ARTICLE
Auteur(s) : Cédric Moro, Coralie Sengenès, Jean Galitzky,
François Crampes, Max Lafontan, Michel Berlan
Unité de recherche sur les obésités, Inserm U586, Institut Louis
Bugnard, CHU Rangueil, Bât. L3, 31403 Toulouse cedex 4,
France
Les graisses issues de l’alimentation sont quasi-exclusivement
stockées sous forme de triglycérides dans le tissu adipeux qui joue
un rôle clé dans le maintien de l’équilibre énergétique et du poids
corporel. Il détermine la biodisponibilité des acides gras non
estérifiés (AGNE) dans le sang suivant les besoins de l’organisme.
La mobilisation des lipides dépend de la lipolyse, i.e. processus
de dégradation des triglycérides en AGNE et glycérol. L’étape
limitante de la lipolyse est sous le contrôle de la lipase
hormono-sensible (LHS) dont l’activité est régulée par différents
facteurs neuroendocriniens. Jusqu’ici, la régulation physiologique
de la lipolyse chez l’homme était considérée comme relevant
essentiellement des catécholamines et de l’insuline. Nous avons
récemment identifié une nouvelle voie d’activation de la lipolyse
contrôlée par les peptides natriurétiques (PN), facteurs d’origine
cardiaque connus pour leurs propriétés hypovolémiantes et
vasodilatatrices. Les aspects moléculaires, pharmacologiques et
fonctionnels de cette nouvelle voie lipolytique seront détaillés
dans cette revue. Enfin, le rôle physiologique et
physiopathologique possible de cette nouvelle voie sera
discuté.
Physiologie des peptides natriurétiques
En 1981, de Bold et al. [1] observent qu’une perfusion
d’extraits de tissus atriaux chez des rats cause une importante
natriurèse et diurèse. Cette observation a conduit à l’isolement et
au clonage du premier membre de la famille des peptides possédant
des activités natriurétiques, diurétiques et vasorelaxantes. La
famille des PN comprend à ce jour au moins quatre membres :
l’atrial natriuretic peptide (ANP), le brain NP
(BNP), le C-type NP (CNP) et le dendroaspis NP (DNP). L’ANP
est synthétisé par l’oreillette droite et sécrété en réponse à une
hausse de la pression intra-atriale. Diverses neurohormones, telles
que les catécholamines, l’angiotensine-II, l’endothéline-I et
l’hormone anti-diurétique sont susceptibles de stimuler sa
sécrétion [2]. Le BNP est principalement exprimé par les
ventricules cardiaques. Le DNP pourrait exister à l’état circulant
chez l’homme, synthétisé principalement par les oreillettes
cardiaques. Les concentrations circulantes de ces peptides sont
élevées chez les patients insuffisants cardiaques chroniques ou
atteints d’hypertrophie ventriculaire gauche [3]. Une nette
corrélation existe entre les concentrations plasmatiques de BNP et
le degré de sévérité de la maladie. Par ailleurs, les taux de BNP
sont un facteur prédictif d’insuffisance cardiaque et de mort
subite [4, 5]. Le CNP est produit au niveau du cerveau, des reins
et de l’endothélium des vaisseaux. Etant dépourvu d’activité
natriurétique, il exerce un rôle autocrine/paracrine dans la
régulation du tonus vasculaire et n’existe qu’à l’état de trace
dans le sang [2].
Ces peptides interagissent avec des récepteurs à un seul domaine
transmembranaire divisés en deux sous-familles. La première est
composée des récepteurs NPR-A et NPR-B (NPR, natriuretic peptide
receptor) doués d’une activité guanylyl-cyclase dans leur
portion intracytoplasmique, générant du GMPcyclique (GMPc) comme
second messager intracellulaire [6]. La deuxième comprend le NPR-C
dépourvu du domaine intracellulaire, appelé récepteur de clearance,
impliqué dans le captage et la dégradation des PN circulants. Le
NPR-A est structuralement proche du NPR-B avec lequel il possède
44 % d’homologie pour le domaine de liaison au ligand. L’ANP,
le BNP et le DNP recrutent préférentiellement le NPR-A. Ce
récepteur est exprimé au niveau du rein, des corticosurrénales, des
vaisseaux mais aussi du tissu adipeux. Le CNP interagit avec le
NPR-B qui est prédominant dans le tractus uro-génital et le
cerveau. Le NPR-C est exprimé abondamment dans le rein, les
corticosurrénales et le tissu adipeux [6].
Les PN sont essentiels au contrôle de l’équilibre hydro-sodée et
de la volémie. Ils stimulent la natriurèse directement par des
effets hémodynamiques rénaux et sur le tubule rénal, et
indirectement en diminuant l’activité du système
rénine-angiotensine-aldostérone et du système nerveux sympathique
[2]. Les PN jouent un rôle physiopathologique dans l’hypertension
artérielle et l’insuffisance cardiaque chronique (ICC). Une
résistance rénale à la natriurèse-induite par les PN apparaît et
favorise la surcharge plasmatique en sodium chez les patients
atteints d’ICC [7].
Régulation de la lipolyse du tissu adipeux
La lipolyse résulte d’une interaction complexe entre différents
systèmes activateurs et inhibiteurs de la production d’AMPc. Les
principaux systèmes de régulation sont les catécholamines et
l’insuline. L’adrénaline et la noradrénaline recrutent
différentiellement des récepteurs β1- et
β2-adrénergiques activateurs et des récepteurs
α2-adrénergiques inhibiteurs de la lipolyse [8].
L’adrénaline active préférentiellement le récepteur
α2-adrénergique aux faibles concentrations. L’insuline,
principale hormone antilipolytique, active la phosphodiestérase
(PDE)-3B (majoritaire dans le tissu adipeux) qui assure le
catabolisme de l’AMPc (figure 1). Le cortisol et
les hormones thyroïdiennes ont des effets permissifs sur la voie
β-adrénergique. L’hormone de croissance possède une faible activité
lipolytique et son effet est lent à se manifester (2 h après
exposition des adipocytes) [8].
Régulation de la lipolyse par les peptides natriurétiques
Caractéristiques pharmacologiques
La présence de récepteurs à l’ANP dans le tissu adipeux brun de
rat a été observée en 1988 par Okamura et al. [9], ces
auteurs ont vérifié la fonctionnalité du récepteur en mesurant le
GMPc intracellulaire mais n’ont pas noté d’effets sur la lipolyse.
Nous avons montré que le tissu adipeux de rongeurs, de lapin et de
chiens exprime fortement le NPR-C dépourvu d’activité
guanylyl-cyclase et très faiblement le NPR-A [10]. La production de
GMPc après activation du NPR-A dans les adipocytes de ces animaux
ne serait pas suffisante pour générer une lipolyse. L’expression de
récepteurs à l’ANP avait été suspectée dans le tissu adipeux humain
sur la base de la présence d’ARNmessagers de NPR-A et NPR-C
[11].
L’ANP et le BNP induisent chez les primates une lipolyse maximale
et l’ANP possède une efficacité lipolytique dix fois supérieure à
celle de l’isoprénaline (agoniste β1,2-adrénergique).
L’ANP possède une EC50 (concentration efficace 50)
proche de la nanomole/litre. Le CNP est très faiblement
lipolytique. L’ordre de potentialité lipolytique des peptides est
le suivant ANP > BNP > > CNP
[12]. Les études de liaison qui permettent de quantifier les
interactions ligands/récepteurs ont révélé une grande quantité de
sites de liaison à l’ANP dans les adipocytes humains isolés
(Bmax = 400 ± 38 fmoles/mg
protéines). La faible constante de dissociation de l’ANP pour le
NPR-A (KD = 73 ± 16 pmol/L), sa
potentialité lipolytique
(pD2 = 9,4 ± 0,2) et sa capacité à
générer du GMPc, sont en faveur de la présence du sous-type NPR-A
exprimé majoritairement dans l’adipocyte humain [12]. Le DNP
présente une potentialité lipolytique dix fois supérieure à celle
de l’ANP et du mini-ANP (version tronquée de l’ANP à 14 acides
aminés) pour un effet maximum comparable. L’ordre de potentialité
lipolytique des peptides est
DNP > ANP = mini-ANP > BNP > > CNP
[13].
Parmi les quatre principaux antagonistes du NPR-A que nous avons
testés (HS-141-1, S-28-Y, A71915 et Anantin), seul l’A71915 exerce
un antagonisme compétitif mais possède une faible puissance
(pA2 = 7,51). Ce produit n’est pas
administrable à l’homme, il ne peut donc pas être utilisé en
recherche pour évaluer les implications physiologiques et/ou
physiopathologiques de cette nouvelle voie de contrôle de la
lipolyse. Le S-28-Y (peptide de synthèse) est un agoniste partiel
avec une pD2 = 7,4 ± 0,2 plus
faible que celle de l’ANP. Le HS-142-1 exerce un antagonisme
faible et l’anantin présente des effets aspécifiques [13].
