ARTICLE
Auteur(s) : Hugues
Loiseau1, Aymeri Huchet2, Isabelle
Baldi3
1Service de neurochirurgie, Hôpital Pellegrin,
Université de Bordeaux 2, Bordeaux
2Service d'oncologie et de radiothérapie,
Hôpital Saint-André, Université de Bordeaux 2, Bordeaux
3Laboratoire santé, travail et environnement,
Hôpital Pellegrin, Université de Bordeaux 2, Bordeaux
L'épidémiologie des tumeurs cérébrales primitives comporte une
approche descriptive, et l'identification de facteurs intrinsèques
et extrinsèques. Les informations qui en découlent ont des
conséquences multiples, intéressant plusieurs communautés.
L'épidémiologie nécessite une approche multidisciplinaire
utilisant des codes de la classification internationale des
maladies-oncologie et de la classification histologique de
l'OMS.
Les contraintes liées à l'évolution des systèmes de codage ou à
leur manque de reproductibilité sont évidentes. L'incidence assez
faible limite les effectifs et beaucoup d'études englobent
différents types histologiques, comme s'ils avaient la même cause.
Ceci rend peut-être compte des incertitudes [1-3].
Épidémiologie descriptive
L'épidémiologie descriptive répond à des fins de surveillance.
L'indicateur, autorisant des comparaisons spatiales ou temporelles,
est l'incidence (exprimée pour 100 000 habitants et par
an). Le tableau 1 donne des
indications sur les taux d'incidence annuelle des principaux types
histologiques. Les chiffres de prévalence sont rares et, de
fait, ne permettent pas les comparaisons.
L'incidence est sous-évaluée car les registres généraux ont une
information partielle ou inexistante à propos des tumeurs bénignes.
Pour les quelques registres spécialisés (Nord-américain – CBTRUS
www.cbtrus.org ; Gironde,
http://etudes.isped.u-bordeaux2.fr/registres-cancers-aquitaine/Snc/),
l'exhaustivité constitue un objectif majeur. Les écueils sont
l'absence de confirmation histologique (0 à 31 % des cas) et
la difficulté de saisir les récidives et les autres transformations
anaplasiques. En termes de santé publique, ceci n'est pas synonyme
d'absence de traitement (c'est-à-dire neurinomes de
l'acoustique).
Les courbes d'incidence ont le même aspect jusqu'à 70 ans.
L'incidence est plus importante chez l'enfant avant 10 ans,
diminue ensuite, puis augmente de manière linéaire jusqu'à
70 ans pour rediminuer ensuite, hormis dans le registre de la
Gironde (l'accès aux soins est ici certainement déterminant).
L'incidence a augmenté entre les années 1970 et 1990,
d'environ 1 % par an chez l'adulte et de 1 à 2 % chez
l'enfant, variant selon le type histologique. En France, le taux de
mortalité par tumeur cérébrale a doublé au cours des
30 dernières années.
Les explications avancées sont les modifications démographiques,
la progression de l'accès aux soins et aux techniques diagnostiques
(un plateau est observé à partir des années 1990), ou encore
l'ajustement des procédures neurochirurgicales (98 % des gliomes
ont, actuellement, une confirmation histologique dans certains
registres, chiffre très supérieur à celui des décennies
antérieures). Seules l'incidence des méningiomes et des tumeurs
pédiatriques, continuant de croître, échappe à ces
considérations.
La plupart des types histologiques ont augmenté, sauf les
lymphomes primitifs du système nerveux chez les patients atteints
du sida (grâce aux modifications des thérapeutiques utilisées).
Traduction de l'évolution des classifications histologiques, les
astrocytomes ont vu une nette réduction d'incidence mais au profit
des oligodendrogliomes et/ou des tumeurs mixtes [4].
Quelques travaux rapportent des chiffres indexés au type
histologique à la localisation de la tumeur. Ainsi, l'incidence des
schwannomes est de 1,1/100 000 (schwannomes vestibulaires
: 0,55/100 000).
Des disparités géographiques majeures existent. On pourrait
avancer des arguments d'ordre économique, mais chez l'enfant,
l'incidence est de 4,9/100 000 en Suède et de
2,5/100 000 en Allemagne. Néanmoins, les tranches d'âge
analysées diffèrent [5]. Chez l'adulte, l'incidence des gliomes
varie de 3,6 à 4,67 (Finlande) à
7,83/100 000 (Gironde) et celle des méningiomes de
0,6 à 7,8/100 000 [6]. L'incidence des méningiomes en
Suède est supérieure de 50 % à celles des autres pays
scandinaves.
