ARTICLE
Le rôle du cholestérol dans l'athérosclérose
est démontré de façon concordante par les études
anatomiques, les constatations cliniques et les études épidémiologiques
d'observation ou d'intervention thérapeutique. La corrélation
positive entre cholestérolémie et coronaropathie est continue,
sans valeur seuil séparant le normal du pathologique, mais l'incidence
croît selon un mode exponentiel, avec un risque très élevé
pour une cholestérolémie supérieure à 2,5
g.l1.
Les grands essais thérapeutiques ont clairement mis en évidence
le rôle athérogène essentiel des LDL [1, 2]. Tous
concluent à une efficacité de la prévention primaire,
vérifiée sur deux critères : la prévention
des complications coronaires [1] et l'observation artériographique
de la régression des plaques sous traitement hypolipidémiant
[3]. Enfin, en prévention secondaire, une étude récente
[4] montre une réduction nette de la mortalité totale et
cardiovasculaire (37 %) obtenue en abaissant le LDL-cholestérol
(de 38 % en moyenne).
Cependant, les variations quantitatives des lipoprotéines n'expliquent
pas tout. À l'échelon individuel, le taux circulant de LDL-cholestérol
est insuffisamment prédictif. Au sein des mêmes familles
d'hypercholestérolémie familiale, il existe des variations
considérables dans l'expression de la maladie quel que soit le
niveau de LDL-cholestérol. Environ 20 % des sujets hétérozygotes
(ayant 50 % de récepteurs fonctionnels) ne font pas d'infarctus
du myocarde avant 60 ans malgré une hyper LDLémie.
L'aspect qualitatif des LDL pourrait donc jouer un rôle important
dans le développement précoce de l'athérome. Les
LDL constituent une famille de particules hétérogènes
dont les caractéristiques de structure et le devenir métabolique
doivent être pris en compte dans l'appréciation du risque
athérogène. De multiples études récentes ont
mis en avant deux caractères qualitatifs essentiels associés
à un risque athérogène accru : LDL petites et denses
et LDL oxydées.
Sniderman avait déjà décrit, en 1980, un sous-groupe
de patients à haut risque de coronaropathie avec un taux plasmatique
de LDL-cholestérol normal mais une modification dans la composition
des LDL avec un rapport protéine/cholestérol augmenté.
Dans cette hyperapobêtalipoprotéinémie normo-cholestérolémique
[5], il existe une augmentation des LDL-ApoB (relativement denses et enrichies
en apoprotéine B).
Hétérogénéité
structurale : définition des sous-fractions,
et métabolisme
L'hétérogénéité dans la structure
moléculaire et les propriétés physico-chimiques est
désormais bien établie chez les sujets normo- ou hyperlipidémiques
[6-9]. Les LDL sont distribuées (des densités 1 019 à
1 063 g.ml1 et diamètres 18 à 28 nm) en
un continuum de particules identifiables. Celles-ci varient dans leur
densité, poids moléculaire, taille, composition lipidique
et en apoprotéines, propriétés hydrodynamiques, charge
électrique de surface, et dans l'expression de certains épitopes
de l'apoprotéine B 100. Les LDL peuvent être séparées
par leur densité hydratée (ultracentrifugation analytique
ou en gradient de densité) ou par leur taille (par électrophorèse
non dénaturante sur gel de polyacrylamide) en de multiples sous-fractions.
Les deux méthodes ont récemment été comparées
[8] et leurs résultats sont concordants sur les aspects essentiels
de l'hétérogénéité (densité
de la sous-fraction majoritaire et nombre de pics). Certains auteurs ont
étudié jusqu'à quinze sous-fractions [7] mais, en
règle générale, la séparation en trois à
cinq classes de densité ou de taille suffit pour observer des différences
qualitatives notables et leurs conséquences métaboliques.
La taille et la densité hydratée des particules sont en
corrélation inverse.
