ARTICLE
Auteur(s) : Yves Coppieters1, Florence Parent2, Raphaël Lagasse3, Danielle Piette1
1 École de santé publique de l'université libre de
Bruxelles, Unité de promotion éducation santé (ULB-PROMES), Route
de Lennik 808, CP 596, B-1070 Bruxelles, Belgique
<yves.coppieters@ulb.ac.be>
2 Association pour le renforcement de l'enseignement
et de l'apprentissage en santé, Boulevard Léopold II, 128
B-1080 Bruxelles Belgique
<areasante@skynet.be>
3 École de santé publique de l'université libre de
Bruxelles, Département politiques et systèmes de santé, Route de
Lennik 808, B-1070 Bruxelles Belgique
Chacun s'accorde pour reconnaître que la notion de risque est un
concept flou. Il est flou parce qu'il se réfère à des notions se
situant à des niveaux d'analyse extrêmement différents. Tout être
vivant gère en permanence des situations risquées sans pour autant
s'en rendre compte [1]. La logique voudrait qu'un individu, face à
une situation risquée, dont les conséquences sont potentiellement
négatives pour lui, aille généralement chercher à se protéger [2].
Cependant, si cette attitude semble a priori logique, il
existe une série de déterminants qui conditionnent la perception de
ce risque et les attitudes qui en découlent [3]. Dans ce cadre, il
existe de plus en plus une discordance entre l'importance que la
population, les médias et les politiques accordent à certains
risques et celle qui semblerait logiquement découler des données
scientifiques dont on dispose [4]. Le risque « perçu par le
public » est très souvent confronté au « risque
réel », qui est celui mesuré par les scientifiques.
Le choix épistémologique du risque fait dans cet article est
l'étude du risque par différentes disciplines : médicale,
sociologique, psychologique, statistique, épidémiologique et
économique. Une proposition de combinaison de ces différentes
disciplines pourrait permettre de mieux utiliser le concept de
risque en santé publique et de dégager des stratégies de prévention
plus efficientes, qui tiennent compte de l'individu dans sa
globalité.
Le présent article ne se veut pas exclusivement l'élaboration
d'un cadre normatif des savoirs existants et de l'évaluation des
risques en santé publique, mais voudrait passer en revue les outils
issus de différentes disciplines et qui sont complémentaires dans
une approche globale de l'évaluation des risques. L'utilisation des
apports de différentes disciplines doit permettre une vision
systémique de l'approche du risque.
Les notions du « risque »
Le mot risque vient du grec rhiza, « rocher »
qui représentait un danger considérable pour ces peuples de
navigateurs. On le retrouve ensuite dans l'italien du
xve siècle, risco, qui signifie écueil [5]. Les
définitions du mot risque que l'on trouve dans les dictionnaires de
base insistent sur la notion de « danger éventuel, plus ou
moins prévisible », et la plupart introduisent d'emblée une
notion économique dans la définition : « événement contre
la survenance duquel on s'assure » [6].
Pour toutes les approches quantitatives, le risque n'est pas un
danger à proprement parler, mais une possibilité de danger. Dans la
vision linéaire proposée dans la figure 1, le risque est
défini comme une probabilité de survenue d'un événement,
c'est-à-dire un nombre entre 0 et 1. La probabilité de survenue du
dommage est influencée par des facteurs de risque (individuel ou
collectif) directement associés au danger ou qui le
déterminent.
Les sciences humaines apportent d'autres dimensions. La
psychologie ne parle pas de risque, mais de « personne à
risque », c'est-à-dire d'un individu qui présente une
fragilité particulière susceptible de compromettre sa survie ou de
se causer des troubles biologiques et mentaux [7]. De cette vision
apparaît notamment la notion de « risque subjectif » qui
est l'estimation personnelle du risque par l'individu qui accomplit
l'action et qui est fonction, entre autres, de son environnement
social [8]. La « perception du risque » est un élément
influençant le risque subjectif, car il consiste à construire une
signification à la réalité, à lui donner un sens. La sociologie
tient compte de la dimension sociale de l'individu [9] et du rôle
des facteurs sociaux, du cadre de vie et de la pression sociale qui
sont également des éléments importants dans la prise en compte
systémique des risques dans la décision individuelle. La figure 2 schématise
les apports des sciences humaines dans l'approche linéaire
médicale.