Les comparaisons sont difficiles et doivent rester prudentes car
les périodes d'analyse et les moyens diagnostiques (radiologiques,
histologiques, autopsiques, etc.) diffèrent.
Tableau 1 Taux d'incidence annuelle pour
100 000 personnes
|
ROCHESTER 1950-1989
|
ESTONIE 1986-1996
|
LOTHIAN 1989-1990
|
KUMAMOTO 1989-1994
|
CBTRUS 2000-2004
|
GIRONDE 2000-2004
|
|
Tumeurs neuro-épithéliales
|
6,14
|
4,07
|
8,20
|
2,24
|
6,45
|
7,83
|
|
Astrocytomes pilocytiques
|
|
|
|
|
0,34
|
|
|
Astrocytomes grades 2 et 3
|
1,30
|
0,46
|
|
|
0,53
|
1,38
|
|
Variantes d'astrocytomes
|
|
|
|
|
0,09
|
|
|
Astrocytomes, SAI
|
|
0,76
|
|
|
0,43
|
|
|
Oligodendrogliomes grades 2 et 3
|
0,60
|
0,25
|
|
|
0,59
|
0,20
|
|
Gliomes mixtes
|
0,10
|
0,11
|
|
|
0,18
|
0,26
|
|
Glioblastomes
|
3,60
|
1,95
|
|
|
3,09
|
4,96
|
|
Gliomes malins, SAI
|
|
|
|
|
0.41
|
|
|
Tumeurs neurono-gliales
|
|
|
|
|
0.22
|
0.19
|
|
Ependymomes
|
0,20
|
0,15
|
|
|
0,34
|
0,34
|
|
Médulloblastomes et apparentés
|
0,30
|
0,26
|
|
|
0,23
|
0,20
|
|
Autres
|
0,04
|
|
|
|
0,07
|
0,05
|
|
Tumeurs des nerfs crâniens et rachidiens
|
0,90
|
0.35
|
0,70
|
0,78
|
1,46
|
2,24
|
|
Tumeurs des méninges
|
8,00
|
|
3,00
|
|
5,55
|
5,51
|
|
Méningiomes
|
7,80
|
1,71
|
2,70
|
2,76
|
5,35
|
5,10
|
|
Lymphomes et néoplasies hématopoïétiques
|
0,20
|
|
0,70
|
0,24
|
0,47
|
0,56
|
|
Tumeurs de la région sellaire
|
2,80
|
0,43
|
2,50
|
1,80
|
1,49
|
0,26
|
|
Adénomes hypophysaires
|
2,80
|
0,43
|
2,30
|
1,80
|
1,37
|
|
|
Chordomes/chondrosarcomes
|
|
|
|
|
0,02
|
|
|
Tumeurs non classées
|
|
|
|
|
1,01
|
1,35
|
|
Hemangioblastomes
|
0,20
|
|
|
|
0,14
|
|
|
TOTAL
|
19,1
|
8,93
|
15,30
|
9,47
|
16,52
|
17,85
|
Facteurs intrinsèques du risque
Ethnies
D'après les données du registre américain les tumeurs
neuro-épithéliales, ou des nerfs crâniens et spinaux ou encore de
la moelle épinière auraient une incidence deux fois plus importante
chez les blancs que chez les noirs. L'ethnie juive a un risque plus
élevé de développer un méningiome et l'incidence des tumeurs
cérébrales primitives est plus faible au Japon.
Sexe
Les méningiomes prédominent chez les femmes (avec un facteur de
2 à 4), mais essentiellement entre l'âge d'apparition des
premières règles et celui de la ménopause. Les gliomes
prédominent chez l'homme dans un rapport de 1,5 à 1,8/1.
Syndromes de prédisposition génétique
Plusieurs maladies héréditaires (neurofibromatoses, maladie de Von
Hippel-Lindau, syndrome de Turcot) donnent des tumeurs cérébrales
mais n'expliquent que 5 % de l'ensemble.
En dehors des syndromes connus, la possibilité d'agrégations
familiales de gliomes (5 % des familles) semble assez convaincante.
