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Une nouvelle approche de la resténose postangioplastie : les oligonucléotides antisens


Sang Thrombose Vaisseaux. Volume 7, Number 3, 147-54, Mars 1995, Mini-revues


Résumé   Summary  

Author(s) : Joseph Emmerich, service de médecine vasculaire, hôpital Broussais, 75674 Paris Cedex 14..

Summary : La resténose vient compliquer l’angioplastie coronaire dans 30 à 50 % des cas. L’ensemble des stimuli contribuant à sa survenue aboutit à la stimulation et la prolifération des cellules musculaires lisses. L’implication finale des proto-oncogènes dans ce processus en fait une cible théorique parfaite pour tenter d’inhiber la prolifération cellulaire à l’aide d’oligonucléotides antisens. Ces derniers sont capables d’inhiber spécifiquement la synthèse protéique de l’ARN messager contre lequel ils sont dirigés. Plusieurs essais encourageants ont été effectués chez l’animal à l’aide d’oligonucléotides antisens dirigés contre c-myb, c-myc, c-fos, PCNA. Ceci ouvre des perspectives intéressantes sur les mécanismes impliqués dans la resténose, mais aussi sur une éventuelle utilisation locale à visée thérapeutique, alors que toutes les thérapeutiques générales testées se sont révélées inefficaces.

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ARTICLE

Le talon d'Achille de l'angioplastie transluminale reste la resténose. Elle survient au sixième mois avec une fréquence comprise entre 30 et 50 % selon les études, en dépit d'un succès initial de l'ordre de 90 à 95 % et d'un taux de complications initiales d'environ 5 % [1]. Depuis la première étude d'Essed et al. [2], démontrant le rôle d'une prolifération intimale fibro-cellulaire responsable de la resténose, de nombreux efforts de recherche ont permis de mieux comprendre les mécanismes impliqués. Les essais effectués chez l'animal, et maintenant chez l'homme, ont montré que la resténose est la conséquence d'une prolifération des cellules musculaires lisses [3] (figure 1).

En utilisant un modèle de désendothélialisation de l'artère carotide chez le porc ou le rat, trois phases ont été distinguées dans le processus de prolifération myo-intimale et de sclérose [4]. Ce modèle ne mime probablement pas complètement les mécanismes observés sur une artère préalablement pathologique, mais permet de les approcher.

- La première phase se caractérise par la formation d'un thrombus plaquettaire, ou thrombus blanc, qui survient très rapidement dans les minutes qui suivent la lésion endothéliale et qui dure environ vingt-quatre heures. Secondairement, vers la vingt-quatrième heure, on assiste à une prolifération de cellules musculaires lisses dans la média comme cela peut être détecté par une augmentation de synthèse d'ADN. Cette replication médiale des cellules musculaires lisses résulte de l'effet direct du traumatisme pariétal, par le biais de la sécrétion de facteurs de croissance ne dépendant pas des plaquettes.

- La deuxième phase débute environ au quatrième jour. Elle est marquée par la migration de cellules musculaires lisses de la média vers l'intima. Les cellules continuent de migrer et de proliférer environ jusqu'au quatorzième jour, période où la population cellulaire atteint son maximum. Les plaquettes semblent ici jouer un rôle important par la sécrétion de PDGF (platelet-derived growth factor), dont le rôle sur le chimiotactisme et l'activité mitotique a été bien étudié. Enfin, comme lors de la phase précédente, les cellules musculaires lisses peuvent stimuler elles-mêmes leur prolifération de façon autocrine, ne dépendant pas des plaquettes.

- La troisième phase est beaucoup plus longue puisqu'elle s'étend du quatorzième jour au troisième mois. Elle correspond à la progression de l'épaississement intimal, dû à la prolifération et à l'hypertrophie des cellules musculaires lisses et à l'accumulation de matrice extracellulaire, contribuant non seulement à la fibrose du thrombus mais aussi à la progression de la plaque d'athérosclérose. La composante scléreuse de la plaque d'athérosclérose est ainsi constituée de collagène, de protéoglycanes, d'élastine et de glycoprotéines.

Le rôle de la thrombose dans la resténose a été souligné également par Topol [5] ; la thrombose fournirait une matrice permettant la prolifération des cellules musculaires lisses.