De manière générale, chez le sujet normal, on observe,
avec l'augmentation de densité des sous-fractions, une augmentation
parallèle de la proportion de protéines et une diminution
de celle de cholestérol ester et de triglycérides. Les LDL
les plus denses sont aussi des particules plus petites, plus chargées
négativement, appauvries en lipides, et enrichies en apoprotéine
B [4, 9].
Pour établir le mode de distribution des particules en fonction
de la densité, la concentration de LDL au sein de chacune des sous-fractions
isolées par gradient de densité est déterminée
[9]. Le profil de répartition caractéristique chez un individu
normolipidémique est symétrique, autour d'une fraction centrale
de densité moyenne (1 029 ¾ d ¾ 1 039 g.ml1)
comprenant la majorité des LDL. Dans un profil normolipidémique,
les sous-fractions denses IV et V (d > 1 039 g.ml1)
ne représentent pas plus de 30 % de la masse totale des particules
(figure 1).
Le mode de distribution des sous-fractions en fonction de la densité
permet d'établir un profil caractéristique associé
à chaque type de dyslipidémies. Comme les sujets normolipidémiques,
les hypercholesté- rolémies familiales se répartissent
selon un mode monodisperse, c'est-à-dire autour d'une fraction
centrale majoritaire [7]. Dans l'hypercholestérolémie familiale,
on retrouve une prépondérance de LDL plus grosses et moins
denses (pic majeur à d = 1 028 g.ml1 au lieu de
1 033 g.ml1 chez le sujet normal) [7]. Au contraire,
dans l'hyperlipidémie de type III, les LDL sont très dispersées,
distribuées sur une large échelle de densité en plusieurs
pics importants. Dans l'hyperlipidémie familiale combinée
[8, 9] on retrouve une prépondérance de LDL plus petites,
plus denses et plus riches en triglycérides. Si l'on compare, dans
notre étude, le profil de répartition des cinq sous-fractions
à celui d'un individu normolipidémique, la différence
est frappante avec une perte de la distribution symétrique : on
observe un très net décalage des LDL vers les fractions
les plus denses IV et V (d > 1 039 g.ml1). Celles-ci
représentent près de la moitié de la masse totale
des LDL (figure 1). En
outre, les LDL de ces sous-fractions IV et V sont significativement plus
petites que celles d'un individu normolipidémique (figure
2). Les paramètres du bilan lipidique en corrélation
la plus étroite (r = 0,74) à ce bouleversement du
profil sont le taux de triglycérides plasmatiques et d'apolipoprotéine
B.
Les facteurs métaboliques contribuant à la formation de
différentes particules de LDL sont multiples, intriqués
et diffèrent probablement d'un patient à l'autre. Ils impliquent
les lipases par le biais de modifications intravasculaires de la lipolyse
des précurseurs VLDL. L'activité lipoprotéine lipase
est associée à un taux élevé de grosses LDL,
peut-être en partie par transfert des lipides de surface lors de
l'hydrolyse des chylomicrons et des VLDL [10]. Au contraire, l'activité
de la lipase hépatique est inversement associée à
la taille et au contenu en cholestérol libre de la particule [10].
Chez les sujets déficitaires en lipoprotéine lipase, on
observe une augmentation des fractions denses, mais ce déficit
reste rare (la fréquence des hérérozygotes dans la
population générale est d'environ 1/500). L'activité
de la protéine de transfert des esters de cholestérol influence
aussi la formation des sous-fractions de LDL : les LDL denses pourraient
provenir d'une diminution des échanges de lipides neutres entre
VLDL, LDL et HDL. Chez les individus normolipidémiques, les grosses
LDL riches en lipides sont les accepteurs favoris de cholestérol
ester transféré par cette protéine à partir
des HDL. L'hétérogénéité peut également
résulter d'une synthèse hépatique directe de particules
denses à partir de précurseurs VLDL et IDL particuliers.
Enfin, la clairance par le récepteur apoB, E des différentes
sous-fractions de LDL n'est pas uniforme, comme nous allons le détailler
plus loin. Il semble exister en effet une taille optimale pour la liaison
avec le récepteur hépatique et donc pour un catabolisme
normal [11].