D'autres disciplines telles que l'économie permettent de quantifier
le risque sur un plan monétaire. Le risque objectif ou subjectif
est vu essentiellement comme un « préjudice » et révèle
l'importance du concept d'assurance qui consiste à se prémunir
contre les conséquences d'un risque [10]. Dans cette discipline, le
risque est plus lié à la notion d'espérance ou de crainte qu'à la
notion de danger.
L'approche « classique » du risque
Il existe différentes classifications des risques qui sont
fonction des « angles d'attaque » préconisés par leurs
auteurs. Certaines classifications abordent principalement les
risques liés aux comportements individuels et sociaux (prise
d'alcool, drogue, tabac, comportements à risque de sida, accidents
domestiques, accidents de la route, etc.). Ce sont des risques
contrôlables et pour lesquels on dispose de moyens de prévention de
diverses natures [11]. D'autres abordent les risques liés aux
activités industrielles, environnementales et sociales : les
pollutions, les maladies, les transports de matières dangereuses,
etc. [12]. Dans l'approche environnementale, on distingue par
exemple cinq grandes familles de risques [13] : les risques
naturels – avalanche, feu de forêt, inondation,
etc. ; les risques technologiques – risques
nucléaire, biologique, etc. ; les risques de transports
collectifs (personnes, matières dangereuses) ; les risques de
la vie quotidienne – accidents domestiques, de route,
etc. ; et les risques liés aux conflits.
La démarche classique d'évaluation de ces risques en santé
publique comporte de façon générale quatre étapes [14] représentées
dans la figure
3 :
– l'identification d'un danger fait suite aux études
toxicologiques chez l'animal et aux études épidémiologiques à visée
étiologique chez l'homme ;
– l'estimation de la relation entre une dose d'exposition
et la probabilité de survenue d'effet critique chez l'homme se fait
en étudiant la toxicité aiguë ou chronique d'un produit, son
potentiel cancérogène ou son influence sur
l'environnement ;
– l'évaluation des expositions consiste souvent en des
analyses de proximité pour estimer les concentrations de toxiques
dans un milieu professionnel, par exemple, et identifier les
populations exposées ;
– la caractérisation du risque, synthèse des trois étapes
précédentes met en confrontation l'exposition des personnes avec la
relation dose-effet.
À la suite de ces quatre étapes, la gestion du risque consiste
en l'ensemble des mesures à prendre pour diminuer le risque
(individuel ou collectif).
Cette approche à quatre niveaux est critiquable parce que, en
dehors du fait qu'il existe des degrés d'incertitude pour chacune
de ces étapes, elle tient peu compte des apports de la psychologie
(notions de personne à risque, de risque subjectif et de perception
du risque) et de la sociologie (dimension sociale de l'individu).
De plus, cette démarche ne laisse pas de place pour l'estimation du
risque individuel (la vulnérabilité).
Les étapes nécessaires à l'évaluation du risque en santé
publique
L'approche du risque en santé publique doit donc être plus large
et tenir compte des différentes notions et utilisations du risque
qui apportent une série d'informations complémentaires nécessaires
à la prise de décision. Nous proposons une approche qui peut se
résumer en trois axes :
– le niveau de risque : approche épidémiologique (ou
probabiliste) ;
– la perception du risque : approche psychologique et
sociologique ;
– les répercussions du risque :
• sur la santé : approche biomédicale (ou
déterministe),
• pour la société : approches économique et
politique.
Les décisions face aux risques peuvent ensuite être prises avec
une vision systémique de la situation, c'est-à-dire une approche
qui permette de comprendre les processus et leur fonctionnement à
travers les interactions entre différentes disciplines. Une vision
systémique [15] se distingue des modèles « holistiques »
par le fait qu'elle ne considère pas que « tout est dans
tout », mais qu'un certain nombre de variables clefs, en
provenance de domaines fort différents alliant sciences naturelles
et sciences humaines, influencent le fonctionnement du processus
concerné.
