ARTICLE
Parmi les complications survenant après une radiothérapie,
figurent les lésions vasculaires, et, en particulier, les lésions
artérielles. La fréquence de ces lésions est inconnue.
Elle est probablement sous-estimée du fait du décès
plus précoce de ces patients, qui survient avant que les lésions
artérielles soient importantes, et du fait du caractère
le plus souvent asymptomatique de ces lésions.
Définition de
l'artérite radique
La définition de l'artérite radique donnée par
Pillet est la « survenue de lésions artérielles
oblitérantes isolées, siégeant dans un territoire
soumis à l'irradiation et étant le siège d'importants
troubles trophiques, chez des patients non athéromateux ou ayant
des lésions d'athéromatose minime » [1].
Dans cette définition sont omis les cas des lésions anévrismales
qui peuvent survenir dans un territoire artériel irradié.
Par ailleurs, certaines régions peuvent avoir été
irradiées et ne garder aucune séquelle cutanée, comme
c'était le cas chez plusieurs de nos patients qui avaient d'authentiques
lésions d'artérite radique.
La lésion artérielle
Dès que commence la radiothérapie, se succèdent
des phases de lésions de la paroi artérielle puis de cicatrisation
qui conduisent à des séquelles à long terme dont
l'examen anatomopathologique ne permet pas de faire la différence
avec des lésions d'athérosclérose banale.
L'atteinte artérielle est très précoce, dès
la 48e heure après le début de la radiothérapie
[2]. Il existe initialement des lésions de la paroi artérielle
qui est épaissie, démateuse, et de l'endothélium
avec présence fréquente de thrombus [3]. L'-dème
atteint les trois couches de la paroi artérielle, avec nécrose
de l'intima, fragmentation de la média et de la limitante élastique
interne qui se rompt [4]. La cicatrisation évolue vers la fibrose
de l'intima, de la média et la fibrose périartérielle
avec occlusion des vasa vasorum.
Les manifestations
cliniques
La radiothérapie peut se compliquer très rapidement d'une
nécrose de la paroi artérielle avec rupture. L'évolution
de ces ruptures artérielles est parfois cataclysmique, en particulier
dans le cas des irradiations cervicales (cancer ORL) où l'artère
lésée est la carotide primitive.
Hormis cette complication aiguë, les lésions évoluent
comme l'athérosclérose. Des lésions anévrismales
peuvent donc apparaître mais, plus fréquemment, il s'agit
de plaques ulcérées évoluant vers des lésions
sténosantes et finalement vers l'occlusion si la survie est prolongée.
Les patients sont le plus souvent asymptomatiques, même s'il existe
des lésions artérielles avérées. Ils peuvent
aussi se plaindre de claudication intermittente ou d'angor, d'ischémie
distale brutale par embolie à partir d'un anévrisme ou d'une
plaque ulcérée, ou encore d'ischémie sévère
progressive.
Par rapport aux lésions d'athérosclérose, les lésions
artérielles induites par la radiothérapie ont deux particularités.
Elles sont très segmentaires, survenant dans un arbre artériel
sain par ailleurs, et elles ont l'inconvénient de ne permettre
le développement d'aucune circulation collatérale de suppléance
par opposition aux lésions obstructives de l'athérosclérose.
Il existe une exception à la pauvreté de la circulation
collatérale en territoire irradié : c'est le réseau
complexe d'anastomoses et de collatérales qui se constitue au niveau
de la vascularisation intracérébrale des enfants irradiés
très jeunes [5]. La présence d'un réseau de collatérales
est de bon pronostic.
Territoires
artériels
Des lésions d'artérite radique peuvent survenir dans n'importe
quel territoire artériel exposé à l'irradiation :
des lésions des artères intracérébrales (tumeurs
intracérébrales), de la carotide interne (cancer de la sphère
ORL), de l'artère sous-clavière, axillaire ou humérale
(cancer du sein ou maladie de Hodgkin), des artères coronaires
(maladie de Hodgkin), des artères digestives, rénales et
des membres inférieurs (maladie de Hodgkin, cancer testiculaire
ou ovarien par exemple) ont été décrites [6, 7].
