ARTICLE
Auteur(s) : Daniel
Alaphilippe
Département de psychologie, EA 2114 Psychologie des âges de la
vie, Université François Rabelais, Tours
La valeur que chacun accorde à lui-même constitue un enjeu
psychologique d’importance à tous les âges de la vie et tout
particulièrement pour les adultes âgés. Ainsi l’estime de soi
s’avère-t-elle liée à la qualité de l’adaptation, au bien-être, à
la satisfaction de vie aussi bien qu’à la réussite scolaire et
sociale ou à la santé [1]. Un sentiment de faible valeur de soi va
le plus souvent de pair avec la dépression et en constitue même un
des symptômes majeurs [2]. Cette dimension de la dynamique
psychologique a été introduite par les précurseurs dès le début du
XXe siècle. Elle constitue l’un des champs
d’investigation les plus productifs en matière de production
bibliographique. Les applications pratiques de ce construit sont
fréquentes. Des ouvrages de vulgarisation ont largement popularisé
cette problématique [3]. Cependant ce champ théorique et pratique
demeure fort controversé [4]. Différents modèles concurrents ont
été développés. La place même de l’estime de soi dans les processus
adaptatifs fait problème.
On s’est beaucoup intéressé à la construction de la valeur de
soi au cours de l’enfance et de l’adolescence, aux conditions de sa
mise en place, aux conséquences de ses fluctuations et aux
conditions de remédiation propres à ces dysfonctionnements. Chez
l’adulte, l’estime de soi est associée à la dépression, aux
addictions, à la prise de risque, aux difficultés relationnelles.
Cette dimension a été plus récemment introduite dans l’approche des
adultes âgés. Les premiers résultats vont rapidement montrer
l’intérêt de ce construit pour rendre compte des processus
adaptatifs, des réussites ou des difficultés du vieillissement
psychologique. Toutefois, là aussi, des interrogations théoriques
vont se poser quant à ce concept, son évaluation ou bien ses
applications thérapeutiques.
Les modèles de la valeur de soi
L’origine sociale du soi
Historiquement, les premières considérations théoriques sur le soi
et sa valeur remontent aux travaux de William James puis de George
Herbert Mead pour lequel la valeur du soi résultait en premier lieu
de l’image renvoyée à la personne par son entourage social. Chacun
se trouve confronté au jugement d’autrui dans les différents
contextes au sein desquels s’inscrivent ses interactions sociales.
Selon cette conception qui participe du modèle psychologique de la
personnalité de base, l’adaptation psychologique s’articule autour
des notions de statut, ou position sociale, et de rôle, ensemble de
valeurs et de comportements liés au premier. Dans ce contexte, une
coïncidence entre rôle et statut entraîne le plus souvent une
évaluation positive, alors qu’un décalage entre les deux génère un
jugement négatif de la part de l’entourage. La dimension normative
devient alors prépondérante dans l’évaluation de soi.
Chez l’adulte âgé, les attentes normatives à l’encontre du rôle
social peuvent être ambivalentes. On trouve aussi bien l’image du
bon vieillard, à la sagesse valorisée, que celle de l’individu
confronté à des pertes multiples et qui évolue immanquablement vers
la démence [5]. La valeur de soi peut donc varier selon le
contexte. La position sociométrique constitue également un
régulateur de cette estimation [6]. Une faible estime pourrait, à
la fois, résulter d’une exclusion sociale et la provoquer. L’estime
de soi serait un baromètre de ses sentiments à propos de ses
compétences relationnelles. Les personnes à haute estime se
présentent aux autres et à elles-mêmes comme d’excellents
partenaires relationnels. A l’inverse, les personnes à faible
estime se vivent et se présentent comme de piètres partenaires dans
les relations sociales. Selon ce point de vue, l’appauvrissement
des interactions sociales qui accompagne parfois le grand âge
pourrait induire une chute du sentiment de compétence relationnelle
qui contribuerait à affaiblir le sentiment de valeur de soi et, en
retour, rendrait plus difficile l’engagement dans de nouvelles
interactions.
Valeur globale ou spécifique du soi
L’estime de soi peut donner lieu à une évaluation globale qui
affecte la valeur de la personne ou bien prendre la forme
d’estimations spécifiques propres à chaque domaine d’activité ou
d’expérience dans lesquels s’investit la personne. L’estime de soi
globale constituerait une dimension psychologique autonome qui
distribuerait les individus sur un facteur unidimensionnel depuis
ceux qui expriment une piètre estime d’eux-mêmes jusqu’à ceux qui
manifestent une haute idée de leur propre valeur. Le construit se
traduirait par un axe bipolaire sur lequel chacun serait en mesure
de s’évaluer [7].