Sous-classes de
LDL et épidémiologie
De multiples études épidémio-cliniques ont directement
mis en évidence de corrélation athérosclérose
et hétérogénéité des LDL [12-15]. Elles
montrent en effet, de manière concordante, une augmentation du
risque coronaire significativement associée à une prépondérance
de LDL petites et denses. Austin et Krauss [12] ont défini deux
phénotypes essentiels selon la taille des LDL sur électrophorèse
en conditions non dénaturantes, qui permettent de classer 85 à
90 % des sujets : le phénotype A, caractérisé par
une prépondérance de LDL de grande taille (pic majoritaire
> 255 Å), et le phénotype B, associé au risque
athérogène caractérisé par des LDL plus petites
et plus denses. Environ 15 % des sujets ne peuvent être classés
et ont le phénotype I pour intermédiaire. Le phénotype
B est un trait commun présent chez environ 25 à 35 % de
la population adulte masculine, et chez 10 % des femmes non ménopausées.
Ce profil avec prépondérance de petites LDL denses s'associe
à un risque accru de développer une maladie cardiovasculaire.
Une première étude cas-contrôle chez 109 survivants
d'infarctus du myocarde avait démontré un risque relatif
d'infarctus du myocarde associé au phénotype B égal
à trois [12]. Cette association a été amplement confirmée
par des études récentes fondées sur l'évaluation
angiographique des patients. Campos et al., comparant 275 hommes
insuffisants coronaires et 822 té-moins sains, trouvent une prévalence
de près de 50 % du phénotype B parmi les patients qui ont
une sténose d'au moins 50 % d'une coronaire [13] contre une prévalence
de 26 % de ce phénotype dans la population témoin. Coresh
et al. étudient 198 patients des deux sexes et montrent
que les LDL de petite taille et appauvries en cholestérol sont
significativement associées à la maladie documentée
par coronarographie, indépendamment des autres facteurs de risque
habituels (âge, sexe, tabac, diabète, LDL et HDL cholestérol)
sauf des triglycérides [14].
Fait marquant, dans aucune de ces études, cette association n'est
indépendante des concentrations de triglycérides plasmatiques
[13-15]. Le phénotype B est un facteur de risque de coronaropathie
indépendant du sexe, de l'âge, de l'indice de masse corporelle,
du tabac, de l'hypertension artérielle et du taux de LDL, mais
cette association disparaît totalement après ajustement pour
les triglycérides [13, 14]. De ce fait, le phénotype B apparaît
plutôt comme le marqueur qualitatif d'une constellation d'anomalies
athérogènes des lipoprotéines plasmatiques (hausse
des triglycérides et de l'apoB, et baisse du HDL2 et de l'apoA1)
[16].
Les études prospectives sont les seules qui peuvent apporter
des éléments de réponse à la question de causalité.
Parmi les nombreuses études de progression angiographique de la
maladie coronaire, très peu ont tenté de cerner la part
de l'aspect qualitatif dans la prédiction du risque et ont mesuré
les sous-fractions. La première réponse intéressante
est apportée par l'étude STARS qui montre un effet prédictif
puissant des LDL denses sur l'évolution de l'athérome coronarien.
Dans cette étude la coronaropathie, quantifiée par angiographie,
a été suivie chez 74 hommes sous traitement par régime,
cholestyramine, ou les deux sur trente-huit mois. Les paramètres
en corrélation la plus étroite avec la progression anatomique
des lésions étaient le cholestérol des IDL et des
fractions LDLII et LDLIII, mais surtout l'analyse en régression
multiple montrait que les seules restant significativement et indépendamment
en corrélation à la maladie étaient les LDLIII les
plus denses (d > 1 040 g.ml1).
