1. Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire
(IRSN), BP 17, 92262 Fontenay-aux-Roses cedex
<karine.beaugelin@irsn.fr>
2. Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie
(ADEME), 2, square La Fayette, BP 406 49004 Angers cedex
01
La gestion des sites pollués s’appuie aujourd’hui en France sur
différents outils méthodologiques [1, 2], qui mettent en évidence,
dans leur volet sanitaire, deux points cruciaux : l’usage
actuel ou futur du site, et le comportement des populations, compte
tenu de cet usage.
Les paramètres liés au comportement des individus et à leur
utilisation de l’environnement sont indispensables à la
quantification de l’impact effectif ou potentiel de la pollution
d’un site sur les populations. Toutefois, dans la plupart des cas,
l’évaluateur recourait jusqu’à aujourd’hui à des données
génériques, validées et facilement accessibles [3], par exemple. Or
l’existence de spécificités locales ou socioculturelles est avérée
par la littérature [4-8]. Mais l’exploitation en est difficile,
puisqu’elle offre une multitude de descriptions pour une situation
d’exposition donnée. Le projet CIBLEX visait donc à définir et
mettre en œuvre une méthodologie afin de renseigner les paramètres
descriptifs des populations françaises, pour des échelles spatiales
et temporelles données, plus fines que celles couramment employées
par les évaluateurs mais suffisantes pour assurer la pérennité des
informations associées. L’objectif final était d’offrir aux
organismes en charge des évaluations de risques un support unique
et documenté en matière de définition de groupes de référence.
– la définition des critères discriminants visant à définir
les populations potentiellement exposées, ou groupes de
référence ;
– la description de l’occupation du sol français et des usages
associés ;
– la mise en œuvre de ces critères pour la collecte des
données descriptives du comportement des populations ;
– la mise à disposition des informations recueillies sous
une forme opérationnelle.
Les critères de caractérisation de la population ont été définis
parallèlement à la typologie de l’usage des sols potentiellement
associé à un site pollué.
La définition de groupes de référence implique l’identification
d’ensembles d’individus de caractéristiques suffisamment homogènes,
vis-à-vis de l’évaluation des risques, pour être considérés comme
une entité unique. Il s’agit donc de savoir ce qui conduit à
différencier des groupes de populations, et donc d’identifier des
critères discriminants. L’examen de différents guides et méthodes
sur la gestion des sites pollués en vigueur dans le monde [1-3, 9],
et d’enquêtes sur la population française [4, 5, 8], conjugué à
l’expérience de l’ADEME et de l’IRSN en matière d’études d’impact,
a conduit à distinguer trois séries de critères
discriminants interdépendants :
– l’usage de l’environnement par les populations.
Les unités spatiales usuelles des enquêtes d’intérêt [4, 5, 8]
se référent à des limites administratives ou statistiques.
La description administrative du territoire comprend trois
niveaux : la commune (de l’ordre de 36 000 unités),
le département (96 unités) et la région (22 unités).
Parallèlement, il existe également trois niveaux de division
statistique du territoire : le fragment de région agricole
(environ 750 unités), la région agricole (400 unités) et
la zone d’étude et d’aménagement du territoire (ZEAT, 8 unités
correspondant chacune à une ou plusieurs régions
administratives).
Les limites et le nombre des communes et régions agricoles sont
susceptibles de varier d’une année sur l’autre. L’exigence de
pérennité des informations recherchées a donc imposé le département
comme unité de base du référentiel spatial de CIBLEX, en conservant
trois niveaux d’agrégation de nature différente (région, ZEAT et
territoire métropolitain).
Les deux critères discriminants évidents dans ces domaines sont
retenus : le sexe et l’âge. Pour ce dernier, afin de limiter
le nombre de groupes de références, des classes d’âge sont définies
(tableau 1) en accord avec celles
généralement considérées en matière d’évaluation d’impact, par
exemple radiologique [10, 11].
Parmi les facteurs reconnus influents sur le comportement des
populations, les deux facteurs les mieux renseignés [4, 8],
catégorie socioprofessionnelle (CSP) du chef de famille et taille
de l’agglomération de résidence, ont été retenus.
