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Traitement des phénomènes de Raynaud sévères


Sang Thrombose Vaisseaux. Volume 8, Number 9, 575-80, Novembre 1996, Mini-revues


Résumé   Summary  

Author(s) : Pascal Priollet, Isabelle Lazareth, service de médecine vasculaire et d’hypertension artérielle, hôpital Saint-Joseph, 185, rue Raymond-Losserand, 76764 Paris Cedex 14..

Summary : Le phénomène de Raynaud est un trouble vasomoteur paroxystique fréquent mais rarement grave. Sa prévalence est estimée à environ 10 % de la population générale, bien que les variations géographiques soient importantes. Le phénomène de Raynaud est primitif ou secondaire à une maladie générale ou à une anomalie vasculaire loco-régionale. L’enquête étiologique doit assurer précocement le diagnostic d’une connectivite et rechercher des pathologies loco-régionales chirurgicalement curables. La sclérodermie systémique est la connectivite la plus souvent en cause. Lorsque le phénomène de Raynaud est sévère par la fréquence et l’intensité des crises vasomotrices, l’utilisation d’un inhibiteur calcique est logique, sans préjuger de la cause du trouble vasomoteur. Dans les formes les plus graves, le recours aux dérivés des prostaglandines (iloprost) en cures courtes (5 à 7 jours) représente un réel progrès, tant vis-à-vis de la composante algique que pour favoriser la cicatrisation des nécroses et éviter ainsi des exérèses chirurgicales.

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ARTICLE

Le phénomène de Raynaud est un acrosyndrome paroxystique. Il est l'expression d'un arrêt brutal mais très transitoire de la circulation artérielle digitale. Facilement reconnu sur la seule notion d'une décoloration des doigts provoquée par le froid, l'humidité ou parfois l'émotion, le phénomène de Raynaud n'est qu'un symptôme (fi-gure 1). Tantôt il désigne un trouble vasomoteur purement fonctionnel, tantôt il annonce une maladie générale ou traduit une anomalie vasculaire loco-régionale. Cette dualité qui conduit à opposer les phénomènes de Raynaud primitifs (encore qualifiés d'idiopathiques ou de maladies de Raynaud) et les phénomènes de Raynaud secondaires est presque aussi ancienne que la description par Maurice Raynaud du trouble qui devait porter son nom [1]. C'est d'ailleurs pour insister sur cette dualité qu'Hutchinson proposa, au tout début du xxe siècle, le terme de « phénomène » de Raynaud.

Les phénomènes de Raynaud primitifs sont les plus fréquents

La prévalence du phénomène de Raynaud est élevée dans la population générale, mais les variations géographiques sont importantes (tableau I). Une étude récente, comparant la prévalence du phénomène de Raynaud en Caroline du Sud aux États-Unis et dans la région de la Tarentaise en France, rapporte des chiffres de 5 % aux États-Unis et de 16 % en France [2]. Toutes les études confirment l'atteinte plus fréquente des femmes. Plus importante encore est la répartition entre les phénomènes de Raynaud primitifs et les phénomènes de Raynaud secondaires. Quels que soient les chiffres cités dans la littérature, les phénomènes de Raynaud secondaires n'ont vraisemblablement, dans la population générale, qu'une faible incidence. Il est en effet difficile d'apprécier objectivement la répartition des phénomènes de Raynaud en « primitifs » et « secondaires », car les données disponibles sont habituellement issues de statistiques hospitalières qui induisent nécessairement un biais dans le recrutement des phénomènes de Raynaud ; ceux-ci sont, en effet, d'autant plus volontiers dirigés vers un service hospitalier spécialisé qu'ils sont plus sévères, plus souvent accompagnés d'anomalies cliniques et paracliniques et donc plus souvent secondaires. Une étude menée en Espagne [3] a chiffré les phénomènes de Raynaud primitifs à 89 % des cas et les formes secondaires à seulement 11 %. Ce résultat correspond bien à notre expérience clinique [4]. ( figure1 )

La nécessité d'une exploration étiologique est l'une des caractéristiques qui s'attachent aux phénomènes de Raynaud [5]. L'hypothèse jadis évoquée d'un glissement possible, au fil du temps, d'un phénomène de Raynaud primitif vers un phénomène de Raynaud secondaire n'a pas résisté à l'analyse de l'évolution des patients. Un phénomène de Raynaud en apparence isolé, mais associé en réalité à des anomalies immunologiques ou à des anomalies capillaroscopiques, évolue certes, dans un pourcentage notable de cas, vers une connectivite et plus particulièrement vers une sclérodermie. Mais la surveillance de phénomènes de Raynaud dont l'enquête étiologique était entièrement négative a montré qu'il n'y avait pas, plusieurs années plus tard, de changement de groupe et que les acrosyndromes initialement considérés comme primitifs restaient bien sans cause plusieurs années plus tard [6, 7].

La sclérodermie est la première cause de phénomène de Raynaud secondaire

Les causes des phénomènes de Raynaud sont variées mais très inégalement réparties (tableau II).