Le niveau de risque : approche épidémiologique (ou
probabiliste)
Le modèle épidémiologique est un modèle probabiliste. Si le
risque est généralement associé à une connotation négative, il est
fondamental en épidémiologie et dans l'approche classique de la
santé publique. C'est parce qu'elle repose sur le paradigme du
risque que l'épidémiologie, et la part de la santé publique qui
s'occupe de la prévention des maladies, se distinguent des
approches curatives de la médecine. Cette approche permet de ne pas
attendre qu'un risque soit effectif pour admettre qu'il existe.
L'épidémiologie s'intéresse à la fois aux facteurs de risque et
aux causes. Le « risque relatif », c'est-à-dire
l'incidence de la maladie chez les exposés par rapport à
l'incidence de la maladie chez les non-exposés [16], est cependant
encore plus souvent un instrument d'identification des causes
plutôt qu'une mesure du risque, et c'est ce qui différencie
l'approche épidémiologique étiologique de l'approche
épidémiologique pragmatique.
La validité des mesures épidémiologiques est délicate quand les
risques relatifs sont faibles et que la structure causale est
complexe. De plus, il est bien rare qu'on ait accès au risque
relatif lui-même, qui s'évalue sur des populations à effectifs
élevés, et qui est le plus souvent estimé à partir d'échantillons
sous la forme d'odds ratio (OR), valeur encore plus
incertaine pour la prise de décision. Avec le risque attribuable
qui exprime la proportion de cas due à l'exposition chez les
exposés, le risque devient une notion mathématique encore beaucoup
plus abstraite.
Nombre de décisions en santé publique se fondent sur l'approche
du risque relatif et de l'inférence de causalité. Cette démarche ne
tient cependant compte ni de la pertinence de la décision au niveau
d'un groupe de personnes ni des conséquences de la prise de
décision au niveau de l'individu. Ainsi, une information sur
l'incidence du problème de santé chez les exposés et chez les
non-exposés, de même que la prévalence de l'exposition dans la
population, permettraient d'extrapoler des mesures d'impact en
santé publique telles les fractions étiologiques du risque (FER) et
de population (FEP). Ces mesures pourraient alors être corrélées
aux mesures de valeurs prédictives positives (VPP) et négatives
(VPN) et de rapports de vraisemblance (LR) positif et négatif, afin
de recueillir une information valide pour la prise de décision aux
différents niveaux d'un système de santé et de mieux définir des
priorités d'action. Les rapports de vraisemblance ont une
importance déterminante dans le processus de décision clinique car
ils déterminent, avec les probabilités primaires, les valeurs
prédictives.
L'efficience de l'épidémiologie fait qu'il faut souvent beaucoup
de temps pour que les conclusions soient définitives sur le plan
étiologique. En revanche, elle est en mesure de fournir rapidement
des informations qui permettent de juger de la vraisemblance d'une
relation. Cela oblige à effectuer, dans une discipline pourtant
fort objective, des choix subjectifs. Cela fait partie du processus
décisionnel et de la définition de tout risque.
La perception du risque : approche psychologique et
sociologique
Les conduites qui comportent des risques objectifs pour le
bien-être physique ou mental de l'individu, peuvent être
extrêmement variées en fonction du niveau et du type de risque que
l'individu reconnaît. Par ailleurs, tout comportement peut
engendrer des risques selon la valeur que l'on donne aux conduites.
Les psychologues cherchent à définir comment les individus
effectuent leurs choix et prennent réellement leurs décisions,
qu'ils soient ou non rationnels, pour voir dans quelle mesure ces
comportements effectifs sont compatibles avec un modèle rationnel.
La probabilité objective d'un événement représente soit la vraie
valeur de la probabilité, soit une estimation reposant sur
l'observation passée d'événements similaires. La probabilité
subjective relève de croyances ou de jugements et représente une
valeur construite de la pensée. Les psychologues effectuent pour ce
faire des études de classification de la perception des risques
(rôle des représentations et des champs sémantiques) auprès des
scientifiques, des hommes et des femmes de la population générale
(par rapport à des risques plus objectivables ou plus subjectifs).
