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Self-esteem in the elderly


Psychologie & NeuroPsychiatrie du vieillissement. Volume 6, Number 3, 167-76, Septembre 2008, Revue thématique

DOI : 10.1684/pnv.2008.0135

Résumé   Summary  

Author(s) : Daniel Alaphilippe , Département de psychologie, EA 2114 Psychologie des âges de la vie, Université François Rabelais, Tours.

Summary : Self-esteem is an important aspect of the adaptive processes at all stages of life, but especially in older adults. It is linked to the quality of adaptation, well-being, life satisfaction and health. Self-esteem is not related to chronological age, but to the people’s quality of social integration and adaptive capacities to cope with life events, including physical and cognitive decline. Thus the aging process does not necessarily results in self-esteem decrease, regardless of the decline in many areas of mental activity. Measures of the self-esteem and interpretation of the pertaining results vary according to various theoretical models. However, the sociocognitive strategies at play for maintaining a high level of self-esteem should be stressed. Social psychology has shown the importance of the Others in such a regulation through group belonging, or psychological processes such as social comparison or causal attribution. Such a perspective underlines the importance of social and institutional environment for the regulation of a positive self-value and hence the interest of taking into account the self-esteem construct while taking with older adults.

Keywords : aging, psychology, self-esteem, patients centred interventions

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ARTICLE

Auteur(s) : Daniel Alaphilippe

Département de psychologie, EA 2114 Psychologie des âges de la vie, Université François Rabelais, Tours

La valeur que chacun accorde à lui-même constitue un enjeu psychologique d’importance à tous les âges de la vie et tout particulièrement pour les adultes âgés. Ainsi l’estime de soi s’avère-t-elle liée à la qualité de l’adaptation, au bien-être, à la satisfaction de vie aussi bien qu’à la réussite scolaire et sociale ou à la santé [1]. Un sentiment de faible valeur de soi va le plus souvent de pair avec la dépression et en constitue même un des symptômes majeurs [2]. Cette dimension de la dynamique psychologique a été introduite par les précurseurs dès le début du XXe siècle. Elle constitue l’un des champs d’investigation les plus productifs en matière de production bibliographique. Les applications pratiques de ce construit sont fréquentes. Des ouvrages de vulgarisation ont largement popularisé cette problématique [3]. Cependant ce champ théorique et pratique demeure fort controversé [4]. Différents modèles concurrents ont été développés. La place même de l’estime de soi dans les processus adaptatifs fait problème.

On s’est beaucoup intéressé à la construction de la valeur de soi au cours de l’enfance et de l’adolescence, aux conditions de sa mise en place, aux conséquences de ses fluctuations et aux conditions de remédiation propres à ces dysfonctionnements. Chez l’adulte, l’estime de soi est associée à la dépression, aux addictions, à la prise de risque, aux difficultés relationnelles. Cette dimension a été plus récemment introduite dans l’approche des adultes âgés. Les premiers résultats vont rapidement montrer l’intérêt de ce construit pour rendre compte des processus adaptatifs, des réussites ou des difficultés du vieillissement psychologique. Toutefois, là aussi, des interrogations théoriques vont se poser quant à ce concept, son évaluation ou bien ses applications thérapeutiques.

Les modèles de la valeur de soi

L’origine sociale du soi

Historiquement, les premières considérations théoriques sur le soi et sa valeur remontent aux travaux de William James puis de George Herbert Mead pour lequel la valeur du soi résultait en premier lieu de l’image renvoyée à la personne par son entourage social. Chacun se trouve confronté au jugement d’autrui dans les différents contextes au sein desquels s’inscrivent ses interactions sociales. Selon cette conception qui participe du modèle psychologique de la personnalité de base, l’adaptation psychologique s’articule autour des notions de statut, ou position sociale, et de rôle, ensemble de valeurs et de comportements liés au premier. Dans ce contexte, une coïncidence entre rôle et statut entraîne le plus souvent une évaluation positive, alors qu’un décalage entre les deux génère un jugement négatif de la part de l’entourage. La dimension normative devient alors prépondérante dans l’évaluation de soi.

