ARTICLE
Auteur(s) : Claire
de Burbure1, Jean-Pierre Buchet1, Edna Alvarez Leite1, Ariane Leroyer2, Catherine Nisse2, Jean-Marie Haguenoer3, Alfred Bernard1
1. Unité de toxicologie industrielle et de médecine du travail,
Faculté de médecine, Université catholique de Louvain, Clos
Chapelle-aux-Champs 30, bte 30.54 B-120 Bruxelles
Belgique
<bernard@toxi.ucl.ac.be>
2. Laboratoire universitaire de médecine du travail, Faculté de
médecine, 1, place de Verdun, 59045 Lille cedex France
3. CERESTE, Laboratoire de toxicologie, Faculté de pharmacie,
Avenue Oscar Lambert 1, 59037 Lille cedex France
Bien que les effets néphrotoxiques et neurotoxiques aigus et
chroniques des métaux lourds tels que le plomb, le cadmium et le
mercure soient bien connus pour des populations exposées
professionnellement ou environnementalement à des doses souvent
élevées, peu d'études se sont intéressées aux effets de faibles
expositions environnementales aux métaux lourds chez les enfants,
qui pourtant les absorbent plus facilement que les adultes [1]. Or
c'est un sujet d'autant plus important que les contrôles du respect
des normes des émissions de métaux lourds par l'industrie n'ont été
mis en place qu'au cours des dernières décennies du siècle passé et
que des niveaux de pollution importants persistent encore dans les
nappes phréatiques et les sols de plusieurs régions de nos pays
industrialisés, avec pour conséquence possible une surexposition
environnementale de la population vivant sur ces sites.
Les études présentées ici concernent des enfants de
10 municipalités situées dans un rayon de 8 km autour de
deux fonderies du Nord-Pas-de-Calais – une fonderie de
zinc (Auby) et une fonderie de zinc et plomb
(Noyelles-Godault) – distantes de 3,5 km, toutes
deux opérationnelles depuis la deuxième moitié du XIXe
siècle. Les deux fonderies ont considérablement réduit leurs
émissions de 90 % entre 1975 et 1996, émettant cependant
encore, par exemple en 1996, plus de 24 tonnes de plomb et
950 kg de cadmium dans l'atmosphère [2-4]. La contamination
des sols alentour varie entre 100 et 1 700 ppm de plomb
(avec des valeurs supérieures à 1 000 ppm dans un rayon
de 500 m autour des fonderies), entre 0,7 et 233 ppm de
cadmium et entre 101 et 22 257 ppm de zinc, les valeurs
les plus élevées correspondant à un rayon de 500 m autour des
fonderies. Les déterminants des taux de plombémie des enfants
exposés ont été étudiés par ailleurs [2] et correspondent à la
distance des fonderies et à la consommation d'eau de distribution,
tandis que ceux des taux de cadmiémie sont l'habitat à moins de
4 km des fonderies, la consommation d'eau de distribution et
de légumes produits localement, de poisson et de crustacés [4].
Comme le rein constitue la principale voie d'excrétion des
métaux lourds, il est particulièrement sensible à leurs effets
toxiques, notamment en raison de son importante vascularisation et
activité métabolique [5, 6]. Cet organe a cependant une grande
capacité de compensation, les tests classiques de fonction rénale
ne déviant que lorsqu'un nombre important de néphrons sont
endommagés. Puisque chacun des métaux lourds étudiés peut exercer
des effets toxiques sur différents segments du néphron, divers
biomarqueurs ont été sélectionnés à la fois pour leur sensibilité
aux modifications rénales précoces et pour leur spécificité des
différents segments du néphron : ce sont soit des indicateurs
de la fonction rénale globale (créatinine sérique, protéinurie
totale), de l'intégrité glomérulaire (protéinurie de haut poids
moléculaire : transferrine, albumine), ou encore du segment
tubulaire proximal (protéinurie de faible poids moléculaire :
β2-microglobuline, protéine de la cellule de Clara ; antigènes
de bordure en brosse ; activité de la
N-acétyl-β-D-glucosaminidase) [6, 7].
Les mécanismes précis de la toxicité des métaux lourds et plus
particulièrement du plomb et du mercure sur le système nerveux
central, demeurent encore mal élucidés. Outre une neurotoxicité
directe et un effet apoptotique sur les cellules gliales, des
interactions entre autres avec l'ion calcium dans diverses
fonctions cellulaires ou encore avec plusieurs neurotransmetteurs
tel le glutamate [8-10], le mercure et le plomb agiraient également
au niveau du système dopaminergique selon plusieurs études in
vivo et in vitro, même si les résultats de celles-ci
semblent souvent contradictoires [11-16]. Deux marqueurs
périphériques reflétant l'intégrité du système dopaminergique, la
prolactine sérique (Pro-S, dont la sécrétion est inhibée par la
dopamine) et l'acide homovanillique urinaire (HVA-U, dérivé
métabolique de la dopamine), ont donc été sélectionnés.