Une étude célèbre, publiée en 1987 dans la revue Science
[17] montrait déjà que les risques classés par ordre de gravité
étaient fort différents en fonction des caractéristiques
socioprofessionnelles des individus. Les psychologues proposent
aussi de nombreuses études sur les représentations, partant du
constat que les comportements ne sont pas dictés par les faits mais
par les représentations de ces faits [18, 19]. Les représentations
subjectives du risque sont fortement chargées d'affectivité et
renvoient pour chacun aux sentiments d'incertitude et d'insécurité
qui l'habitent. Ainsi, des peurs intenses peuvent être déclenchées
par des risques très lointains et des insécurités réelles peuvent
effrayer assez peu. L'exposition à un danger n'est pas le facteur
déterminant dans le sentiment d'insécurité et de risque. Il faut
donc faire prévaloir les représentations par rapport à l'analyse
rationnelle lorsque l'on parle de risque.
La sociologie tient compte de la dimension sociale de
l'individu, car très souvent, le risque est « imposé »
par le cadre dans lequel on vit et par la pression sociale :
il est, par exemple, trop simpliste de considérer le tabac,
l'alcool, les décès de la route comme des risques individuels, car
la pression sociale est souvent très forte par rapport à ces
comportements à risque spécifiques. La prise de risque diffère
aussi selon les sujets et selon les âges qui déterminent l'attitude
à l'égard du risque. Les différentes attitudes sont fonction, selon
les individus, de l'inclination à choisir l'action la plus sûre, ou
à obtenir le plus d'informations, à prendre son temps, ou encore à
s'appuyer sur les autres pour décider. Ces quatre attitudes ne
caractérisent pas toujours les comportements des personnes en face
de leurs choix.
La théorie des croyances de santé montre que l'examen de la
perception de la susceptibilité à la maladie et de la perception de
sa dangerosité permet d'estimer un seuil de risque perçu au-delà
duquel un individu va réagir. L'examen de la perception des
bénéfices et des barrières permet une estimation du mode d'action
préféré par la personne. Dans ce modèle, les perceptions de la
susceptibilité et de la sévérité d'un problème de santé sont des
perceptions subjectives médicales ou sociales. Le danger perçu est
une combinaison de la susceptibilité et de la dangerosité perçues,
les bénéfices perçus sont des croyances relatives à l'efficience
des actions possibles et les barrières perçues sont les croyances
dans les coûts et les aspects négatifs des actions possibles. Les
facteurs qui peuvent influencer l'acceptation d'un risque peuvent
être de tous ordres : le degré de liberté ; les
expériences antérieures liées au risque et ses conséquences ;
les causes de risque et leurs origines ; les avantages que
l'on peut tirer des sources de risque ; la compréhension des
technologies ; la confiance en celui qui évalue le
risque ; les possibilités de contrôler les risques ; la
collaboration avec les milieux politiques et législateurs ; la
connaissance du risque pour les enfants et les générations
futures ; la publicité, les médias. Enfin la prise de
conscience du risque débouche sur une décision qui peut prendre
diverses formes et dans des sens parfois divergents : faire
disparaître le danger ; refuser de s'y exposer ; prendre
des mesures pour atténuer la gravité des conséquences
nocives ; prendre des mesures pour diminuer la probabilité
d'occurrence de ces conséquences ; prendre des mesures pour
augmenter la probabilité ou la nature des effets positifs ;
temporiser ou ne rien faire ; etc.
La combinaison des modèles des croyances de santé [20] et de
l'action raisonnée [21] présentée à la figure 4, est appropriée
pour mesurer les différents concepts qui puissent évaluer les
étapes qui initient l'intention d'un individu d'adopter et de
maintenir des comportements de prévention en fonction de sa prise
de conscience du risque [22, 23].