Chez l’adulte âgé, les attentes normatives à l’encontre du rôle social peuvent être ambivalentes. On trouve aussi bien l’image du bon vieillard, à la sagesse valorisée, que celle de l’individu confronté à des pertes multiples et qui évolue immanquablement vers la démence [5]. La valeur de soi peut donc varier selon le contexte. La position sociométrique constitue également un régulateur de cette estimation [6]. Une faible estime pourrait, à la fois, résulter d’une exclusion sociale et la provoquer. L’estime de soi serait un baromètre de ses sentiments à propos de ses compétences relationnelles. Les personnes à haute estime se présentent aux autres et à elles-mêmes comme d’excellents partenaires relationnels. A l’inverse, les personnes à faible estime se vivent et se présentent comme de piètres partenaires dans les relations sociales. Selon ce point de vue, l’appauvrissement des interactions sociales qui accompagne parfois le grand âge pourrait induire une chute du sentiment de compétence relationnelle qui contribuerait à affaiblir le sentiment de valeur de soi et, en retour, rendrait plus difficile l’engagement dans de nouvelles interactions.

Valeur globale ou spécifique du soi

L’estime de soi peut donner lieu à une évaluation globale qui affecte la valeur de la personne ou bien prendre la forme d’estimations spécifiques propres à chaque domaine d’activité ou d’expérience dans lesquels s’investit la personne. L’estime de soi globale constituerait une dimension psychologique autonome qui distribuerait les individus sur un facteur unidimensionnel depuis ceux qui expriment une piètre estime d’eux-mêmes jusqu’à ceux qui manifestent une haute idée de leur propre valeur. Le construit se traduirait par un axe bipolaire sur lequel chacun serait en mesure de s’évaluer [7].

La valeur de soi peut résulter également de la prise en compte d’une pluralité d’évaluations propres à chacun des domaines de compétence dans lesquels une personne est susceptible de développer une activité et par là même de se soumettre à une évaluation. Ces domaines sont multiples : cognitifs, psychomoteurs, relationnels, professionnels, etc. La synthèse de ces informations déterminerait la valeur globale de la personne. Mais la nature arithmétique de cette synthèse fait problème. S’agit-il d’une moyenne ? Auquel cas, l’estime de soi serait la moyenne de l’ensemble des évaluations partielles portées sur une personne. Il peut s’agir aussi bien d’une moyenne pondérée. Auquel cas certaines dimensions s’avéreraient plus importantes que d’autres dans leur contribution à la valeur globale. Ajoutons que cette pondération serait aussi dépendante des contextes sociaux et circonstanciels. Ces évaluations seraient déterminées par des critères normatifs, d’une part, et liées au contexte situationnel, d’autre part. Chez les personnes âgées on peut penser que selon les circonstances les critères liés à l’âge pourront être mobilisés ou non.

Une tentative de synthèse a été proposée par Dutton et Brown [8]. Ces auteurs proposent un modèle intégrateur dans lequel ces deux approches cohabitent dans une double relation top down et bottom up. Ainsi l’estime de soi globale peut diffuser sur les évaluations élémentaires. Un fort sentiment de la valeur de soi peut provoquer une grande confiance qui nourrira des attentes de performances dans des domaines très divers. A l’inverse un piètre sentiment de soi peut générer une dévalorisation qui va gagner les différents domaines de performance de la personne. On est dans un fonctionnement top down. Dans le processus bottom up, ce sont les évaluations partielles qui détermineront la valeur globale que s’accorde la personne. Les résultats empiriques des travaux menés par ces auteurs tendent à montrer que la réaction des personnes à des situations de réussite ou d’échec, de même que l’évaluation globale qu’ils portent sur leur performance, ne peuvent être réduites à la somme des évaluations partielles. Il existe une approche globale de la valeur de soi qui s’inscrit notamment dans la durée. L’estimation au temps t1 ayant un effet sur l’estimation au temps t2 et les suivants.

Estime de soi et comparaison à autrui

Dans la perspective des travaux liminaires de Festinger, on peut avancer que l’idée de la valeur que chacun se construit de lui-même repose notamment sur la comparaison de ses performances à celles d’autrui à travers les processus de comparaison sociale [9]. Là encore, les travaux des psychologues ont surtout concerné les enfants, les adolescents et les jeunes adultes. Toutefois, au même titre que les autres âges de la vie, le grand âge devrait entraîner de tels processus de comparaison, notamment dans le contexte d’inquiétude qui résulte des pertes d’efficience et de régression assez générale des performances. Les quelques travaux qui se sont intéressés à la population âgée de ce point de vue ont mis l’accent notamment sur l’importance des groupes de référence dans les processus de comparaison [10]. On distingue traditionnellement les comparaisons « vers le haut » qui prennent pour élément de comparaison des personnes ou des groupes plus performants que le sujet à évaluer, et des comparaisons « vers le bas » en direction de personnes ou de groupes moins performants. Les premières sont potentiellement source d’une moindre évaluation de soi et les secondes, à l’inverse, sont plus valorisantes. Toutefois, une comparaison « vers le haut » peut rester valorisante si l’objet de la comparaison est en lui-même valorisant. Si je suis manifestement moins performant que mon critère de référence, le fait que je sois encore en mesure de me comparer à ce critère est source de valorisation. Réciproquement, une comparaison « vers le bas » peut entraîner une dévalorisation si le groupe de référence est en lui-même dévalorisant. Ainsi une personne âgée qui pourra encore se comparer à des sujets plus jeunes dans ses performances pourra se trouver plus valorisée, bien que ses performances soient moins satisfaisantes que celles du groupe de référence, par comparaison avec quelqu’un renvoyé irrémédiablement à son groupe d’âge.