Cette étude est l'une des rares à s'intéresser aux effets rénaux
et neurologiques d'une faible exposition environnementale aux
métaux lourds chez les enfants. Elle est en outre la première à
utiliser HVA-U et Pro-S comme marqueurs biologiques pour tenter de
détecter des effets neurologiques dopaminergiques précoces liés au
plomb et au mercure chez ces enfants. Les taux d'exposition de
l'étude peuvent par ailleurs être considérés comme représentatifs
des taux de contamination historique des régions industrialisées
des pays d'Europe occidentale.
Matériel et méthode
Population étudiée
Au total, 400 enfants (200 garçons et
200 filles), âgés de 8,5 à 12,3 ans, ont participé à
l'étude. Deux cents enfants ont vécu depuis au moins 8 ans
dans les 10 municipalités situées dans un rayon de 8 km
autour des deux incinérateurs d'Auby et de Noyelles-Godault dans le
Nord-Pas-de-Calais (zone de résidence polluée), tandis que 200
enfants témoins ont été recrutés dans 20 municipalités de la
même région de France, mais non polluées par les métaux lourds,
loin de fonderies, d'usines nucléaires ou d'incinérateurs (zone de
résidence témoin, 10 enfants par municipalité, y vivant depuis
plus de 8 ans). Cette répartition géographique a été établie
sur la base des concentrations de plomb dans le sol. Dans la zone
dite polluée, les concentrations du plomb dans le sol étaient
comprises entre 100 et 1 700 ppm tandis que dans la zone
non polluée, elles se situaient entre 20 et 50 ppm [2]. Les
niveaux d'exposition des enfants ont été appréciés sur la base
d'indicateurs biologiques (concentrations dans le sang ou l'urine)
permettant d'évaluer l'imprégnation des enfants en intégrant toutes
les voies et sources d'exposition (alimentation, inhalation,
ingestion de poussière par pica ou par contact mains/bouche, eau du
robinet, etc.). Une étude antérieure a permis de montrer que les
plombémies de ces enfants étaient principalement influencées par
deux facteurs : la proximité des fonderies et la consommation
d'eau de robinet (canalisations en plomb)[2].
Seul un enfant par famille pouvait participer à l'étude. Les
critères d'exclusion comprenaient l'obésité, le diabète, le cancer,
une maladie rénale et la puberté. Des informations spécifiques
concernant la consommation d'aliments potentiellement contaminés
par des métaux lourds, comme le poisson, les abats, les crustacés,
etc., ou encore d'aliments riches en calcium, ont été récoltées par
le biais d'un questionnaire. Les spécimens de 12 enfants
(10 filles et 2 garçons) pour lesquels tous les
paramètres biologiques n'ont pu être déterminés ont été exclus de
l'analyse.
Échantillons biologiques
Les spécimens biologiques ont été récoltés avec la permission
écrite soit des parents de l'enfant soit de la personne qui en
était responsable. Les spécimens sanguins ont été centrifugés, puis
2 mL de sérum furent conservés à – 80 °C jusqu'à
l'analyse. Les spécimens d'urine extemporanés furent récoltés
pendant la journée et préservés dans des tubes contenant
0,5 mL de tampon phosphate 1 M/L avec 1 % d'azoture
de sodium.
Analyses
Toutes les analyses d'un paramètre donné ont été faites dans un
délai de six mois après prélèvement par un même laboratoire dans
des conditions expérimentales semblables. Les protéines totales
urinaires (Prot-T-U) sont déterminées par la méthode au bleu de
Coomassie G250, les taux urinaires d'albumine (Alb-U), de
transferrine (Transf-U) de β2-microglobuline (β2m-U) et de la
protéine transporteuse du rétinol (RBP-U) furent quantifiés par la
technique immuno-latex [17]. Les antigènes de la bordure en brosse
(BBA-U) des tubules rénaux sont analysés par un Elisa sandwich
utilisant des anticorps monoclonaux [18]. L'activité totale de la
N-acétyl-β-D-glucosaminidase dans l'urine (NAG-T-U) est déterminée
par colorimétrie (kit PPR Diagnostics Ltd.) ainsi que décrit par
ailleurs [6]. Seule la NAG totale (NAG-T) est utilisée pour les
besoins de l'étude. La mesure des taux de créatinine sérique et
urinaire (Créat-U) repose sur les méthodes de Heinegard et
Tiderström et de Jaffé, respectivement [6].