La valeur de soi peut résulter également de la prise en compte
d’une pluralité d’évaluations propres à chacun des domaines de
compétence dans lesquels une personne est susceptible de développer
une activité et par là même de se soumettre à une évaluation. Ces
domaines sont multiples : cognitifs, psychomoteurs,
relationnels, professionnels, etc. La synthèse de ces informations
déterminerait la valeur globale de la personne. Mais la nature
arithmétique de cette synthèse fait problème. S’agit-il d’une
moyenne ? Auquel cas, l’estime de soi serait la moyenne de
l’ensemble des évaluations partielles portées sur une personne. Il
peut s’agir aussi bien d’une moyenne pondérée. Auquel cas certaines
dimensions s’avéreraient plus importantes que d’autres dans leur
contribution à la valeur globale. Ajoutons que cette pondération
serait aussi dépendante des contextes sociaux et circonstanciels.
Ces évaluations seraient déterminées par des critères normatifs,
d’une part, et liées au contexte situationnel, d’autre part. Chez
les personnes âgées on peut penser que selon les circonstances les
critères liés à l’âge pourront être mobilisés ou non.
Une tentative de synthèse a été proposée par Dutton et Brown
[8]. Ces auteurs proposent un modèle intégrateur dans lequel ces
deux approches cohabitent dans une double relation top down et
bottom up. Ainsi l’estime de soi globale peut diffuser sur les
évaluations élémentaires. Un fort sentiment de la valeur de soi
peut provoquer une grande confiance qui nourrira des attentes de
performances dans des domaines très divers. A l’inverse un piètre
sentiment de soi peut générer une dévalorisation qui va gagner les
différents domaines de performance de la personne. On est dans un
fonctionnement top down. Dans le processus bottom up, ce sont les
évaluations partielles qui détermineront la valeur globale que
s’accorde la personne. Les résultats empiriques des travaux menés
par ces auteurs tendent à montrer que la réaction des personnes à
des situations de réussite ou d’échec, de même que l’évaluation
globale qu’ils portent sur leur performance, ne peuvent être
réduites à la somme des évaluations partielles. Il existe une
approche globale de la valeur de soi qui s’inscrit notamment dans
la durée. L’estimation au temps t1 ayant un effet sur l’estimation
au temps t2 et les suivants.
Estime de soi et comparaison à autrui
Dans la perspective des travaux liminaires de Festinger, on peut
avancer que l’idée de la valeur que chacun se construit de lui-même
repose notamment sur la comparaison de ses performances à celles
d’autrui à travers les processus de comparaison sociale [9]. Là
encore, les travaux des psychologues ont surtout concerné les
enfants, les adolescents et les jeunes adultes. Toutefois, au même
titre que les autres âges de la vie, le grand âge devrait entraîner
de tels processus de comparaison, notamment dans le contexte
d’inquiétude qui résulte des pertes d’efficience et de régression
assez générale des performances. Les quelques travaux qui se sont
intéressés à la population âgée de ce point de vue ont mis l’accent
notamment sur l’importance des groupes de référence dans les
processus de comparaison [10]. On distingue traditionnellement les
comparaisons « vers le haut » qui prennent pour élément
de comparaison des personnes ou des groupes plus performants que le
sujet à évaluer, et des comparaisons « vers le bas » en
direction de personnes ou de groupes moins performants. Les
premières sont potentiellement source d’une moindre évaluation de
soi et les secondes, à l’inverse, sont plus valorisantes.
Toutefois, une comparaison « vers le haut » peut rester
valorisante si l’objet de la comparaison est en lui-même
valorisant. Si je suis manifestement moins performant que mon
critère de référence, le fait que je sois encore en mesure de me
comparer à ce critère est source de valorisation. Réciproquement,
une comparaison « vers le bas » peut entraîner une
dévalorisation si le groupe de référence est en lui-même
dévalorisant. Ainsi une personne âgée qui pourra encore se comparer
à des sujets plus jeunes dans ses performances pourra se trouver
plus valorisée, bien que ses performances soient moins
satisfaisantes que celles du groupe de référence, par comparaison
avec quelqu’un renvoyé irrémédiablement à son groupe d’âge.