Les modèles sociologiques indiquent que l'intention d'adopter un
comportement résulte du bilan de l'analyse de certaines
informations dont la personne dispose concernant ce comportement et
des avantages et désavantages à adopter ces comportements en
particulier. Pour une attitude positive, par exemple, une personne
peut adopter un comportement suite à l'analyse consciente que les
avantages escomptés l'emportent sur les désavantages. Cette théorie
tient aussi compte de la pression sociale : une personne aura
donc l'intention d'adopter un comportement suivant la façon dont
elle juge que celui-ci est accepté dans la société.
Cette utilisation des modèles psychosociaux considère que
l'adoption de comportements de prévention résulte principalement de
la combinaison d'une perception du risque élevée et de la prise de
conscience des bénéfices à retirer du changement de comportement.
Cette prise de conscience est donc la condition primaire à
l'adoption de comportements de prévention.
Les répercussions du risque sur la santé : approche
biomédicale (ou déterministe)
La médecine tente d'établir, chez un patient donné, une relation
entre un symptôme et une lésion (un saignement et un cancer par
exemple) ; la biologie s'intéresse aux mécanismes qui
prévalent au développement de ce type de lésion ; ce sont deux
approches déterministes, l'une au niveau individuel, l'autre au
niveau de la population.
La conception scientifique du corps et de la personne est
résumée dans le modèle de la biologie où domine un modèle
strictement mécaniste et donc assez réductionniste. Les praticiens
considèrent encore souvent que plus le champ de la médecine est
restreint et précis, mieux sont définis le problème et sa solution.
Dans cette perspective, la pensée cartésienne scientifique
distingue le corps de la personne, établit une dichotomie entre le
corps et l'esprit et sépare la personne de l'environnement humain
et physique. C'est ce modèle biomédical qui est le plus souvent
transposé au champ de la santé publique, à cause de l'efficacité du
modèle tout aussi bien que de l'absence d'un paradigme permettant
de tenir compte des dimensions socioculturelles de la santé à
l'extérieur de la personne, excluant la conscience et la pensée ou
les assimilant à des dimensions « psychosociales ». La
conception du risque qui en découle est donc assez linéaire et
simpliste : elle est schématisée dans la figure 5.
Il est bien sûr caricatural de tracer une frontière entre le
domaine du risque et le domaine de la sécurité puisque les
connaissances scientifiques ne permettent pas de lever toutes les
incertitudes à ce sujet.
Les répercussions du risque sur la santé : approche
économique
Les économistes ont plus souvent tendance à assimiler un risque
à un « préjudice ». Si cela révèle l'importance du
concept d'assurance, qui consiste à se prémunir contre les
conséquences d'un risque, la notion de prévention et de protection,
qui renvoie plutôt à l'action visant à diminuer la probabilité
d'occurrence des événements défavorables, est peu prise en
compte.
Les théories économiques s'intéressent depuis longtemps au
problème de l'évaluation d'une valeur monétaire de référence de la
vie humaine, mais il n'existe pas de consensus quant à la méthode
devant être retenue. Même si le terme « prix » de la vie
humaine entraîne de nombreuses considérations éthiques, des
arbitrages entre valeurs monétaires et risque de décès sont souvent
à la base de nombreuses décisions. Des études ont ainsi montré que
plus le risque de décès par cancer est important plus les individus
sont prêts à payer par « unité de risque individuel »
[24-26]. En d'autres termes, nous accordons une valeur croissante
aux mesures de prévention en fonction de la diminution de risque
proposée. Les modèles de gestion des risques sanitaires supposent
ainsi que ce qui peut être dépensé pour prévenir un risque augmente
avec le niveau de ce risque. La valeur de référence de la vie
humaine est supposée croître avec le niveau de risque. En effet, la
rationalité collective de l'allocation des ressources sociales de
protection voudrait que les dépenses soient plus élevées pour les
risques les plus importants.