Les taux d'acide homovanillique sont mesurés par chromatographie
en phase liquide à haute pression ainsi que décrit précédemment
[19]. Les concentrations d'acide homovanillique sont standardisées
pour la concentration de créatinine urinaire. Les taux sériques de
prolactine (Pros-S) sont déterminés par chémiluminescence (Immulite
Prolactin, DPC). Les méthodes analytiques utilisées pour mesurer
les taux de HVA-U et de Pro-S montrèrent respectivement un taux de
récupération de 92 % et de 107,7 % et des limites de
détection de 0,125 mg/L et 0,5 µg/L. Les taux de plomb et
de cadmium dans le sang sont déterminés par spectrométrie
d'absorption atomique avec correction Zeeman et utilisation d'un
four de graphite (Perkin Elmer 5100 Z) après dilution du
spécimen dans 0,1 % de Triton X-100. Des graphes de contrôles
ont été préparés ainsi que décrits par ailleurs [2, 4].
Les taux de mercure urinaires sont déterminés par absorption
atomique (technique de la vapeur froide après réduction au chlorure
d'étain SnCl2). Les paramètres urinaires ont été
standardisés pour les taux d'excrétion de créatinine. Les
échantillons dont la concentration en créatinine était inférieure à
0,5 g/L ont été exclus de l'analyse des données
(52 enfants).
Analyse statistique
Toutes les variables continues ont subi une transformation
logarithmique avant l'analyse statistique. Les influences séparées
ou combinées du sexe et de la zone de résidence (degré
d'exposition) furent déterminées par un test ANOVA à deux voies.
Les moyennes de groupes ont été comparées par le test t de Student
ou par analyse de variance à une voie suivie du test de Dunnett
selon le nombre de groupes à comparer. Les facteurs influençant les
paramètres rénaux et neurologiques ont été recherchés par des
analyses de régression multiple (technique pas à pas, avec les
probabilités pour l'entrée et la sortie du modèle de régression
respectivement fixées à 0,25 et 0,05). Les variables indépendantes
testées sont : Pb-B, Cd-B, Hg-U, Créat-U, le BMI, l'âge, le
sexe et la zone de résidence. Le niveau de signification
statistique est fixé à p < 0,05. Le programme SAS/STAT
version 6 a été utilisé pour toutes les analyses statistiques
[20].
Résultats et discussion
Étude rénale
Les auteurs ont commencé par séparer les garçons et les filles
en raison de la tendance comportementale, et non nutritionnelle,
des garçons à être plus contaminés que les filles [2]. Comme le
démontrent les résultats des tableaux 1
et 2, les moyennes de plomb
sanguin étaient relativement basses (Pb-B), bien qu'elles fussent
en effet significativement plus élevées chez les garçons et dans la
zone polluée. Les taux moyens de cadmium sanguin (Cd-B) étaient
modérément plus élevés, variant entre 0,46 et 0,52 µg/L pour
les garçons et les filles (limites : 0,15-2,04 µg/L),
mais ces taux étaient du même ordre de grandeur que dans d'autres
études [21]. Il n'y avait pas de différence significative entre
garçons et filles d'un même territoire, et seuls les garçons vivant
dans le secteur pollué avaient un taux moyen de cadmium sanguin
plus élevé que leurs témoins (p = 0,023), les facteurs de
cette augmentation ayant été étudiés par ailleurs [14]. Les taux de
mercure urinaire (Hg-U) n'ont pas montré de différence
significative entre enfants exposés et témoins, ce qui suggère que
la source principale de mercure inorganique chez ces enfants n'est
pas tant liée à l'exposition environnementale qu'à d'autres
facteurs. Une part importante du taux de mercure urinaire dérive
sans doute du nombre et de la surface des obturations dentaires,
dont la quantification dépasse le cadre de cette étude, tandis
qu'il est bien connu que le relarguage de mercure des amalgames
relève également de différentes habitudes et comportements
alimentaires (la consommation de boissons acides ou de chewing-gum,
la mastication ou bruxisme sur amalgames dentaires [22], le nombre
seul de ceux-ci n'influençant que peu le taux moyen de mercure
urinaire [23]).
Tableau 1. Niveaux d'exposition aux
métaux lourds et paramètres rénaux et neurologiques chez les
garçons résidant dans la zone polluée (Exp.) et la zone témoin
(Ctl.).