Les conséquences sont variables : crises co-mitiales, accidents
vasculaires cérébraux ou retard psychomoteur en cas d'irradiation
cérébrale [5], angor ou infarctus en cas d'irradiation médiastinale
[8], angor mésentérique ou hypertension artérielle
avec ou sans insuffisance rénale en cas d'irradiation des chaînes
lombo-aortiques [9, 10], claudication intermittente ou ischémie
brachiale ou de membre inférieur [11], impuissance [12] ont été
rapportés.
Les ressources thérapeutiques.
Problèmes de la chirurgie. Place de l'angioplastie
Les trois options thérapeutiques sont le traitement médical,
le traitement chirurgical et, plus récemment, le traitement endovasculaire.
Dans le cas particulier de l'artérite radique, il faut mettre en
balance la gêne fonctionnelle du patient et son état général,
en particulier, son « statut carcinologique ». Le traitement
médical sera préféré en l'absence de signes
cliniques ou si le patient est peu symptomatique. En cas de symptômes,
le traitement de référence est pour le moment chirurgical,
par pontage le plus souvent. La radiologie interventionnelle est encore
peu utilisée mais présente plusieurs avantages par rapport
à la chirurgie. Dans certains cas de lésions postradiques,
comme les réseaux vasculaires intracrâniens qui miment un
syndrome de Moya-Moya, il n'existe aucun recours thérapeutique
chirurgical ou endovasculaire, même si le patient est symptomatique
[5].
Difficultés de la chirurgie en territoire
irradié
* L'abord chirurgical est délicat car il faut éviter un
abord de l'artère directement ou à proximité du territoire
irradié et favoriser les abords et anastomoses en zone saine. La
dissection des territoires irradiés permettant d'accéder
à l'artère lésée est parfois difficile.
Plusieurs auteurs rapportent un échec de l'abord chirurgical
du fait de l'étendue des lésions artérielles (3 patients/48
pour Cormier [13]) ou de l'étendue de la fibrose (3/9 pour McEniery
[14]).
La cicatrisation de ces territoires est parfois longue du fait de la
sclérose cutanée et sous-cutanée.
Le chirurgien propose rarement une endartériectomie [6, 13, 15,
16] mais le plus souvent un pontage, c'est-à-dire l'implantation
définitive d'un matériel dans des tissus irradiés.
On propose ainsi à des patients très jeunes (40 ans) un
triple pontage coronarien, ce qui peut poser des problèmes d'abord
chirurgical répété dans les années suivantes.
Les anastomoses du pontage doivent idéalement se situer en territoire
artériel sain (non irradié) afin d'éviter les désunions
de sutures. Ceci nécessite souvent des pontages longs, voire extra-anatomiques,
parfois avec tunnélisation du pontage en zone irradiée [1].
Le matériel du pontage est veineux ou artériel (artères
mammaires). Le pontage peut secondairement s'occlure du fait de la fibrose
réactionnelle à la chirurgie ajoutée à la
fibrose postradique. Dans le cas particulier des pontages coronariens,
les artères mammaires internes, toujours épargnées
par l'athérosclérose, peuvent avoir des lésions sténosantes
ou de fibrose diffuse post-radique qui les rendent inutilisables [8].
Avantages théoriques de la radiologie interventionnelle
Le traitement endovasculaire permet en théorie de s'affranchir
de certains inconvénients de la chirurgie en territoire irradié
énumérés ci-dessus.
* L'angioplastie est faite à partir d'un accès artériel
situé à distance de la zone cutanée fibrosée
par l'irradiation, là où la ponction artérielle ne
présente pas de risque particulier.