Signalisation intracellulaire
L’ANP et le BNP activent un récepteur de type NPR-A à activité
guanylyl-cyclase qui provoque une augmentation rapide et soutenue
du GMPc intracellulaire, sans affecter les taux d’AMPc. Le GMPc
peut agir sur différentes cibles moléculaires, kinases,
phosphodiestérases et canaux ioniques. Le GMPc peut, selon certains
auteurs, potentiellement inhiber la principale phosphodiestérase de
l’adipocyte (PDE-3B). Nous avons vérifié d’une part que le GMPc ne
modifie pas l’activité PDE-3B, et d’autre part, que l’activation ou
l’inhibition de la PDE-3B ne module pas l’effet lipolytique de
l’ANP. De plus, une inhibition soutenue de l’adénylyl-cyclase ou de
la protéine kinase dépendant de l’AMPc (PKA) ne modifie pas l’effet
lipolytique de l’ANP [12]. En effet le blocage pharmacologique de
la PKA par le H-89 inhibe la lipolyse induite par l’isoprénaline
sans affecter celle induite par l’ANP. Nous avons par ailleurs mis
en évidence l’expression de l’isoforme PKG-Iα dans les adipocytes
matures (ARNm et protéine active). La lipolyse-induite par l’ANP
est associée à une augmentation de la phosphorylation de la LHS et
des périlipines sur des résidus sérine non caractérisés [14]. Nous
ne savons pas toutefois si ces sites de phosphorylation sur la LHS
sont les mêmes que ceux de la PKA. Cette phosphorylation des
sérines de la LHS induite par l’ANP est supprimée par un inhibiteur
de la guanylyl-cyclase (LY-83583) ou de la PKG (Rp-8-pCPT-cGMPS).
En conclusion, l’ANP exerce un effet lipolytique puissant dans
l’adipocyte humain par un mécanisme strictement dépendant du GMPc
(figure 1).
Caractéristiques fonctionnelles
L’ANP et le BNP induisent une augmentation importante
(300 fois le niveau basal) et rapide (5 min) du GMPc
intracellulaire. La cinétique de production du GMPc dans
l’adipocyte est différente de celle de l’AMPc dont le maximum est
atteint plus tardivement (15-20 min), pour une cinétique de
production de glycérol comparable. L’isoprénaline et l’ANP ont des
effets additifs aux faibles concentrations. Par contre, l’effet
lipolytique de l’ANP est clairement indépendant des voies β- et
α2-adrénergiques quelle que soit la concentration [13].
Il n’existe pas au niveau moléculaire de réaction croisée entre les
voies AMPc et GMPc car l’ANP ne module pas l’activité de la PKA.
Une pré-exposition à court-terme (30 min) d’adipocytes isolés
avec de l’insuline ne modifie pas l’effet lipolytique de l’ANP. Ces
résultats confirment que la voie des PN est indépendante du
métabolisme de l’AMPc et de l’activité de la PDE-3B. Nous avons
aussi montré que l’insuline n’induit pas de désensibilisation
hétérologue de la voie des PN lors d’une pré-incubation prolongée
(2 h) contrairement à ce qui est observé pour la voie
β-adrénergique. Par ailleurs, la réponse lipolytique du tissu
adipeux sous-cutané (TASC) humain à une perfusion locale (par
microdialyse) de 10 µmol/L d’ANP n’est pas altérée par un
clamp hyperinsulinémique euglycémique. Enfin, une désensibilisation
homologue de la voie aux PN apparaît à la fois in vitro sur
adipocytes isolés et in situ au cours de deux perfusions
successives d’ANP dans le TASC via une sonde de microdialyse.
Celle-ci se traduit par une diminution transitoire de l’efficacité
lipolytique de l’ANP aux concentrations proches de
l’EC50. Les cinétiques de désensibilisation des voies
β-adrénergique et peptidergique sont différentes, la
désensibilisation de la voie aux PN persiste 2 h après l’arrêt
de la stimulation alors que la réponse β-adrénergique est
totalement restaurée (Moro et al. article soumis).
Pertinence de cette voie peptidergique in vivo
La perfusion de 10 µmol/L d’ANP directement dans le TASC
(par une sonde de microdialyse) entraîne une hausse du glycérol
extracellulaire et une vasodilatation. L’effet lipolytique maximum
est atteint au bout de 45 min de perfusion et correspond à
2,5 fois les valeurs basales [12]. L’ANP perfusé i.v. à
une dose de 50 ng/min/kg provoque une augmentation des
concentrations de glycérol et d’AGNE plasmatiques ainsi que du
glycérol extracellulaire dans le TASC. Le fait que le propranolol
(β1,2-bloquant) perfusé in situ ne modifie pas la
réponse à l’ANP souligne que cet effet lipolytique est indépendant
d’une activation du système nerveux sympathique [15]. L’effet
lipolytique de l’ANP est similaire chez des hommes jeunes, obèses
ou non obèses, à la fois in vitro sur adipocytes isolés,
mais aussi lorsqu’il est perfusé i.v. ou in situ via
une sonde de microdialyse [15].
