ARTICLE
Auteur(s) :, Luc
Multigner*
Institut national de la santé et de la recherche médicale
(INSERM), U 625, Campus de Beaulieu, Université Rennes 1, Avenue
Général Leclerc, 35042 Rennes cedex
Le terme pesticide désigne de manière générique l’ensemble des
produits destinés à lutter contre les parasites animaux ou
végétaux. Cet anglicisme, issu du latin pestis (épidémie, fléau) et
cædere (tuer), souligne l’intention de lutter contre des nuisances
d’origine biologique. Les principales cibles des pesticides sont
des organismes vivants variés tels que les champignons
(fongicides), les mauvaises herbes (herbicides), les insectes
(insecticides), les acariens (acaricides), les nématodes
(nématocides), les mollusques (molluscicides) ou les rongeurs
(rodonticides). L’agriculture est de loin le premier secteur
utilisateur de ces produits dans le cadre de la protection des
cultures (phytosanitaires). Les autres domaines d’activité
employant des pesticides sont l’entretien des voies routières et
ferroviaires, des parcs et jardins, ainsi que la lutte
antivectorielle, en particulier dans les pays en développement, ou
la médecine humaine et vétérinaire (antiparasitaires). Bien que
l’usage des pesticides ait lieu préférentiellement dans un contexte
professionnel, on ne peut négliger leurs emplois dans un cadre
domestique (biocides) ou de loisir comme le jardinage.Les
pesticides, qu’ils soient naturels ou de synthèse (la majorité),
sont des produits biologiquement actifs et donc intentionnellement
toxiques pour les organismes cibles. Du fait de leur dangerosité
intrinsèque, le contact inopiné de ces substances avec des cibles
non désignées risque d’entraîner des troubles graves pour ces
dernières. L’homme constitue l’une de ces cibles involontaires du
fait qu’il est l’applicateur de ces substances mais aussi, par
exemple, consommateur de ressources alimentaires contaminées par
des résidus. Ces deux contextes d’exposition aux pesticides,
professionnel et environnemental, soulignent deux risques bien
différents, le premier lié à des expositions habituellement
élevées, le second associé à des expositions généralement très
faibles mais répétées dans le temps.Résumer les effets néfastes des
pesticides sur la santé humaine n’est pas une tâche simple du fait
de la grande diversité des matières actives - près de 2 000, mises
sur le marché depuis la deuxième moitié du XXe siècle.
Plus de 45 000 articles scientifiques traitant des pesticides, dont
13 000 intéressent l’homme, étaient répertoriés en
octobre 2004 sur Medline et Toxline, deux des plus importantes
bases de données de bibliographie médicale et toxicologique.
Cependant, les connaissances restent encore fragmentaires ou
imprécises pour la majorité de ces produits. La diversité des
caractéristiques physiques, chimiques et toxicologiques des
pesticides rend difficile toute généralisation. Seuls des
recoupements peuvent être réalisés lorsqu’on fait référence aux
matières actives d’une même famille chimique et à condition
qu’elles possèdent des propriétés toxicologiques et
toxicocinétiques similaires.Les effets retardés des pesticides sur
la santé peuvent se manifester soit à distance d’une exposition
unique, généralement intense, soit à la suite d’expositions,
généralement de plus faible intensité, mais répétées dans le temps.
Ces dernières, de loin les plus fréquentes, concernent
potentiellement l’ensemble de la population, qu’elle soit exposée
professionnellement ou par l’environnement (air, eau,
alimentation). Les effets observés pourraient résulter de
l’accumulation de molécules qui s’éliminent lentement, atteignant
un seuil de concentration critique au bout d’un certain temps, ou
bien, dans le cas de molécules rapidement éliminées, découler de
l’addition d’effets sous-cliniques et irréversibles. Il n’existe
pas à ce jour de statistiques convaincantes sur les effets
sanitaires retardés imputables aux pesticides. Alors que des
fractions attribuables de morbidité ou de mortalité sont
calculables pour d’autres risques chimiques (c’est-à-dire pollution
atmosphérique), aucune estimation crédible et dûment justifiée n’a
pu encore être faite pour ce qui est des pesticides.Les modèles et
protocoles toxicologiques employés, en particulier ceux qui
utilisent des animaux de laboratoires, apportent des éléments
pertinents pour prévoir certains dangers des pesticides. Cependant,
les animaux de laboratoire employés, essentiellement rongeurs et
lagomorphes à courte durée de vie, ne peuvent pas toujours prédire
ou renseigner sur les problèmes de santé se développant chez
l’homme à un âge avancé. De plus, certaines caractéristiques
physiologiques ou métaboliques qui vont conditionner la toxicité
d’une molécule ne sont pas toujours transposables de l’animal à
l’homme. Les modèles toxicologiques in vitro, tout en
apportant des éléments intéressants, sont limités du fait qu’ils
n’intègrent pas les mécanismes de régulation homéostatiques
existant chez les organismes pluricellulaires (métabolisme des
xénobiotiques, mécanismes de réparation).C’est ainsi qu’un grand
nombre des connaissances disponibles sur les conséquences retardées
des pesticides n’ont pu être acquises que par des études
épidémiologiques. Ces dernières permettent, selon le type d’étude
mis en œuvre et les moyens développés pour estimer les expositions
et les effets sanitaires, d’apporter une contribution plus ou moins
importante à la causalité de l’association étudiée. Dans la
majorité des études effectuées à ce jour, les expositions ont été
évaluées rétrospectivement et par des mesures indirectes. Tenant
compte de l’éloignement temporel entre le moment de l’exposition
supposée et l’effet recherché, il est souvent très difficile de
conclure avec précision sur l’agent causal. Les études dites
prospectives (études de cohorte, par exemple) permettent de contrer
cette difficulté dans la mesure où les expositions sont évaluées au
moment où elles se produisent et avant l’apparition des effets.
