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Les anomalies congénitales de la veine cave inférieure prédisposent-elles à la thrombose ?


Sang Thrombose Vaisseaux. Volume 8, Number 9, 551-6, Novembre 1996, Mini-revues


Résumé   Summary  

Author(s) : Hilde Linthoudt, Luc Stockx, Raymond Verhaeghe, Jos Vermylen, service de neurologie A, CHU Pellegrin, Unité Inserm U. 330 d’épidémiologie, université de Bordeaux II, 33076 Bordeaux Cedex..

Summary : Le développement embryonnaire de la veine cave inférieure est très complexe. La veine cave définitive est composée des restants de quatre systèmes différents : la veine vitelline subcardinale et supracardinale droite ainsi que les deux veines cardinales postérieures. Un nombre considérable d’anomalies anatomiques congénitales a été décrit. Leur classification tient compte du segment concerné de la veine et de son origine embryonnaire. Les anomalies congénitales de la veine cave inférieure qui sont bien compensées par le réseau collatéral demeurent asymptomatiques. Elles n’intéressent que le radiologue et le chirurgien qui se trouvent confrontés avec un problème de diagnostic ou d’intervention. L’insuffisance du réseau collatéral mène parfois à la stase veineuse. En principe, les anomalies anatomiques caves ne devraient pas prédisposer à la thrombose, mais il est concevable qu’une stase temporaire ou la présence d’un autre facteur de thrombophilie induise un déséquilibre thrombogène.

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ARTICLE

La thrombose veineuse résulte de l'interaction d'un certain nombre de facteurs pathogéniques, réunis par Virchow dans sa triade classique. L'interprétation de cette triade a évolué au cours du temps, le progrès scientifique accentuant de préférence les découvertes récentes. C'est ainsi que, de nos jours, nous fixons notre attention surtout sur la prédétermination génétique de thrombose ainsi que sur certains aspects immunologiques. En revanche, une perturbation hémodynamique ou une éventuelle prédisposition sur base anatomique est largement ignorée. Les moyens du diagnostic dit objectif confirment en premier lieu la présence de thrombose et en démontrent l'étendue, mais ils mettent rarement en évidence une anomalie sous-jacente. Quatre observations récentes nous ont incités à reprendre en considération le rôle potentiellement prothrombotique d'une anomalie qui, à première vue, peut paraître innocente.

Bref rappel embryologique

Les anomalies de la veine cave étant issues d'un développement aberrant, un bref rappel de l'embryogenèse est indispensable. Le développement du système veineux est complexe et sa description mène parfois à une certaine confusion quand on compare directement plusieurs traités d'embryologie et de phlébologie [1, 2].

À un stade très précoce du développement (deux-trois semaines), on distingue trois composants majeurs dans le système veineux primitif : les veines ombilicales, les veines vitellines et les veines cardinales. Chacun de ces systèmes primitifs subira d'importantes modifications au cours du développement embryonnaire ultérieur.

Les veines vitellines, qui drainent initialement le vitellus, sont à l'origine de la veine porte et des sinusoïdes dans le foie, tandis que la partie supérieure de la veine vitelline droite devient la partie terminale de la veine cave inférieure entre le foie et le cœur. Les modifications dans le système cardinal sont aussi complexes. À l'origine, il y a deux paires de veines cardinales : les antérieures (ou supérieures) pour la partie céphalique du corps et les postérieures (ou inférieures) pour la partie caudale. Antérieure et postérieure se rencontrent dans une veine cardinale primitive dont la droite deviendra la veine cave supérieure.

