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Durant ces quinze dernières années, un intérêt
croissant a été accordé à la fonction plaquettaire
dans la pathogénie des accidents ischémiques coronaires
ou cérébraux. Ainsi, les plaquettes se sont révélées
avoir un rôle prééminent dans l'angor instable, l'infarctus
du myocarde et la mort subite [1, 2]. Ceci a suscité un important
engouement pour l'étude de la fonction plaquettaire et des agents
inhibant l'activité des plaquettes [3].
En 1981, Furchgott et Zawadzki ont démontré que la présence
d'un endothélium intact était indispensable à l'activité
vasodilatatrice de l'acétylcholine, et que cet effet était
secondaire à la libération de ce qu'ils ont nommé
endothelium-derived relaxing factor (EDRF) [4]. L'EDRF s'est rapidement
révélé posséder une activité anti-agrégante
plaquettaire sur des cultures de cellules endothéliales humaines
[5]. Quoique l'identification de la ou des substances reste incertaine,
l'activité de l'EDRF semble pouvoir être essentiellement
attribuée au monoxyde d'azote [6, 7] ou à un composant dérivé,
la S-nitrosocystéine [8]. En effet, l'EDRF et le monoxyde d'azote
possèdent des propriétés biologiques et pharmacologiques
similaires ; de plus, l'endothélium libère une quantité
suffisante de monoxyde d'azote pour induire les effets biologiques attribués
à l'EDRF [6, 9]. Parallèlement à ses propriétés
vasodilatatrices, le monoxyde d'azote possède une activité
anti-adhésive, anti-agrégante, voire même désagrégante
plaquettaire in vivo et in vitro [10, 11].
Par ailleurs, le mécanisme d'action responsable des activités
biologiques et pharmacologiques des dérivés nitrés,
du nitroprussiate de sodium et des sydnonimines, longtemps inconnu, a
été récemment attribué à la capacité
qu'ont ces molécules de libérer du monoxyde d'azote spontanément
ou après conversion enzymatique [9].
Nous étudierons successivement, dans un premier temps, la synthèse
endogène du monoxyde d'azote et son rôle sur la fonction
plaquettaire puis, dans un second temps, l'apport exogène du monoxyde
d'azote, que ce soit par administration de molécules libérant
du monoxyde d'azote ou par inhalation de monoxyde d'azote sous forme gazeuse.
Mécanismes
d'action
Le monoxyde d'azote semble essentiellement agir par stimulation de la
guanylate cyclase qui entraîne la formation, à partir de
guanosine triphosphate (GTP), de guanosine monophosphate cyclique (GMPc)
responsable des effets vasodilatateurs observés [11]. Mellion et
al. [11, 12] ont, récemment, mis en évidence que le
monoxyde d'azote et les donneurs de monoxyde d'azote induisent une augmentation
de l'activité de la guanylate cyclase et des concentrations de
GMPc intracellulaire proportionnelle à l'effet anti-agrégant
plaquettaire. Cet effet est augmenté par l'adjonction de Zaprinast,
un inhibiteur spécifique des phosphodiestérases (type V)
responsables de la dégradation de la GMPc. De plus, l'adjonction
du composé lipophilique 8 bromo-GMPc, analogue structurel de la
GMPc, induit également une inhibition partielle de l'agrégation
plaquettaire [12]. L'augmentation de la GMPc intracellulaire semble donc
être l'élément central de cette inhibition par stimulation
d'une protéine kinase qui provoque la phosphorylation des protéines-cibles
(protéine 46/50 kDa) [13], inhibe la phospholipase C [14,15] et
diminue la concentration de calcium intracellulaire. Cette dernière
apparaît essentiellement liée à une inhibition de
la pénétration de calcium extracellulaire [16]. Le S-nitroso-N-acétylcystéine,
un monoxyde d'azote donneur, inhibe l'expression de certains récepteurs
membranaires tels que la glycoprotéine (Gp) IIb/IIIa, protéine
responsable de la fixation « en maille » du fibrinogène,
et de la P-sélectine, une protéine des granules alpha exprimée
par les plaquettes activées, agissant comme récepteur responsable
de l'interaction plaquettes-leucocytes [17].