| Zone |
n |
Moy |
SD |
Min |
Max |
P (t test) |
| Âge |
Ctl. |
99 |
10,2 |
0,64 |
8,5 |
11,7 |
ns |
| |
Exp. |
101 |
10,1 |
0,58 |
8,7 |
11,2 |
|
| Pb-B |
Ctl. |
99 |
34,2 |
1,92 |
2,29 |
107 |
0,029 |
| |
Exp. |
101 |
42,2 |
2,02 |
4,57 |
148 |
|
| Cd-B |
Ctl. |
98 |
0,46 |
1,40 |
0,16 |
2,04 |
0,023 |
| |
Exp. |
101 |
0,52 |
1,41 |
0,15 |
1,91 |
|
| Hg-U |
Ctl. |
85 |
0,99 |
4,92 |
0,02 |
25,7 |
ns |
| |
Exp. |
89 |
0,93 |
6,61 |
0,03 |
18,6 |
|
| β2M-U |
Ctl. |
99 |
87,8 |
2,06 |
5,36 |
785 |
ns |
| |
Exp. |
101 |
97,3 |
2,27 |
7,24 |
1025 |
|
| Alb-U |
Ctl. |
99 |
15,7 |
2,55 |
4,26 |
446 |
ns |
| |
Exp. |
101 |
13,9 |
2,03 |
3,58 |
200 |
|
| Transf-U |
Ctl. |
71 |
0,60 |
2,68 |
0,12 |
12,3 |
ns |
| |
Exp. |
65 |
0,57 |
2,40 |
0,12 |
9,3 |
|
| RBP-U |
Ctl. |
97 |
94 |
1,79 |
26,3 |
510 |
ns |
| |
Exp. |
99 |
99 |
1,85 |
31,5 |
497 |
|
| NAG-T-U |
Ctl. |
58 |
2,29 |
4,21 |
0,07 |
39,3 |
ns |
| |
Exp. |
60 |
1,70 |
2,20 |
0,28 |
9,8 |
|
| Prot-T-U |
Ctl. |
99 |
0,006 |
4,88 |
0,001 |
0,371 |
ns |
| |
Exp. |
99 |
0,006 |
4,28 |
0,001 |
0,129 |
|
| BBA-U |
Ctl. |
95 |
0,64 |
4,91 |
0,077 |
95,6 |
ns |
| |
Exp. |
99 |
0,71 |
5,06 |
0,111 |
113,1 |
|
| Pro-S |
Ctl. |
97 |
7,39 |
1,67 |
2,15 |
37,30 |
ns |
| |
Exp. |
101 |
8,15 |
1,72 |
2,50 |
48,95 |
|
| HVA-U |
Ctl. |
99 |
5,58 |
1,64 |
0,79 |
15,1 |
ns |
| |
Exp. |
101 |
5,30 |
1,62 |
1,11 |
21,0 |
|
| Créat-U |
Ctl. |
99 |
0,93 |
1,60 |
0,19 |
3,07 |
ns |
| |
Exp. |
101 |
0,90 |
1,62 |
0,27 |
2,59 |
|
Pb-B (µg/L) : plombémie ; Cd-B (µg/L) :
cadmiémie ; Hg-U (µg/gcréat) : taux de mercure
urinaire ; β2M-U (µg/gcréat) :
β2-microglobulinurie ; Alb-U (µg/gcréat) :
albuminurie ; Transf-U (µg/gcréat) : transferrine
urinaire ; RBP-U (µg/gcréat) : protéine transporteuse du
rétinol urinaire ; NAG-T-U (µM/min/gcréat) activité
enzymatique de la N-acétyl-β-D-glucosaminidase urinaire ;
Prot-T-U (g/gcréat) : protéinurie totale ; BBA-U
(IU/gcréat) : antigènes de bordure en brosse urinaires ;
Pro-S (µg/L) : prolactine sérique ; HVA-U
(µg/gcréat) : acide homovanillique urinaire ; Créat-U
(g/L) : créatinine urinaire.
Tableau 2. Niveaux d'exposition
aux métaux lourds et paramètres rénaux et neurologiques chez les
filles résidant dans la zone polluée (Exp.) et la zone témoin
(Ctl.).