À partir de la septième semaine de la vie embryonnaire, deux systèmes additionnels se forment à partir des veines cardinales postérieures et les dédoublent en partie. Tout d'abord les veines subcardinales qui vont drainer finalement les reins et les gonades. La droite qui prévaut sur la gauche perd sa connexion originale avec la cardinale postérieure mais en développe une nouvelle avec le segment de la vitelline droite qui constitue la partie terminale de la veine cave inférieure : ainsi se forme une seconde partie de la veine cave inférieure entre le foie et les reins. Ensuite, les veines supracardinales qui se situent plus caudalement que les subcardinales. Elles drainent la paroi du corps par les veines intercostales et reprennent donc cette fonction des veines cardinales postérieures qui disparaissent, sauf dans leur partie caudale où elles persistent pour former une nouvelle connexion avec les supracardinales (dans certaines publications elles sont désignées maintenant comme veines sacro-cardinales) : ainsi se développent les veines iliaques primitives et la bifurcation de veine cave inférieure. La veine supracardinale droite prend la prépondérance sur la gauche. Dans sa partie caudale (abdominale), elle devient la veine cave
inférieure entre les reins et la bifurcation ; la gauche disparaît normalement à ce niveau. Dans sa partie céphalique (thoracique), elle devient la grande veine azygos ; la gauche devient ici la veine hémi-azygos qui rejoint la grande azygos par une anastomose transversale.

À la naissance, la veine cave inférieure est donc composée de plusieurs segments qui ont une origine différente (figure 1) :

a) la veine vitelline droite pour le segment hépatique ;

b) la veine subcardinale droite pour le segment suprarénal (prérénal) et rénal ;

c) la veine supracardinale droite pour le segment infrarénal ;

d) les restes des veines cardinales postérieures pour le confluent des iliaques.

Les anomalies

En principe, quatre grandes classes d'anomalies congénitales des veines sont distinguées : l'aplasie, l'hypoplasie, la réduplication et la persistance de vaisseaux vestigiaux [2]. Pour la veine cave inférieure, au moins une quinzaine d'anomalies différentes ont été rapportées bien que certaines d'entre elles ne semblent être que des variantes mineures, sans importance, du développement normal. Vu la complexité de ce développement, ce nombre d'anomalies n'est pas étonnant. Une classification anatomo-embryologique (tableau I) tient compte des anomalies de chaque segment et des troncs veineux primitifs qui participent à la formation de ce segment [3-5]. Il est à noter que cette classification ne mentionne guère l'absence du segment infrarénale de la veine cave inférieure. Vu le potentiel de développement du système supracardinal gauche (apparemment jusqu'à 3-4 % de la population), on peut effectivement s'imaginer qu'une défaillance simultanée des deux systèmes, droit et gauche, doit être une éventualité très rare. En outre, les fréquences indiquées reposent largement sur des publications anciennes et en majorité anatomiques. Si les chiffres sont corrects, on peut se demander pourquoi ces anomalies ne figurent pas plus fréquemment sur les protocoles des examens d'imagerie moderne, qui sont exécutés pour mille et une raisons et sont susceptibles de les déceler.

Nous ne décrivons ici que les anomalies les plus fréquentes.

* La présence d'une veine cave inférieure gauche isolée (au lieu d'une position droite normale) correspond à la persistance de la veine supracardinale gauche comme segment infrarénal avec involution de son homologue droit. Le développement du segment suprarénal est normal ; une continuation hémi-azygos avec drainage par la grande veine azygos est exceptionnelle [6].

* La duplication de la veine cave inférieure est due à la persistance des deux systèmes supracardinaux, droit et gauche. Les deux veines iliaques se poursuivent dans deux troncs caves parallèles bien qu'une anastomose soit souvent présente au niveau iliaque. Le calibre des deux veines caves est variable, mais la droite est souvent plus développée que la gauche. Au niveau des reins, la veine cave gauche croise devant l'aorte pour rejoindre la droite.

* L'absence du segment suprarénal-hépatique résulte de la non-union entre la subcardinale droite et le segment de la vitelline droite qui doit assurer la partie terminale de la veine cave inférieure. Les veines sus-hépatiques drainent directement dans l'oreillette droite tandis que le drainage cave inférieur est assuré par les veines supracardinales devenues grande azygos et hémiazygos. Cette anomalie est souvent associée à d'autres malformations congénitales cardiaques, pulmonaires ou viscérales [7, 8] ; si elle est isolée, elle est appelée « continuation azygos ou hémi-azygos isolée » [9, 10].