* Le traitement radiologique endovasculaire est focal, le plus souvent
sans implantation définitive de matériel dans les tissus
irradiés.
Inconvénients théoriques de la radiologie
interventionnelle en milieu irradié
Ces inconvénients tiennent aux risques habituels de l'angioplastie,
dont les plus importants sont, à court terme, les embolies distales
et, à moyen terme, la resténose. On manque aussi d'un suivi
à long terme du fait du faible nombre de patients traités.
Techniquement, le fait de traiter une lésion artérielle
post-radique ne modifie pas fondamentalement la stratégie thérapeutique
endovasculaire. Aucun cas de rupture artérielle
après angioplastie n'a été rapporté. D'autres
auteurs craignent que la fibrose artérielle et péri-artérielle
ne rende l'angioplastie plus difficile. Mais, dans notre expérience,
les pressions d'insufflation sont analogues à celles nécessaires
pour les lésions athéroscléreuses.
* McBride rapporte la survenue d'un spasme artériel sévère
lors de l'angioplastie d'une lésion axillaire [17] mais nous n'avons
pas d'expérience analogue sur les trois cas de sténoses
axillaires [18].
* Le caractère spontanément emboligène de certaines
de ces lésions, en particulier au membre supérieur, n'est
pas une contre-indication à l'angioplastie dans notre expérience
ou dans celle de McBride [17, 18]. La mise en place d'un désilet
temporairement occlusif dans l'artère d'aval (artère humérale
en cas d'angioplastie axillaire par exemple) peut protéger le lit
d'aval pendant l'angioplastie.
* L'intérêt des endoprothèses est très mal
connu puisqu'un seul cas a été rapporté par McBride,
en position axillaire [17]. Nous avons traité un patient par angioplastie
iliaque avec mise en place d'une endoprothèse en position iliaque
en 1994. Il n'a pas eu de récidive des signes cliniques d'ischémie
depuis [19].
* En ce qui concerne la resténose, le nombre des lésions
artérielles irradiées dilatées est faible et le suivi
rapporté est court (18 mois pour McBride en axillaire, 12 mois
pour Milutinovic en rénal, 20 mois pour Saddekni en iliaque) [17,
20, 21]. Le recul clinique de 21 mois que nous avons chez une patiente
dilatée au niveau de l'artère axillaire ne nous permet pas
de trancher [18].
Territoires artériels
où la radiologie interventionnelle a déjà été
rapportée
La radiologie interventionnelle n'a, à notre connaissance, été
rapportée que dans peu de territoires irradiés : carotide
primitive (n = 2), coronaires (n = 3), artères sous-clavière,
axillaire et humérale (n = 14), artère rénale (n
= 2) et artère iliaque (n = 7).
Dans tous les cas, il s'agissait de sténoses ou d'occlusions,
sauf dans un cas où la procédure interventionnelle a consisté
en l'occlusion d'un anévrisme développé aux dépens
de l'artère axillaire [22].
Il est clair que le nombre de procédures rapportées est
sous-estimé par rapport au nombre d'angioplasties faites chez des
patients ayant des lésions artérielles post-radiques.
Carotide primitive
Deux des 53 lésions carotidiennes apparues en territoire irradié
ont été traitées par dilatation percutanée
avec un bon résultat [13]. Il faut rester prudent dans ce type
d'indications compte tenu du risque cérébral d'une éventuelle
embolie.
Artères coronaires
La prévalence des lésions coronariennes post-radiques
est faible (4 sur 558 patients opérés d'un pontage coronarien
sur une période de 14 ans) [23]. Les sténoses sont le plus
souvent très proximales, avec un réseau coronaire par ailleurs
souple et régulier. Dans certains cas, la dissection des tissus
irradiés est difficile [23], voire impossible [14]. Le traitement
chirurgical est le plus souvent un pontage aorto-coronarien, parfois associé
à un remplacement valvulaire aortique [14]. D'autres auteurs rapportent
une technique d'endartériectomie ostiale bilatérale, évitant
à un patient jeune l'éventualité de plusieurs thoracotomies
pour pontages aorto-coronariens [15]. S'il existe des lésions très
proximales, l'angioplastie peut être proposée et quelques
cas de traitement par angioplastie ont été rapportés
[14, 24].
