ARTICLE
Les dissections isolées et spontanées de l'artère
rénale (Disar) sont une cause peu fréquente d'hypertension
artérielle. Dans notre expérience, elles ne représentent
que 2 % environ des lésions chirurgicales de l'artère rénale.
Avant 1970, leur diagnostic n'était bien souvent posé qu'à
l'autopsie [1-6]. Depuis cette date, les Disar ont été de
plus en plus fréquemment reconnues du vivant du malade, mais leur
traitement est toujours l'objet de controverses. Les progrès techniques
en matière de reconstruction artérielle rénale permettent
désormais la réparation de l'artère et le sauvetage
du rein dans un pourcentage appréciable de cas, même en cas
de lésions complexes.
Étiologie
La cause des Disar n'est pas connue avec certitude, excepté pour
les rares cas où une maladie artérielle particulière
(syndrome de Marfan, dégénérescence myxoïde
de la média, médianécrose kystique) peut être
identifiée. Deux facteurs jouent un rôle important : l'atteinte
de la média artérielle et les altérations des vasa
vasorum.
Les dysplasies fibromusculaires de l'artère rénale coexistent
fréquemment avec les Disar. Néanmoins, les relations entre
ces deux entités sont controversées. Harrison et al.
[7], qui ont trouvé des anévrysmes disséquants dans
9,1 % des dysplasies fibromusculaires, ainsi que McCormack et al.
[8] considèrent les Disar comme une complication ou comme une forme
particulière de la dysplasie fibromusculaire. À l'inverse,
Hare et Kincaid-Smith [9] pensent que la dysplasie fibromusculaire n'est
pas la cause des dissections mais pourrait être la conséquence
de celles-ci, les phénomènes de dissection intramurale étant
engendrés par des hémorragies provenant de vasa vasorum
altérés. Ces auteurs voient dans l'absence de communication
entre le chenal de dissection et la vraie lumière de l'artère
un argument en faveur de leur hypothèse : cette absence de communication
a été retrouvée dans la moitié des cas qu'ils
ont colligés dans la littérature. Edwards et al.
[10] insistent sur le fait que la dysplasie musculaire associée
aux Disar est différente de la forme classique de dysplasie fibromusculaire
: dans leur série, comme dans la nôtre [11], la prédominance
de sujets du sexe masculin est nette, alors que, dans la forme classique,
la prédominance féminine est la règle avec un rapport
de 4/1. Dans notre série [11], l'examen histologique des artères
n'a retrouvé de lésions de dysplasie fibromusculaire que
dans 45 % des cas ; chez les autres patients, ce diagnostic a été
exclu par l'histologie. Béroniade et al. [12] pensent que
dysplasie et dissection pourraient être deux entités pathologiques
différentes.
L'altération des vasa vasorum est mentionnée dans
plusieurs publications [1, 2, 7]. La rupture de ces vaisseaux pourrait
aboutir à la formation d'un hématome disséquant intramural.
L'observation rapportée par Acconcia et Manganelli [13] décrivant
un anévrysme disséquant consécutif à un angiome
sous-adventiciel peut être rapprochée de ces lésions.
D'autres étiologies peuvent être rencontrées :
- l'athérome a été observé par Edwards
et al. [10], Gewertz et al. [14] et Gilfillan et al.
[15]. Chez un de nos patients, la dissection commençait au niveau
d'une plaque d'athérome de l'artère rénale ;
- un syndrome de Marfan fruste est évoqué dans l'observation
de Englund [1] ;
- une médianécrose kystique a été observée
chez un de nos patients qui a présenté des anévrysmes
disséquants successifs dans plusieurs territoires (splénique,
tronc cliaque, hépatique, artères iliaques, carotides,
vertébrale, mésentérique supérieure).
Une absence de pathologie précise est observée dans un
pourcentage appréciable de cas. Ainsi, des observations de dissection
de l'artère rénale chez des sujets sains, non hypertendus
et indemnes de dysplasie fibromusculaire ont été rapportées
par Alamir et al. [16].
Étude clinique
L'hypertension artérielle est le symptôme le plus constant.
Elle était présente chez tous les patients de notre série.