| Paramètre |
Zone |
n |
Moyg |
SDg |
Min |
Max |
P (t test) |
| Âge |
Ctl. |
101 |
10,0 |
0,60 |
8,5 |
11,5 |
ns |
| |
Exp. |
99 |
10,1 |
0,70 |
8,5 |
12,3 |
|
| Pb-B |
Ctl. |
101 |
27,4 |
2,00 |
1,6 |
126 |
0,001 |
| |
Exp. |
99 |
36,9 |
1,74 |
7,8 |
166 |
|
| Cd-B |
Ctl. |
99 |
0,47 |
1,40 |
0,19 |
1,48 |
ns |
| |
Exp. |
98 |
0,50 |
1,25 |
0,30 |
0,85 |
|
| Hg-U |
Ctl. |
78 |
0,89 |
5,22 |
0,03 |
22,4 |
ns |
| |
Exp. |
87 |
1,18 |
5,82 |
0,03 |
18,6 |
|
| β2M-U |
Ctl. |
100 |
88,2 |
2,23 |
7,45 |
412 |
ns |
| |
Exp. |
99 |
94,8 |
2,25 |
2,90 |
1586 |
|
| Alb-U |
Ctl. |
100 |
22,4 |
2,57 |
3,89 |
1158 |
ns |
| |
Exp. |
99 |
22,8 |
3,03 |
4,57 |
643 |
|
| Transf-U |
Ctl. |
73 |
0,79 |
2,77 |
0,09 |
7,27 |
ns |
| |
Exp. |
68 |
0,83 |
3,36 |
0,05 |
31,2 |
|
| RBP-U |
Ctl. |
97 |
110 |
1,84 |
32,2 |
582 |
ns |
| |
Exp. |
98 |
109 |
1,83 |
32,0 |
493 |
|
| NAG-T-U |
Ctl. |
57 |
2,21 |
4,98 |
0,01 |
38,4 |
ns |
| |
Exp. |
57 |
1,07 |
3,29 |
0,01 |
74,6 |
|
| Prot-T-U |
Ctl. |
100 |
0,008 |
4,93 |
0,001 |
0,77 |
ns |
| |
Exp. |
98 |
0,009 |
5,11 |
0,001 |
0,41 |
|
| BBA-U |
Ctl. |
94 |
0,65 |
4,90 |
0,09 |
123 |
ns |
| |
Exp. |
92 |
0,54 |
4,62 |
0,09 |
33,5 |
|
| Pro-S |
Ctl. |
98 |
8,92 |
1,79 |
2,40 |
38,3 |
ns |
| |
Exp. |
95 |
9,26 |
1,72 |
2,75 |
42,0 |
|
| HVA-U |
Ctl. |
98 |
5,30 |
1,71 |
0,58 |
18,7 |
ns |
| |
Exp. |
99 |
5,82 |
1,76 |
0,22 |
35,1 |
|
| Créat-U |
Ctl. |
99 |
0,90 |
1,73 |
0,18 |
2,23 |
ns |
| |
Exp. |
99 |
0,90 |
1,76 |
0,17 |
2,31 |
|
Pb-B (µg/L) : plombémie ; Cd-B (µg/L) :
cadmiémie ; Hg-U (µg/gcréat) : taux de mercure
urinaire ; β2M-U (µg/gcréat) :
β2-microglobulinurie ; Alb-U (µg/gcréat) :
albuminurie ; Transf-U (µg/gcréat) : transferrine
urinaire ; RBP-U (µg/gcréat) : protéine transporteuse du
rétinol urinaire ; NAG-T-U (µM/min/gcréat) activité
enzymatique de la N-acétyl-β-D-glucosaminidase urinaire ;
Prot-T-U (g/gcréat) : protéinurie totale ; BBA-U
(IU/gcréat) : antigènes de bordure en brosse urinaires ;
Pro-S (µg/L) : prolactine sérique ; HVA-U
(µg/gcréat) : acide homovanillique urinaire ; Créat-U
(g/L) : créatinine urinaire.
Ces résultats sont clairement indicatifs d'un faible taux de
contamination par les métaux lourds chez les enfants vivant aux
alentours des fonderies. Ils peuvent de plus être considérés comme
représentatifs de la situation actuelle dans la plupart des régions
d'Europe polluées par des émissions historiques de métaux lourds,
en raison des restrictions légales actuelles plus astreignantes, et
sont donc bien appropriés pour l'évaluation des risques à la santé
de populations exposées.
Ainsi que l'on peut le constater dans les tableaux 1 et 2,
aucun des paramètres rénaux étudiés n'a montré de différence
statistiquement significative entre les groupes témoins et exposés
de filles ou de garçons.
Les influences de l'exposition au plomb, au cadmium et au
mercure ont alors été analysées de manière plus approfondie dans la
population d'enfants totale (témoins et exposés), par régressions
multiples, en testant Pb-B, Cd-B, Hg-U, Créat-U (afin d'exclure
tout biais provenant de l'ajustement des paramètres urinaires sur
la base de la créatinine urinaire), l'âge, le sexe, le BMI et le
lieu de résidence comme prédicteurs. Alors qu'il n'y avait aucune
corrélation pour Alb-U, β2M-U, Transf-U, RBP-U, Prot-U
ou encore BBA-U, une faible corrélation positive
(r2 = 0,06, p = 0,0002,
n = 230) a été mise en évidence entre NAG-T (standardisée
pour une créatininurie de 1 g/L et un BMI de
17,5 kg/m²) et Cd-B [24]. Cette corrélation est
illustrée en figure
1 pour les quartiles de Cd-B. Les filles et garçons témoins
et exposés étaient répartis de manière équitable au sein des
quartiles de Cd-B (tableau 3), reflétant
le peu d'impact environnemental de la zone d'habitat par rapport à
d'autres facteurs tels que le régime alimentaire ou l'exposition à
d'autres sources de cadmium, ainsi que le soulignent d'autres
études et rapports [4, 25].