La prolifération des cellules musculaires lisses : une voie convergente finale

Quels que soient les différents stimuli et l'enchaînement de leurs actions dans le temps, la voie finale commune de l'ensemble des médiateurs impliqués dans la resténose (facteurs de croissance, thrombine, angiotensine II, interleukines...) est la prolifération de la cellule musculaire lisse. Rappelons que la cellule musculaire lisse est présente au sein de la paroi artérielle sous deux formes phénotypiques ; une forme contractile et une forme sécrétante. Les activités cellulaires ainsi que leurs structures cytoplasmiques sont différentes, les formes sécrétantes résultant d'un recrutement des cellules musculaires lisses quiescentes situées dans la média artérielle [6].

Plusieurs tentatives thérapeutiques (revue dans [1]) ont essayé de prévenir la resténose par voie systémique. Elles se sont focalisées sur cinq grands mécanismes en utilisant différentes drogues recensées dans le tableau I [1]. Jusqu'ici, aucun traitement n'a fait la preuve de son efficacité dans la prévention de la resténose chez l'homme, malgré des résultats préalables le plus souvent encourageants chez l'animal. Le paradigme des inhibiteurs de l'enzyme de conversion est à cet égard particulièrement démonstratif. Après la publication d'un essai montrant l'efficacité d'un inhibiteur de l'enzyme de conversion chez le rat [7], plusieurs études chez le primate et le porc n'ont pas confirmé cette hypothèse [8]. Enfin, les résultats de l'étude MERCATOR semblent bien avoir enterré cette voie de prévention de la resténose [9]. La limite de ces modèles animaux s'explique par la différence des lésions traitées, la dénudation d'artères saines n'entraînant pas forcément les mêmes mécanismes que l'angioplastie de sténoses serrées chez l'homme, comme cela a déjà été évoqué plus haut. De plus, les cellules issues de plaques athéroscléreuses évoluées n'ont pas les mêmes caractéristiques de croissance en culture que des cellules provenant d'une paroi saine [6]. Plus récemment, la publication d'une méta-analyse des études ayant tenté de prévenir la resténose par l'ingestion d'huile de poissons (acides gras polyinsaturés en n-3) montrerait un petit bénéfice de ce traitement, dépendant de la dose [10]. En pratique clinique, cette voie thérapeutique n'est pas ou peu utilisée.

Chez le rat, d'autres études se sont intéressées à l'inhibition de la prolifération des cellules musculaires lisses par l'inhibition d'un des facteurs de croissance impliqués dans la transduction d'un signal aboutissant à la division des cellules musculaires lisses. L'équipe de Ross a pu ainsi obtenir l'inhibition de la prolifération néo-intimale de cellules musculaires par l'injection d'un anticorps polyclonal dirigé contre le PDGF [11]. D'autres se sont intéressés à un autre puissant facteur mitogène des cellules musculaires lisses, le basic fibroblast growth factor (bFGF). Ces mitogènes agissent au niveau de récepteurs cellulaires membranaires qui, par l'intermédiaire de la stimulation de mécanismes intracellulaires, vont entraîner la synthèse d'ADN puis la mitose cellulaire. Comme nous l'avons déjà évoqué, cela est schématisé dans la figure 2, de nombreux stimuli peuvent agir sur la cellule selon ce mécanisme. Ainsi, l'efficacité d'une intervention portant sur un seul de ces facteurs devrait se trouver limitée par la redondance de ces systèmes, le blocage sélectif d'un seul signal ne pouvant probablement pas empêcher la prolifération cellulaire [12]. Par exemple, l'inhibition du bFGF (basic fibroblast growth factor) par un anticorps prévient la première phase de prolifération intimale mais pas la prolifération finale des cellules musculaires lisses [13].