Son installation est volontiers brutale en quelques jours chez un sujet
antérieurement normotendu. Il s'agit, en général,
d'une hypertension artérielle sévère s'accompagnant
de signes fonctionnels importants et d'un retentissement rapide, notamment
oculaire et cérébral. Enfin, cette hypertension peut être
résistante au traitement médical, nécessitant une
tri- ou une quadrithérapie lourde qui n'obtient qu'un contrôle
imparfait de l'équilibre tensionnel.
Des douleurs lombaires ou du flanc constituent le symptôme inaugural
dans les trois quarts des cas environ. Leur intensité simule parfois
une colique néphrétique. Dans la plupart des cas, ces douleurs
ne sont pas rapportées à leur véritable cause et
un délai de plusieurs semaines peut s'écouler avant que
le diagnostic soit fait. L'intensité des phénomènes
douloureux ne permet, en aucun cas, d'inférer de la sévérité
d'éventuelles lésions du rein.
Une hématurie est plus rarement observée. Elle cède
habituellement en quelques jours. Son existence ne préjuge pas
de l'importance de possibles lésions rénales.
La constatation d'un souffle lombaire est exceptionnelle.
Examens complémentaires
Ils comprennent :
1) L'étude du retentissement de l'hypertension artérielle
: sur le cur (ECG, échocardiographie), sur les vaisseaux
coronaires (scintigraphie myocardique et éventuellement coronarographie),
sur le système nerveux (présence d'un tableau d'encéphalopathie
hypertensive, recherche d'une rétinopathie hypertensive au fond
d'il).
2) L'étude de la fonction rénale par les examens biologiques
habituels : dosage de la créatininémie, de la clairance
à la créatinine.
3) L'écho-doppler des artères rénales, examen usuel
de dépistage des lésions de cette artère chez l'hypertendu,
permet de reconnaître une lésion sténosante mais,
généralement, pas la dissection artérielle.
4) L'opacification artérielle, examen essentiel au diagnostic
: l'artériographie classique par cathétérisme rétrograde
selon Seldinger a cédé la place, depuis 1980, à l'angiographie
numérisée par voie artérielle. L'angiographie sélective
rénale sous différentes incidences est indiquée lorsque
la dissection s'étend aux terminales de l'artère afin de
préciser l'extension exacte des lésions. Différentes
images radiologiques peuvent être observées en cas de Disar
:
- l'image classique est celle de l'artère en double chenal
(figure 1), mais elle
n'est guère observée que dans un quart des cas ;
- dans la moitié des cas environ, l'artère se présente
sous forme d'un renflement en « boudin » à limites nettes,
en diaphragme (figure 2)
;
- parfois, l'aspect radiologique est celui d'une sténose
artérielle mais celle-ci a un aspect franchement inhabituel : l'artère
est irrégulière, porteuse d'encoches multiples et de renflements,
bien différents des aspects en « collier de perles »
des fibrodysplasies habituelles (figure
3) ;
- plus rarement, l'aspect est celui d'un volumineux anévrysme
artériel ;
- enfin, la thrombose incomplète du chenal de dissection
peut en imposer pour l'obstruction d'une branche artérielle.
5) les autres techniques d'imagerie médicale (angio-IRM, scanner
3D) vont probablement prendre, à l'avenir, une place croissante
dans le bilan de ces dissections.
6) L'appréciation de l'état du rein est le temps capital
du bilan, avant toute décision thérapeutique. Outre les
tests biochimiques évaluant la fonction rénale globale,
on tiendra compte de l'écho-doppler qui renseigne sur la vascularisation
du(des) rein(s) et de l'aspect du parenchyme rénal au temps néphrographique
de l'opacification artérielle. La scintigraphie rénale,
enfin, permet une étude séparée de la fonction des
reins.
Histoire naturelle
L'histoire naturelle des Disar n'est pas connue avec certitude. Le début
brusque marqué par un syndrome douloureux parfois intense évoque
un processus aigu initial (ou une forme aiguë) dont l'évolution
ultérieure ne peut être devinée au départ.