Dans une analyse issue de l'étude SCRIP (un essai d'intervention
multiple sur quatre ans sur les facteurs de risque globaux), les patients
chez qui Krauss et al. ont observé un ralentissement de
la progression de l'athérome coronaire étaient ceux qui
avaient au départ une prédominance de LDL petites et denses,
pour un taux de LDL-cholestérol à l'entrée dans l'étude
équivalent et une diminution similaire sous traitement du LDL-cholestérol
[18]. Une analyse récente des résultats de l'étude
« Helsinki Heart Study » a clairement identifié un sous-groupe
de la population (10 %) ayant bénéficié d'une réduction
majeure (70 %) des accidents coronaires au cours d'un traitement par fibrates,
et les auteurs suggèrent que le point commun caractérisant
ce petit groupe de patients est l'existence d'un niveau élevé
de petites LDL denses [19].
Déterminisme génétique
et lié à l'environnement des phénotypes de LDL
Cette hétérogénéité des particules
a un déterminisme multifactoriel, avec une participation liée
à l'environnement, une participation métabolique et génétique.
Des analyses de ségrégation complexe dans de grandes familles,
l'analyse d'héritabilité chez des jumeaux, les études
de liaison génétique sont uniformément en faveur
de l'existence d'une influence génétique sur le profil des
sous-fractions. Austin [20] détecte un effet gène majeur
unique déterminant le phénotype B, alors que d'autres études
trouvent un composant supplémentaire d'hérédité
multifactorielle. Les études sur les jumeaux mono- et dizygotes,
sans pouvoir montrer l'effet d'un gène unique, confirment l'influence
génétique avec une estimation de l'héritabilité
de 40 à 55 % [20]. Pour le mode de transmission, le meilleur modèle
retenu est autosomique dominant ou codominant avec différents effets
polygéniques additionnels.
Devant les arguments en faveur de l'effet d'un gène majeur, l'approche
gène candidat a été utilisée pour tenter d'obtenir
la localisation chromosomique par analyse de liaison génétique.
Trois chromosomes au moins seraient impliqués : le premier sur
le bras court du chromosome 19s avec le locus du gène du récepteur
des LDL [21] et peut-être celui du gène du récepteur
de l'insuline, le complexe génique ApoA1-CIII-AIV sur le chromosome
11, et la superoxyde dismutase sur le chromosome 6. Aucune liaison génétique
en revanche n'est trouvée avec le locus du gène de l'apo
B. Ainsi plusieurs gènes contribuent probablement à la distribution
de taille des sous-fractions de LDL, si bien que les mécanismes
génétiques impliqués peuvent varier selon les familles
atteintes.
Par ailleurs, au moins 50 % de la variance de taille des LDL n'est pas
attribuable à des influences génétiques. Une augmentation
du taux de LDL denses est plus fréquemment rencontrée chez
l'homme que chez la femme, avec une différence intersexe significative
[14, 15]. Il existe aussi des variations avec l'âge, avec la contraception
orale et le statut ménopausique, avec des facteurs diététiques
[22], et des variations avec l'exercice physique [23]. Une analyse transversale
de deux populations aux habitus différents (celles de Framingham
et du Costa Rica) a suggéré une relation inverse du phénotype
B avec une alimentation relativement réduite en graisses animales
et riche en carbohydrates [22]. En outre, la taille des particules est
intimement liée au taux de triglycérides plasmatiques [16]
qui, bien sûr, est lui-même réglé par de nombreux
facteurs liés à l'environnement (la « glucido-alcoolo-pondéro-dépendance
» classique). Ainsi, par exemple, l'effet du sport qui permet un
décalage du profil vers des LDL plus grosses et enrichies en cholestérol
semble en partie médié par la réduction pondérale
associée. Un autre corollaire métabolique fortement associé
au profil B est la résistance à l'insuline avec le syndrome
X décrit par Reaven. Cet auteur vient de montrer, dans une étude
très détaillée de 100 individus non obèses,
que différents index d'insulinorésistance sont en significative
corrélation avec la taille des LDL. Mais l'association disparaît
après ajustement pour les triglycérides, montrant la très
forte interdépendance de tous les paramètres [24].
Le trait « augmentation des LDL denses » est donc à
la croisée de multiples interactions génétiques et
liées à l'environnement, et peut être vu comme un
marqueur phénotypique athérogène recouvrant des mécanismes
différents.
Si le phénotype B n'est pas un facteur de risque indépendant
de coronaropathie, une question fondamentale se pose : les LDL petites
et denses sont-elles per se athéro-gènes ? De nombreuses
publications répondent oui en proposant différents mécanismes.
Il semble raisonnable de supposer qu'une sous-fraction puisse contribuer
directement au risque athérogène par les phénomènes
patholologiques que nous allons discuter.
Mécanismes impliqués
dans les différences d'athérogénicité
des sous-fractions.
Propriétés athérogènes démontrées
in vitro
Interaction différente avec le récepteur
apoprotéine B, E responsable d'une demi-vie allongée
Un des points-clés pouvant expliquer une différence d'athérogénicité
des sous-fractions de LDL est leur catabolisme, réglé essentiellement
par leur affinité pour le récepteur des LDL.
Des études animales avaient montré que les LDL légères
étaient catabolisées plus vite et en plus grande proportion
par la voie récepteur. Jaakkola [25] a comparé l'affinité
pour le récepteur des LDL de fibroblastes en culture de trois sous-fractions
chez quatorze sujets sains, et trouvé une affinité supérieure
dans la fraction majoritaire II de densité intermédiaire
(1,037 ¾ d 1,041 g.ml1).
Récemment, Nigon [26] a confirmé cette hétérogénéité
des particules dans leur interaction avec le récepteur, en étudiant
de façon très détaillée les affinités
de liaison de quinze sous-fractions isolées de sujets normolipidémiques
par compétitions croisées. Les fractions centrales majoritaires
ont la meilleure affinité tandis que les fractions denses (d >
1 039 g.ml1) ont une affinité significativement
moins bonne pour le récepteur des LDL.
Pourquoi ? Les différences de conformation et de surface de la
particule LDL, induites notamment par les différences du rapport
cholestérol sur protéine et du contenu en esters de cholestérol,
modifient son métabolisme intravasculaire. Arad suggérait
déjà qu'il existe une taille optimale pour une liaison maximale
au récepteur LDL [11]. L'apoB a une flexibilité intrinsèque
de surface et sa conformation peut être altérée en
fonction du rayon de courbure. Lors de la délipidation entre les
sous-fractions légères vers les plus denses et de la réduction
de taille de la particule, intervient un changement de conformation de
l'apoB qui affecte son affinité pour le récepteur des LDL
[27]. Chez un patient homozygote pour le déficit en apoB, les LDL
denses s'accumulent de préférence dans le plasma par défaut
de liaison de ces particules au récepteur des LDL, alors que les
LDL moins denses gardent une certaine capacité de liaison. Les
particules les plus légères, quant à elles, semblent
épurées de la circulation par le récepteur des LDL
par le biais d'un contenu augmenté en apoE, et leur clairance est
exclusivement dépendante de la présence de l'apoE [27].
Galeano montre enfin que l'affinité diminuée pour le récepteur
des LDL des petites LDL denses riches en triglycérides est spécifiquement
liée à leur petite taille indépendamment de leur
richesse en triglycérides, et ceci est dû à une conformation
altérée du site de reconnaissance apoB-récepteur
[28].
Les LDL denses sont donc moins efficacement épurées de
la circulation par les récepteurs des LDL hépatiques. Elles
ont de ce fait une demi-vie prolongée, ce qui les expose davantage
à des modifications oxydatives secondaires et les oriente vers
d'autres voies cataboliques plus athérogènes. L'oxydation
survient en intratissulaire dans le sous-endothélium, et non dans
la circulation où de nombreux systèmes antioxydants endogènes
opposent une défense efficace.
Susceptibilité à l'oxydation plus élevée
des sous-fractions denses
L'athérogénicité des LDL est très liée
à leur sensibilité à l'oxydation. À l'encontre
des LDL natives, les LDL oxydées s'accumulent sans limite dans
les cellules de la paroi artérielle et forment les cellules spumeuses,
après une captation avide et non rétrorégulée
par le récepteur scavenger exprimé par les macrophages et
les cellules musculaires lisses [29]. La preuve de l'existence in vivo
des LDL oxydées puis de leur contribution aux premières
lésions d'athérome a été solidement établie
par différentes équipes : présence des LDL oxydées
dans les plaques d'athérome, détection d'auto-anticorps
anti-LDL oxydées dans les plasmas animaux ou humains, et ralentissement
de la progression spontanée des stries lipidiques chez différents
modèles animaux traités par des antioxydants [30]. Les LDL
oxydées ont des propriétés différentes des
LDL natives : stimulation de la sécrétion de multiples cytokines
par les macrophages, chimiotactisme accru pour les monocytes et les cellules
musculaires lisses, cytotoxicité directe sur les cellules endothéliales,
altération des phénomènes de réparation des
aires dénudées, et régulation de gènes : inhibition
de l'expression de certains gènes macrophagiques comme le platelet
growth factor ou le tumor necrosis factor, ou stimulation de
l'expression de gènes endothéliaux comme le facteur tissulaire,
et les protéines d'adhésion endothéliales. Ces différentes
cibles ont des implications athérogènes directes : thrombogénicité
accrue, diminution de la relaxation vasculaire, modulation de la prolifération
cellulaire [30] et altération des fonctions cellulaires endothéliales
et musculaires lisses.
Une plus grande susceptibilité à l'oxydation des sous-fractions
denses a pu être démontrée in vitro, d'abord
chez des sujets normolipidémiques [9, 31] puis chez des sujets
dyslipidémiques (hyperlipidémies mixtes) indépendamment
par différentes équipes [9, 32]. Il s'agissait dans chaque
cas de mesures de l'oxydation induite in vitro par le cuivre, testant
la capacité de résistance des LDL à une oxydation
provoquée (l'oxydation spontanée des particules est en effet
trop faible pour être quantifiée). La péroxydation
des acides gras polyinsaturés est la première étape
obligatoire à cette transformation et peut être mesurée
en continu en suivant la formation des diènes conjugués
(correspondant à la conversion des acides gras polyinsaturés
en hydroperoxydes). Ce processus se décompose en trois phases bien
définies : latence précédant l'oxydation pendant
laquelle les antioxydants de la particule sont consommés, puis
propagation qui se termine quand les acides gras polyinsaturés
sont complètement oxydés, et enfin décomposition
où les hydroperoxydes sont convertis en une grande variété
d'aldéhydes réactifs dégradant l'apoB.
Nos résultats montrent une résistance diminuée
des particules denses contre le stress oxydatif, avec une phase de latence
significativement raccourcie dans la fraction la plus dense (tableau
1). Ce défaut de protection ne peut être imputé
uniquement à un déficit en vitamine E [9]. D'autres antioxydants
endogènes comme l'ubiquinol 10 [32] jouent probablement un rôle,
ainsi que la structure même de la particule : altérations
de la couche lipidique de surface [32] et composition des LDL en acides
gras polyinsaturés [31]. Ceux-ci constituent en effet un substrat
direct pour l'oxydation. Différentes équipes ont prouvé
l'intérêt d'enrichir le régime en acide oléique
mono-insaturé pour réduire l'oxydabilité des particules.
Plus récemment, Reaven [33] a montré, chez dix-huit individus
normolipidémiques, que cet effet protecteur d'un régime
enrichi en acide oléique s'exerce tout particulièrement
sur les fractions denses.
Il n'est pas certain que tous ces résultats soient directement
transposables in vivo, mais les phénomènes oxydatifs
et le catabolisme par la voie scavenger ont définitivement pris
une importance déterminante dans la pathogénie de l'athérome
débutant.
Autres mécanismes potentiels : pouvoir athérogène
des fractions denses lié à une activité biologique
différente
Augmentation du calcium intracellulaire
Le calcium pourrait être considéré comme un second
messager impliqué dans plusieurs mécanismes athérogènes.
En effet, de multiples étapes impliquées dans l'athérogenèse
(comme la perméabilité membranaire, la sécrétion
protéique de la matrice extracellulaire, la migration cellulaire,
la toxicité cellulaire) sont régulées par les variations
du calcium intracellulaire. Weisser [34] montre in vitro que les
LDL exercent un effet direct sur la concentration intracellulaire en calcium
des cellules musculaires lisses de la paroi vasculaire en culture. Cet
effet n'est pas médié par les canaux calciques et ne dépend
pas de la présence des récepteurs LDL. Or, la capacité
des fractions denses d'augmenter le calcium libre intracellulaire est
plus importante que celle des autres fractions de LDL.
Augmentation de la synthèse de
thromboxane et dysfonction endothéliale
Les cellules endothéliales sécrètent de nombreux
produits qui participent au contrôle du tonus vasculaire. Le thromboxane
est un vasoconstricteur et un facteur de croissance des cellules musculaires
lisses de la paroi vasculaire. Les LDL induisent une synthèse dose-dépendante
de thromboxane par les cellules endothéliales des veines ombilicales
humaines in vitro. Weisser montre que les fractions les plus denses
(d > 1 040 g.ml1) ont un effet stimulant plus important
sur la synthèse de thromboxane [35].
Dyce [36] a rapporté récemment que le rapport cholestérol
plasmatique/apoB, un index de la taille
et de la densité des particules, est très fortement associé
à une altération des mécanismes de vasodilatation
endothéliale chez les patients coronariens, et ceci indépendamment
d'autres variables lipoprotéiques.
Fibrinolyse et inhibiteur du TFP (facteur
tissulaire)
Très récemment, a été observée une
association préférentielle de l'inhibiteur du facteur tissulaire
(TFPI), à activité anticoagulante, avec les LDL denses (1
039 ¾ 1 063 g.ml1). On pourrait s'attendre à
un effet positif, la pénétration des LDL denses portant
le TFPI dans l'espace sous-endothélial jouant un rôle antiathérogène.
Cependant, l'oxydation des LDL entraîne une inactivation du TFPI
et la susceptibilité accrue à l'oxydation des LDL denses
neutraliserait en fait l'effet protecteur antithrombogène de cet
inhibiteur [37].
Interaction différente avec divers
composants de la paroi artérielle. Liaison aux protéoglycanes
de la paroi artérielle
Camejo [38] insiste sur le rôle des dépôts lipidiques
associés à la matrice extracellulaire. La structure de la
LDL module son affinité pour les mucopolysaccharides de la paroi
artérielle, affinité déterminée par l'interaction
des résidus basiques des LDL, avec les protéoglycanes chargés
négativement. C'est essentiellement la variation dans les chaînes
hydrocarbonées, surtout celles contenant des résidus d'acide
sialique, qui influence la charge de surface des LDL. Les LDL de patients
ayant eu un événement coronaire aigu ont une liaison accrue
aux protéoglycanes et sont appauvries en acide sialique ; de plus,
in vitro, les LDL désialylées sont plus avidement
captées. Différentes études ont en fait montré
que les LDL petites et denses ont une teneur diminuée en acide
sialique, et une affinité accrue pour les protéoglycanes
de la paroi artérielle [39].
Réversibilité
du profil athérogène après traitement
Outre l'influence de facteurs d'hygiène de vie comme l'alimentation
et l'activité physique [22, 23], plusieurs études se sont
intéressées aux effets de différents hypolipidémiants
sur le profil qualitatif des LDL. Comme attendu, de nombreux paramètres
de l'hétérogénéité sont avant tout
liés aux variations du taux plasmatique des triglycérides.