Artères sous-clavière, axillaire et
brachiale
La prévalence des lésions artérielles du membre
supérieur, survenant essentiellement après radiothérapie
pour cancer du sein, n'est pas connue. Onze cas de traitement endovasculaire
ont été rapportés [18, 22, 27, 28].
Les manifestations cliniques sont variées : claudication du bras,
ischémie subaiguë, voire ischémie aiguë, surtout
digitale, par embolies à partir d'une plaque ulcérée.
Les lésions sont une occlusion courte ou de quelques centimètres,
ou une sténose [26]. La localisation la plus fréquente est
l'artère axillaire distale. La procédure est donc adaptée
à la lésion anatomique : angioplastie simple, angioplastie
avec désilet occlusif d'aval sur l'artère humérale
en cas de plaque emboligène d'amont [18], recanalisation en cas
d'occlusion, avec mise en place d'une endoprothèse dans un cas
d'occlusion longue (7 cm) de l'artère axillaire [17]. Trois cas
d'échecs de la dilatation survenant immédiatement ou dans
les mois suivant la procédure ont été rapportés
dans la littérature [17, 25, 27]. Dans notre expérience,
trois patientes ont eu une angioplastie d'une sténose proximale
de l'artère axillaire avec succès primaire, sans récidive
des signes d'ischémie digitale, pour un recul moyen de 24 mois
[18] (figures 1 et 2).
Artères rénales
Deux cas d'angioplastie d'une sténose postradique d'artère
rénale ont été rapportés [10, 20]. Un des
patients a eu une recanalisation de l'artère rénale droite
occluse avec un résultat médiocre et une réocclusion
à six semaines tandis que le bon résultat de l'angioplastie
sur la sténose de l'artère rénale gauche persistait
[10]. Chez l'autre patient, la procédure s'est accompagnée
d'un succès primaire radiologique avec amélioration de la
fonction rénale et un meilleur contrôle tensionnel [20].
Dans les deux cas, la sténose était proximale, juxta-ostiale.
Elle était très segmentaire pour l'un des patients [20]
et s'accompagnait d'un aspect anormal des artères (aorte, artères
lombaires) adjacentes chez l'autre patient [10]. Dans ce territoire, l'angioplastie
tire son intérêt des limites de la chirurgie en rétropéritoine
irradié.
Artères iliaques
Sept cas ont été rapportés dans la littérature
[11, 16, 19, 21, 29, 30]. Les symptômes étaient le plus souvent
une claudication intermittente, rarement une ischémie aiguë
(un cas) [11] ou une ischémie critique (un cas) [19]. Il s'agissait
dans tous les cas de sténoses et il n'y a pas, à notre connaissance,
de cas de recanalisation d'occlusion ilio-fémorale rapportés
dans la littérature. La procédure endovasculaire permettait
un succès primaire dans tous les cas sauf un [11]. Dans un cas,
la persistance d'une sténose résiduelle a nécessité
la mise en place d'une endoprothèse [19] (figures
3). Le recul est de vingt mois pour Saddekni [21] sans resténose.
CONCLUSION En
conclusion, le type de lésions (focales) et le terrain (sujet jeune
chez lequel on souhaite éviter une chirurgie précoce ou, au
contraire, sujet âgé avec délabrement tissulaire post-radique)
se prêtent à une tentative de traitement endovasculaire. L'inconvénient
de la radiologie interventionnelle en territoire artériel irradié
par rapport à la chirurgie est le faible nombre de patients rapportés
et suivis à long terme. Ces inconvénients sont à mettre
en balance avec ceux que présente la chirurgie en territoire irradiéREFERENCES
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