formation en milieu acide dans l'estomac de N-nitroso composés en présence d'amines et d'amides. Ce mécanisme intervient dans le colon et peut être majoré lors des épisodes inflammatoires [35] à l'origine de productions de nitrites endogènes. Comme de nombreux N-nitroso composés ont un potentiel cancérogène chez l'animal [36], il était légitime d'en suspecter l'importance pour la cancérogenèse humaine. Les résultats des enquêtes épidémiologiques ne permettent pas actuellement d'affirmer l'existence de ce risque ni pour les cancers des voies aérodigestives, ni pour l'estomac, les voies biliaires [37], ni pour les cancers du colon et du rectum, à l'exception possible de sous-populations à risque [38], ni pour le pancréas [39]. Des signaux faibles existent pour les adénocarcinomes distaux de l'estomac [40], lymphomes non hodgkiniens [41] non retrouvés ailleurs [42].

Partant de ce bilan la tentation est de souligner l'innocuité des nitrates aux doses environnementales [33], il serait néanmoins imprudent de suivre sans réflexion toxicologique cette demande de libéraliser les taux de nitrates environnementaux [43]. En effet, si l'on admet que la VTR choisie pour le perchlorate, en raison de son effet perturbant le transport actif de l'iode, est justifiée, a fortiori, on doit admettre que l'exposition quotidienne à 150 mg par jour de nitrates, soit environ 2 mg/kg, doit avoir des conséquences encore plus sévères, puisqu'on est, dans ce cas, en face d'une exposition 3 000 fois supérieure à la VTR du perchlorate, alors que l'ion nitrate n'est que 240 fois moins compétitif que le perchlorate pour l'inhibition du transport de l'iode [28].

Il n'existe que peu de données établissant un lien entre exposition environnementale aux nitrates et fonction thyroïdienne chez l'homme. L'administration de 15 mg/kg de nitrate à des volontaires sains n'a pas été suivie de perturbations thyroïdiennes [44], cependant dans certaines régions très polluées par les nitrates une association avec la prévalence des goitres chez l'enfant [45] et des signes d'insuffisance thyroïdienne accompagnés d'anticorps antiperoxydase ont été notés [46].

Expérimentalement, par ailleurs, l'effet perturbateur de la fonction thyroïdienne du nitrate est démontré chez le rat [47] et chez de nombreuses espèces animales [48]. De plus, d'autres voies de signalisation du NO permettant de considérer les nitrates comme des perturbateurs endocriniens potentiels sont à considérer. Une corrélation a été établie entre le taux de nitrates dans les lacs de Floride et le niveau de testostérone chez les alligators [49], et les taux de nitrates environnementaux perturbent la maturation des amphibiens [50]. Ces phénomènes sont conditionnés par l'impact de la régulation systémique du NO dont les seules sources sont loin d'être limitées à l'action de l'arginine-synthase [51] et dépendent de la concentration de nitrates et nitrites dans le milieu. Étant donné l'importance de la signalisation NO dans la synthèse stéroïdienne [52, 53], il n'est pas illégitime d'en considérer des impacts sanitaires reprotoxiques, encore insuffisamment explorés.

Conclusion

Parmi les effets potentiels de l'exposition de l'homme aux perchlorates et aux nitrates, ceux impliquant une perturbation de la fonction thyroïdienne encore insuffisamment explorée doivent être pris en compte pour la fixation de limites dans l'environnement.

Le déficit d'apport iodé en France restant un problème de santé publique, notamment chez le jeune de moins d’1 an [54], cette situation devrait inciter à recueillir des données en matière d'exposition aux perchlorates, à amener à plus de vigilance, en ce qui concerne les nitrates, et à encourager le préventeur à en tirer les conséquences en matière de gestion des risques.

Remerciements et autres mentions

Financement : aucun ; conflit d'intérêt : aucun.

Références

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