Tableau 3. Analyse de la
distribution des enfants des deux zones dans les quartiles de
Cd-B.
| Sujets |
Quartiles de
Cd-B |
P(χ2) |
| 0,15-0,41 |
0,42-0,48 |
0,49-0,56 |
0,57-1,26 |
| Zone témoin |
35 |
30 |
20 |
28 |
0,1103 |
| Zone exposée |
22 |
33 |
32 |
30 |
|
| Garçons |
27 |
32 |
26 |
28 |
0,9562 |
| Filles |
30 |
31 |
26 |
30 |
|
| Garçons |
|
|
|
|
|
|
Témoin |
17 |
15 |
10 |
14 |
0,2872 |
| Exp. |
10 |
17 |
16 |
14 |
|
| Filles |
|
|
|
|
|
|
Témoin |
18 |
15 |
10 |
14 |
0,2330 |
| Exp. |
12 |
16 |
16 |
16 |
|
La corrélation entre une élévation des taux d'excrétion urinaire
de l'activité enzymatique lysosomiale NAG et l'exposition au
cadmium, résultant d'une augmentation du taux d'apoptose ou de
nécrose lors d'un accroissement de régénérescence ou d'exfoliation
cellulaire tubulaire est bien connue [26]. En général, on considère
que l'iso-enzyme NAG-B est la forme lésionnelle de NAG responsable
de l'augmentation exponentielle de NAG-T (NAG totale) dans les
atteintes rénales [1]. Cependant, son association avec une atteinte
rénale réelle n'est pas totalement établie, car elle pourrait
simplement être le reflet d'une activité lysosomiale augmentée
[27]. Ainsi, même si une élévation de la NAG est un marqueur
précoce et sensible de toxicité rénale dans les exemples de
néphropathies induites par le plomb in vivo [28] et leurs
modèles expérimentaux in vitro [29, 30], cela ne signifie
pas pour autant que ces lésions soient irréversibles, ainsi que le
suggère le rapport concernant cinq années de suivi de l'étude
Cadmibel : seule la NAG demeurait positivement associée aux
taux de cadmium sanguins après 5 ans chez les femmes (Cd-B
moy : 0,87 µg/L), tandis que l'excrétion urinaire de
cadmium continuait à influencer positivement la NAG et la RBP mais
plus la β2-microglobuline. En conclusion, l'élévation initiale
observée des biomarqueurs liée à une surcharge environnementale
chronique modérée au cadmium pourrait correspondre à une atteinte
rénale tubulaire infra-clinique dont les effets rénaux à long terme
sont faibles, stables ou même réversibles après une réduction de
l'exposition environnementale [31].
Afin de tester s'il n'y avait pas d'effets rénaux liés aux taux
de plombémie plus élevés chez ces enfants, les auteurs ont
spécifiquement recherché la présence de corrélations des marqueurs
rénaux étudiés d'abord dans le sous-groupe de 36 filles et
91 garçons dont la plombémie était supérieure à 100 µg/L,
puis dans les sous-groupes plus larges avec des taux de plombémie
supérieurs à 70 µg/L ou encore supérieurs à 50 µg/L.
Comme aucun des paramètres rénaux étudiés n'était corrélé de
manière significative aux divers taux de plombémie plus élevés de
ces enfants, les auteurs concluent qu'une exposition
environnementale faible et chronique au plomb ne semble pas avoir
d'effet délétère sur le rein, du moins selon les biomarqueurs
actuels, chez des enfants dont la plombémie ne dépasse pas
165 µg/L, taux le plus élevé observé dans notre étude. Ces
résultats sont en accord avec d'autres études qui décrivent des
anomalies des marqueurs rénaux observées chez des enfants dont la
plombémie moyenne est supérieure à 300 µg/L [32, 33], soit une
plombémie moyenne six fois plus élevée que celle relevée ici.
Les taux de mercure observés dans cette étude ne semblent pas
non plus avoir d'impact au niveau des paramètres rénaux étudiés
chez ces enfants, résultats qui sont en accord avec des études
précédentes (chez des adultes, cependant) démontrant un seuil
biologique de mercure urinaire de 50 µg/g de créatinine,
au-delà duquel on observe une augmentation de l'excrétion urinaire
de NAG, BBA et autres paramètres rénaux [6, 21]. Les enfants de
notre étude avaient un taux moyen de mercure urinaire cinquante
fois moins élevé ; seuls 5 % des enfants avaient des
valeurs supérieures à 10 µg/g créatinine et, comme aucun des
paramètres rénaux n'était corrélé au Hg-U, ces résultats semblent
indiquer que, selon ces données, il n'y a pas de perturbation
rénale observée chez des enfants dont le taux de mercure urinaire
maximal ne dépasse pas 25 µ/g créatinine.