Pour cette raison, plusieurs auteurs se sont focalisés sur une stratégie consistant à court-circuiter les événements exocellulaires et membranaires pour inhiber directement l'expression des facteurs intracellulaires impliqués dans une voie commune partagée par les différents facteurs mitogènes. On connaît encore peu de choses sur les mécanismes contrôlant la mitose et la différenciation cellulaire et qui mettent en cause des oncogènes. Le produit de ces gènes, les oncoprotéines, sont un maillon central des événements déclenchés par l'action des facteurs de croissance. Ces derniers agissent sur des récepteurs membranaires qui vont déclencher des signaux, ces derniers agissant finalement sur la replication cellulaire [14]. Les oncoprotéines peuvent être classées en six grandes classes selon le lieu de leur action intracellulaire (tableau II). Nous nous focaliserons sur les protéines régulatrices agissant directement au niveau nucléaire. Sous l'action de différents stimuli (impliquant notamment les facteurs de croissance ou des oncogènes d'une autre classe), les produits de ces gènes vont pouvoir aller transactiver d'autres gènes, encore inconnus, indispensables au déclenchement de la mitose [14]. On connaît à l'heure actuelle plusieurs oncoprotéines de liaison à l'ADN, qui se comportent donc comme des facteurs transcriptionnels. Ces gènes sont dits de « réponse précoce » en raison de leur induction très rapide mais aussi très transitoire sous l'action de très nombreux stimuli, et dans un nombre important de types cellulaires [15].

Les signaux de transduction qui lient l'activation des récepteurs à la prolifération des cellules musculaires lisses induisent la production d'ARN messagers de c-myc et c-fos entre trente minutes et deux heures avec un retour à la normale vers la douzième heure. L'expression de c-myb commence vers la huitième heure et revient à la normale à la seizième heure. Plusieurs travaux ont montré que la protéine myb est localisée dans le noyau, se fixe sur une séquence spécifique de l'ADN et agit comme un activateur de la transcription [16, 17]. On note aussi la transcription de l'ARN de l'histone H3 de seize à vingt-quatre heures, et de l'ARN de la myosine non musculaire plus tardivement dans le cycle cellulaire [18]. On doit également noter l'induction d'une autre protéine nucléaire, la PCNA (proliferating cell nuclear antigen). Cette dernière est un cofacteur et un puissant activateur de l'ADN polymérase delta ; ces deux protéines étant nécessaires à la replication de l'ADN [19]. L'ensem-ble de ces mécanismes va permettre à la cellule d'entrer en phase S.

Les travaux récents de l'équipe de Rosenberg se sont intéressés au contrôle de la prolifération des cellules musculaires lisses par l'utilisation d'oligonucléotides antisens complémentaires de l'ARN messager de c-myb in vitro, mais aussi in vivo chez le rat [18, 20-22]. D'autres ont étudié l'effet d'oligonucléotides antisens dirigés contre l'ARN messager du PCNA, in vitro [23]. Ces travaux ouvrent une voie thérapeutique nouvelle dans la prévention de la resténose après angio-plastie transluminale, ou au niveau des sutures de greffes artérielles.

Oligonucléotides antisens et inhibition de synthèse protéique

L'importance de cette stratégie « antisens » en recherche et en médecine est attestée par l'existence d'un journal spécifique Antisense Research and Development consacré à ce sujet.

Le mode d'action des oligonucléotides antisens, qui vont se fixer à l'ARN messager cible, semble impliquer trois mécanismes [18, 24] :

1) Coupure de l'ARN messager par la RNAse H qui reconnaît les hybrides ADN/ARN.

Seuls les désoxyribonucléotides naturels et certains de leurs analogues sont capables d'induire une coupure de l'ARN cible.

2) Prévenir la traduction du messager en empêchant l'assemblage correct de la machinerie de traduction (ribosome). De même, si un oligonucléotide antisens se fixe au niveau des jonctions intron-exon, il peut prévenir l'épissage des ARN pré-messagers et donc la traduction.

3) Modification du métabolisme des ARN messagers.

Une inhibition de la transcription de l'ADN par la formation d'une triple hélice est également un des mécanismes possibles de l'action des oligonucléotides antisens [24, 25].

La spécificité d'action de l'oligonucléotide dépend de sa longueur, et en théorie une longueur de quinze à dix-sept nucléotides ne reconnaîtra qu'une séquence spécifique parmi l'ensemble du génome humain. Cette approche thérapeutique est en cours d'évaluation mais, d'ores et déjà, l'utilisation de ce « nouveau médicament » est en cours d'expérimentation chez l'homme, notamment dans certaines formes de leucémies (leucémie myéloïde aiguë) [25].

Plusieurs critères doivent être remplis pour pouvoir utiliser efficacement et sélectivement un oligonucléotide antisens [24, 25] :

1) L'oligonucléotide doit pouvoir être synthétisé facilement et en quantité suffisante.