La survenue dans une même famille de mélanomes et de tumeurs
cérébrales a été retrouvée à plusieurs reprises. Les causes
intrinsèques ou extrinsèques n'en sont pas clairement identifiées.
Le recueil systématique des antécédents familiaux de cancer
devrait faciliter ces identifications.
Allergies et maladies auto-immunes
Un terrain atopique (asthme, eczéma, etc.) réduit de 30 % le risque
de survenue d'un gliome [7] et une maladie auto-immune
(polyarthrite rhumatoïde, etc.) de 30 à 50 %, celui d'un
gliome ou d'un méningiome.
Poids à la naissance
Comme pour d'autres cancers, un poids de naissance supérieur à
4 kg augmenterait, de 40 %, le risque de survenue d'un gliome
ou d'un médulloblastome chez l'enfant.
Polymorphisme génétique
Des travaux récents ont cherché à identifier un polymorphisme
génétique dans différents systèmes (métabolisme des toxiques,
systèmes de réparation de l'ADN, etc.). Les résultats sont
variables et attendent confirmation. Parmi beaucoup de pistes
intéressantes, un polymorphisme enzymatique particulier augmente le
risque de survenue d'un méningiome et se majore avec une exposition
professionnelle au plomb. Certains polymorphismes intéressant les
régions codantes pour CDKN2B et RTEL1 constituent un facteur
significatif du risque de survenue d'un gliome [8].
Facteurs extrinsèques du risque
Le seuil toxique et la durée d'exposition minimale sont très
souvent inconnus. La survenue d'un événement et d'une
exposition antérieure est analysée comparativement à un groupe
témoin. Un pourcentage variable des sujets ne peut répondre et le
questionnaire est rempli par des proches. Cela induit un certain
degré d'approximation lié aux inévitables biais qui surviennent en
situation d'études dans les populations humaines.
Alimentation
L'ingestion de composés nitrosés présents dans l'alimentation,
l'aspartame, la consommation de café ou encore d'alcool ne
constituent pas un facteur de risque. En revanche, la consommation
de carotènes et de certaines fibres alimentaires réduirait de
50 à 60 % le risque de survenue d'un gliome.
Tabac
Le tabagisme est un facteur de risque beaucoup moins évident que
dans d'autres cancers.
Infections
Certains virus peuvent donner des tumeurs. Plusieurs millions de
personnes ont été contaminés par le simian virus-40 (retrouvé
dans des tumeurs cérébrales) lors de campagnes vaccinales contre la
poliomyélite. Fort heureusement, il n'y a pas, actuellement,
d'augmentation démontrée du risque.
Des infections par des virus du type herpès ou des grippes
récurrentes réduiraient de 30 à 40 % le risque.
Les enfants nés en automne ou en hiver auraient un risque
significativement plus élevé de développer une tumeur cérébrale.
Ceci constitue, pour les auteurs, un soutien indirect à l'hypothèse
d'une infection survenue en cours de grossesse ou immédiatement
après la naissance.
Médicaments
La prise régulière d'anti-inflammatoires non stéroïdiens réduit,
d'environ 50 %, le risque de survenue d'un gliome. En revanche,
l'exposition, pendant la grossesse, à différentes classes de
médicaments (antiépileptiques, « tranquillisants », diurétiques,
analgésiques) n'a pas d'effet.
Le rôle potentiel d'une imprégnation hormonale normale ou
artificielle a été étudié chez les patients atteints d'un gliome ou
d'un méningiome. Cette hypothèse constituait à la fois une
explication et un moyen thérapeutique potentiel.
Concernant les gliomes, si une contraception orale n'a pas
d'influence, en revanche un traitement hormonal substitutif
diminuerait le risque et un âge tardif des premières règles
l'augmenterait. Concernant les méningiomes, si une contraception
orale n'a pas d'influence, en revanche, l'allaitement diminuerait
le risque tandis qu'un traitement hormonal substitutif ou une masse
corporelle élevée l'augmenterait.
Pesticides
En milieu rural, les types de cancers sont répartis différemment
et, en particulier, les tumeurs cérébrales (excès de risque de
l'ordre de 30 %). Le potentiel cancérogène d'un certain nombre
de pesticides a été démontré. Aucune famille de produits n'est
aujourd'hui mise en cause, mais le nombre d'études discriminant
finement les expositions est réduit (il y a près de
1 000 molécules). