ARTICLE
Auteur(s) : Philippe Leger, Jean-Pierre Cambus, Bernard
Boneu, Henri Boccalon
Clinique des anticoagulants, service de médecine vasculaire et
laboratoire d'hémostase, Toulouse CHU Rangueil, 1, avenue
Jean-Poulhès, TSA 50032, Toulouse, France
Les antivitamines K (AVK) sont encore à ce jour les seuls
anticoagulants utilisables par voie orale. En France, on estime à
environ 1 % de la population le nombre de personnes traitées
par AVK, soit 500 000 à 600 000 patients. La plupart
des prescriptions initiales sont faites par un médecin spécialiste
alors que le suivi du traitement est assuré dans plus de 90 %
des cas par le médecin traitant.
Complications des antivitamines K
Les risques de récidive de thrombose sont estimés toutes
pathologies confondues entre cinq et dix événements pour
100 patients/année. Mais ce sont les hémorragies qui
représentent les complications les plus fréquentes des AVK [1]. En
1998 une enquête de pharmacovigilance a estimé à
17 300 le nombre d'hospitalisations et à environ
4 000 par an le nombre de décès en rapport avec un accident
hémorragique lié aux AVK. Une bonne partie de ces complications est
liée au fait que le malade passe un pourcentage élevé du temps en
dehors de la fourchette d'Index Normalised Ratio (INR)
désirée. Une enquête diligentée par l'Afssaps en 2001, auprès d'un
échantillon représentatif de laboratoires d'analyses médicales a
montré que pour une fourchette d'INR comprise entre 2 et 3,
seulement 43 % des patients ont un INR correct, 24 % ont
un INR insuffisant, et 33 % ont un INR trop élevé. Pour une
fourchette d'INR comprise entre 3 et 4.5, seulement 36 % des
patients ont un INR correct, 48 % un INR insuffisant et
16 % un INR trop élevé.
Afin de réduire les complications liées à l'utilisation des AVK,
certains pays ont créé des structures spécialisées dans la gestion
des traitements anticoagulants appelées les cliniques
d'anticoagulants (CAC) ou centre de surveillance des traitements
antithrombotiques (CESTA)
La première CAC a été créée en 1949 aux Pays-Bas. Actuellement,
il existe prés de 80 cliniques dans ce pays qui suivent plus
de 90 % des patients traités par AVK. En Italie, la première
clinique a été fondée en 1989. Une fédération italienne de
cliniques d'anticoagulants regroupe 255 cliniques qui suivent
un peu plus de 30 % des patients traités par AVK. L'Amérique
du Nord, l'Espagne, l'Allemagne ou l'Angleterre possèdent aussi ce
type de structure. La première structure française spécialisée dans
la surveillance des traitements anti-thrombotiques a été créée à
Toulouse en 1998. Elle a été conçue conjointement par un service
clinique (médecine vasculaire) et un service de Biologie
(laboratoire d'hémostase). D'autres centres ont depuis été créés en
France.
Rôles et mode de fonctionnement des cliniques
d'anticoagulants
Le rôle d'une clinique d'anticoagulants est double : d'une
part la gestion des traitements anticoagulants avec adaptation de
la posologie et d'autre part l'éducation thérapeutique des
patients. Depuis le début des années 80 l'adaptation de la
posologie peut être facilitée par des logiciels d'aide à la
prescription des AVK. Différents logiciels ont été développés, ils
permettent l'adaptation de la posologie de l'AVK et proposent la
date du prochain contrôle de l'INR [2, 3]. Poller a montré au cours
d'une étude multicentrique que l'utilisation du logiciel Dawn AC
augmente le temps passé dans la fourchette thérapeutique prédéfinie
(63,3 % versus 53,2 %) quelle que soit
l'indication du traitement [3]. Une méta-analyse montre un bénéfice
réel à l'utilisation d'un logiciel d'aide à la prescription. Le
temps passé dans la fourchette d'INR prédéfinie augmente de
29 % dans le groupe des patients dont la posologie a été
adaptée par le logiciel [4]. L'utilisation par les médecins
traitants dans leur cabinet de ces logiciels améliore aussi le
temps passé par les patients dans la fourchette d'INR prédéfinie
[5, 6].
L'éducation thérapeutique des patients prend naturellement une
place centrale dans ces structures. Ses objectifs sont de réduire
les complications hémorragiques et thrombotiques et d'améliorer la
qualité de vie des patients. Pour être efficace une éducation, doit
comporter un programme structuré qui comprend une définition des
objectifs, une description du contenu, des moyens d'enseignement
adaptés, une évaluation et une documentation du processus
d'éducation régulièrement mise à jour. L'éducation est dispensée
par une équipe spécialisée multidisciplinaire. Cette équipe est au
mieux composée d'un médecin, d'une infirmière, dédiés à cette
activité. L'enseignement doit être adapté au patient. Tous types de
support peuvent être utilisés : livrets, vidéo, diaporama...
Le langage et les écrits utilisés doivent être simples et
compréhensibles par tous. Des mises en situation avec manipulation
des comprimés, gestion de complications sont utilisés comme outils
pédagogiques et d'évaluation. Les consultations sont individuelles
ou en groupe. L'éducation thérapeutique démontre son efficacité sur
plusieurs critères d'évaluation étudiés : amélioration des
connaissances des patients, testées par questionnaire ;
enquêtes de satisfaction ; amélioration de la qualité de vie
des patients ; augmentation du temps passé dans la fourchette
thérapeutique d'INR prédéfinie ; réduction des événements
hémorragiques et thrombotiques [7, 8].
En Amérique du Nord, en Hollande ou en Italie, les CAC sont des
structures spécialisées et autonomes. Dès l'introduction d'un
traitement par AVK les patients sont adressés à ces cliniques.