* L'anneau veineux circum-aortique représente l'anomalie la plus fréquente mais n'implique pas directement la veine cave elle-même. Elle correspond à la persistance au niveau des reins de l'anastomose pré-aortique entre les veines subcardinales et l'anastomose rétro-aortique entre les veines supracardinales.

Anomalies et thrombose

De juillet 1995 à mars 1996, nous avons observé quatre jeunes gens (tous âgés entre 20 et 25 ans) présentant une thrombose veineuse iliofémorale sans antécédant médical ni facteur de risque exogène et chez qui l'exploration a mené au diagnostic d'une anomalie anatomique de la veine cave inférieure.

Chez les deux premiers, la malformation a été découverte en effectuant une thrombolyse locale par cathéter. En effet, la cathétérisation de la veine iliaque obstruée à partir de la veine fémorale controlatérale échoue à chaque tentative. Finalement, elle est abordée par une ponction poplitée ipsilatérale. La lyse effectuée, un réseau collatéral prélombaire en connexion avec le système azygos-hémi-azygos est mis en évidence (figure 2). Un examen tomodensitométrique confirme l'absence du segment inférieur de la veine cave, la présence du réseau collatéral et l'hypertrophie azygos-hémi-azygos. Étant donné la parfaite condition de ces jeunes gens et l'absence de toute histoire de thrombose précédente, une anomalie congénitale paraît très probable. En outre, l'un des deux présente une seconde anomalie : un rein en fer à cheval qui draine par le même réseau prélombaire (figure 3). Cette association n'est pas retrouvée dans la littérature, bien que l'on y décrive l'atrophie du rein droit associée à l'absence de la veine cave [11, 12].

Les deux autres patients reçoivent un traitement anticoagulant conventionnel. L'un des deux subit une tomodensitométrie dans un autre centre pour exclure une pathologie sous-jacente évoquée par une biologie aberrante dans le stade aigu de thrombose. On y établit avec un faux diagnostic de lymphome suggéré par les grosses veines collatérales, interprétées à tort comme des lymphadénopathies. Un vaisseau anormal ou dilaté simulant une adénopathie est un piège bien connu dans les publications radiologiques [10, 13]. Une hypoplasie de la veine cave dans son segment suprarénal-hépatique est confirmée à la cavographie par résonance magnétique. La quatrième personne développe une thrombose bilatérale des veines iliaques primitives en l'espace de quelques jours et, vu notre expérience récente, une tomodensitométrie est pratiquée qui montre la thrombose du segment infrarénal ainsi que l'hypoplasie du segment suprarénal-hépatique.

Les anomalies caves peuvent-elles prédisposer à la thrombose ? A priori, il n'existe aucune évidence qu'une malformation congénitale d'un vaisseau augmente le risque de thrombose. On s'imagine mal comment la réduplication d'une veine ou la persistance de vaisseaux vestigiaux induirait un risque supplémentaire. La situation pourrait être différente pour les anomalies obstructives telles que l'aplasie ou l'hypoplasie. En principe, la collatéralisation compense quasi complètement l'obstruction du tronc principal mais toute augmentation, soit du débit veineux soit de la résistance dans le réseau collatéral, pourrait provoquer une certaine stase veineuse et déséquilibrer la balance entre les forces thrombogènes et antithrombogènes. Il faut tenir compte aussi d'une éventuelle thrombophilie génétique associée. L'un de nos quatre patients est hétérozygote pour la mutation Leiden du facteur V et un autre a une élévation modérée du taux sérique d'homocystéine. Halbmeyer et al. ont récemment décrit l'association d'une thrombose récidivante à l'hypoplasie de la veine cave inférieure et à la déficience du facteur XII [14].