Dans une perspective d’évolution dans le temps, l’élément de comparaison peut être soi-même à un moment antérieur de sa vie, on parle alors de comparaison temporelle [11, 12]. Chez les personnes âgées, une telle comparaison est souvent négative et source de dévalorisation. En effet, puisque ce processus s’inscrit dans une évolution qui va dans le sens de moindres performances et efficiences, la comparaison à un temps antérieur est le plus souvent « vers le haut ». Toutefois, là encore, le fait que la comparaison soit encore possible peut être valorisant en soi et montre combien la personne est en mesure de résister à un déclin inéluctable. Nous retiendrons avant tout à ce propos la plasticité des processus de comparaison et l’outil qu’ils peuvent constituer pour les praticiens dans leurs interventions sur les processus adaptatifs des adultes âgés.

Qu’est-ce qu’une faible estime de soi ?

Une faible estime de soi serait liée à une vision dévalorisante de soi-même, de ses compétences, de son apparence physique et de ses capacités relationnelles. Une telle dévalorisation de soi relève de la symptomatologie traditionnelle de la dépression. L’estime de soi faible ne serait rien d’autre que la manifestation d’un état dépressif dont on sait qu’il est fréquent chez les personnes âgées. A l’inverse, une valorisation de soi satisfaisante traduirait un équilibre psychologique ou une stabilité émotionnelle selon la nomenclature classique des épreuves de personnalité. A ce propos, Baumeister et al. [13] remarquaient que les recherches empiriques sur ce sujet utilisaient le plus souvent des outils psychométriques tels que des échelles de mesure. Les méta-analyses réalisées sur ces travaux font état, dans l’ensemble, de résultats plutôt positifs. C’est-à-dire que les personnes interrogées ont, dans l’ensemble, plutôt une bonne estime d’elles-mêmes. Celles dont on considère qu’elles ont une faible estime présentent, en fait, des scores moyens à ces évaluations. Elles inscrivent leurs réponses plutôt dans les positions intermédiaires des échelles, telles que « faible accord », « faible désaccord » ou « ne sait pas ». Selon ces auteurs, il ne s’agit pas tant d’une faible estime de soi que d’une difficulté à se définir ou à prendre position. Ces personnes se montrent incertaines ou confuses quant à la définition de leur conception de soi. Leur représentation de soi manquerait de consistance [14]. Chez les adultes âgés, l’avancée en âge pourrait entraîner une déstabilisation du concept de soi qui infléchirait les jugements sur soi vers des évaluations neutres qui entraîneraient la baisse observée des scores d’estime de soi. Cette dernière serait plus imputable à une moindre cohérence ou à une plus grande instabilité de la représentation de soi plutôt qu’à une véritable atteinte de la valeur que chacun s’accorde.

La stabilité de la représentation de soi constitue également un aspect décisif des processus relatifs au soi [15, 16]. Le caractère plus ou moins stable de l’estime de soi doit être appréhendé indépendamment du niveau de celle-ci. Les personnes qui manifestent une estime de soi élevée et stable se trouvent peu affectées par les circonstances situationnelles ou des performances ponctuelles. A l’inverse, celles qui expriment une estime de soi élevée et instable sont très perturbées par des situations d’échec ou de remise en cause de leurs compétences [17]. L’inquiétude quant à leur valeur peut devenir une préoccupation centrale dans leurs stratégies adaptatives y compris dans les situations où celle-ci n’est pas un enjeu objectif. Ces personnes manifestent une plus grande propension aux symptômes dépressifs en réaction aux difficultés de la vie courante. Elles font montre d’une moindre santé psychologique et expriment souvent un sentiment de mal-être. L’avancée en âge est susceptible d’entraîner une déstabilisation de la valeur de soi. Même si aucune donnée empirique ne vient à ce jour confirmer cette hypothèse, on peut redouter une plus grande sensibilité aux atteintes du vieillissement chez des personnes dont la conception de soi est a priori peu stable. On peut aussi anticiper une déstabilisation du soi à la suite des atteintes de l’âge qui accélèrera le même processus. Dans les deux cas l’infléchissement de l’estime de soi que l’on observe souvent chez les adultes âgés pourrait résulter d’une déstabilisation du concept de soi plus que d’une véritable perte de valeur.