Mais cette démarche est souvent limitée par les années d’attente
avant de pouvoir conclure à d’éventuelles conséquences
délétères.Réaliser une revue détaillée sur l’état des connaissances
des effets néfastes de pesticides sur la santé humaine dépasse
largement le cadre de ce texte. Cette revue s’attellera néanmoins à
souligner les quelques certitudes et les (nombreuses) incertitudes
qui subsistent à la suite des études épidémiologiques réalisées à
ce jour et en se limitant aux principales conséquences susceptibles
de se manifester à long terme. Les atteintes de la reproduction,
les troubles neurologiques et le cancer constituent les aspects les
mieux documentés. D’autres aspects tels que les atteintes du
système immunitaire, cardio-vasculaire ou respiratoire, ont été
évoqués dans la littérature, mais nous ne les traiterons pas du
fait que les informations chez l’homme sont trop fragmentaires ou
reposent sur un nombre réduit d’observations individuelles.
Atteintes de la reproduction
La reproduction comprend l’ensemble des étapes qui vont de la
production des gamètes conditionnant la fertilité, jusqu’à la
maturité sexuelle des individus en passant par la fécondation et la
nidation de l’œuf, puis le développement embryonnaire et fœtal.
Toutes ces étapes se caractérisent par de nombreuses divisions
cellulaires extrêmement sensibles aux agents environnementaux.
Fertilité
La dangerosité de certains pesticides sur la fonction de
reproduction a été prise sérieusement en considération à la suite
des conséquences dramatiques liées à l’emploi du
dibromochloropropane (DBCP). Ce nématocide développé à la fin des
années 1950, a été employé jusqu’à la fin des années 1980 dans les
cultures bananières d’Amérique centrale, d’Asie du Sud-Est et de la
Caraïbe. En dépit des données toxicologiques montrant que le DBCP
réduisait la production de spermatozoïdes, le DBCP a reçu
l’autorisation de commercialisation en 1964. C’est en 1977, parmi
les ouvriers travaillant dans les usines de production du DBCP aux
États-Unis, que furent signalés les premiers cas d’infertilité [1].
La mise en cause du DBCP fut sans équivoque, entraînant peu de
temps après son bannissement aux États-Unis. Néanmoins, son
exportation dans les pays producteurs de banane s’est poursuivie et
ce n’est que quelques années plus tard que les conséquences
dramatiques sur la fertilité des ouvriers agricoles furent mises en
évidence. À ce jour, ce sont plusieurs dizaines de milliers
d’ouvriers agricoles de sexe masculin dont l’infertilité a été
imputée, sans aucune ambiguïté, à l’utilisation du DBCP [2].
C’est également en 1977 qu’on a découvert les effets sur la
fertilité masculine d’un insecticide organochloré, la chlordécone.
Une centaine d’ouvriers fabriquant cette molécule aux États-Unis
ont présenté, à divers degrés, un syndrome toxique associant des
symptômes neurologiques et une atteinte de leur fertilité [3]. La
toxicité de la chlordécone semble être liée à ses propriétés
hormonales anti-œstrogéniques et, à ce titre, elle est l’une des
premières substances à avoir été considérée comme un perturbateur
endocrinien. Sans toutefois égaler la gravité des atteinte dues au
DBCP ou à la chlordécone, des anomalies du sperme ont été également
rapportées chez des ouvriers agricoles utilisant des molécules
telles que le dibromure d’éthylène [4].