Les CSP définies par l’INSEE ont été agrégées en
6 « super-catégories fonctionnelles », suffisamment
représentatives au sens de l’EDR, plus deux classes descriptives de
la population inactive (tableau 2).
| Population inactive |
| Exploitants et ouvriers agricoles |
Inactifs |
| Artisans et commerçants |
Étudiants |
| Cadres et professions libérales |
|
| Professions intermédiaires |
|
| Employés et ouvriers non agricoles |
|
Par référence à l’existant [8], les agglomérations sont groupées
en 5 catégories :
– commune rurale (moins de
2 000 habitants) ;
– agglomération de 2 000 à
20 000 habitants ;
– agglomération de 20 000 à
100 000 habitants ;
– agglomération de plus de
100 000 habitants ;
– Paris et agglomération parisienne.
Voies d’atteinte des groupes de référence
Chaque population exposée peut être décrite par un ou plusieurs
groupes de référence, dont l’identification permet d’en déterminer
les voies d’atteinte plausibles parmi celles qui sont possibles
(tableau 3).
Tableau 3. Voies potentielles
d’atteinte de la population.
| Pollution radioactive |
Pollution chimique
|
Exposition externe :
– au contact (sans
absorption) ;
– à distance |
|
Ingestion :
– de sols
(terre/sable/sédiment) ou de poussières ;
– d’eau (volontaire ou
accidentelle) ;
– de produits végétaux
cultivés ou cueillis sur le site ou à proximité ;
– de produits animaux
dérivés de l’élevage, la chasse ou la pêche sur le site ou à
proximité |
Inhalation :
– de
poussières ;
– de gaz ;
– d’eau (brumisation) |
|
| |
Absorption cutanée :
– à partir
d’eau ;
– à partir de sols ou de
poussières ;
– à partir de gaz |
Typologie de l’occupation et de l’usage des sols
L’exposition d’une population sur un site pollué dépend de
l’usage qu’elle en a ou peut en avoir, lui-même en partie fonction
de l’occupation du sol sur le site, qui doit donc être
caractérisée.
La typologie d’occupation des sols retenue est inspirée de celle
du programme européen CORINE Land Cover [12]. Sur ces
aspects descriptifs se greffent les usages potentiels de
l’environnement par ces populations, déclinés en quatre types [2,
13, 14] : usage résidentiel, usage professionnel, usage
récréatif et usage scolaire et parascolaire. Les croisements
possibles entre occupation du sol et usage type constituent
l’arborescence de l’utilisation de l’environnement considérée dans
CIBLEX (figure 1).
Croisement des informations
À l’issue de cette démarche, une série de tables d’expositions
potentielles a été construite, recensant les voies et les vecteurs
d’exposition à considérer (exemple tableau 4) en fonction de la typologie fine de
l’occupation des sols - incluant l’usage du site - et de la classe
d’âge impliquée - donc éventuellement de la catégorie
socioprofessionnelle.
Tableau 4. Table d’exposition
potentielle relative à l’usage des forêts.
| Occupation du
sol |
Usages |
| 3. Forêts
et milieux semi-naturels / 3.1 Forêts |
Usage professionnel |
Usage
récréatif |
| |
promenade |
chasse |
| Classe
d’âge |
17-60 ans |
toutes |
> 12 ans |
| Catégorie
socio-professionnelle |
Ouvrier non agricole |
Sans objet |
| Ingestion |
Produits végétaux (cueillette) |
x |
x |
|
| |
Produits animaux (chasse) |
|
|
x |
| Inhalation |
Air |
x |
x |
x |
| |
Sol (particules en suspension) |
x |
x |
x |
| Exposition externe |
Air (contact) |
x |
x |
x |
| |
Sol (distance) |
x |
x |
x |
| Absorption cutanée |
Air |
x |
x |
x |
| |
Sol |
x |
x |
x |
Résultats
Sélection des informations
Deux contraintes essentielles ont présidé à la collecte des
informations : leur pérennité et leur pertinence vis-à-vis de
l’évaluation des risques sanitaires.