* La sclérodermie systémique demeure l'affection la plus souvent redoutée en cas de phénomène de Raynaud bilatéral et sans doute la première cause de phénomène de Raynaud secondaire. Ce trouble vasomoteur est en effet présent dans cette affection dans plus de 95 % des cas ; il en est le symptôme révélateur habituel. La difficulté concrète vient du long délai qui s'écoule en moyenne entre l'apparition de l'acrosyndrome et le développement de la sclérose cutanée caractéristique qui seule affirme le diagnostic [8]. En première analyse, un bilan minimum associant à l'examen clinique une radiographie des mains, une radiographie des poumons, une recherche d'anticorps antinucléaires et une capillaroscopie paraît suffisant [9] (figures 2 et 3).

* Les artériopathies digitales sont plus rares. Elles sont surtout observées chez les hommes. Elles doivent également être reconnues car leur aggravation est largement influencée par la poursuite de l'intoxication tabagique dont l'arrêt est impératif. Au cours de la maladie de Buerger, le phénomène de Raynaud est l'un des signes cardinaux ; cette affection est d'autant plus facilement diagnostiquée qu'il existe, chez un sujet jeune fumeur, outre l'acrosyndrome, des thromboses veineuses superficielles et une artériopathie distale des membres inférieurs.

* La nécessité d'une exploration est encore plus nette lorsque le phénomène de Raynaud est strictement unilatéral, car il est alors toujours secondaire. Le métier du patient est parfois en cause et la reconnaissance du diagnostic impose un reclassement professionnel. La maladie des engins vibrants concerne surtout les bûcherons employant des tronçonneuses à chaînes. La maladie du marteau est observée chez les ouvriers métallurgiques, les emboutisseurs, les carreleurs, les maçons, les carrossiers qui, à la suite de coups répétés frappés avec l'éminence hypothénar, développent une véritable dysplasie artérielle localisée dont la conséquence est souvent un anévrisme de l'artère cubitale [10]. Cet anévrisme peut se thromboser ou être à l'origine de microembolies conduisant à l'occlusion des artères digitales ou des arcades palmaires. La cure chirurgicale de l'anévrisme cubital est nécessaire pour éviter ce type de complication.

* Certaines activités sportives telles que le karaté ou le volley-ball peuvent également être responsables de lésions traumatiques de cette nature. L'occlusion des artères digitales peut aussi être la conséquence de la migration en distalité d'une lésion athéroscléreuse de l'artère sous-clavière.

* Enfin il arrive, dans 10 à 15 % des cas environ, qu'aucune cause ne soit retrouvée à un phénomène de Raynaud qui ne remplit pourtant pas les classiques critères d'Allen et Brown pour le diagnostic de maladie de Raynaud [11] : épisodes déclenchés par le froid ou l'émotion ; bilatéralité du phénomène ; pouls radial et pouls cubital normaux ; absence de gangrène digitale ; bilan étiologique négatif ; recul évolutif suffisant (plus de 2 ans). Nous regroupons ces phénomènes de Raynaud sous le nom de « Raynaud suspects d'être secondaires ». Eux seuls justifient, au sein des phénomènes de Raynaud sans cause, une surveillance clinique annuelle ou bi-annuelle. D'autres auteurs préfèrent, au contraire, classer dans le groupe des phénomènes de Raynaud secondaires à une connectivite « indifférenciée » les acrosyndromes associés à des anomalies capillaroscopiques ou immunologiques, insuffisantes toutefois pour affirmer le diagnostic d'une collagénose précise [12].

Seuls les phénomènes de Raynaud sévères imposent un traitement médicamenteux

Bien des phénomènes de Raynaud ne nécessitent pas d'autres mesures qu'une protection vigilante vis-à-vis du froid et de l'humidité [13]. Mais lorsque le phénomène de Raynaud est sévère, a fortiori s'il est compliqué de troubles trophiques, un traitement médicamenteux est indispensable.

Certains médicaments vasoactifs
utilisés dans le traitement symptomatique de la claudication intermittente des artérites des membres inférieurs ont également l'indication : « amélioration du phénomène de Raynaud ». Ils peuvent être essayés en première intention, dans la mesure où ils sont très simples d'utilisation et pratiquement toujours bien tolérés, mais leur efficacité, dans ce contexte, est généralement insuffisante.

Les inhibiteurs calciques sont efficaces en cas de phénomènes de Raynaud sévères

Les inhibiteurs calciques, en revanche, représentent un progrès dans le traitement des phénomènes de Raynaud et leur efficacité a été confirmée par des études menées en double aveugle contre placebo [14-16]. Il peut s'agir de la nifédipine (Adalate® ou Adalate 20 mg LP®), du diltiazem (Tildiem® ou Tildiem retard® 300 mg) ou de la nicardipine (Loxen 20® ou Loxen 50 LP®). La félodipine a également été testée en une seule prise par jour. Ces médicaments sont prescrits en période froide après avoir éliminé un bloc auriculo-ventriculaire et sous couvert d'une contraception efficace en raison de la tératogénicité de certaines de ces drogues chez l'animal. Les effets secondaires sont peu graves (céphalées, flush du visage, œdème malléolaire) mais fréquents. La trinitrine percutanée a été utilisée, sous forme de pommade dosée à 2 % sur les pulpes digitales, deux ou trois fois par jour et lors des accès, avec un risque d'effets secondaires (céphalées, vertiges) liés au passage systémique de la molécule. La prazosine (Minipress®) peut être employée mais à doses faibles et progressivement croissantes pour éviter des effets secondaires (vertiges, hypotension). Mais si ces médicaments permettent de réduire la fréquence et l'intensité des crises vasomotrices, ils sont souvent insuffisants pour assurer la cicatrisation de nécroses digitales.

Dans des formes sévères de phénomène de Raynaud, des perfusions de calcitonine gene related peptide (CGRP) ont donné des résultats positifs [17]. Le CGRP est le plus puissant vasodilatateur connu chez l'homme. Une carence en CGRP interviendrait dans la pathogénie du phénomène de Raynaud [18, 19]. Le déficit en CGRP serait plus marqué au cours des phénomènes de Raynaud secondaires aux connectivites qu'au cours des phénomènes de Raynaud primitifs [19, 20].

L'iloprost est indiqué en cas de phénomène de Raynaud sévère si les inhibiteurs calciques sont insuffisants

Actuellement, les prostaglandines actives par voie parentérale sont les médicaments les plus intéressants en cas de phénomènes de Raynaud sévères [21]. C'est le cas de l'iloprost (Ilomédine®), analogue de la prostacycline actuellement proposé dans les formes les plus sévères de maladie de Buerger compliquées de troubles trophiques sans possibilité de revascularisation chirurgicale. La durée de traitement conseillée dans cette indication est de 28 jours. Les puissantes propriétés vasodilatatrices et anti-agrégantes plaquettaires de l'iloprost ont conduit à utiliser ce médicament dans d'autres situations cliniques d'ischémie critique, et notamment en cas de phénomènes de Raynaud sévères. L'iloprost a, dans ces formes graves de phénomène de Raynaud, un intérêt tant vis-à-vis du traitement de la douleur que de la cicatrisation des troubles trophiques. Les différentes études utilisant les analogues de la prostacycline au cours des phénomènes de Raynaud sont d'interprétation difficile car de méthodologie différente [22]. Le médicament paraît indiscutablement efficace vis-à-vis des troubles trophiques, sans qu'il soit certain que le nombre de crises soit significativement abaissé [23, 24].

Nous avons réalisé quatorze cures d'iloprost chez douze patients à raison de 0,5 à 2 ng/kg/min en perfusion intraveineuse durant six heures, pendant cinq jours consécutifs. Il s'agissait de neuf femmes et trois hommes d'âge moyen : 44 ans (extrêmes : 27 et 65 ans). Dans neuf cas (75 %), il s'agissait d'un phénomène de Raynaud secondaire (maladie de Buerger, quatre cas ; sclérodermie systémique, trois cas ; connectivite mixte, un cas ; syndrome des anticorps antiphospholipides, un cas). Dans trois autres cas, il s'agissait de phénomènes de Raynaud suspects d'être secondaires. Chez tous les patients, il s'agissait de phénomènes de Raynaud sévères ayant un retentissement fonctionnel majeur malgré l'utilisation d'inhibiteurs calciques. Huit fois sur douze, il existait des troubles trophiques distaux à type de nécroses pulpaires (figure 4). Avec un recul moyen de 4,6 mois (extrêmes : 1 et 13 mois), une réduction de la composante douloureuse a été observée dans 100 % des cas et la cicatrisation complète des troubles trophiques notée six fois sur huit. Cette étude confirme les effets positifs de l'iloprost au cours des phénomènes de Raynaud sévères en cas d'échec des inhibiteurs calciques, l'intérêt du produit sur la cicatrisation des troubles trophiques et la possibilité de l'utiliser en cures courtes (cinq à sept jours).

Le traitement chirurgical n'a que de très rares indications au cours des phénomènes de Raynaud sévères. La sympathectomie thoracique supérieure a été proposée au cours de phénomènes de Raynaud secondaires à une artériopathie athéroscléreuse ou à une maladie de Buerger, en cas d'ischémie sévère compliquée de troubles trophiques, mais ses indications ne sont discutées qu'en cas d'échec des traitements médicamenteux. En revanche, la sympathectomie endoscopique transthoracique, qui ouvre des perspectives intéressantes dans le traitement des hyperhidroses, pourrait également trouver des indications dans les formes les plus sévères de phénomènes de Raynaud [25, 26].

CONCLUSION

Les phénomènes de Raynaud sévères sont rares (moins de 10 % des cas) et généralement secondaires. Ils posent des problèmes thérapeutiques difficiles, notamment lorsqu'ils sont compliqués de nécroses digitales. Dans cette éventualité, les inhibiteurs calciques sont constamment indiqués. Dans les formes les plus graves, le recours aux dérivés des prostaglandines (iloprost) en cures courtes représente un réel progrès, tant vis-à-vis de la douleur, que pour favoriser la cicatrisation et éviter des exérèses chirurgicales aux conséquences fonctionnelles lourdes.

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