Afin de choisir entre des options possibles de protection contre
le risque sur la santé, on utilise généralement une analyse de
coût-bénéfice [27], c'est-à-dire une comparaison du coût de mise en
œuvre de la protection avec l'évaluation monétaire du détriment
évité. L'analyse coût-bénéfice permet l'analyse comparative entre
le coût de réalisation d'une activité et des vies potentiellement
sauvées grâce à cet investissement. Les ressources utilisées sont
mises en relation avec les bénéfices directs ou indirects, exprimés
en termes monétaires (bénéfices directs : gains de
consommation de soins ; bénéfices indirects : gains de
productivité). L'analyse coût-bénéfice est un outil de gestion
performant et facile à utiliser. Généralement, le calcul du coût
est réalisable facilement, ce qui n'est pas le cas pour le calcul
du bénéfice, surtout lorsqu'il s'agit d'évaluer la protection
contre le risque. Il s'agit en fait de l'équivalent monétaire de la
variation du bien-être collectif.
Dans les domaines de la protection et de la prévention, on se
heurte très souvent à la « loi des rendements
décroissants ». Les premières actions de protection sont
généralement peu coûteuses et très efficaces, puis, au fur et à
mesure que l'on cherche à réduire encore le risque résiduel, il
faut mettre en œuvre des ressources de plus en plus importantes
pour un résultat de plus en plus faible.
L'approche politique du risque
La position politique face aux risques devrait se résumer en
quelques mots : « Il vaut mieux se tromper en surestimant
le risque qu'en le sous-estimant. » C'est le principe de
précaution pour lequel il existe une définition juridique (le
traité de Maastricht, en février 1992, le cite sans le
définir ; la déclaration de Rio, en juin 1992, sur
l'environnement et le développement donne une définition juridique
internationale de la précaution : l'absence de certitude,
compte tenu des connaissances scientifiques du moment, ne doit pas
retarder l'adoption de mesures effectives et proportionnées visant
à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à
l'environnement à un coût économiquement acceptable).
Le politique doit cependant satisfaire à tout prix aux craintes
de l'opinion, provoquant un cercle vicieux qui entraîne souvent un
durcissement des normes par les politiques, un accroissement des
dépenses publiques et des craintes dans la population.
Les politiques savent que si les connaissances scientifiques
sont déterminées par une large incertitude, c'est l'action sociale
qui va prendre le relais. Cependant, le cercle vicieux présenté
dans la figure 6
peut aller dans un autre sens. Si la perception du risque par le
public est faible (par exemple la toxicité de l'amiante dans les
bâtiments), les pouvoirs publics réagissent peu, voire omettent la
gravité d'un problème objectivé.
En matière de prévention des risques sanitaires, un décideur,
confronté à des choix financiers, se soucie d'allouer avec le plus
d'efficacité possible les ressources de protection. Il doit être
capable de clairement identifier les acteurs et les risques
auxquels ils sont exposés, puis les différents choix de protection
possible. Dans un second temps, il lui faut évaluer ces différentes
options afin de pouvoir les comparer et les utiliser. Il n'est
cependant pas raisonnable, par exemple, de vouloir réduire des
risques à un niveau tel que les dépenses de protection remettent en
cause la viabilité même de l'activité. Les préférences du décideur
devraient refléter les préférences individuelles de ceux qu'il
cherche à protéger, car les ressources dont il dispose sont
destinées à empêcher la détérioration du bien-être des individus
qui composent la collectivité. Pour l'aider, il a à sa disposition
des outils de gestion intéressants tels que l'analyse de type
coût-bénéfice décrite ci-dessus. Cette approche économique est le
plus souvent la seule utilisée par les politiques suite aux
pressions sociales et est insuffisante dans un certain nombre de
cas. Elle doit donc être complétée par d'autres approches.
Les décisions face au risque : approche globale de santé
publique
Les systèmes de santé ont été réformés afin que le système de
soins de santé soit composé d'une médecine curative et d'une
approche préventive de la maladie. Ce changement d'approche de la
médecine a institutionnalisé la santé publique [28]. Au-delà des
réformes administratives qui en sont découlées, nous ne disposons
que de peu de cadres de référence capables d'intégrer la complexité
organisée et changeante de la réalité médicale, celle d'une
définition globale et positive de la santé sur laquelle appuyer la
recherche et l'intervention de santé et capable d'induire non
seulement des changements de comportements individuels et
collectifs mais aussi des changements environnementaux et
législatifs. Les réformes ne dépassent que trop peu les champs
administratifs, et les impacts sur les mentalités des
professionnels de santé et de la population restent
insuffisants.