Ceci peut être maintenant obtenu de façon automatique, à large échelle, et de façon commerciale notamment pour les oligonucléotides phosphorothioates.

2) L'oligonucléotide doit être stable in vivo.

Cette condition exclut l'utilisation d'oligonucléotides normaux (phosphodiester), en raison de leur destruction rapide par des nucléases endocellulaires qui les dégradent rapidement (surtout en position 3'). Cela a conduit les chimistes à développer des oligonucléotides résistant aux nucléases et notamment des oligonucléotides phosphorothioates et méthylphosphonates, qui peuvent être synthétisés relativement facilement (figure 3). Plus récemment, d'autres modifications ont été proposées [26].

3) L'oligonucléotide doit être capable d'entrer dans la cellule cible.

Les oligonucléotides sont polyanioniques, et ils ne peuvent pas diffuser passivement à travers les membranes cellulaires. En dépit de cela, les oligonucléotides sont capables de s'accumuler au niveau nucléaire par un ou des mécanismes mal connus [25]. On sait néanmoins que le mécanisme de pénétration intracellulaire s'effectue par endocytose.

4) L'oligonucléotide doit être retenu par la cellule cible.

Une exocytose des oligonucléotides internalisés a été observée dans plusieurs types cellulaires. Ce problème doit aussi être considéré en fonction de l'affinité avec laquelle l'oligonucléotide va pouvoir se fixer sur son ARN messager cible. Plus l'affinité sera importante, plus il se fixera sur sa cible. Inversement, si la vitesse d'exocytose est supérieure à la cinétique de fixation, peu d'oligonucléotides seront retenus par la cellule. Différents moyens ont été utilisés pour augmenter la concentration intracellulaire de l'antisens [25, 27].

5) L'oligonucléotide doit être capable de se fixer sur sa ou ses cibles cellulaires.

Les cibles cellulaires de l'oligonucléotide peuvent être l'ARN messager, mais aussi l'ARN avant son épissage ou l'ADN. Compte tenu de la fixation de protéines à l'acide nucléique en de nombreux sites, toutes les séquences ne sont vraisemblablement pas accessibles à un appariement. De même, la structure secondaire ou tertiaire de l'ARN messager choisi pour cible peut prévenir la fixation de l'oligonucléotide.

6) L'oligonucléotide ne doit pas agir de façon non spécifique sur d'autres macromolécules.

Le fait que les oligonucléotides soient polyanioniques peut leur conférer la possibilité de lier plusieurs protéines, comme en sont capables les glycosaminoglycanes. Cela peut leur permettre d'agir de façon non spécifique, d'où l'importance d'utiliser des oligonucléotides témoins contenant un mésappariement de plusieurs paires de bases ou une séquence faite au hasard (scrambled oligonucleotide). Les contrôles nécessaires pour affirmer la sélectivité de l'effet antisens sont nombreux [24].

Plusieurs modifications de la séquence oligonucléotidique sont à l'heure actuelle utilisées [23, 25, 26] pour permettre la résistance de ces antisens à l'action de la RNAse (figure 3). Les oligonucléotides « phosphorothioates » et « méthylphosphonates » sont en cours d'évaluation dans certaines indications. Il est encore trop tôt pour prédire l'efficacité, la faisabilité et la tolérance de cette nouvelle perspective thérapeutique [25].