Cependant, le monoxyde d'azote semble pouvoir également exercer
des effets biologiques indépendants de la génération
de GMPc. En effet, le monoxyde d'azote paraît participer à
la régulation des signaux de transduction médiés
par l'adénosine diphosphate (ADP)-ribosylation plaquettaire [18].
Néanmoins, l'importance physiologique de ces mécanismes,
dits GMPc indépendants, sur la fonction plaquettaire reste à
évaluer.
Le monoxyde d'azote
d'origine endogène
L'interaction endothélium-plaquettes joue un rôle fondamental
dans le maintien de l'hémostase vasculaire. De nombreux médiateurs,
produits tant par l'endothélium que par les plaquettes, jouent
un rôle fondamental dans le maintien d'un bon équilibre hémostatique
[19]. La thrombose apparaît comme un processus dynamique avec une
activité procoagulante, par activation plaquettaire et formation
de fibrine, contrebalancée par une activité anticoagulante
physiologique, fibrinolytique et inhibitrice de l'activité plaquettaire.
De nombreux médiateurs, tels que le thromboxane A2, la prostacycline,
la sérotonine, le facteur activateur plaquettaire (PAF), la thrombine,
l'adénosine diphosphate et enfin le monoxyde d'azote, ont été
impliqués dans le maintien de cet équilibre [19]. Deux types
de sécrétion de monoxyde d'azote endogène modulant
l'activité plaquettaire ont été décrits, l'un
paracrine (monoxyde d'azote produit à l'extérieur des plaquettes,
en particulier dans les cellules endothéliales) et l'autre autocrine
(monoxyde d'azote produit par les plaquettes) (figure).
Le système enzymatiqueresponsable de la synthèse
de monoxyde d'azote
C'est par la transformation d'une molécule de L-arginine en L-citrulline
avec incorporation d'une molécule d'oxygène qu'est produite
une molécule de monoxyde d'azote. La L-citrulline est alors recyclée
en L-arginine après incorporation d'une molécule d'azote.
Cette biosynthèse de monoxyde d'azote est catalysée par
une enzyme, la NO synthase, dont on connaît trois isoformes : les
plus importantes, rencontrées dans le système vasculaire,
sont l'isoforme constitutive et l'isoforme inductible [9].
Les isoenzymes constitutives sont des homodimères trouvés
sous forme soluble et particulaire dans la cellule endothéliale
et dans le cytosol plaquettaire ; leur activité enzymatique est
dépendante du calcium et de la calmoduline. La stimulation des
récepteurs de la cellule endothéliale par un médiateur
(plaquettaire par exemple, tel que la thrombine, l'adénosine diphosphate,
la sérotonine) induit une augmentation du calcium intracytosolique
qui active l'isoforme constitutive de la NO synthase pour aboutir à
la production de monoxyde d'azote [11]. Ce dernier va diffuser pour activer
la guanylate cyclase des plaquettes avoisinantes (figure)
qui exerce un rétrocontrôle sur l'activité plaquettaire.
L'isoforme inductible de la NO synthase est fonctionnellement indépendante
du calcium et peut être exprimée par différents types
de cellules tels que macrophages, polynucléaires neutrophiles,
cellules endothéliales et cellules musculaires lisses, après
stimulation par des endotoxines et des cytokines. L'expression de l'isoforme
inductible de la NO synthase implique une synthèse protéinique
de novo qui peut être inhibée, au moins en partie,
par l'administration de corticoïdes [20]. Curieusement, les plaquettes,
éléments anucléaires, sont également capables
d'exprimer cette isoenzyme après stimulation par des cytokines
[21].
Régulation de l'activation plaquettaire
La sécrétion paracrine de monoxyde d'azote par l'endothélium
vasculaire permet de réguler l'état d'activation des plaquettes
; celui-ci est assuré de façon concomitante par d'autres
inhibiteurs de la fonction plaquettaire tels que la prostacycline et l'activateur
du plasminogène tissulaire [22, 23]. De plus, les leucocytes pourraient
également être à l'origine d'une synthèse paracrine
de monoxyde d'azote [24].