Conclusions de l'étude rénale
Peu d'études épidémiologiques se sont intéressées à l'impact
rénal de la contamination des sols par métaux lourds chez les
enfants. Une seulement fait état d'une élévation de 14 % de la
NAG par augmentation des taux de plombémie de 100 µg/L, sans
toutefois faire mention de la cadmiémie, chez 151 enfants
roumains âgés de 3 à 6 ans avec une plombémie largement
supérieure à celle de la présente étude (Pb-B moyenne de
340 µg/L) [33]. Dans une autre étude chez 195 enfants
tchèques dont les taux de plombémie s'étalaient entre 30 et
350 µg/L (et la cadmiémie entre 0,01 et 0,37 µg/L), les
paramètres rénaux corrélés avec une augmentation de la plombémie
étaient la β2-microglobuline, la RBP et la CC16, mais pas la NAG
[32]. Une étude concernant 112 enfants polonais, de plombémie
moyenne de 133 µg/L pour les enfants exposés et de
39 µg/L pour les témoins, rapporte de manière inattendue des
taux inférieurs de NAG-B chez les enfants exposés par rapport aux
témoins [1]. Toutefois, il ressort clairement de plusieurs études
que l'activité de la NAG-B urinaire est positivement corrélée aux
faibles degrés d'exposition au cadmium, et notamment qu'il
s'agirait d'une association spécifique sans seuil biologique
détectable [32]. La corrélation observée entre NAG-T et Cd-B chez
les enfants à la fois exposés et non exposés apparaît donc, en
l'absence de tout autre signe de dysfonctionnement tubulaire
classique et suite à la revue de la littérature ci-dessus, être le
reflet d'une activité infraclinique précoce accrue du tube rénal
proximal, n'entraînant vraisemblablement pas de progression vers
une lésion rénale franche, si toutefois l'exposition aux métaux
lourds n'augmente pas.
Étude neurologique : effets dopaminergiques
Effets de la plombémie sur Pro-S et HVA-U
Les garçons avaient des taux de HVA-U semblables à ceux des
filles, mais, ainsi qu'on pouvait s'y attendre, leurs taux de Pro-S
étaient plus bas (tableaux 1 et
2). Les taux de HVA-U et de Pro-S étaient
également semblables en zone polluée et zone témoin. Il n'y avait
pas d'interaction entre le sexe et le lieu de résidence pour ces
variables. Il n'y avait pas non plus de différence entre les sexes
ni entre les zones pour les taux de créatinine, ce qui permet
d'exclure un biais qui aurait pu provenir de l'ajustement de HVA-U
pour ce paramètre.
L'influence de l'exposition au plomb sur HVA-U et Pro-S a
d'abord été étudiée par un modèle de régressions multiples, en
testant Pb-B, l'âge, le sexe et le lieu de résidence comme valeurs
prédictives. Les résultats de cette analyse sur l'ensemble des
enfants révélèrent une corrélation négative significative entre
l'âge des enfants et HVA-U (r2 = 0,03,
p = 0,0006) ainsi que pour Pro-S
(r2 = 0,02, p = 0,0045). Cependant,
aucun des deux marqueurs ne démontra une association avec Pb-B ou
le lieu de résidence.
Afin d'évaluer plus précisément l'influence possible du plomb
sur ces marqueurs dopaminergiques, l'analyse fut reproduite pour
les enfants ayant une plombémie supérieure à 50 µg/L (121 au
total, dont 40 [28 garçons et 12 filles] vivaient dans la
zone témoin) puis ceux dont Pb-B dépassait 100 µg/L, limite
correspondant au seuil d'action recommandé à la fois par le
Center for Disease Control aux États-Unis et par l'OMS sur
la base d'études de population. Tandis que Pro-S demeurait
seulement influencée par le sexe dans le sous-groupe des
121 enfants (standardisés pour un âge moyen de 10 ans)
avec une plombémie supérieure à 50 µg/L, HVA-U ne se montra
qu'en faible association avec Pb-B
(r2 partiel = 0,0376, p = 0,03)
après prise en compte de l'association avec l'âge (r2
partiel = 0,0418, p = 0,02), comme indiqué par
ailleurs [19]. Ces résultats sont en accord avec des études
précédentes [12], mais doivent également être lus à la lumière de
l'étude de Manini et al., qui, en accord avec l'évidence
expérimentale que le plomb peut inhiber la production
dopaminergique, décrit une corrélation opposée pour des taux de
plombémie beaucoup plus élevés (approchant les 900 µg/L) [13].