Les niveaux de l’estime de soi

On peut distinguer plusieurs niveaux dans la valeur de soi. Deci et Ryan [18] opposent ainsi estime de soi « authentique » et estime de soi « contingente ». L’estime de soi contingente ou réactionnelle résulterait essentiellement des normes sociales et des attentes des groupes de référence. Les personnes à haute estime de soi contingente sont dépendantes du regard des autres, des attentes à leur égard et des critères matériels de réussite. Elles sont régulièrement engagées dans des actions compétitives afin de s’évaluer et de se comparer aux autres ou aux normes sociales. Conforter leur image d’elles-mêmes et celle qu’elles veulent donner aux autres constitue une préoccupation permanente. Cette estime de soi contingente peut également provoquer des stratégies d’évitement et inciter à se détourner des situations sociales qui pourraient porter atteinte à la valeur de soi qui se doit d’être défendue en permanence.

Une estime de soi « authentique » se réfère, quant à elle, à des valeurs indépendantes des événements contingents qui peuvent susciter échec ou réussite dans un contexte particulier. La valeur de soi n’exige pas, dans cette perspective, d’être régulièrement prouvée et attestée. Elle résulte au contraire de l’accord entre les réalisations de la personne et ses valeurs, plus que sur des performances dans tel ou tel domaine. On peut penser que l’âge n’affecte que l’estime de soi authentique. L’accord entre les actes de quelqu’un et ses valeurs ne devrait pas dépendre de facteurs conjoncturels ni du temps. Toutefois, les enjeux sociaux peuvent aussi s’estomper chez les adultes âgés. Ceux-ci pourraient éprouver le sentiment de « ne plus rien avoir à prouver ». La dernière période de la vie permettrait d’accéder à une certaine forme de sérénité, peut-être proche de la sagesse, qui reposerait sur l’estime de soi authentique [4].

Un aspect de la représentation de soi

La valeur de soi peut également être approchée, non plus comme un construit unidimensionnel et autonome, mais comme un aspect d’un ensemble plus large que, selon les auteurs, on dénomme concept de soi [19], self-schéma [20] ou représentation de soi [21]. La conception de l’ego-écologie de Zavalloni et Louis-Guerin [22] relève d’une telle perspective. On considère que le concept de soi regroupe un ensemble de traits que chacun peut s’attribuer avec plus ou moins de force et de certitude, ou bien réfuter. Ces traits expriment des appartenances identitaires (genre, nationalité, ethnie, appartenance de quartier…). Ils traduisent également des qualités et défauts auto-attribués ou accordés par autrui, des domaines de compétences manuelles, artistiques, psychomotrices ou bien encore relationnelles. La valeur que chacun s’accorde découle de l’ensemble de ces traits. Lorsque ceux-ci sont valorisants la personne éprouve un vrai sentiment de valeur de soi. A l’inverse, lorsque ces traits sont plutôt négatifs il en résulte une piètre valeur pour le sujet.

La conception de la représentation de soi que nous avons proposée s’inscrit dans cette perspective [21]. On peut considérer que soi-même n’est qu’un objet parmi d’autres au sein du champ psychologique de la personne. Cet objet se trouve appréhendé à travers un système de représentations sociales. Ce système de représentations peut être décrit grâce aux modèles et outils usuels de la psychologie sociale. Nous avons pu montrer que la représentation de soi était constituée d’un ensemble d’éléments dont certains étaient centraux, stables, organisateurs, peu dépendants des circonstances événementielles, et d’autres périphériques, plus fluctuants, affectés par les circonstances, jouant un rôle régulateur et adaptatif. La valeur de soi constitue un élément parmi d’autres au sein de cette représentation. La représentation de soi varie bien en fonction de l’âge. La valeur de soi notamment devient moins centrale à partir de 75 ans.

Les outils psychométriques

Le propre de tout construit est de se prêter à une opérationnalisation, notamment à travers une approche quantitative. L’estime de soi n’échappe pas à cette contrainte et de nombreuses échelles ont pu être proposées pour mesurer la valeur de soi. A cet égard, on pourrait d’ailleurs reprendre l’incontournable définition que Alfred Binet donnait de l’intelligence au début du siècle et dire que l’estime de soi c’est ce que mesurent les échelles d’estime de soi !