Plus récemment, des études réalisées en Europe parmi des
applicateurs de pesticides ont généré des conclusions discordantes.
Au Danemark, chez des agriculteurs travaillant en serre, il a été
constaté une relation inverse entre le nombre de spermatozoïdes et
l’intensité de l’exposition aux pesticides [5] alors qu’aucune
différence de la qualité du sperme n’était détectée entre un groupe
d’agriculteurs bio (non-applicateurs de pesticides) et des
agriculteurs conventionnels utilisant régulièrement ces produits
[6]. D’autres approches, utilisant la mesure du délai nécessaire à
concevoir (DNC) comme indicateur indirect de la fertilité, ont
abouti également à des résultats contradictoires. Une augmentation
significative du DNC a été rapportée chez les couples dont l’homme
était exposé à des pesticides aux Pays-Bas (arboriculteurs) et en
Italie (cultures en serre) [7, 8]. En revanche, aucun effet de
l’exposition paternelle aux pesticides sur le DNC n’a pu être mis
en évidence parmi diverses catégories d’agriculteurs danois
(grandes cultures, cultures en serre) et français (viticulture en
Alsace) [9]. Ces résultats contradictoires pourraient s’expliquer
par la diversité des pesticides employés, fonction des cultures et
des conditions climatiques. De plus, l’exposition simultanée de ces
populations à un nombre important de matières actives, parfois
plusieurs dizaines au cours d’une saison d’épandage, rend
particulièrement difficile l’établissement d’une association avec
un pesticide précis.
Les études réalisées auprès de populations d’hommes consultant
pour infertilité montrent de manière assez concordante que
l’exposition professionnelle à des pesticides est associée à des
caractéristiques du sperme situées en dessous des seuils considérés
comme nécessaires à une capacité procréatrice adéquate [10, 11].
Notons finalement que l’impact des pesticides sur la fertilité
féminine a été peu étudié. Au Danemark, l’emploi de pesticides dans
une activité de floriculture en serre a été associé à une
augmentation du DNC [12]. Aux États-Unis, chez des femmes
consultant pour infertilité, l’usage d’herbicides ou de fongicides
a été identifié comme facteur de risque alors que le fait de
résider dans une zone rurale ou dans des fermes a été retrouvé
comme facteur protecteur de fertilité [13].
Développement embryonnaire et fœtal
L’introduction des herbicides chlorophénoxylés et leur possible
contamination par les dioxines a entraîné, à partir des années
1980, de nombreuses recherches concernant leurs implications dans
la survenue d’anomalies congénitales. La plupart de ces études
n’ont pas mis en évidence d’association significative. Au début des
années 1990, une étude américaine a rapporté une augmentation du
risque de survenue d’anomalies congénitales du tractus digestif
chez des femmes résidant dans des zones d’épandage aérien de
malathion, un insecticide organophosphoré [14]. En Colombie,
l’utilisation d’herbicides par des femmes travaillant en
horticulture a été associée de manière significative à l’apparition
d’anomalies mineures chez leurs enfants telles que les taches de
naissance [15]. Une étude réalisée aux États-Unis a remarqué une
augmentation de certaines catégories de malformations congénitales,
anomalies du système nerveux central et fentes labiopalatines,
liées à une exposition parentale aux pesticides ou à des lieux de
résidence maternelle à proximité de champs cultivés, sans d’autres
précisions sur les produits employés [16]. En Espagne, une étude
écologique a montré un lien significatif entre les quantités de
pesticides employés par commune (toutes matières actives
confondues) et la survenue de cryptorchidie (non-descente
testiculaire) évaluée par le taux d’interventions chirurgicales de
cette affection [17]. Une approche de type cas-témoin réalisée au
Danemark suggère également une association positive entre
l’activité de jardinage des mères, sans précision sur les
pesticides employés, et la survenue de cryptorchidie [18].
Les expositions maternelles pré- ou postconceptionnelles
pourraient être à l’origine d’issues défavorables de grossesses
(avortement, retard de croissance intra-utérin, prématurité).
Divers travaux suggèrent un effet de l’exposition maternelle aux
pesticides sur le risque de mortalité intra-utérine et sur la
diminution de la croissance fœtale, mais la portée des conclusions
est limitée par de nombreux biais et problèmes méthodologiques
[19]. Toutefois, il convient de signaler deux études récentes.
L’une se veut exploratoire et constate que l’exposition
préconceptionnelle à des herbicides de type chlorophénoxylé et
triazines entraîne une augmentation modérée de fauches couches
précoces alors que l’exposition à des herbicides tels que le
glyphosate ou du type thiocarbamates est associée à des fausses
couches tardives [20]. L’autre, assez convaincante, montre une
association significative entre prématurité et concentration
sérique maternelle de dichlorodiphényldichloroéthylène (DDE), l’un
des métabolites biologiquement actif du
dichlorodiphényltrichloroéthane (DDT) , mesurée au cours de la
grossesse [21].
Les perturbateurs endocriniens
Un intérêt croissant est apparu ces dernières années pour les
substances chimiques susceptibles d’interagir avec des processus
endocriniens. Ces substances, regroupées sous le terme générique de
perturbateurs endocriniens (ou xénohormones ou hormones
environnementales), peuvent être d’origine naturelle, comme les
phytœstrogènes présents dans les plantes, ou d’origine anthropique.
Parmi ces dernières figurent des constituants des matières
plastiques, des déchets industriels, des métaux lourds, mais aussi
certains pesticides. Bien qu’il existe de nombreuses listes de
substances considérées comme perturbateurs endocriniens, issues
d’institutions gouvernementales ou d’organisations non
gouvernementales, aucune ne recueille l’unanimité de la communauté
scientifique. L’Union européenne a proposé une liste de substances
candidates classées par ordre de priorité en termes d’évaluation
[22]. De même, il n’existe pas de définition consensuelle du terme
perturbateur endocrinien qui, en tout état de cause, ne s’apparente
pas à une classe chimique de substances. En première approximation,
les perturbateurs endocriniens peuvent être définis comme des
substances exogènes à l’organisme et qui interfèrent sur la
synthèse, l’excrétion, le transport, les liaisons, l’action ou
l’élimination d’hormones naturelles qui régulent l’homéostasie des
milieux intérieurs et des fonctions telles que celle de la
reproduction [23]. Ces substances seraient donc susceptibles
d’induire des effets néfastes sur la santé par une atteinte du
fonctionnement du système endocrinien. Notons que l’expression
perturbation endocrinienne ne représente ni une conséquence
sanitaire ni un effet toxicologique en soi, mais plutôt un
changement fonctionnel qui pourrait conduire à un effet délétère.
À ce jour, les perturbateurs endocriniens ont été caractérisés à
partir de tests fonctionnels in vivo chez l’animal (test
utérotrophique chez le rat, test vitellogénique chez le poisson) ou
de tests in vitro fondés sur la liaison aux récepteurs
d’hormones stéroïdiennes en utilisant diverses lignées cellulaires.
Face à l’absence de standardisation, des procédures de
normalisation au niveau international sont en cours afin
d’harmoniser les procédures de détection et de caractérisation des
perturbateurs endocriniens.
Alors que des effets, en particulier touchant la fonction de
reproduction, ont été observés chez la faune sauvage et attribués
avec un certain degré de confiance à des expositions
environnementales aux perturbateurs endocriniens, on ne dispose que
d’observations limitées chez l’homme. Deux cas méritent d’être
soulignés. L’un concerne la chlordécone, un insecticide
organochloré dont nous avons fait mention précédemment, et dont les
effets neurotoxiques et testiculaires observés chez l’homme adulte
sont vraisemblablement reliés à ses propriétés antiœstrogéniques.
L’autre est celui d’un produit pharmaceutique, le
diéthylstilbestrol ou DES, un œstrogène de synthèse destiné à
prévenir les fausses couches. Il a été à l’origine de cancers du
vagin, de malformations utérines et d’infertilité chez les filles
des femmes traitées pendant leurs grossesses ainsi que d’anomalies
du développement de l’appareil génital chez les garçons. Ces
observations sont en grande partie à l’origine de l’hypothèse
qu’une exposition in utero à des perturbateurs endocriniens,
puisse être à l’origine d’atteintes de la fonction de reproduction,
de malformations de l’appareil génital masculin, de la diminution
du nombre de spermatozoïdes, de cancers hormonaux-dépendants (sein,
prostate) ou de la sphère génitale (testicule), de modifications du
comportement sexuel mais aussi d’effets néfastes sur le système
immunitaire, nerveux et la fonction thyroïdienne [24, 25]. Les
effets nocifs des perturbateurs endocriniens pourraient s’exercer
au cours du développement de l’appareil génital pendant la vie
fœtale en perturbant la cascade normale d’expression génique
impliquée dans la différenciation des gonades et les mécanismes de
régulation endocrinienne gonadiques. De même, des phénomènes
d’imprégnation ou imprinting à des moments critiques du
développement intra-utérin pourraient favoriser la survenue
ultérieure de pathologies tumorales.
Plusieurs pesticides, anciens ou d’usages actuels, sont
considérés comme des perturbateurs endocriniens. Il s’agit
principalement du DDT, de la chlordécone, du chlordane, de la
dieldrine, du méthoxychlore, de l’endosulfan, de
l’hexachlorohexane, du toxaphène et de la vinchlozoline. Le DDT fut
l’une des premières substances décrites comme ayant une capacité à
interagir avec des systèmes hormonaux et à induire des troubles de
la reproduction chez l’animal. Des études plus récentes ont montré
que l’un de ses métabolites, le DDE, avait des propriétés
antiandrogéniques in vitro.
Sur un plan épidémiologique, et à l’exception de la chlordécone,
il n’existe pas encore d’éléments confirmant que l’exposition à des
pesticides agissant par un mécanisme de perturbation endocrinienne
puisse être à l’origine d’atteintes de la reproduction ou de
pathologies cancéreuses hormono-dépendantes chez l’homme. De plus,
aucune étude n’a permis à ce jour d’attribuer l’augmentation de
l’incidence de certaines pathologies (cancer du sein, cancer du
testicule) ou d’anomalies fonctionnelles (diminution de la qualité
du sperme) décrites au cours des dernières décennies à des
perturbateurs endocriniens. Cependant, l’existence possible de
relations doses-effets non linéaires, la multiplicité de substances
de ce type auxquelles les populations sont exposées et la
possibilité de synergie (agoniste ou antagoniste) entre ces
molécules rendent particulièrement difficile la mise en évidence
d’une relation causale.
Les expositions à des substances de type perturbateur
endocrinien peuvent se produire dans un cadre professionnel mais
également par des voies environnementales. Certains perturbateurs
endocriniens sont particulièrement persistants dans l’environnement
du fait de leur faible dégradation biotique et abiotique. D’autres
présentent un caractère lipophile facilitant ainsi leur
bioaccumulation et biomagnification dans la chaîne alimentaire.
Toutes ces propriétés contribuent au fait que l’homme puisse se
trouver exposé à ces substances mêmes lorsqu’elles ne sont plus
employées depuis longtemps.
Atteintes neurologiques
Les effets neurotoxiques constituent l’une des manifestations les
plus fréquentes des intoxications aiguës aux pesticides. La
possibilité d’effets neurologiques retardés suite à des expositions
chroniques et répétées a donc constitué une voie logique
d’investigation. Certaines manifestations retardées peuvent se
produire suite à un épisode d’intoxication unique et
aiguë [26]. Il s’agit de l’apparition d’un syndrome dénommé
intermédiaire, caractérisé dans un premier temps par une paralysie
des nerfs crâniens, une faiblesse musculaire proximale et une
faiblesse musculaire respiratoire et, plus tard, par l’installation
d’une polyneuropathie. Cependant, la plupart des effets chroniques
ou retardés des pesticides vont apparaître à la suite d’expositions
d’intensités plus faibles mais répétées et se caractériser par des
troubles neuropsychiques et comportementaux ou par des atteintes du
système nerveux central à l’origine d’atteintes neurodégénératives.
Troubles comportementaux et psychiques
Plusieurs études suggèrent que l’exposition professionnelle aux
pesticides, principalement organochlorés ou organophosphorés, est
associée à une diminution progressive des capacités
neurocomportementales et à l’apparition de troubles
neuropsychologiques tels que difficultés de concentration, troubles
de la mémoire ou anxiété [27, 28]. Une étude conduite aux
États-Unis parmi plus de 700 agriculteurs a montré que
l’exposition à des organophosphorés, à des niveaux ayant entraîné
des intoxications aiguës, conduit à la survenue de symptômes
dépressifs indépendamment d’autres facteurs de risque connus [29].
En France, une enquête épidémiologique réalisée en Gironde, a
mis en évidence, chez des ouvriers viticoles, que l’exposition
chronique aux pesticides altère leurs performances
neuropsychologiques évaluées par une batterie de tests
neurocomportementaux. Ces effets persistent lorsqu’ils sont ajustés
à l’âge, au sexe, au niveau de scolarisation, à la consommation
d’alcool et de tabac et aux symptômes dépressifs préexistants.
Selon les auteurs, les effets seraient attribuables aux fongicides,
car ce sont les pesticides les plus fréquemment employés en
viticulture [30].
Deux études se sont focalisées sur les conséquences des
expositions aux pesticides organochlorés sur le développement
neurologique de l’enfant. L’une, réalisée aux États-Unis, n’a pas
montré de lien entre exposition périnatale au DDE et développement
psychomoteur des enfants mesuré à 2 ans d’âge [31] alors que
l’autre, réalisée en Espagne, a montré une association
significative entre exposition périnatale au DDE et retard mental
et psychomoteur mesuré à 13 mois [32].