Ainsi, en Italie, les patients sont prélevés et vus en consultation
au sein même de la clinique. Au terme de la consultation, ils
reçoivent en temps réel une fiche qui indique la dose quotidienne
et la date du prochain contrôle de l'INR. En Angleterre, dans de
nombreux centres les infirmières adaptent elles même le traitement
anticoagulant avec le logiciel d'aide à la prescription sous la
responsabilité d'un médecin ou d'un pharmacien. En Hollande, des
infirmières des CAC font les prélèvements et le relevé
d'informations cliniques à domicile. En France aujourd'hui, le
patient est surveillé par son laboratoire de proximité, le résultat
est transmis au médecin traitant qui adapte la posologie, prescrit
le traitement et fixe la date du prochain contrôle. La création de
structures prenant en charge totalement le patient tel que cela est
réalisé dans les pays d'Europe nous est apparu peu réaliste en
France. C'est pourquoi la CAC de Toulouse a été interposée entre le
laboratoire de proximité et le médecin traitant de façon à
l'adapter à l'exercice médical français. Un véritable partenariat a
été établi avec les biologistes libéraux qui se sont engagés, en
signant une charte, à respecter certains critères de qualité
(qualité de l'étape préanalytique, utilisation de thromboplastine
sensible, participation à un contrôle de qualité) dont dépend la
fiabilité de l'INR. Les résultats biologiques sont transmis en
temps réel à la CAC par fax ou par voie électronique. Un patient
n'est pris en charge par la CAC qu'après acceptation de son médecin
traitant. Ce dernier conserve une place primordiale dans ce
système, la CAC ne doit pas se substituer à lui, il reste
responsable de son patient. La fonction de la clinique est
complémentaire de celle du médecin et de celle du laboratoire. Le
rôle initial de chacun est donc respecté.
Évaluation des cliniques d'anticoagulants
L'évaluation des résultats de la prise en charge par ces
structures spécialisées a été faite dans de nombreux pays. Plus de
70 % du temps est passé dans la fourchette thérapeutique
souhaitée dans 31 des 37 CAC évaluées en Hollande, et
67 % dans une étude américaine, tandis que dans le cas d'un
suivi traditionnel, ce temps est estimé à 50-60 %. Le suivi
par une CAC diminue d'un facteur 3 à 4 la morbidité et la
mortalité liées à l'utilisation des AVK. [2, 9]. Dans une étude non
comparative Palareti [2] a retrouvé un faible taux d'hémorragies
majeures (1,1 pour 100 patients/année) et fatales (0,25 pour
100 patients/année) par rapport aux taux habituellement
décrits dans la littérature. Ces bons résultats sur le taux
d'hémorragies ne sont pas contrebalancés par une augmentation des
taux d'évènements thrombotiques (3,5 pour 100 patients/année).
La CAC de Toulouse a pris en charge plus de
1 000 patients depuis sa création, plus de
300 patients sont régulièrement suivis. Afin d'évaluer le
service rendu, nous avons comparé le temps passé dans la fourchette
thérapeutique d'INR prédéfini de 163 patients/année suivis par
la CAC et de 149 patients/année suivis de façon
conventionnelle. Les résultats de ce travail montrent que les
patients suivis par la CAC passent plus de temps dans la fourchette
thérapeutique d'INR prédéfini
(54,1 ± 19,7 versus
70,1 ± 12,5 ; p < 0,001) [10]. Une
étude multicentrique française (Toulouse, Limoges, Saint-Étienne,
Paris, Brest, Rouen, Dôle et Strasbourg) prospective et randomisée
est en cours pour évaluer l'intérêt des CAC en France. L'objectif
principal de l'étude est de comparer le nombre des accidents
hémorragiques et thrombotiques survenant au cours d'un traitement
AVK lorsque celui-ci est surveillé de façon conventionnelle par le
médecin traitant ou lorsqu'il est surveillé par un réseau de soins
pour les AVK.
Le suivi dans une CAC est par ailleurs d'un bon rapport
coût-efficacité. Il permet une économie estimée entre 1 600 et
4 000 dollars par patient/année essentiellement du fait
de la réduction des hospitalisations pour accidents hémorragiques
ou thrombotiques [9]. Ces bénéfices devraient permettre
d'autofinancer la structure.
Auto-surveillance
La réduction des complications des AVK peut aussi être obtenue
par l'auto surveillance. Cette méthode est utilisée depuis une
dizaine d'années dans divers pays d'Europe (Suisse, Italie,
Allemagne, Espagne, Grande-Bretagne, Suède, Danemark), aux
États-Unis et en Australie. Le patient peut déterminer lui-même son
INR grâce à un petit appareil, à partir d'une goutte de sang
prélevée au bout du doigt. Le patient a reçu un enseignement qui
lui permet d'adapter la posologie de l'AVK en fonction du résultat
de l'INR. Cette auto-surveillance permet d'augmenter le temps passé
dans la fourchette d'INR prédéfinie et de réduire les complications
thrombotiques et hémorragiques [11]. Cette méthode de surveillance
n'est malheureusement pas disponible en France.
Conclusion
Le suivi par une structure spécialisée telle que les CAC permet
une réduction importante des complications des traitements AVK sans
augmentation du coût de la prise en charge. Les indications des AVK
sont nombreuses mais l'apparition de nouvelles molécules pourrait
modifier nos habitudes thérapeutiques et réduire très nettement
l'utilisation des AVK. Toutefois à l'heure actuelle et pour les
patients qui resteront traités par des AVK, (il y en aura) ce type
de structure spécialisée dans la surveillance des traitements
antithrombotiques doit être développé si leur intérêt clinique est
validé en France. n
Références
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