Toutefois, une procédure quantitative n’a de sens qu’en fonction d’un modèle théorique sous-jacent. Or, nous avons vu que les modèles de la valeur de soi sont multiples. Les instruments de mesure aussi. La mesure de l’estime de soi a, en premier lieu, été conçue comme un aspect de la personnalité et intégrée à des batteries de tests de personnalité (Gordon, GPP-I). De manière plus spécifique, l’estime de soi a pu être opérationnalisée comme la synthèse d’un ensemble d’évaluations sur les différents aspects du soi [23]. Le modèle comparatif a inspiré l’élaboration de la SAQ (Self attributes questionnaire) de Pelham et Swann [24], qui repose sur la comparaison, sur dix dimensions, que la personne qui répond fait par rapport à des proches. Elle consiste à se situer par rapport à autrui sur une échelle en dix points de « beaucoup moins bon » à « bien meilleur » que les autres sur chaque dimension dont, par exemple, l’intelligence ou les capacités relationnelles.

Le modèle unifactoriel a également suscité des instruments de mesure, notamment le célèbre questionnaire RSE (Rosenberg self-esteem scale) de Rosenberg (adaptation en français de Vallières et Vallerand [25]). Il se présente sous la forme de dix items généraux sur lesquels les personnes qui répondent doivent manifester leur accord ou désaccord sur une échelle en 5 points. Bien que d’apparence frustre ce questionnaire a manifesté une remarquable stabilité métrique à travers les différentes populations et les adaptations transculturelles. Il est constamment utilisé comme élément de référence dans les validations externes d’autres outils. Sa structure métrique a été validée sur une population âgée française [26]. Ces qualités psychométriques indéniables sont la preuve de la stabilité du construit sous-jacent. Ajoutons que sa brièveté et sa facilité de passation en font un outil particulièrement adapté à une population âgée.

Place de l’estime de soi dans la dynamique adaptative

Tout le monde s’accorde pour considérer que l’estime de soi participe de la qualité de l’adaptation, notamment chez les personnes âgées. En revanche, la place de ce facteur dans la dynamique adaptative fait l’objet de débats. Au moins trois points de vue s’affrontent à cet égard, selon que l’on considère la valeur de soi comme un élément causal, un élément médiateur ou bien la finalité de l’adaptation.

L’estime de soi comme déterminant causal de la qualité de l’adaptation

La conception la plus répandue considère que l’estime de soi s’apparente à un aspect de la personnalité. Elle présente une relative stabilité au cours des ans et à travers les circonstances. Une estime de soi élevée est considérée comme un facteur de réussite adaptative. On en mesure l’effet dans les domaines scolaires, professionnels ou dans celui de l’équilibre psychique. A l’inverse, la dévalorisation de soi peut être considérée comme un symptôme dépressif. Elle est souvent associée à une moindre ambition et donc une moindre réussite. Elle participe de l’« efficacité perçue » (self efficacy) décrite par Bandura [27]. Dans ce contexte, l’estime de soi est considérée comme une caractéristique du sujet qui va anticiper une prise en charge plus ou moins efficace des situations impliquant des enjeux adaptatifs. Elle constitue la base de la réaction des personnes à leurs propres performances [8].

L’estime de soi comme élément médiateur

Un deuxième point de vue considère l’estime de soi comme un élément intermédiaire entre le contexte événementiel à gérer et la qualité de la résultante adaptative. On a pu montrer que la représentation de soi constituait un élément médiateur entre l’état de santé et la qualité psychologique de l’adaptation mesurée par le bien-être. Heidrich et Ryff [28] introduisent l’idée d’un self-système constitué de deux composantes : l’intégration sociale et la comparaison à autrui. La valeur de ce self-système résulte du rapport aux référents normatifs, des rôles sociaux assumés et du caractère plus ou moins valorisant des groupes d’appartenance. Ces trois aspects constituent l’évaluation de l’intégration sociale. L’évaluation de soi repose sur la comparaison à autrui. La qualité de l’adaptation est mesurée : positivement par le développement personnel, l’autonomie, les relations positives et le bien-être ; négativement par le désarroi psychologique, la dépression et l’anxiété. L’étude menée sur une population de 243 femmes âgées montre, à l’aide d’une analyse en pistes causales, que la répercussion de l’état de santé sur la qualité de l’adaptation est médiée par les éléments du self-système, notamment en ce qui concerne le sentiment de bien-être. Ces aspects du soi et la valeur qui en résulte apparaissent bien comme des intermédiaires médiateurs entre la réalité ici de la santé, et la qualité de l’adaptation psychologique à ce contexte.