Reilly et al. [17] ont observé un cas de dissection évoluant
par épisodes répétés et ont retrouvé
huit cas analogues dans la littérature. Javadpour et al.
[18] ont observé, chez un patient qui avait refusé tout
traitement chirurgical, l'extension du processus de dissection vers l'aval
et l'augmentation du volume de l'anévrysme disséquant au
cours des 3 mois suivants. La formation d'un orifice de réentrée
du chenal de dissection vers la vraie lumière peut constituer un
mode de « guérison » ou de stabilisation de la lésion
(figure 1) ; une telle
évolution a été relevée par Béroniade
et al. [12] 7 fois au cours de 14 artériographies de surveillance
effectuées dans des observations colligées dans la littérature.
On peut concevoir qu'après la phase aiguë initiale, l'évolution
puisse se faire, selon le cas, soit vers une extension ou une aggravation
des lésions (dilatation anévrysmale), soit vers une stabilisation
de celles-ci, soit, enfin, vers une amélioration lorsque se crée
une réentrée.
Les dissections représentent, cependant, une menace pour le rein
: un infarctus était présent sur 40 % des reins de la série
de Slavis et al. [19]. Dans notre propre série [11], un
infarctus, une atrophie segmentaire, une lacune vasculaire scintigraphique
(figure 5, B) étaient
présents sur 44 % des reins.
Traitement
Traitement médical antihypertenseur
Il est indiqué dans tous les cas. Il fait appel aux différentes
classes d'antihypertenseurs. Leur association peut être nécessaire
et ne permet pas toujours un contrôle satisfaisant de l'équilibre
tensionnel.
Le traitement chirurgical
Il comporte l'exploration première du rein et de ses vaisseaux.
La dissection chirurgicale des artères est souvent difficile en
raison de l'existence d'une fibrose périvasculaire qui noie les
vaisseaux ; la libération complète de ceux-ci nécessite
parfois l'extériorisation du rein. En fonction de l'état
de ce dernier, le geste sera soit la néphrectomie, soit la reconstruction
artérielle.
La néphrectomie est indiquée en cas de lésions
parenchymateuses sévères (atrophie importante, infarctus
rénal) (figure 4).
Le plus souvent, il s'agit d'une néphrectomie totale mais, lorsque
la dissection intéresse isolément une artère polaire
et le segment rénal tributaire, la néphrectomie partielle
est possible. La néphrectomie, quelles qu'en soient les modalités
et l'étendue, guérit l'hypertension artérielle, à
condition que tout le territoire rénal pathologique ait été
supprimé et que le rein opposé soit tout à fait sain.
La reconstruction artérielle est le traitement idéal.
Elle fait appel aux techniques habituelles de reconstruction (réimplantations
dans l'aorte, anastomoses splanchnorénales entre autres). Celles-ci
peuvent être réalisées de façon conventionnelle
sur le rein in situ mais, le plus souvent, en raison des difficultés
de dissection, de réparation et de la multiplicité des branches
à réparer, la reconstruction extracorporelle suivie de réimplantation
du rein (figure 5) est
indiquée : sa technique est bien réglée [20]. L'utilisation
d'un substitut artériel est fréquente. Chez ces sujets,
habituellement jeunes, le matériau de choix est l'autogreffe artérielle,
seul matériel qui ne subisse pas, avec le temps, de dégénérescence
secondaire.
Traitement endovasculaire
Par angioplastie avec ou sans stent, il n'a, jusqu'à présent,
été utilisé que dans quelques cas isolés.
Aucune série importante n'a été publiée. Nos
propres constatations opératoires, où la vraie lumière
de l'artère apparaît filiforme, laminée par un faux
chenal volumineux, où un épaississement fibreux de l'artère
et une fibrose périvasculaire considérable sont constants,
nous font penser que ce traitement n'est qu'exceptionnellement réalisable
; il peut être difficile et les résultats n'en seront probablement
que transitoires. Nous ne le conseillons pas.
Résultats
Notre série comporte 22 patients (17 hommes et 5 femmes), d'un
âge moyen de 41 ans (extrêmes : 20 à 56), opérés
entre 1978 et 1998, tous sévèrement hypertendus malgré
un traitement médical lourd.