Maladies neurodégénératives
Parmi les maladies neurodégénératives, la maladie de Parkinson a
fait l’objet du plus grand nombre de travaux en relation avec les
pesticides. En France, d’importantes recherches épidémiologiques
sont actuellement réalisées sur ce sujet. Dans le cadre d’une
cohorte prospective d’agriculteurs suivis dans la région Sud-Ouest
depuis 1992, il a été montré que l’exposition professionnelle aux
pesticides était associée à une augmentation significative
d’apparition de la maladie de Parkinson [33]. Ces observations ont
été confirmées par une étude de type cas-témoins réalisée dans la
même région [34] qui corrobore les observations de plusieurs études
internationales [35]. Néanmoins, ces travaux n’ont pas permis de
mettre clairement en évidence une relation dose-réponse et aucune
matière active précise susceptible d’être mise en cause n’a pu être
identifiée. Certains de ces travaux révèlent également que le fait
d’avoir eu une activité professionnelle agricole (indépendamment de
l’emploi de pesticides) ou la consommation des eaux de puits
augmentent le risque de survenue de la maladie de Parkinson. Ces
facteurs traduisent-ils l’exposition aux pesticides en milieu
agricole ou bien sont-ils le reflet d’un autre facteur présent dans
la vie rurale mais non encore identifié ? Même limitées, les
conclusions des études épidémiologiques sont néanmoins appuyées par
des données expérimentales chez l’animal qui soutiennent
l’hypothèse toxique du développement de la maladie de Parkinson.
Dans cette affection, les neurones dopaminergiques situés sur la
voie nigrostriatale sont sélectivement détruits. La roténone, un
pesticide autorisé en agriculture biologique, ainsi que la
dieldrine, le paraquat et le manèbe induisent sélectivement une
destruction des neurones dopaminergiques [36]. Bien que la maladie
de Parkinson soit associée à un âge avancé, l’hypothèse que la mort
progressive des neurones dopaminergiques pourrait être la
conséquence d’événements initiés durant le développement
intra-utérin a été récemment soulevée [37]. Si cela était confirmé,
les expositions maternelles périconceptionnelles pourraient alors
constituer un risque important de survenue de la maladie.
Cancer
Le cancer constitue le risque sanitaire associé à l’emploi des
pesticides le plus emblématique et médiatisé. L’augmentation de
l’incidence de nombreux types de cancers dans la plupart des pays
occidentaux au cours des dernières décennies conduit à s’interroger
légitimement sur ses causes. L’augmentation de l’espérance de vie
de la population et de la consommation accrue de deux cancérogènes
majeurs, tabac et alcool, associée à l’amélioration du dépistage
précoce explique en partie seulement l’accroissement de l’incidence
de certains cancers. De ce fait, de nombreux regards se sont portés
sur des facteurs de l’environnement, en particulier sur des
substances chimiques d’origine anthropique, dont les pesticides,
auxquelles les populations ont été exposées de manière croissante
depuis le début ou le milieu du XXe siècle. Mais
malgré un grand nombre d’études toxicologiques et épidémiologiques,
on ne dispose à ce jour que de faibles évidences en faveur d’un
lien entre exposition aux pesticides et cancer. Cependant, ne pas
pouvoir identifier un tel lien ne veut pas obligatoirement dire
qu’il n’existe pas. Les origines multifactorielles des pathologies
cancéreuses ainsi que la diversité des substances cancérogènes
présentes dans l’environnement rendent les estimations des
associations très incertaines et probablement les sous-estiment
lorsqu’elles existent.
Ici encore les populations agricoles professionnellement
exposées aux pesticides ont fait l’objet du plus grand nombre
d’études en matière de cancer. Plus récemment, un intérêt croissant
a été porté sur la survenue de cancers chez l’enfant à la suite
d’expositions domestiques. Parmi les diverses familles chimiques de
pesticides, les organochlorés ont fait l’objet de nombreuses
recherches dans ce domaine et nous évoquerons, à titre
d’illustration, le cas du DDT qui suscite encore de nos jours de
nombreux débats.
Pesticides organochlorés
Le dichlorodiphényltrichloréthane ou DDT est la molécule la plus
symbolique et connue parmi les insecticides organochlorés. Le DDT,
en dépit de sa contribution substantielle à la protection de la
santé des populations via la lutte antimoustique et au contrôle de
nombreuses maladies transmissibles, a été stigmatisé par Rachel
Carlson dans son ouvrage « Le Printemps silencieux » [38]
qui souligne les dangers qu’il pourrait entraîner à long terme sur
l’environnement en général et sur la santé de l’homme en
particulier du fait de sa persistance dans l’environnement.