Dans une perspective d’évolution dans le temps, l’élément de
comparaison peut être soi-même à un moment antérieur de sa vie, on
parle alors de comparaison temporelle [11, 12]. Chez les personnes
âgées, une telle comparaison est souvent négative et source de
dévalorisation. En effet, puisque ce processus s’inscrit dans une
évolution qui va dans le sens de moindres performances et
efficiences, la comparaison à un temps antérieur est le plus
souvent « vers le haut ». Toutefois, là encore, le fait
que la comparaison soit encore possible peut être valorisant en soi
et montre combien la personne est en mesure de résister à un déclin
inéluctable. Nous retiendrons avant tout à ce propos la plasticité
des processus de comparaison et l’outil qu’ils peuvent constituer
pour les praticiens dans leurs interventions sur les processus
adaptatifs des adultes âgés.
Qu’est-ce qu’une faible estime de soi ?
Une faible estime de soi serait liée à une vision dévalorisante de
soi-même, de ses compétences, de son apparence physique et de ses
capacités relationnelles. Une telle dévalorisation de soi relève de
la symptomatologie traditionnelle de la dépression. L’estime de soi
faible ne serait rien d’autre que la manifestation d’un état
dépressif dont on sait qu’il est fréquent chez les personnes âgées.
A l’inverse, une valorisation de soi satisfaisante traduirait un
équilibre psychologique ou une stabilité émotionnelle selon la
nomenclature classique des épreuves de personnalité. A ce propos,
Baumeister et al. [13] remarquaient que les recherches empiriques
sur ce sujet utilisaient le plus souvent des outils psychométriques
tels que des échelles de mesure. Les méta-analyses réalisées sur
ces travaux font état, dans l’ensemble, de résultats plutôt
positifs. C’est-à-dire que les personnes interrogées ont, dans
l’ensemble, plutôt une bonne estime d’elles-mêmes. Celles dont on
considère qu’elles ont une faible estime présentent, en fait, des
scores moyens à ces évaluations. Elles inscrivent leurs réponses
plutôt dans les positions intermédiaires des échelles, telles que
« faible accord », « faible désaccord » ou
« ne sait pas ». Selon ces auteurs, il ne s’agit pas tant
d’une faible estime de soi que d’une difficulté à se définir ou à
prendre position. Ces personnes se montrent incertaines ou confuses
quant à la définition de leur conception de soi. Leur
représentation de soi manquerait de consistance [14]. Chez les
adultes âgés, l’avancée en âge pourrait entraîner une
déstabilisation du concept de soi qui infléchirait les jugements
sur soi vers des évaluations neutres qui entraîneraient la baisse
observée des scores d’estime de soi. Cette dernière serait plus
imputable à une moindre cohérence ou à une plus grande instabilité
de la représentation de soi plutôt qu’à une véritable atteinte de
la valeur que chacun s’accorde.
La stabilité de la représentation de soi constitue également un
aspect décisif des processus relatifs au soi [15, 16]. Le caractère
plus ou moins stable de l’estime de soi doit être appréhendé
indépendamment du niveau de celle-ci. Les personnes qui manifestent
une estime de soi élevée et stable se trouvent peu affectées par
les circonstances situationnelles ou des performances ponctuelles.
A l’inverse, celles qui expriment une estime de soi élevée et
instable sont très perturbées par des situations d’échec ou de
remise en cause de leurs compétences [17]. L’inquiétude quant à
leur valeur peut devenir une préoccupation centrale dans leurs
stratégies adaptatives y compris dans les situations où celle-ci
n’est pas un enjeu objectif. Ces personnes manifestent une plus
grande propension aux symptômes dépressifs en réaction aux
difficultés de la vie courante. Elles font montre d’une moindre
santé psychologique et expriment souvent un sentiment de mal-être.
L’avancée en âge est susceptible d’entraîner une déstabilisation de
la valeur de soi. Même si aucune donnée empirique ne vient à ce
jour confirmer cette hypothèse, on peut redouter une plus grande
sensibilité aux atteintes du vieillissement chez des personnes dont
la conception de soi est a priori peu stable. On peut aussi
anticiper une déstabilisation du soi à la suite des atteintes de
l’âge qui accélèrera le même processus. Dans les deux cas
l’infléchissement de l’estime de soi que l’on observe souvent chez
les adultes âgés pourrait résulter d’une déstabilisation du concept
de soi plus que d’une véritable perte de valeur.
Les niveaux de l’estime de soi
On peut distinguer plusieurs niveaux dans la valeur de soi. Deci et
Ryan [18] opposent ainsi estime de soi « authentique » et
estime de soi « contingente ». L’estime de soi
contingente ou réactionnelle résulterait essentiellement des normes
sociales et des attentes des groupes de référence. Les personnes à
haute estime de soi contingente sont dépendantes du regard des
autres, des attentes à leur égard et des critères matériels de
réussite. Elles sont régulièrement engagées dans des actions
compétitives afin de s’évaluer et de se comparer aux autres ou aux
normes sociales. Conforter leur image d’elles-mêmes et celle
qu’elles veulent donner aux autres constitue une préoccupation
permanente. Cette estime de soi contingente peut également
provoquer des stratégies d’évitement et inciter à se détourner des
situations sociales qui pourraient porter atteinte à la valeur de
soi qui se doit d’être défendue en permanence.
Une estime de soi « authentique » se réfère, quant à
elle, à des valeurs indépendantes des événements contingents qui
peuvent susciter échec ou réussite dans un contexte particulier. La
valeur de soi n’exige pas, dans cette perspective, d’être
régulièrement prouvée et attestée. Elle résulte au contraire de
l’accord entre les réalisations de la personne et ses valeurs, plus
que sur des performances dans tel ou tel domaine. On peut penser
que l’âge n’affecte que l’estime de soi authentique. L’accord entre
les actes de quelqu’un et ses valeurs ne devrait pas dépendre de
facteurs conjoncturels ni du temps. Toutefois, les enjeux sociaux
peuvent aussi s’estomper chez les adultes âgés. Ceux-ci pourraient
éprouver le sentiment de « ne plus rien avoir à
prouver ». La dernière période de la vie permettrait d’accéder
à une certaine forme de sérénité, peut-être proche de la sagesse,
qui reposerait sur l’estime de soi authentique [4].
Un aspect de la représentation de soi
La valeur de soi peut également être approchée, non plus comme un
construit unidimensionnel et autonome, mais comme un aspect d’un
ensemble plus large que, selon les auteurs, on dénomme concept de
soi [19], self-schéma [20] ou représentation de soi [21]. La
conception de l’ego-écologie de Zavalloni et Louis-Guerin [22]
relève d’une telle perspective. On considère que le concept de soi
regroupe un ensemble de traits que chacun peut s’attribuer avec
plus ou moins de force et de certitude, ou bien réfuter. Ces traits
expriment des appartenances identitaires (genre, nationalité,
ethnie, appartenance de quartier…). Ils traduisent également des
qualités et défauts auto-attribués ou accordés par autrui, des
domaines de compétences manuelles, artistiques, psychomotrices ou
bien encore relationnelles. La valeur que chacun s’accorde découle
de l’ensemble de ces traits. Lorsque ceux-ci sont valorisants la
personne éprouve un vrai sentiment de valeur de soi. A l’inverse,
lorsque ces traits sont plutôt négatifs il en résulte une piètre
valeur pour le sujet.
La conception de la représentation de soi que nous avons
proposée s’inscrit dans cette perspective [21]. On peut considérer
que soi-même n’est qu’un objet parmi d’autres au sein du champ
psychologique de la personne. Cet objet se trouve appréhendé à
travers un système de représentations sociales. Ce système de
représentations peut être décrit grâce aux modèles et outils usuels
de la psychologie sociale. Nous avons pu montrer que la
représentation de soi était constituée d’un ensemble d’éléments
dont certains étaient centraux, stables, organisateurs, peu
dépendants des circonstances événementielles, et d’autres
périphériques, plus fluctuants, affectés par les circonstances,
jouant un rôle régulateur et adaptatif. La valeur de soi constitue
un élément parmi d’autres au sein de cette représentation. La
représentation de soi varie bien en fonction de l’âge. La valeur de
soi notamment devient moins centrale à partir de 75 ans.
Les outils psychométriques
Le propre de tout construit est de se prêter à une
opérationnalisation, notamment à travers une approche quantitative.
L’estime de soi n’échappe pas à cette contrainte et de nombreuses
échelles ont pu être proposées pour mesurer la valeur de soi. A cet
égard, on pourrait d’ailleurs reprendre l’incontournable définition
que Alfred Binet donnait de l’intelligence au début du siècle et
dire que l’estime de soi c’est ce que mesurent les échelles
d’estime de soi !
Toutefois, une procédure quantitative n’a de sens qu’en fonction
d’un modèle théorique sous-jacent. Or, nous avons vu que les
modèles de la valeur de soi sont multiples. Les instruments de
mesure aussi. La mesure de l’estime de soi a, en premier lieu, été
conçue comme un aspect de la personnalité et intégrée à des
batteries de tests de personnalité (Gordon, GPP-I). De manière plus
spécifique, l’estime de soi a pu être opérationnalisée comme la
synthèse d’un ensemble d’évaluations sur les différents aspects du
soi [23]. Le modèle comparatif a inspiré l’élaboration de la SAQ
(Self attributes questionnaire) de Pelham et Swann [24], qui repose
sur la comparaison, sur dix dimensions, que la personne qui répond
fait par rapport à des proches. Elle consiste à se situer par
rapport à autrui sur une échelle en dix points de « beaucoup
moins bon » à « bien meilleur » que les autres sur
chaque dimension dont, par exemple, l’intelligence ou les capacités
relationnelles.
Le modèle unifactoriel a également suscité des instruments de
mesure, notamment le célèbre questionnaire RSE (Rosenberg
self-esteem scale) de Rosenberg (adaptation en français de
Vallières et Vallerand [25]). Il se présente sous la forme de dix
items généraux sur lesquels les personnes qui répondent doivent
manifester leur accord ou désaccord sur une échelle en 5 points.
Bien que d’apparence frustre ce questionnaire a manifesté une
remarquable stabilité métrique à travers les différentes
populations et les adaptations transculturelles. Il est constamment
utilisé comme élément de référence dans les validations externes
d’autres outils. Sa structure métrique a été validée sur une
population âgée française [26]. Ces qualités psychométriques
indéniables sont la preuve de la stabilité du construit
sous-jacent. Ajoutons que sa brièveté et sa facilité de passation
en font un outil particulièrement adapté à une population âgée.
Place de l’estime de soi dans la dynamique adaptative
Tout le monde s’accorde pour considérer que l’estime de soi
participe de la qualité de l’adaptation, notamment chez les
personnes âgées. En revanche, la place de ce facteur dans la
dynamique adaptative fait l’objet de débats. Au moins trois points
de vue s’affrontent à cet égard, selon que l’on considère la valeur
de soi comme un élément causal, un élément médiateur ou bien la
finalité de l’adaptation.
L’estime de soi comme déterminant causal de la qualité de
l’adaptation
La conception la plus répandue considère que l’estime de soi
s’apparente à un aspect de la personnalité. Elle présente une
relative stabilité au cours des ans et à travers les circonstances.
Une estime de soi élevée est considérée comme un facteur de
réussite adaptative. On en mesure l’effet dans les domaines
scolaires, professionnels ou dans celui de l’équilibre psychique. A
l’inverse, la dévalorisation de soi peut être considérée comme un
symptôme dépressif. Elle est souvent associée à une moindre
ambition et donc une moindre réussite. Elle participe de
l’« efficacité perçue » (self efficacy) décrite par
Bandura [27]. Dans ce contexte, l’estime de soi est considérée
comme une caractéristique du sujet qui va anticiper une prise en
charge plus ou moins efficace des situations impliquant des enjeux
adaptatifs. Elle constitue la base de la réaction des personnes à
leurs propres performances [8].
L’estime de soi comme élément médiateur
Un deuxième point de vue considère l’estime de soi comme un élément
intermédiaire entre le contexte événementiel à gérer et la qualité
de la résultante adaptative. On a pu montrer que la représentation
de soi constituait un élément médiateur entre l’état de santé et la
qualité psychologique de l’adaptation mesurée par le bien-être.
Heidrich et Ryff [28] introduisent l’idée d’un self-système
constitué de deux composantes : l’intégration sociale et la
comparaison à autrui. La valeur de ce self-système résulte du
rapport aux référents normatifs, des rôles sociaux assumés et du
caractère plus ou moins valorisant des groupes d’appartenance. Ces
trois aspects constituent l’évaluation de l’intégration sociale.
L’évaluation de soi repose sur la comparaison à autrui. La qualité
de l’adaptation est mesurée : positivement par le
développement personnel, l’autonomie, les relations positives et le
bien-être ; négativement par le désarroi psychologique, la
dépression et l’anxiété. L’étude menée sur une population de 243
femmes âgées montre, à l’aide d’une analyse en pistes causales, que
la répercussion de l’état de santé sur la qualité de l’adaptation
est médiée par les éléments du self-système, notamment en ce qui
concerne le sentiment de bien-être. Ces aspects du soi et la valeur
qui en résulte apparaissent bien comme des intermédiaires
médiateurs entre la réalité ici de la santé, et la qualité de
l’adaptation psychologique à ce contexte.
L’estime de soi comme objectif de l’adaptation
L’estime de soi peut aussi être posée comme l’objectif des
processus adaptatifs. Se valoriser apparaît alors comme un besoin
psychologique actualisé par les situations qui remettent en cause
la valeur que nous nous accordons, telles qu’échecs, maladie, perte
d’autonomie et difficultés adaptatives diverses. Dans de tels cas
l’activité psychologique va amener le sujet à protéger son soi ou à
mettre en place des stratégies de revalorisation de soi. Le premier
auteur à avoir formulé une telle proposition fut le psychanalyste
dissident Alfred Adler. Ce fut même l’origine de sa rupture avec
Freud puisqu’il soutenait que l’élément dynamique du psychisme
n’était pas la libido mais le désir de compenser ses infériorités.
Chacun chercherait à se construire une représentation positive
de lui-même en dépit des aléas de la réalité. Les mécanismes de
défense du soi participent de cette dynamique ainsi que le
processus socio-cognitif d’auto-complaisance (self-serving bias)
dans l’attribution des causes [29]. Celui-ci entraîne une personne
à ne retenir, dans un champ d’informations, que celles qui
confirment l’idée qu’elle se fait d’elle-même. Cette modalité
d’attribution de cause conduit notamment à s’auto-attribuer les
réussites et à faire une attribution de ses échecs à des causes
externes. Cette stratégie contribuerait à protéger la valeur de
soi, puisque lorsque quelqu’un échoue, il en tient les autres pour
responsables. Elle s’avère plutôt adaptative puisqu’elle incite à
poursuivre son action en cas d’échec.
Une faible estime de soi résulterait d’un dysfonctionnement de
ces processus régulateurs au moins autant que de piètres
performances comportementales ou de difficultés relationnelles.
Peterson et al. [30] ont montré, à l’occasion d’une étude
longitudinale à long terme, qu’un style cognitif pessimiste,
associant internalisation des causes, permanence et généralisation
des attributions d’échecs ou de difficultés, prédisposait, de
nombreuses années plus tard, à une faible estime de soi et à des
difficultés adaptatives telles qu’un nombre de pathologies plus
élevé et une mortalité accrue. A l’inverse du biais
d’auto-complaisance, le sujet intériorise et généralise la cause de
ses difficultés. Il se trouve alors confronté à une difficulté
permanente pour construire une représentation positive de lui-même.
Seligman déclarait en 1994 devant la convention de l’American
psychological association : « On n’a jamais pu apporter
la preuve que l’estime de soi était la cause de quoi que ce soit.
Au contraire, elle est déterminée par un ensemble de réussites et
d’échecs (…). Ce qui implique non pas d’augmenter l’estime de soi,
mais nos capacités à affronter le monde » (propos rapportés
par Azar [31]).
Chez l’adulte âgé, l’estime de soi résulterait du fonctionnement
de ces processus régulateurs ou protecteurs. Une bonne estime
traduirait un fonctionnement satisfaisant des ajustements
adaptatifs quels que soient les avatars de l’histoire de chacun. A
l’inverse, une piètre valeur de soi témoignerait de leur
dysfonctionnement.
Evolution de l’estime de soi selon l’âge chez l’adulte
Il est généralement admis que la valeur de soi se construit dès
l’enfance en réaction aux réponses que le milieu prodigue aux
demandes du jeune enfant. Un milieu accueillant qui répond avec
empathie aux demandes corporelles et affectives du nouveau-né
suscite une image sécurisante de l’environnement propice à la
construction d’un sentiment de valeur de soi. Un milieu
insécurisant qui ne répond que de manière carencée à ces mêmes
demandes peut induire un sentiment de piètre valeur de soi. Cette
réactivité de l’environnement demeure, tout au long de la période
de développement infantile, une condition nécessaire à la
construction de l’image de soi. Au fil des ans, s’y ajoute, comme
on l’a vu plus haut, les mécanismes de comparaison à autrui. Ces
fonctionnements sociocognitifs accompagnent la personne tout au
long de son développement pendant toute sa vie et restent très
prégnants chez l’adulte âgé.
Le questionnement sur soi de la personne qui atteint un âge
avancé reste sans doute tout aussi présent qu’à d’autres moments de
sa vie, comme à l’adolescence par exemple. Dans les deux cas, il
s’agit d’une période de changements qui interroge la personne sur
ce qu’elle est et sur son devenir. L’évolution de l’estime de soi
sur la durée de vie constitue donc un enjeu psychologique et
développemental d’importance. Si on observe un fort déséquilibre
entre les travaux qui portent sur les premières parties de la vie
au détriment de ceux qui concernent les adultes âgés, les choses
commencent à changer et les publications à se multiplier à propos
de cette dernière population.
Les études menées sur l’évolution de l’estime de soi chez les
personnes âgées aboutissent à des résultats peu consistants [32].
Les plus nombreuses trouvent un lien négatif entre l’âge et
l’estime de soi [33]. Certaines font état d’évaluations plus
élevées chez les plus âgés [34] ou encore ne trouvent aucun lien
[35].
Une étude transversale a été menée sur un très vaste échantillon
de 326 641 sujets nord américains de tous âges, sollicitées sur
Internet par Robins et al. [36]. Les résultats ont montré une
diminution de l’estime de soi de 9 à 20 ans, une légère hausse
jusqu’à 25 ans, suivie d’une période de stabilité jusqu’à
49 ans. Au-delà se manifeste une augmentation régulière
jusqu’à l’âge de 69 ans, suivie par une diminution jusqu’à
90 ans. On constate également une différence selon le genre au
profit des hommes qui expriment une estime de soi supérieure à
celle des femmes à partir de 9 ans jusqu’à 79 ans, âge
qui voit les courbes des deux sexes se rejoindre1.
Dans le cadre d’une étude longitudinale initiée par notre équipe
de recherche [37], nous avons pu suivre plusieurs centaines de
sujets volontaires âgés en 2001 de 65 à 95 ans et relevant
d’une même caisse de retraite de cadres, pendant huit ans jusqu’à
aujourd’hui. Cette étude porte sur un ensemble de variables parmi
lesquelles l’estime de soi a été évaluée à l’aide de l’adaptation
en français de l’échelle de Rosenberg [25]. Pour des scores variant
de 0 à 40 on observe une augmentation régulière de l’estime de soi
entre les différentes passations qui ont lieu tous les 2 ans
(tableau 1).
A aucun moment de l’étude l’âge réel n’était corrélé avec
l’estime de soi. Au temps 3, en 2007, on obtient par exemple un
coefficient de corrélation r = 0,003 (pour n = 518). En revanche,
l’estime de soi est associée au biais d’âge [36], c’est-à-dire à
une sous-estimation de son âge réel (en t3 : r = 0,25 ; n
= 518 ; p < 0,01). Plus les personnes interrogées « se
sentent jeunes » plus leur estime de soi est élevée. Ces
résultats ne contredisent pas ceux de Robins et al. [36] évoqués au
préalable puisque, eux aussi, ont constaté un accroissement de
l’estime de soi sur ce segment d’âge moyen jusqu’à 69 ans.
Nous l’observons toujours à l’âge de 76 ans, mais sur cette
population de cadres de niveau socio-économique plutôt élevé.
L’étude se poursuit et nous serons particulièrement attentifs à
l’évolution de cette variable.
Tableau 1 Evolution des scores d’estime de soi.Table
1.Scores on the Rosenberg self-esteem scale in patients aged from
65 to 95 years.
|
Année
|
Moyenne
|
Ecart-type
|
Age moyen
|
n
|
|
2001
|
31,90
|
4,33
|
72,01
|
861
|
|
2003
|
32,93
|
5,20
|
74,08
|
599
|
|
2005
|
33,23
|
4,29
|
76,06
|
639
|
|
2007
|
32,65
|
4,23
|
77,18
|
546
|
Conclusion
Le point commun entre les différentes conceptions que nous avons
évoquées est de considérer la valeur de soi comme un aspect
important des processus adaptatifs à tous les âges de la vie et
notamment chez les adultes âgés. La représentation de la valeur que
chacun s’accorde résulte de processus divers et sans doute
interactifs qui sollicitent à la fois les performances
comportementales, la comparaison à autrui, l’attribution des causes
de ses échecs et réussites, aussi bien que l’appartenance de groupe
ou la position socio-métrique. L’âge chronologique en tant que tel
n’apparaît pas nécessairement comme un des critères déterminants de
ce construit. Ce dernier semble plutôt lié à la qualité de
l’intégration sociale et aux capacités adaptatives des individus
pour faire face aux événements de vie et notamment de santé qui
marquent l’avancée en âge.
Au-delà de la divergence des modèles et des résultats, l’intérêt
de l’estime de soi s’avère également essentiel dans le cadre de la
prise en charge des adultes âgés. Que l’on considère l’estime de
soi comme un élément qui détermine la qualité de l’adaptation ou
comme un critère de cette dernière, il s’agit dans les deux cas
d’un aspect central du « vieillissement réussi » [38]. A
ce titre, la valeur que chacun s’accorde doit être prise en charge
par tous ceux qui concourent au bien vieillir des personnes âgées
que ce soit dans le cadre d’une activité professionnelle ou d’une
aide familiale.
Lorsqu’on examine, comme on vient de le faire, les principaux
processus psychologiques dans lesquels se trouve investie l’estime
de soi, on constate qu’ils concernent souvent les adultes âgés.