Compte tenu de 3 lésions bilatérales, soit 25 reins menacés
au total, le traitement chirurgical a comporté 8 néphrectomies
(6 totales et 2 partielles) et 17 réparations artérielles
chez 16 patients (une réparation bilatérale). Les techniques
opératoires utilisées figurent sur le tableau.
Les réparations ont été effectuées 6 fois
par chirurgie conventionnelle sur le rein in situ et 11 fois par
chirurgie extracorporelle (68 %).
Il n'y a eu aucune mortalité postopératoire dans cette
série. Les suites opératoires ont été dépourvues
de morbidité.
Les résultats sur l'évolution de la tension artérielle
ont été très favorables puisqu'une guérison
complète a été obtenue chez 9 patients (41 %) et
une amélioration considérable chez 11 (50 %), soit 91 %
de résultats satisfaisants. Les 2 échecs (9 %) sont dus
à des lésions parenchymateuses ou artérielles intrarénales
persistantes. Les conditions essentielles de la guérison sont la
restauration d'une anatomie artérielle rénale normale et
l'absence de toute lésion parenchymateuse résiduelle du
rein revascularisé ou du rein controlatéral.
Deux patients de notre série présentaient une altération
de la fonction rénale, modérée dans un cas (créatininémie
: 150 mumol/L), sévère dans l'autre, du fait d'une dissection
bilatérale avec atteinte parenchymateuse importante (créatininémie
: 350 mumol/L). Le premier a normalisé sa fonction après
la revascularisation rénale, le second garde une insuffisance rénale
légère après revascularisation (créatininémie
à 140 mumol/L) en raison de séquelles parenchymateuses rénales.
À distance, une dissection rénale controlatérale
est survenue 7 ans après réparation de la dissection d'une
artère rénale chez un de nos patients ; elle a été
traitée médicalement.
Les publications médicales, pour leur très grande majorité,
ne rapportent que des cas isolés ou de très courtes séries
ne dépassant pas 4 à 5 cas en général. Trois
séries seulement, outre la nôtre, dépassent 10 cas
: celle d'Edwards et al. [10], celle de Slavis et al. [19],
celle de Reilly et al. [17]. On peut estimer, à l'heure
actuelle, le nombre d'observations de reconstruction artérielle
pour dissection spontanée publiées au cours des deux dernières
décennies entre 1970 et 1980. Les résultats sont très
variables selon les séries : Edwards et al. [10] ont eu
des échecs dans tous les cas de réparation artérielle
(mais cette série est relativement ancienne) ; les autres séries,
plus récentes, font état, comme la nôtre, de la faisabilité
et de résultats favorables du traitement chirurgical, et notamment
des reconstructions artérielles.
CONCLUSION
Les indications thérapeutiques sont controversées. Edwards
et al. [10] et Béroniade et al. [12] conseillent
un traitement uniquement médical, arguant que les médicaments
antihypertenseurs actuels permettent de contrôler toutes les formes
d'hypertension artérielle et que le traitement chirurgical ne donne
pas de meilleurs résultats que le traitement médical pour
le contrôle de l'hypertension.
En réalité, l'hypertension peut être incontrôlable
ou mal tolérée : c'était le cas des patients de notre
série. L'absence de réponse satisfaisante à un traitement
médical lourd a été l'argument décisif en
faveur du traitement chirurgical chez ceux-ci.
Les indications thérapeutiques doivent donc être éclectiques.
Le traitement médical isolé n'est indiqué que lorsque
l'hypertension artérielle est modérée et facilement
équilibrée par ce traitement.
Le traitement chirurgical doit être réservé aux
hypertensions sévères et rebelles au traitement. La néphrectomie
n'est envisageable qu'en présence de reins très sévèrement
altérés, ou de dissections s'étendant aux branches
intrarénales inaccessibles chirurgicalement et à condition
que l'état du rein opposé la permette. La reconstruction
artérielle est le traitement idéal. Elle a grandement bénéficié
des techniques de la chirurgie extracorporelle qui permet la réparation,
avec une grande sécurité, des lésions complexes.
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