Sources exploitées
L’ensemble des organismes gestionnaires de l’information sur
l’environnement et la population ont été prospectés. La littérature
classique a également été utilisée. Il faut retenir cependant que
ce travail n’a pas été réalisé dans un but d’exhaustivité mais
plutôt de représentativité d’une réalité actuelle, en adéquation
avec les objectifs du projet, sous la triple contrainte de
l’accessibilité, de la validité et de l’homogénéité des données
recensées.
Principales données retenues
• Les consommations alimentaires
L’ensemble des critères discriminants est appliqué pour la
détermination des consommations alimentaires de cinq groupes
d’aliments et de leurs subdivisions : viandes (bœuf, veau et
cheval ; mouton ; porc ; volaille ;
œufs) ; poissons et crustacés ; légumes
(légumes-feuilles, telles les salades ; légumes-fruits telles
les tomates ; légumes-racines, telles les carottes) ;
produits laitiers (beurre ; lait ; autres) ;
céréales.
Pour chacun des postes alimentaires sont présentés les
consommations moyennes journalières, le taux de consommation ainsi
que le niveau d’autarcie pour les profils d’individus retenus.
Les régimes alimentaires ont été établis principalement à partir
de l’enquête INCA [4], complétée par l’étude de l’INSEE de 1991 [5]
et par divers conseils alimentaires et études récentes en France
[6, 7, 15-17].
• Les budgets espace-temps
L’ensemble de ces critères est également appliqué à la
détermination de budgets espace-temps, c’est-à-dire d’un temps
moyen journalier et d’un taux de pratique, associés à diverses
activités. Dans cet objectif, ces activités ont été distribuées sur
trois lieux de vie, en distinguant en outre leur localisation
intérieure ou extérieure :
– transports ;
– lieu d’habitation (intérieur : tâches ménagères,
repas, salle de bain, sommeil, loisirs ; extérieur :
promenade dans le jardin, jardinage) ;
– hors lieu d’habitation (intérieur : lieu de travail,
autres lieux ; extérieur : sports, plage, promenade,
pêche, chasse).
Les budgets espace-temps réunis sont extraits de l’enquête
emploi du temps de l’INSEE [8] et des travaux de Roy et al.
[18].
• Autres données
L’occupation des sols a été fournie sur la base d’une convention
spécifique par l’Institut français de l’environnement [12].
Les données démographiques (populations légales du recensement
de 1999) ont été acquises auprès de l’INSEE [19].
Les autres renseignements disponibles sont :
– des informations météorologiques issues de la compilation
réalisée par Météo-France en 1999 [20] ;
– une description par département des productions végétales
et animales de l’agriculture provenant du recensement agricole
2000 [21] ;
– des données relatives à la chasse recueillies auprès de
l’Office national de la chasse et de la faune sauvage, des
préfectures et dans la base de données EIDER [22] ;
– des informations sur la pêche, provenant de la base de
données EIDER et du Conseil supérieur de la pêche.
D’autres données sur la morphologie humaine, les habitudes des
populations en termes de cueillette et de consommations d’eau
figurent également. Elles ont toutefois un caractère plus générique
et sont généralement issues de la littérature internationale.
En tout état de cause, l’origine des informations est
systématiquement spécifiée lors de l’utilisation de l’outil
développé pour leur mise à disposition.
Mise à disposition des informations
Dans un souci de convivialité et d’aisance d’accès à
l’information, le support informatique a été préféré au support
papier pour l’archivage des données recueillies. Cela permettait en
outre de répondre aux différentes applications possibles de ces
informations, en offrant à l’utilisateur deux modes de consultation
(figure 2) :
– un accès aux données brutes par une banque de données
selon les quatre points d’entrée (figure 3) que sont la
division administrative du territoire, l’occupation des sols, le
profil socio-démographique et le comportement des
populations ;
– un assistant « scénario »
(figure 4)qui aide
l’utilisateur à extraire de la banque de données les voies et
paramètres d’exposition pour un groupe de référence, compte tenu de
ses caractéristiques socio-démographiques et de son utilisation de
l’environnement.
Support informatique
Le choix de l’environnement logiciel (Excel©, avec en
configuration minimale Excel 97 sous Windows NT ou toute version
supérieure) a découlé des fonctionnalités et de la facilité
d’essaimage souhaitées.