Oligonucléotides antisens et préventions de la resténose

L'idée d'utiliser un oligonucléotide antisens dirigé contre c-myb provient de travaux préliminaires démontrant que l'héparine prévient la prolifération des cellules musculaires lisses [28]. Plus tard, il fut démontré que cela était dû à un blocage en phase G1 du cycle cellulaire, associé à une diminution de l'ARN messager de c-myb, mais pas de c-fos et de c-myc, impliqués dans la transition de la phase G0 en G1 [29]. Ces mêmes auteurs ont donc, dans un premier temps, étudié l'effet d'oligonucléotides antisens dirigés contre c-myb et contre la myosine non musculaire in vitro, sur des cellules musculaires lisses [18]. Ils ont utilisé pour cela des cultures de cellules musculaires lisses aortiques de rat transformées (SV40LT), et également des cultures primaires de cellules musculaires lisses d'aorte de rats et de souris. L'exposition des cellules à l'antisens dirigé contre c-myb inhibe de façon très importante la prolifération (mesurée à la soixante-douzième heure) des cellules musculaires lisses en culture, alors que l'oligonucléotide « sens » n'a aucun effet antiprolifératif. La spécificité de cette action a été démontrée par le fait qu'un oligonucléotide antisens présentant un mésappariement de seulement deux bases par rapport à l'antisens c-myb ne prévenait pas la prolifération des cellules musculaires. Cette inhibition est due à un arrêt en phase G1 tardive du cycle cellulaire. Un effet similaire a été obtenu par l'oligonucléotide antisens dirigé contre la myosine non musculaire, qui joue un rôle important dans la division cellulaire [18]. L'inhibition de la prolifération est obtenue de façon identique par l'addition de l'antisens pendant seulement quatre heures, par rapport à une exposition continue de soixante-douze heures. De plus, l'effet obtenu est réversible puisque, après exposition pendant quatre heures, lavage de l'oligonucléotide, et addition d'un milieu de culture contenant des facteurs de croissance, la prolifération des cellules reprend à partir du troisième jour avec un temps de doublement comparable aux cellules témoins [18, 22]. La mesure de la quantité d'ARN messager c-myb dans les cellules musculaires lisses traitées par l'antisens c-myb est diminuée de façon importante (4,5 fois) par rapport aux oligonucléotides témoins. Par rapport à la baisse d'ARN messager obtenue par l'action de l'héparine (environ 2 fois), l'action de l'antisens est plus importante [18, 22, 29]. Enfin, la quantité d'oncoprotéine c-myb mesurée par immunofluorescence indirecte a permis de démontrer que la diminution de messager s'accompagnait bien d'une baisse de l'oncoprotéine c-myb pour les cellules traitées par l'antisens c-myb, et également de la myosine non musculaire pour celles ayant reçu l'antisens spécifique antimyosine [18]. La différence entre c-myb et la myosine non musculaire réside dans le fait que l'oligonucléotide antisens dirigé contre la myosine non musculaire n'est efficace que sur des cellules préalablement à l'arrêt et nettement moins sur des cellules en croissance exponentielle, à la différence de l'antisens c-myb. Ceci s'expliquerait par l'augmentation très transitoire de l'ARN messager de la myosine non musculaire seulement au moment où les cellules commencent à se diviser [18], alors que l'expression de c-myb est plus longue. Ainsi, ces premiers résultats démontrent que les cellules musculaires lisses expriment c-myb lors de leur prolifération in vitro, et que son inhibition par un oligonucléotide antisens inhibe de façon réversible leur prolifération au niveau de la phase G1 tardive du cycle cellulaire.

Le mécanisme d'action de c-myb est mal connu, mais il a été démontré qu'il induisait une augmentation du calcium intracellulaire en fin de phase G1 [21, 22]. Le taux de calcium ionisé intracellulaire est impliqué dans le contrôle du cycle cellulaire puisqu'une augmentation transitoire survient précocement lors de la mitose et durant l'anaphase [22]. L'augmentation de l'ARN messager de c-myb précède l'élévation de Ca++ intracellulaire, et l'addition d'oligonucléotide antisens c-myb supprime presque complètement l'augmentation de Ca++ à la vingt-quatrième heure, au moment de l'interphase G1/S [21]. Ainsi l'augmentation du calcium ionisé intracellulaire apparaît être sous le contrôle de c-myb lors de cette période, alors que les facteurs impliqués dans l'augmentation du calcium en phase G0 et dans sa baisse en phase G1 sont inconnus [22]. Ceci est confirmé par l'augmentation de calcium induite par la transfection du gène c-myb des cellules musculaires SV40LT, et par la non-augmentation de calcium des cellules transfectées mais traitées par l'oligonucléotide antisens. Enfin, cette augmentation intracellulaire de calcium provient d'un influx extérieur de calcium et non pas des compartiments intracellulaires. Cet influx n'est pas inhibé par la nifédipine qui agit sur les canaux calciques de type L et ne peut pas non plus être médié par les canaux de type T qui ne sont pas présents à la surface des cellules musculaires lisses [21]. Ainsi, c-myb pourrait agir sur un canal calcique ou un transporteur de calcium encore inconnu ou agir sur la transcription d'une protéine régulant le transport de cations. On peut signaler que plusieurs travaux ont démontré que des anomalies des facteurs de transcription (notamment ceux de la famille myc) pouvaient être à l'origine de pathologie tumorale [30].