Ainsi lorsque l’on évoque le bilan des réussites et des échecs, on
sait qu’il s’agit d’un enjeu important pour ces personnes,
concernées globalement par une chute de leur efficience cognitive
et psychomotrice [32]. Ce déclin confronte nécessairement les
personnes vieillissantes à des échecs. Elles ne peuvent plus
prétendre aux mêmes performances qu’à celles qu’elles avaient
réalisées au préalable. Une persistance dans leurs attentes à cet
égard, et dans leurs critères de jugement (ténacité, selon ces
auteurs), nourrit immanquablement une dévalorisation de soi et un
sentiment de perte. A l’inverse, une adaptation de leurs buts
(flexibilité) à l’évolution de leurs compétences contribue à
maintenir un niveau de réussite satisfaisant qui va contribuer à
préserver un sentiment d’efficacité et de valeur de soi. Ces
processus psychologiques ne sont pas toujours ni intuitifs, ni
spontanés. Ils requièrent parfois l’intervention d’agents
extérieurs pour être activés.
L’entourage institutionnel peut lui aussi être source d’échecs
répétés ou, au contraire, de réussites adaptatives lorsqu’il est
organisé dans cette perspective. La présence d’un professionnel de
la psychologie du vieillissement est souvent la condition pour que
les fonctionnements institutionnels concourent à la préservation
d’un sentiment d’efficacité de soi.
La comparaison à autrui peut également constituer un champ
d’action pour les professionnels de la prise en charge. On a vu que
la comparaison temporelle à soi-même fréquente chez les personnes
âgées contribuait le plus souvent à une dévalorisation dans un
contexte de pertes. Toutefois, là aussi les processus de
comparaisons sociales peuvent faire l’objet d’une intervention
psychologique et être réorientés en fonction de critères et
d’éléments de référence plus valorisants pour la personne. Pour
chacun il existe des domaines de compétence et de valorisation qui
se maintiennent à travers l’avancée en âge. Le rôle de l’entourage
est souvent déterminant pour orienter les comparaisons sociales
dans un sens plus valorisant ou encore pour proposer des activités
dans lesquelles les performances pourront donner lieu à des
comparaisons valorisantes.
Un autre processus régulateur de la valeur de soi repose sur
l’attribution causale de l’échec et de la réussite. Le style
dépressif décrit par Peterson et al. [30] induit une dévalorisation
de soi. D’autres processus d’attribution jouent le rôle inverse.
C’est le cas des biais d’auto-protection. Or la nature des
attributions causales n’est pas là encore inéluctable. On peut
mettre l’accent sur les réussites plus que sur les échecs et tenter
d’orienter la cause de ces derniers vers des responsabilités plus
externes.
Nous avons évoqué le rôle de l’appartenance sociale dans la
régulation de la valeur de soi. Il est vrai que, dans notre
contexte culturel, les modèles normatifs dominants ne valorisent
guère les adultes les plus âgés. Ils peuvent être victimes
d’exclusion, si ce n’est de mauvais traitements. Ils peuvent
intérioriser le sentiment d’appartenance à un groupe dévalorisé.
Toutefois, l’appartenance sociale n’est aucunement limitée à un
seul groupe. Chacun participe à de multiples groupes, le plus
souvent sans référence d’âge : groupes professionnels,
familiaux, d’activités, de loisirs, d’appartenance régionale, etc.
Dans la pratique psychogériatrique, les groupes de parole offrent
l’occasion de valoriser de telles appartenances liées aux
compétences professionnelles, aux activités de loisirs ou même à
l’origine géographique.
Il ressort en conclusion que l’avancée en âge des adultes âgés
n’implique pas nécessairement une baisse du sentiment de valeur de
soi bien que les pertes de compétences soient bien réelles dans de
nombreux domaines de l’activité psychologique. L’autre élément
important paraît être l’importance de l’environnement social et
institutionnel pour la régulation de l’estime de soi.
L’appartenance de groupe bien sûr mais aussi les processus
psychologiques de comparaison à autrui, d’attribution causale, la
possibilité de réaliser des actions réussies et valorisantes
relèvent bien souvent de l’initiative des entourages
institutionnels. Leur rôle s’avère déterminant pour garantir,
préserver ou restaurer une évaluation positive de soi-même. La
place dans ces contextes de professionnels formés à la psychologie
du vieillissement peut apparaître comme une des conditions
incontournables de leur bon fonctionnement.
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rajeunissement de soi chez l’adulte. Revue internationale de
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1 NDR. Les limitations de cette recherche
sont nombreuses, comme le reconnaissent les auteurs eux-mêmes. Il
s’agit d’une étude transversale menée par le biais d’Internet et
mesurée par le biais d’un seul item (SISE) « I see myself as
someone who has high self-esteem ». Enfin comment ne pas
envisager qu’une procédure par laquelle une personne âgée (jusqu’à
92 ans) répond à cette question via un ordinateur, mette à mal
l’estime de soi ?
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