Discussion
Limitations de l’outil CIBLEX
Tous les critères discriminants identifiés n’ont pu être
appliqués systématiquement : trois critères seulement sont
applicables, par exemple aux comportements alimentaires (unité
spatiale, taille de l’agglomération de résidence et sexe) comme aux
budgets-temps (unité spatiale, âge et CSP), et encore de façon
disparate en fonction des classes d’âge (consommation nationale et
non départementale pour les plus jeunes, CSP applicables uniquement
aux 17-60 ans...). Par ailleurs, les informations réunies ne
concernent que les seuls consommateurs et pratiquants, y compris
occasionnels, ce qui nécessite de les utiliser avec précaution.
Enfin, un certain nombre de données ne sont pas représentatives,
dans la mesure où elles concernent moins de trente personnes sur
l’échantillon de population prospecté.
Les données n’étant pas toujours disponibles sur l’unité
spatiale voulue, des règles d’extrapolation ont été adoptées. Par
exemple, les informations disponibles au seuil de la région ont été
étendues par défaut à tous les départements de ladite région. À
l’opposé, les données départementales ont été sommées pour
retrouver le niveau de définition régional.
Enfin, la durée de vie de l’ensemble des informations réunies a
été estimée entre 5 et 10 ans environ.
Ces limitations, toutes indiquées dans l’outil, doivent rester
présentes à l’esprit de l’utilisateur lors de sa sélection de
données.
Utilisation de l’outil CIBLEX
Les informations contenues dans la banque de données CIBLEX sont
destinées à toutes les parties prenantes intéressées dans les
évaluations de risques associées aux sites potentiellement pollués
par des substances radioactives ou chimiques. Elles n’ont aucun
caractère exhaustif ; la pertinence et la suffisance des
données proposées sont laissées à l’appréciation de l’évaluateur de
risque en fonction du contexte et de l’objectif de l’étude qu’il
mène. L’objectif du projet CIBLEX était de centraliser et diffuser
des informations exactes et récentes sous une forme adaptée à la
démarche d’évaluation des risques. Ainsi, les paramètres renseignés
et les critères discriminants retenus sont le fruit de la
combinaison entre l’information disponible et celle recherchée dans
le cadre des études de risques.
Conclusions
La banque de données CIBLEX a été développée comme un outil
consultatif destiné en priorité aux experts en charge d’évaluations
de risques, notamment en matière de sites et sols pollués. Mais
elle représente également une source riche d’informations pour les
enseignants, les étudiants et le public en général.
S’il existe des versions papier de tels outils [23-25], il ne
semble pas à ce jour exister de support informatique similaire à
CIBLEX de par le monde. Son caractère unique a éveillé entre autres
l’intérêt des membres du projet européen Exposure Factor
Sourcebook [26], visant dans un objectif d’évaluation des
risques à la mise en place d’une base de données similaire à
l’échelle européenne [27].
En fonction du retour d’expérience sur son utilisation, cet
outil pourra éventuellement être amené à évoluer, l’un des
développements envisageables étant sa transformation en base de
données pouvant être couplée avec un système d’information
géographique (SIG). Toutefois, sa portée géographique est et
demeurera le territoire français. n
Remerciements
L’Institut français de l’environnement (IFEN), l’Agence
française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA), Météo-France
et le Service central des enquêtes et études statistiques (SCEES)
ont autorisé l’utilisation et la rediffusion à titre gracieux de
leurs données dans le cadre du projet CIBLEX. L’Institut de
radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) et l’Agence de
l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) les en
remercient.
Références
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(BRGM). Gestion des sites (potentiellement) pollués. Les outils de
cette gestion : le pré-diagnostic, le diagnostic initial
(étude des sols), l’évaluation simplifiée des risques.
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Fontenay aux Roses : IPSN, 2001 ;
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148 p. + annexes.
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économiques (INSEE). Enquête emploi du temps 1998-1999.
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vie (101-102), 1999 ; 324 p. + annexes.
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Paris : SCEES, 2001 (cédérom).
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EIDER : base de données statistiques sur l’environnement dans
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http://www.ktl.fi/expofacts/