Outre les aspects de type perturbateurs endocriniens évoqués
précédemment, le DDT, et dans une moindre mesure les autres
pesticides organochlorés, ont suscité de vives inquiétudes
concernant leur potentiel cancérogène. Diverses observations chez
l’animal de laboratoire ont montré des associations significatives
entre l’administration de DDT et la survenue de tumeurs du foie, du
poumon ou des tissus hématopoïétiques ou d’effets œstrogéniques sur
la glande mammaire. Cependant, des études épidémiologiques ont
tenté de confirmer ces observations chez l’homme sans grand succès
[39]. Le cancer du sein, de par sa fréquence et du fait de sa
dépendance aux œstrogènes, a fait l’objet de nombreuses
investigations. La plupart des enquêtes épidémiologiques conduites
depuis le milieu des années 1990 n’ont pas confirmé les
observations antérieures associant la survenue de cancer du sein à
la présence d’insecticides organochlorés tels que le DDT ou la
dieldrine, mesurés soit dans le tissu mammaire, soit dans le sang.
De plus, les conclusions des études ne concordent pas selon les
populations et régions du monde où elles sont conduites. Alors que
les études réalisées en Europe ou en Amérique du Nord ne mettent
pas en évidence le rôle du DDT, les populations de pays ayant eu
des utilisations plus récentes montrent des risques accrus de
cancer du sein [40]. Une des explications serait la différence
d’activité œstrogénique des différents métabolites du DDT retrouvée
lors d’expositions par voie alimentaire (ce qui est le cas des pays
développés) ou résultant d’usages agricoles (pays en
développement).
Exposition professionnelle aux pesticides et cancer
Au plan international, la plupart des publications montrent que les
agriculteurs des pays développés présentent une espérance de vie
plutôt supérieure à la moyenne du fait d’une sous-mortalité par
maladies cardio-vasculaires et par cancers, en particulier les plus
fréquents (poumon, vessie, côlon). Cette sous-mortalité serait
associée à une plus faible consommation de tabac et à une
alimentation plus équilibrée. Cependant, certains types de cancers
semblent présenter une incidence plus élevée dans le monde agricole
[41, 42]. Il s’agit en général de cancers peu fréquents, voire
rares, tels que les cancers des lèvres, du cerveau, la plupart des
cancers du système hématopoïétique (leucémies, myélomes,
lymphomes), le mélanome cutané et les sarcomes des tissus mous. Les
cancers de la prostate et de l’estomac, cancers nettement plus
fréquents, ont été également évoqués. Divers facteurs ont été
avancés pour expliquer l’augmentation de ces cancers dans les
populations agricoles. Il s’agit principalement de l’exposition
accrue au soleil, de certaines caractéristiques liées à
l’alimentation, du contact avec des agents infectieux propres au
bétail, des poussières et des fumées provenant des machines
agricoles et bien évidemment de l’emploi de pesticides. Ces agents
pourraient être impliqués dans l’apparition de certaines tumeurs
par le biais d’une diminution des défenses immunitaires [43].
Des études de corrélation géographique (ou écologique) ont
suggéré des associations possibles entre expositions aux pesticides
et risque de cancer estimé par la morbidité ou la mortalité. Mais
compte tenu des limites inhérentes à ce type d’enquête, les
résultats ne peuvent à eux seuls, et en absence d’un minimum de
plausibilité biologique, fournir les preuves d’une association. De
très nombreuses études cas-témoins ont exploré les liens entre
cancer et exposition professionnelle aux pesticides mais peu de
conclusions définitives en sont ressorties. Une association
significative a été retrouvée fréquemment pour certaines
localisations tumorales, en particulier les lymphomes non
hodgkiniens [44]. Des résultats contradictoires ont été publiés
concernant les autres cancers hématopoïétiques (leucémies,
myélomes), le cancer de la prostate et les sarcomes des tissus
mous. La plupart de ces travaux se caractérisent par des
insuffisances dans la mesure des expositions et des imprécisions
concernant les familles chimiques ou les matières actives mises en
cause. Quelques études se sont intéressées à la mortalité par
cancer parmi les ouvriers fabriquant des pesticides. Une
association positive a été retrouvée chez les ouvriers des
fabriques d’herbicides de type chlorophénoxylé et a été attribuée
aux dioxines contaminantes [45]. En revanche, aucune augmentation
de l’incidence de cancers n’a été retrouvée chez des ouvriers
fabriquant des herbicides de la famille des triazines [46].