La dernière étape consistait à utiliser et à démontrer l'efficacité des oligonucléotides antisens c-myb sur la resténose in vivo. Simons [20] a utilisé pour cela le modèle animal de l'angioplastie de l'artère carotide du rat. L'oligonucléotide antisens était préparé à la concentration de 1 mg/ml dans un gel pluronique liquide à 4 °C mais solide à 37 °C. Immédiatement après l'angioplastie, 200 µl de la solution étaient ajoutés à la paroi externe (non endoluminale) de l'artère au contact de la média, l'adventice ayant été préalablement grattée. L'abord chirurgical est ensuite suturé et les animaux remis dans leur cage. Sur des rats témoins, il a été montré que le gel pluronique disparaît complètement après une à deux heures. Par Northern blot de l'artère carotide les auteurs ont démontré la présence d'ARN de c-myb après traitement par un gel pluronique contenant l'oligonucléotide sens et l'absence d'ARN messager si l'artère était traitée par l'oligonucléotide antisens. En ce qui concerne la survenue de l'épaississement myo-intimal, seuls les rats traités par l'oligonucléotide antisens n'avaient pas de prolifération des cellules musculaires lisses au quinzième jour [20]. En revanche, il n'y avait pas de différence entre les animaux témoins (ne recevant aucun oligonucléotide), ceux traités uniquement par le gel pluronique (sans oligonucléotides), et enfin ceux recevant le gel pluronique avec l'oligonucléotide sens ou un oligonucléotide antisens contenant deux mismatchs. L'action de l'oligonucléotide antisens est très localisée car seule la partie de l'artère au contact du gel n'a pas de prolifération myo-intimale ; quelques millimètres au-dessous de la zone traitée, elle existe [20]. Ces mêmes auteurs ont également des résultats préliminaires montrant que l'injection d'un seul bolus intra-artériel d'oligonucléotides antisens au niveau de l'artère de lapins subissant une lésion iliaque par ballonnet entraînait une diminution significative de la prolifération musculaire lisse à deux mois [22].

Ces données ont été également retrouvées in vitro sur des cellules musculaires lisses humaines en culture, en utilisant un oligonucléotide antisens phosphorothioate de quinze mères dirigé contre c-myc [31]. Les mêmes auteurs ont, de plus, récemment démontré l'efficacité et l'absence de toxicité de cette approche, effectuée par voie intracoronaire, à travers un cathéter à ballon poreux, chez le porc [32].

Ces résultats obtenus chez le rat ou le porc peuvent-ils être extrapolés à l'homme, dont on sait que les lésions ne sont pas superposables à celles des modèles animaux étudiés ? Par ailleurs, peu de données sont disponibles concernant la survenue d'effets secondaires, potentiellement graves. Par exemple, les oligonucléotides phosphorothioates peuvent être digérés par des nucléases et relarguer des mononucléotides modifiés qui pourraient être incorporés à l'ADN et, peut-être, induire des mutations cellulaires [25]. Enfin, l'administration intraveineuse ou intrapéritonéale d'oligonucléotides chez le rat montre une accumulation au niveau du foie et du rein et une augmentation transitoire des lipoprotéines de faible densité et des transaminases. Chez l'homme, un essai effectué dans la leucémie, par perfusion d'oligonucléotides phosphorothioates anti p-53, a montré une toxicité hépatique chez un patient [33] ; de plus 30 à 60 % de la dose administrée est retrouvée dans les urines, dont un tiers sous forme intacte.

L'utilisation d'oligonucléotides antisens éclaire d'un jour nouveau l'étude des mécanismes cellulaires impliqués dans la resténose ainsi que sa prévention. Plusieurs problèmes ne sont cependant pas
encore résolus, mais dans une vision futuriste de la prévention de la resténose, on peut imaginer une solution locale et non plus systémique. L'instillation, dans la paroi, d'oligonucléotides dirigés contre plusieurs ARN cibles, peut-être en association à des adénovirus génétiquement modifiés et codant pour d'autres facteurs inhibant la prolifération musculaire lisse, serait une solution élégante au défi frustrant de la resténose coronaire. Cela introduirait une nouvelle classe dans la pharmacopée du cardiologue : « l'ADN médicament ».

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