L’estime de soi comme objectif de l’adaptation

L’estime de soi peut aussi être posée comme l’objectif des processus adaptatifs. Se valoriser apparaît alors comme un besoin psychologique actualisé par les situations qui remettent en cause la valeur que nous nous accordons, telles qu’échecs, maladie, perte d’autonomie et difficultés adaptatives diverses. Dans de tels cas l’activité psychologique va amener le sujet à protéger son soi ou à mettre en place des stratégies de revalorisation de soi. Le premier auteur à avoir formulé une telle proposition fut le psychanalyste dissident Alfred Adler. Ce fut même l’origine de sa rupture avec Freud puisqu’il soutenait que l’élément dynamique du psychisme n’était pas la libido mais le désir de compenser ses infériorités.

Chacun chercherait à se construire une représentation positive de lui-même en dépit des aléas de la réalité. Les mécanismes de défense du soi participent de cette dynamique ainsi que le processus socio-cognitif d’auto-complaisance (self-serving bias) dans l’attribution des causes [29]. Celui-ci entraîne une personne à ne retenir, dans un champ d’informations, que celles qui confirment l’idée qu’elle se fait d’elle-même. Cette modalité d’attribution de cause conduit notamment à s’auto-attribuer les réussites et à faire une attribution de ses échecs à des causes externes. Cette stratégie contribuerait à protéger la valeur de soi, puisque lorsque quelqu’un échoue, il en tient les autres pour responsables. Elle s’avère plutôt adaptative puisqu’elle incite à poursuivre son action en cas d’échec.

Une faible estime de soi résulterait d’un dysfonctionnement de ces processus régulateurs au moins autant que de piètres performances comportementales ou de difficultés relationnelles. Peterson et al. [30] ont montré, à l’occasion d’une étude longitudinale à long terme, qu’un style cognitif pessimiste, associant internalisation des causes, permanence et généralisation des attributions d’échecs ou de difficultés, prédisposait, de nombreuses années plus tard, à une faible estime de soi et à des difficultés adaptatives telles qu’un nombre de pathologies plus élevé et une mortalité accrue. A l’inverse du biais d’auto-complaisance, le sujet intériorise et généralise la cause de ses difficultés. Il se trouve alors confronté à une difficulté permanente pour construire une représentation positive de lui-même. Seligman déclarait en 1994 devant la convention de l’American psychological association : « On n’a jamais pu apporter la preuve que l’estime de soi était la cause de quoi que ce soit. Au contraire, elle est déterminée par un ensemble de réussites et d’échecs (…). Ce qui implique non pas d’augmenter l’estime de soi, mais nos capacités à affronter le monde » (propos rapportés par Azar [31]).

Chez l’adulte âgé, l’estime de soi résulterait du fonctionnement de ces processus régulateurs ou protecteurs. Une bonne estime traduirait un fonctionnement satisfaisant des ajustements adaptatifs quels que soient les avatars de l’histoire de chacun. A l’inverse, une piètre valeur de soi témoignerait de leur dysfonctionnement.

Evolution de l’estime de soi selon l’âge chez l’adulte

Il est généralement admis que la valeur de soi se construit dès l’enfance en réaction aux réponses que le milieu prodigue aux demandes du jeune enfant. Un milieu accueillant qui répond avec empathie aux demandes corporelles et affectives du nouveau-né suscite une image sécurisante de l’environnement propice à la construction d’un sentiment de valeur de soi. Un milieu insécurisant qui ne répond que de manière carencée à ces mêmes demandes peut induire un sentiment de piètre valeur de soi. Cette réactivité de l’environnement demeure, tout au long de la période de développement infantile, une condition nécessaire à la construction de l’image de soi. Au fil des ans, s’y ajoute, comme on l’a vu plus haut, les mécanismes de comparaison à autrui. Ces fonctionnements sociocognitifs accompagnent la personne tout au long de son développement pendant toute sa vie et restent très prégnants chez l’adulte âgé.

Le questionnement sur soi de la personne qui atteint un âge avancé reste sans doute tout aussi présent qu’à d’autres moments de sa vie, comme à l’adolescence par exemple. Dans les deux cas, il s’agit d’une période de changements qui interroge la personne sur ce qu’elle est et sur son devenir. L’évolution de l’estime de soi sur la durée de vie constitue donc un enjeu psychologique et développemental d’importance. Si on observe un fort déséquilibre entre les travaux qui portent sur les premières parties de la vie au détriment de ceux qui concernent les adultes âgés, les choses commencent à changer et les publications à se multiplier à propos de cette dernière population.