Ces résultats apparemment contradictoires pourraient suggérer que
le plomb exerce un effet biphasique dépendant de sa dose sur la
neurotransmission dopaminergique, ainsi que c'est le cas pour les
canaux du récepteur du glutamate de type NMDA [8], avec ou sans
effets combinés sur d'autres co-transmetteurs (comme ceux du plomb
sur les taux de glycine qui a elle-même un effet sur la
neurotransmission du glutamate). Malgré le fait que l'association
d'HVA-U avec Pb-B soit faible, puisqu'elle ne contribuait que pour
3,7 % de sa variance, et qu'elle soit probablement
insignifiante de point de vue biologique, il faut garder à l'esprit
que la puissance de cette association est du même ordre de grandeur
que les associations rapportées entre le quotient intellectuel et
Pb-B. Dans le sous-groupe encore plus restreint des 15 enfants
avec un taux de Pb-B supérieur à 100 µg/L (douze garçons et
trois filles – un garçon et une fille de la zone de
témoin), seule Pro-S apparaissait corrélée positivement avec Pb-B
ainsi que le montre la figure 2, bien que le
nombre des enfants soit trop restreint pour être statistiquement
significatif (r2 = 0,1980,
p = 0,095). Cet effet est cependant à nouveau en accord
avec de précédentes études [11], et indique la nécessité d'études
plus approfondies concernant des enfants avec des taux de plombémie
aux alentours du seuil d'action de 100 µg/L.
Effets du mercure urinaire sur Pro-S et HVA-U
Il n'y avait pas de différence significative entre les taux de
mercure urinaire (Hg-U) des enfants exposés et témoins (tableaux
1 et 2). Comme pour le plomb, l'influence de
l'exposition au mercure sur HVA-U et Pro-S a été étudiée par un
modèle de régressions multiples, en testant Hg-U, l'âge, le sexe et
le lieu de résidence comme valeurs prédictives. Une corrélation
simple positive fut mise en évidence entre HVA-U et Hg-U
(n = 331, r² = 0,0139,
p = 0,0318), mais celle-ci disparut quand on tint compte
simultanément de l'âge et du sexe (n = 331,
r² = 0,0342, p = 0,0812, ns), l'âge
seul demeurant un facteur déterminant (p = 0,01)
influençant négativement les taux d'HVA-U.
Afin d'évaluer plus précisément l'influence possible du mercure
sur ces marqueurs dopaminergiques, l'analyse a été reproduite pour
les enfants ayant un taux de mercure urinaire supérieur à
10 µg/g créatinine (22 enfants au total, dont
7 garçons et 8 filles exposés) puis ceux dont Hg-U était
supérieur à 20 µg/g créatinine, (2 enfants au total,
1 garçon et 1 fille témoins). Aucune corrélation entre
les marqueurs dopaminergiques et les taux de mercure urinaire ne
put être mise en évidence dans ces deux sous-groupes restreints.
Ces résultats sont à mettre en parallèle avec l'étude de Camerino
et al. qui concluait à l'absence d'effets toxiques à la fois
rénaux et en particulier neurologiques dopaminergiques pour des
valeurs d'excrétion urinaire de mercure inférieures à l'indice
biologique d'exposition suggéré pour les adultes (35 µg/g
créatinine) [34]. Ces résultats permettent de conclure que chez des
enfants dont le taux de mercure urinaire ne dépasse pas
25 µg/g créatinine, il n'y a aucun signe de toxicité
neurologique dopaminergique mise en évidence par les deux marqueurs
étudiés ici, soit la prolactine sérique et l'acide homovanillique
urinaire.
Conclusions de l'étude neurologique
Les marqueurs potentiels de dysfonctions dopaminergiques
induites par le plomb et le mercure ont été sélectionnés sur la
base d'études antérieures cependant caractérisées par des taux
d'exposition au plomb et au mercure qui étaient en général plus
élevés que ceux retrouvés dans la population décrite ici. Cette
différence d'intensité d'exposition explique probablement pourquoi
les auteurs n'ont pu trouver d'association significative sur
l'ensemble de la population, et pourquoi des associations ne sont
apparues avec la plombémie qu'en étudiant les sous-groupes
d'enfants avec des taux de plombémie supérieurs à 50 µg/L. En
outre, à des taux d'exposition aussi bas, il n'est pas formellement
exclu qu'il n'y ait pas d'associations générées par un troisième
facteur (nutritionnel, métabolique, génétique, etc.) qui influence
à la fois le métabolisme des biomarqueurs et l'ingestion/la capture
du plomb et du mercure.
L'acide homovanillique urinaire et la prolactine sérique
demeurent donc des marqueurs biologiques potentiels des effets du
plomb et du mercure dignes d'être étudiés de manière plus
approfondie chez des enfants avec des taux d'exposition plus élevés
que dans l'étude présente. n
Remerciements
Cette étude a été effectuée avec le soutien de l'Association
Minéraux, métaux non ferreux, santé et environnement (AMSE, France)
et de la Commission européenne (ENV4-CT96-0171).A. Bernard est
Directeur de recherche auprès du Fonds national de recherche
scientifique (Belgique).
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