Signalons une étude récente de cohorte prospective impliquant plus
de 55 000 applicateurs de pesticides aux États-Unis. Parmi
45 pesticides fréquemment employés, il est apparu que
l’utilisation des pesticides organochlorés était associée à une
augmentation du risque de survenue du cancer de la prostate
indépendamment de tout autre risque connu [47].
Cancer chez les enfants
Diverses études ont signalé un accroissement du risque de cancer
chez des enfants exposés à des pesticides avant la naissance (lors
de la grossesse) ou pendant l’enfance. L’exposition pourrait ainsi
provenir du travail agricole des parents ou de contaminations
domestiques de l’habitat ou de l’alimentation. L’exposition des
enfants aux pesticides a été le plus souvent associée aux tumeurs
cérébrales et aux leucémies (plus rarement à des tumeurs
germinales, des sarcomes ou des néphroblastomes) avec des valeurs
d’accroissement du risque souvent supérieures à celles qui sont
observées dans le cadre d’expositions professionnelles à des
pesticides [48]. Pour ne mentionner que quelques études récentes,
une association a été retrouvée entre la survenue de lymphomes non
hodgkiniens chez l’enfant et l’utilisation, par les parents, de
pesticides dans un cadre domestique ou professionnel au moment de
la conception, sans que toutefois aucun produit puisse être
impliqué [49]. Des résultats similaires montrant un risque
accru, soit de tout type de cancer soit, plus précisément, de
leucémie ou de lymphome chez l’enfant, ont été également rapportés
dans des études conduites en Allemagne [50] et aux États-Unis
respectivement [51]. Malgré cela, il n’existe pas de consensus
en raison des incertitudes liées non seulement au manque de données
expérimentales sur les mécanismes biologiques sous-jacents mais
aussi, et surtout, à l’imprécision dans la détermination des
expositions aux pesticides. Ces études, où l’exposition est évaluée
à partir de l’interrogatoire des parents, sont généralement
entachées d’un biais de mémorisation. En effet, les parents des cas
sont plus prompts à reconnaître un contact avec des pesticides
avant ou pendant la grossesse que les parents des enfants en bonne
santé [52].
Conclusion
Les effets à long terme ou retardés des pesticides sur la santé
sont une préoccupation croissante des autorités sanitaires et
éveillent de nombreuses inquiétudes de la part du grand public. Il
est donc important de répondre à ces interrogations, même si les
connaissances acquises restent partielles et incomplètes. Quelques
certitudes ont été acquises pour certains pesticides qui, fort
heureusement, ne sont plus employés. C’est le cas exemplaire de
l’usage du DBCP et de ses conséquences sur la fertilité masculine.
Des données concordantes existent quant aux effets que des
pesticides, mais on ignore lesquels, pourraient avoir sur le
système nerveux et dans l’apparition de troubles de type
parkinsonien. Quant aux pathologies cancéreuses induites par des
expositions aux pesticides, force est de constater qu’il n’existe
actuellement que de faibles faisceaux d’évidences. Cependant, les
difficultés inhérentes aux études destinées à confirmer ou infirmer
de telles associations, ne doivent pas laisser croire qu’il n’y a
pas d’effets parce qu’on ne peut pas conclure.
Les études épidémiologiques réalisées à ce jour l’ont été
principalement auprès de populations professionnellement exposées,
en particulier les agriculteurs. Dans les années à venir, les
études s’adressant à la population générale et s’intéressant aux
expositions domestiques ou environnementales, en particulier à des
moments critiques de la vie, seront amenées à se développer. Les
groupes les plus vulnérables, en particulier les femmes enceintes,
les nourrissons et les enfants, devront faire l’objet d’une
attention toute particulière.
La recherche des effets retardés des pesticides sur la santé
doit s’intensifier, aussi bien sur le plan épidémiologique que
toxicologique. Cela exigera des méthodes rigoureuses, performantes
et standardisées de mesures des expositions et qui devront tenir
compte des expositions internes correspondant à la fraction
effectivement absorbée et des métabolites formés. De même, la
mesure des effets biologiques ou sanitaires devra s’efforcer de
détecter des événements précoces et spécifiques. L’étude des
facteurs individuels de susceptibilité génétique à l’action des
xénobiotiques permettra dans l’avenir de définir également des
groupes humains particulièrement sensibles. D’ici là, le principe
de précaution incite à privilégier l’usage de substances à courte
durée de vie, peu rémanentes dans l’environnement et de faible
toxicité aiguë.
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