Les études menées sur l’évolution de l’estime de soi chez les personnes âgées aboutissent à des résultats peu consistants [32]. Les plus nombreuses trouvent un lien négatif entre l’âge et l’estime de soi [33]. Certaines font état d’évaluations plus élevées chez les plus âgés [34] ou encore ne trouvent aucun lien [35].

Une étude transversale a été menée sur un très vaste échantillon de 326 641 sujets nord américains de tous âges, sollicitées sur Internet par Robins et al. [36]. Les résultats ont montré une diminution de l’estime de soi de 9 à 20 ans, une légère hausse jusqu’à 25 ans, suivie d’une période de stabilité jusqu’à 49 ans. Au-delà se manifeste une augmentation régulière jusqu’à l’âge de 69 ans, suivie par une diminution jusqu’à 90 ans. On constate également une différence selon le genre au profit des hommes qui expriment une estime de soi supérieure à celle des femmes à partir de 9 ans jusqu’à 79 ans, âge qui voit les courbes des deux sexes se rejoindre1.

Dans le cadre d’une étude longitudinale initiée par notre équipe de recherche [37], nous avons pu suivre plusieurs centaines de sujets volontaires âgés en 2001 de 65 à 95 ans et relevant d’une même caisse de retraite de cadres, pendant huit ans jusqu’à aujourd’hui. Cette étude porte sur un ensemble de variables parmi lesquelles l’estime de soi a été évaluée à l’aide de l’adaptation en français de l’échelle de Rosenberg [25]. Pour des scores variant de 0 à 40 on observe une augmentation régulière de l’estime de soi entre les différentes passations qui ont lieu tous les 2 ans (tableau 1).

A aucun moment de l’étude l’âge réel n’était corrélé avec l’estime de soi. Au temps 3, en 2007, on obtient par exemple un coefficient de corrélation r = 0,003 (pour n = 518). En revanche, l’estime de soi est associée au biais d’âge [36], c’est-à-dire à une sous-estimation de son âge réel (en t3 : r = 0,25 ; n = 518 ; p < 0,01). Plus les personnes interrogées « se sentent jeunes » plus leur estime de soi est élevée. Ces résultats ne contredisent pas ceux de Robins et al. [36] évoqués au préalable puisque, eux aussi, ont constaté un accroissement de l’estime de soi sur ce segment d’âge moyen jusqu’à 69 ans. Nous l’observons toujours à l’âge de 76 ans, mais sur cette population de cadres de niveau socio-économique plutôt élevé. L’étude se poursuit et nous serons particulièrement attentifs à l’évolution de cette variable.

Tableau 1 Evolution des scores d’estime de soi.Table 1.Scores on the Rosenberg self-esteem scale in patients aged from 65 to 95 years.

Année

Moyenne

Ecart-type

Age moyen

n

2001

31,90

4,33

72,01

861

2003

32,93

5,20

74,08

599

2005

33,23

4,29

76,06

639

2007

32,65

4,23

77,18

546

Conclusion

Le point commun entre les différentes conceptions que nous avons évoquées est de considérer la valeur de soi comme un aspect important des processus adaptatifs à tous les âges de la vie et notamment chez les adultes âgés. La représentation de la valeur que chacun s’accorde résulte de processus divers et sans doute interactifs qui sollicitent à la fois les performances comportementales, la comparaison à autrui, l’attribution des causes de ses échecs et réussites, aussi bien que l’appartenance de groupe ou la position socio-métrique. L’âge chronologique en tant que tel n’apparaît pas nécessairement comme un des critères déterminants de ce construit. Ce dernier semble plutôt lié à la qualité de l’intégration sociale et aux capacités adaptatives des individus pour faire face aux événements de vie et notamment de santé qui marquent l’avancée en âge.

Au-delà de la divergence des modèles et des résultats, l’intérêt de l’estime de soi s’avère également essentiel dans le cadre de la prise en charge des adultes âgés. Que l’on considère l’estime de soi comme un élément qui détermine la qualité de l’adaptation ou comme un critère de cette dernière, il s’agit dans les deux cas d’un aspect central du « vieillissement réussi » [38]. A ce titre, la valeur que chacun s’accorde doit être prise en charge par tous ceux qui concourent au bien vieillir des personnes âgées que ce soit dans le cadre d’une activité professionnelle ou d’une aide familiale.