La perfusion i.v. d’ANP à une dose de 25 ng/min/kg
chez des femmes obèses entraîne aussi une hausse du glycérol
plasmatique et extracellulaire ; un régime hypocalorique de
28 jours améliore cet effet lipolytique in vivo aussi
bien qu’in vitro sur adipocytes isolés [16]. Par ailleurs,
la mobilisation des lipides du TASC induite par une perfusion d’ANP
est augmentée après un entraînement en endurance de quatre mois
chez des jeunes hommes en surpoids
(IMC = 27,6 ± 0,2 kg/m2) (Moro
et al. article soumis). En conclusion, l’ANP est un puissant
agent lipomobilisateur in vivo, son action lipolytique sur
le tissu adipeux est renforcée par une régime basse calorie et par
l’entraînement aérobie.
Pertinence physiologique
La mobilisation des lipides observée au cours d’un exercice
physique a été essentiellement attribuée jusqu’ici à la stimulation
du système nerveux sympathique et à la baisse de l’insulinémie
(figure 2).
L’exercice est une situation physiologique entraînant une
augmentation des niveaux circulants d’ANP en raison d’une
augmentation de la pré-charge cardiaque. Ne disposant pas
d’antagoniste du NPR-A, nous avons utilisé une stratégie
pharmacologique afin de potentialiser la libération cardiaque d’ANP
induite par l’exercice en administrant un β-bloquant per os
(tertatolol 5 mg) 90 min avant l’exercice. Le β-bloquant
favorise le remplissage cardiaque et la sécrétion d’ANP. Les
réponses lipolytiques locales (mesurées par microdialyse) dans le
TASC de sujets sédentaires ont été comparées durant un exercice
physique calibré au cours d’une étude transversale (placebo
vs tertatolol). Cette étude a confirmé que le blocage local
de la voie β-adrénergique par le propranolol dans le TASC ne réduit
la lipolyse in situ que de 30 %. La réponse lipolytique
locale obtenue sous tertatolol était même supérieure à celle
obtenue sous placebo. L’augmentation du glycérol et du GMPc
extracellulaire, reflet de l’activité de la voie aux NP dans le
TASC, est corrélée avec les niveaux plasmatiques d’ANP dans les
deux sessions (placebo et tertatolol). Ces données sont en faveur
d’une contribution notable de l’ANP dans l’activation physiologique
de la lipomobilisation au cours de l’exercice (figure 2) [17]. Malgré
l’intérêt de ces études sur le TASC, nous ne sommes pas en mesure à
ce jour de déterminer la part prise par les catécholamines et l’ANP
dans la stimulation lipolytique globale induite par l’exercice.
Répercutions physiopathologiques et perspectives
Les gènes codant pour les NPR-A et NPR-C sont des gènes
candidats reconnus dans le développement de l’hypertension
artérielle. Ces gènes présentent une variabilité génétique et
récemment un variant bi-allélique du promoteur du gène codant pour
le NPR-C, désigné C(-55)C, a été associé à une augmentation de la
pression artérielle et à une baisse des PN circulants. Ce
polymorphisme est associé à une expression accrue des ARNm du NPR-C
dans le tissu adipeux des sujets obèses. Une augmentation des NPR-C
dans les adipocytes pourrait contribuer à une clairance plasmatique
accrue des PN et provoquer une augmentation de la charge sodée dans
le sang [18]. Cette interprétation des faits reste à démontrer.
Par ailleurs, un autre variant peu fréquent dans la population
désigné A(-55)A est associé à une pression artérielle plus réduite,
un IMC faible, un tour de taille réduit, et à une faible prévalence
de l’obésité et du surpoids. Cette observation attire l’attention
sur un rôle protecteur éventuel de ce variant allélique contre
l’adiposité abdominale. Ce variant est associé à une faible
expression du NPR-C (ARNm) particulièrement dans le tissu adipeux
[19]. Il est possible que les porteurs de l’allèle A(-55)A
possèdent un tissu adipeux plus sensible à l’action lipolytique des
PN et qu’ils soient ainsi protégés contre l’accumulation de
graisses.
L’insuffisance cardiaque chronique (ICC) évolue à longterme vers
un amaigrissement et un état cachectique [3]. Les causes de ces
complications sont multifactorielles. Les patients souffrant d’ICC
ont des taux circulants de PN très élevés évoluant avec la sévérité
de la maladie. La perte de masse grasse pourrait être imputable, au
moins en partie, à une activation chronique et soutenue de la
lipolyse du tissu adipeux par les peptides natriurétiques.
La découverte de ces propriétés insoupçonnées des peptides
natriurétiques devrait susciter des travaux visant à mieux
circonscrire la portée physiologique et physiopathologique de ces
résultats tant dans le domaine de l’obésité et du diabète qu’en
cardiologie. n
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