Le ciprofibrate permet une normalisation complète du profil des
sous-fractions de LDL chez des individus avec hyperlipidémie combinée
(figure 3). Le trait le
plus caractéristique du profil chez ces patients est la déviation
vers les fractions denses majoritaires (fraction dominante IV : 1 039
¾ d ¾ 1 050 mg.l1, et fractions IV et V : 51
% de la masse des LDL). Le traitement ampute de préférence
ces fractions denses les plus nocives, avec une réduction des fractions
IV et V de 43 à 54 % respectivement pour une réduction des
LDL totales de 20 %, et des triglycérides de 33 %. En outre, le
contenu élevé en triglycérides du noyau hydrophobe
de toutes les sous-fractions est réduit, ainsi que leur déficit
commun en cholestérol libre [40]. Ces résultats sont confirmés
par d'autres auteurs.
Chez sept patients hypercholestérolémiques traités
par fénofibrate, la diminution des triglycérides plasmatiques
et du LDL-cholestérol est associée à un transfert
des LDL d'un pool à catabolisme lent vers un pool à demi-vie
rapide. L'efficacité d'un fibrate sur la normalisation de la distribution
des sous-classes pourrait dépendre de l'influence du traitement
sur la production de grosses LDL dont la clairance est plus rapide par
rapport aux petites LDL [41]. Ceci est en accord avec d'autres observations
indiquant une augmentation des grosses LDL plus rapidement métabolisées
aux dépens des petites LDL denses moins bien épurées
grâce à l'effet du fibrate sur la diminution des triglycérides
plasmatiques.
L'efficacité des statines est moins constante, en relation probablement
avec la réduction plus aléatoire des triglycérides.
Ainsi, l'effet de la pravastatine chez dix patients en hyperlipidémie
mixte n'a pas permis de modification de la taille des particules, au contraire
d'un traitement par huile de poisson comparé dans la même
étude chez dix autres patients [42]. Gaw a examiné l'effet
de la simvastatine chez sept patients hypercholestérolémiques
et analysé la distribution des sous-fractions de LDL sous traitement.
Globalement, la simvastatine a diminué les concentrations de LDL
des deux sous-fractions plus légères I et II, en améliorant
leur clairance, sans affecter la concentration des LDL petites et denses
de la fraction III. Ceci est en accord avec l'idée que les grosses
LDL légères et riches en lipides sont mieux catabolisées
par le récepteur des LDL, et donc plus directement concernées
par une régulation positive de celui-ci [43]. Ces résultats
sont comparables à ceux rapportés sous chélateurs
des acides biliaires, ne permettant pas non plus de corriger le décalage
du profil vers les fractions denses.
CONCLUSION
Le risque athérogène est certes associé à
la concentration plasmatique des LDL, mais aussi lié à leurs
caractéristiques qualitatives. Des altérations dans la distribution
des sous-populations de LDL ont une influence déterminante sur
les mécanismes précoces d'athérogénicité.
Beaucoup de données sont maintenant disponibles concernant les
propriétés structurales et métaboliques spécifiques
des sous-populations denses de LDL, susceptibles d'accroître leur
potentiel athérogène. Le phénotype « LDL denses
», étroitement lié à des altérations
du métabolisme des triglycérides, est un facteur de risque
de coronaropathie à déterminisme multifactoriel, génétique
et lié à l'environnement.
En outre, nous disposons de quelques études ayant montré
l'influence bénéfique de manipulations hormonales, diététiques
et surtout pharmacologiques sur le profil qualitatif des LDL. Certains
traitements pourraient bénéficier particulièrement
aux individus atteints du trait LDL denses. Reste bien sûr à
démontrer, dans des études prospectives, une diminution
associée du risque de coronaropathie ischémique. Néanmoins,
il pourra être important de tenir compte de ce paramètre
« hétérogénéité des particules
» pour individualiser les objectifs thérapeutiques dans la
lutte menée contre la maladie coronaire si une évaluation
fiable en routine est mise au point
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