L'importance physiopathologique de la synthèse autocrine reste
difficile à établir. Comme nous l'avons déjà
souligné plus haut, les plaquettes ont la capacité de produire
du monoxyde d'azote, ce qui avait été montré lors
de l'agrégation plaquettaire induite par du collagène, de
l'adénosine diphosphate ou de l'acide arachidonique [25, 26]. Ainsi,
l'adjonction d'inhibiteurs de l'isoforme constitutive de la NO synthase
potentialise les effets proagrégants de l'adénosine diphosphate
et de l'acide arachidonique. Il apparaît donc probable que la synthèse
de monoxyde d'azote intraplaquettaire puisse jouer un rôle sur son
propre niveau d'activation.
Rôle de la synthèse de monoxyde d'azote
in vivo
L'importance de la fonction endothéliale sur le niveau d'activité
plaquettaire in vivo a été montrée sur des
modèles expérimentaux ; ainsi, l'administration de NG-monométhyl-L-arginine
(L-NMMA), un analogue structural de la L-arginine inhibiteur compétitif
de la synthèse endogène de monoxyde d'azote, induit des
variations cycliques du débit coronaire dont l'endothélium
vasculaire a été au préalable endommagé [27],
ce qui témoigne d'une augmentation de l'activation plaquettaire
[28]. De plus, l'administration concomitante de L-arginine au L-NMMA inhibe
cet effet [27].
De même, Golino et al. [29] ont montré, sur un modèle
de variations cycliques de flux carotidien chez le lapin, que ces variations,
une fois induites, pouvaient être abolies par l'administration d'acétylcholine
(agissant par la libération endothéliale d'EDRF) ou l'administration
d'une solution contenant du monoxyde d'azote. Inversement, les effets
bénéfiques de l'acétylcholine étaient supprimés
par l'administration concomitante de L-NMMA, ce qui confirme que la formation
endothéliale de monoxyde d'azote était bien responsable
de l'activation plaquettaire observée. De plus, l'administration
chronique de L-arginine permet de réduire l'épaississement
intimal et augmente la vasorelaxation induite par l'administration d'acétylcholine
dans un modèle de resténose après traumatisme endothélial
[30].
Administration exogène
par des NO donneurs
Dès 1967, Hampton et al. ont montré que les dérivés
nitrés exerçaient des effets antiplaquettaires in vitro
après activation à l'adénosine diphosphate [31].
Ce n'est que plus récemment que le mécanisme d'action des
dérivés nitrés, sydnonimines et nitroprusside a été
lié à leur capacité de libérer du monoxyde
d'azote [6, 32, 33].
Les dérivés nitrés
Ces molécules libèrent peu de monoxyde d'azote spontanément
in vitro et nécessitent la présence de molécules
porteuses d'un radical thiol (par exemple, la N-acétylcystéine)
pour accroître cette libération. L'incubation de nitroglycérine
en présence de cellules musculaires lisses potentialise l'inhibition
plaquettaire [33], probablement par l'existence d'un système enzymatique
qui reste à identifier, localisé à la surface membranaire
du tissu vasculaire et absent de la surface plaquettaire [34]. Ainsi,
in vivo, la libération de monoxyde d'azote par les dérivés
nitrés est donc grandement facilitée par la présence
de ce système enzymatique et par l'adjonction de molécules
porteuses d'un groupement thiol. Néanmoins, l'apparition d'une
tolérance peut diminuer l'activité des dérivés
nitrés et les causes de cette tolérance ne sont pas univoques
[35]. Ainsi, l'adjonction de N-acétylcystéine était
supposée prévenir l'apparition du phénomène
de tolérance, mais cela a récemment été remis
en question [36]. Cette tolérance aux dérivés nitrés,
dûment prouvée sur leurs effets hémodynamiques, reste
difficile à établir sur la fonction plaquettaire ; néanmoins,
la diminution des capacités de synthèse de GMPc intraplaquettaire,
après un traitement prolongé par des dérivés
nitrés, peut constituer un élément indirect, supportant
l'hypothèse de l'existence d'un tel phénomène de
tolérance sur les effets anti-agrégants plaquettaires des
dérivés nitrés [37].
Les dérivés nitrés ont été montrés
capables d'exercer des effets antiplaquettaires in vivo ou ex
vivo. Ainsi, la trinitrine inhibe les variations cycliques du débit
coronaire imputables à la formation d'agrégats plaquettaires
sur des modèles canins d'angor instable [38] ou de thrombolyse
[39]. De plus, chez le volontaire sain, l'administration de dérivés
nitrés inhibe l'agrégation plaquettaire ex vivo [40,
41]. Dans toutes ces études, une hypotension artérielle
systémique était associée à l'effet antiplaquettaire.