Alors que la « biomédecine » entrevoit et propose
comme parcours rectiligne la transition maladie-santé, la santé
publique essaie de plus en plus, en collaboration avec d'autres
disciplines, de tenir compte des représentations multiples de la
santé, de la maladie et du risque. L'approche du risque en général,
et plus spécifiquement pour les professionnels de soins, exige la
synthèse des expertises par l'enrichissement mutuel des apports
scientifiques traditionnels et des apports des sciences humaines
comme des systèmes de connaissances et de travail complémentaires.
Nous ne sommes pas tous égaux face au risque, essentiellement pour
des raisons sociales et politiques : la vulnérabilité de
chacun face au risque n'est pas identique et ce constat est de
mieux en mieux documenté. Il existe en effet une interaction entre
nos caractéristiques psychologiques, biologiques et
comportementales, et le fonctionnement de la société dans laquelle
nous évoluons. La santé publique doit tenir compte de ces
inégalités face aux risques dans l'élaboration des mesures de
prévention [29, 30]. Cela ne peut se faire que par une approche
pluridisciplinaire et en portant autant d'attention aux différentes
étapes de l'approche du risque décrite ci-dessus. Un premier pas
purement épidémiologique vers cette démarche est le fait de
favoriser l'analyse factuelle (utilisation de l'évidence
épidémiologique, évidence-based medicine) dans les décisions
en santé individuelles et collectives [31]. Cette démarche reste
cependant insuffisante, car elle peut oblitérer la vision
essentiellement subjective des faits et ne tient pas assez compte
des déterminants de chaque individu ou groupes d'individus. Sackett
ne s'y trompe cependant pas en insistant sur le fait que
l'utilisation de l'évidence épidémiologique dans la décision
clinique ne doit pas représenter plus de 50 % des arguments de
la décision, les autres 50 % étant liés entièrement à
l'environnement « subjectif » de l'individu
(environnement social et familial, capacité propre, perception,
etc.), par le corps médical lui-même. Cette approche des faits
reste néanmoins principalement quantitative et statistique afin
d'aider à l'analyse de situation et à la prise de décision
(diminuer le risque de prendre une mauvaise décision). Elle a sa
raison d'être si elle a inclus dans son argumentation les approches
qualitative, psychosociologique et économique. L'approche
« classique » du risque et de la maladie ne doit plus
reposer exclusivement sur les relations de causalité fondées sur
une argumentation épidémiologique à plusieurs niveaux, mais
permettre une inférence contextuelle, dépendante d'autres niveaux
d'analyse (micro, méso et macro) [32, 33].
Au niveau opérationnel, cette approche globale du risque ne peut
être envisageable que s'il existe des processus de communication
entre tous les acteurs concernés par un risque et que si l'on met
en place et utilise des outils de gestion de la
« complexité ».
Conclusion
C'est la combinaison des différentes disciplines qui pourrait
permettre, d'une part, une meilleure utilisation du risque dans les
décisions en santé publique et, d'autre part, de mieux cerner les
déterminants de la perception du risque et de dégager des
stratégies de prévention plus pertinentes, efficaces et efficientes
et qui tiennent compte de l'individu dans sa globalité.
L'utilisation des différents outils issus des sciences humaines et
fondamentales doit aider à la décision face aux risques.
La confrontation des différentes approches du risque en santé
publique doit alors engendrer des stratégies où chaque acteur ou
décideur devrait expliciter les critères quantitatifs et
qualitatifs utilisés pour asseoir les décisions ou orienter les
débats. n
Remerciements
Ce travail s'inscrit dans le cadre d'une étude
interuniversitaire sur les risques professionnels et l'asthme
professionnel en Belgique, coordonnée par le professeur B. Nemery
(KUL) et entrant dans le cadre du Programme d'appui scientifique à
la protection des travailleurs (1999-2003), Services du Premier
ministre Affaires scientifiques, techniques et culturelles
(SSTC).
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