Les quatre cas rapportés ici et les quelques autres publiés dans la littérature ne suffisent évidemment pas pour prouver une association entre une anomalie congénitale obstructive de la veine cave et une thrombose. L'étude qui devrait démontrer définitivement une telle relation entre les deux phénomènes ne serait pas facile à réaliser.

Autres aspects cliniques

La plupart des anomalies de la veine cave inférieure sont parfaitement tolérées grâce au développement du réseau collatéral qui peut commencer déjà avant la naissance. Cette latence clinique explique également le nombre restreint de rapports dans la littérature. Le dépistage d'une malformation cliniquement muette peut néanmoins intéresser le chirurgien qui se trouve devant une intervention rétropéritonéale ou le radiologue interventionnel qui doit exécuter un cathétérisme veineux sélectif [7, 13].

Si la compensation collatérale est insuffisante, les veines sous-cutanées se dilatent et de véritables varices peuvent se développer. Les plaintes varient d'une lourdeur simple des jambes à l'apparition d'un syndrome complet d'insuffisance veineuse chronique, y compris la claudication veineuse et le développement d'ulcères veineux [15].

Parmi les symptômes rarement rapportés, signalons l'hémoptysie due à la rupture d'une veine bronchiale dilatée secondairement à la surcharge du système azygos-hémi-azygos.

À une époque éloignée, la plupart des malformations de la veine cave étaient découvertes fortuitement au cours d'une intervention chirurgicale ou à l'autopsie. De nos jours, leur diagnostic est devenu le domaine de l'imagerie médicale. La veine cave normale est bien visualisée à l'échographie et le diagnostic échographique d'anomalie est bien établi [10, 17]. La tomodensitométrie et, de plus en plus, la cavographie par résonance magnétique sont devenues les moyens non vulnérants préférés qui permettent une étude anatomique précise des anomalies [13, 15, 18], tandis que la cavographie classique par ponction bifémorale démontre plus facilement les connexions collatérales [7, 15].

Quand une thrombose du membre inférieur est le seul symptôme, la confirmation objective du diagnostic de thrombose est l'objectif primordial, que ce soit par échographie ou par phlébographie ascendante. La veine cave n'est souvent pas examinée de façon systématique. Si on se limite à l'échographie à compression (la compression ultrasound des Anglo-Saxons), les veines supra-inguinales sont même complètement ignorées et la présence d'une anomalie cave sera facilement méconnue.

Rares sont les cas rapportés où une malformation de la veine cave a nécessité une correction chirurgicale [8, 15].

CONCLUSION

Il est loin d'être certain qu'une anomalie anatomique de la veine cave prédispose à la thrombose veineuse profonde d'un membre. Il n'est pas exclu non plus qu'une telle association existe. Notre potentiel actuel d'imagerie devrait nous permettre de rechercher plus systématiquement la présence d'une telle anomalie dans les cas inexpliqués, dits « idiopathiques », de thrombose. Ce serait un premier pas pour que, un jour, nous puissions trancher sur l'existence d'un rôle prédisposant.

REFERENCES

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2. Browse N, Burnand K, Lea Thomas M. Disease of the veins. London : Edward Arnold, 1988 : 23-9.

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6. Floyd GD, Nelson WP. Developmental interruption of the inferior vena cava with azygos and hemiazygos substitution. Unusual radiographic features. Radiology 1976 ; 119 : 55-77.

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9. Hoeffel JC, Auguste JP, Worms AM, Pernot C. La continuation azygos isolée. À propos d'un cas. J Radiol Electrol 1977 ; 58 : 823-6.

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17. Kunstlinger F, Daireaux P, Sassoon C, Doyon D. Diagnostic échographique d'une veine cave inférieure gauche avec continuation hémiazygos. J Radiol 1981 ; 62 : 51-4.

18. Debing E, Tielemans Y, Jolie E, Van den Brande P. Congenital absence of inferior vena cava. Eur J Vasc Surg 1993 ; 7 : 201-3.


 

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