Sodium nitroprusside, sydnonimines et autres donneurs
de monoxyde d'azote
Ces molécules peuvent libérer du monoxyde d'azote sans
transformation enzymatique préalable. Leur activité antiplaquettaire
in vitro est connue de longue date [9] et a été récemment
mise en évidence in vivo. Ainsi, le sodium nitroprusside
et la molsidomine sont capables d'inhiber la formation de thrombus, d'augmenter
l'efficacité d'un thrombolytique ou d'éviter les variations
cycliques du débit coronaire observées dans des modèles
d'angor instable [42, 43]. Chez l'homme, l'administration de S-nitroso-N-acétylcystéine
(SNAP) intracoronaire inhibe l'augmentation de l'expression des récepteurs
membranaires Gp IIb/IIIa et de la P-sélectine normalement observée
lors d'une angioplastie coronaire percutanée [44].
Inhalation
de NO
L'inhalation de monoxyde d'azote sous sa forme gazeuse a été
utilisée en premier lieu dans l'hypertension artérielle
pulmonaire comme vasodilatateur sélectif de la circulation pulmonaire
sans provoquer d'hypotension artérielle systémique concomitante
[45-47]. En effet, le monoxyde d'azote a une demi-vie très courte
(environ 2 secondes) ; il est très rapidement dégradé
au contact de l'hémoglobine, expliquant ainsi une action locale
sélective du gaz monoxyde d'azote inhalé. Ceci a été
mis à profit dans le syndrome de détresse respiratoire aigu
de l'adulte : de par sa sélectivité, le monoxyde d'azote
inhalé permet d'améliorer le rapport ventilation-perfusion
sans hypotension artérielle systémique associée [47].
Des études cliniques sont actuellement en cours pour déterminer
les risques/bénéfices liés à l'administration
de cette drogue.
Plus récemment, il a été suggéré
que l'inhalation de monoxyde d'azote pourrait être responsable d'une
augmentation très modérée du temps de saignement
chez le lapin et chez le volontaire sain [48, 49]. De plus, l'inhalation
de monoxyde d'azote chez des patients présentant un syndrome de
détresse respiratoire aigu provoque, ex vivo, une diminution
de l'agrégation plaquettaire sans toutefois affecter le temps de
saignement [50].
Cet effet antiplaquettaire peut se révéler utile en pathologie
cardiovasculaire. En effet, l'administration de monoxyde d'azote par inhalation
permet d'inhiber la prolifération intimale induite par un traumatisme
de l'endothélium carotidien chez le rat [51] et augmente la perméabilité
après thrombolyse dans un modèle canin d'infarctus du myocarde
[52] sans allongement du temps de saignement. Surtout, il n'a pas été
observé d'hypotension artérielle systémique concomitante,
ce qui appraît inéluctable lors de l'administration de dérivés
nitrés aux doses utilisées pour obtenir un effet antithrombotique
[53].
Le gaz monoxyde d'azote inhalé paraît donc, sans induire
d'hypotension artérielle systémique, exercer un effet antithrombotique
dont la durée semble pouvoir persister jusqu'à une demi-heure
après l'arrêt de l'administration [52]. L'intérêt
d'une utilisation de gaz monoxyde d'azote comme agent antithrombotique
en pathologie cardiovasculaire humaine reste à déterminer.
En conclusion, les effets antithrombotiques du monoxyde d'azote, qu'il
soit d'origine endogène ou exogène, paraissent bien établis,
que ce soit in vitro mais surtout également in vivo.
Il reste à déterminer le rôle et l'importance respective
des effets antiplaquettaires et de l'effet vasodilatateur, potentiellement
bénéfique localement, mais surtout potentiellement délétère
par l'hypotension artérielle qu'induit l'administration intraveineuse
de donneur de monoxyde d'azote. L'inhalation de monoxyde d'azote par l'inhibition
plaquettaire qu'il induit, sans hypotension artérielle associée,
pourrait être une solution thérapeutique intéressante.
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