Lorsqu’on examine, comme on vient de le faire, les principaux processus psychologiques dans lesquels se trouve investie l’estime de soi, on constate qu’ils concernent souvent les adultes âgés. Ainsi lorsque l’on évoque le bilan des réussites et des échecs, on sait qu’il s’agit d’un enjeu important pour ces personnes, concernées globalement par une chute de leur efficience cognitive et psychomotrice [32]. Ce déclin confronte nécessairement les personnes vieillissantes à des échecs. Elles ne peuvent plus prétendre aux mêmes performances qu’à celles qu’elles avaient réalisées au préalable. Une persistance dans leurs attentes à cet égard, et dans leurs critères de jugement (ténacité, selon ces auteurs), nourrit immanquablement une dévalorisation de soi et un sentiment de perte. A l’inverse, une adaptation de leurs buts (flexibilité) à l’évolution de leurs compétences contribue à maintenir un niveau de réussite satisfaisant qui va contribuer à préserver un sentiment d’efficacité et de valeur de soi. Ces processus psychologiques ne sont pas toujours ni intuitifs, ni spontanés. Ils requièrent parfois l’intervention d’agents extérieurs pour être activés.

L’entourage institutionnel peut lui aussi être source d’échecs répétés ou, au contraire, de réussites adaptatives lorsqu’il est organisé dans cette perspective. La présence d’un professionnel de la psychologie du vieillissement est souvent la condition pour que les fonctionnements institutionnels concourent à la préservation d’un sentiment d’efficacité de soi.

La comparaison à autrui peut également constituer un champ d’action pour les professionnels de la prise en charge. On a vu que la comparaison temporelle à soi-même fréquente chez les personnes âgées contribuait le plus souvent à une dévalorisation dans un contexte de pertes. Toutefois, là aussi les processus de comparaisons sociales peuvent faire l’objet d’une intervention psychologique et être réorientés en fonction de critères et d’éléments de référence plus valorisants pour la personne. Pour chacun il existe des domaines de compétence et de valorisation qui se maintiennent à travers l’avancée en âge. Le rôle de l’entourage est souvent déterminant pour orienter les comparaisons sociales dans un sens plus valorisant ou encore pour proposer des activités dans lesquelles les performances pourront donner lieu à des comparaisons valorisantes.

Un autre processus régulateur de la valeur de soi repose sur l’attribution causale de l’échec et de la réussite. Le style dépressif décrit par Peterson et al. [30] induit une dévalorisation de soi. D’autres processus d’attribution jouent le rôle inverse. C’est le cas des biais d’auto-protection. Or la nature des attributions causales n’est pas là encore inéluctable. On peut mettre l’accent sur les réussites plus que sur les échecs et tenter d’orienter la cause de ces derniers vers des responsabilités plus externes.

Nous avons évoqué le rôle de l’appartenance sociale dans la régulation de la valeur de soi. Il est vrai que, dans notre contexte culturel, les modèles normatifs dominants ne valorisent guère les adultes les plus âgés. Ils peuvent être victimes d’exclusion, si ce n’est de mauvais traitements. Ils peuvent intérioriser le sentiment d’appartenance à un groupe dévalorisé. Toutefois, l’appartenance sociale n’est aucunement limitée à un seul groupe. Chacun participe à de multiples groupes, le plus souvent sans référence d’âge : groupes professionnels, familiaux, d’activités, de loisirs, d’appartenance régionale, etc. Dans la pratique psychogériatrique, les groupes de parole offrent l’occasion de valoriser de telles appartenances liées aux compétences professionnelles, aux activités de loisirs ou même à l’origine géographique.

Il ressort en conclusion que l’avancée en âge des adultes âgés n’implique pas nécessairement une baisse du sentiment de valeur de soi bien que les pertes de compétences soient bien réelles dans de nombreux domaines de l’activité psychologique. L’autre élément important paraît être l’importance de l’environnement social et institutionnel pour la régulation de l’estime de soi. L’appartenance de groupe bien sûr mais aussi les processus psychologiques de comparaison à autrui, d’attribution causale, la possibilité de réaliser des actions réussies et valorisantes relèvent bien souvent de l’initiative des entourages institutionnels. Leur rôle s’avère déterminant pour garantir, préserver ou restaurer une évaluation positive de soi-même. La place dans ces contextes de professionnels formés à la psychologie du vieillissement peut apparaître comme une des conditions incontournables de leur bon fonctionnement.

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1 NDR. Les limitations de cette recherche sont nombreuses, comme le reconnaissent les auteurs eux-mêmes. Il s’agit d’une étude transversale menée par le biais d’Internet et mesurée par le biais d’un seul item (SISE) « I see myself as someone who has high self-esteem ». Enfin comment ne pas envisager qu’une procédure par laquelle une personne âgée (jusqu’à 92 ans) répond à cette question via un ordinateur, mette à mal l’estime de soi ?


 

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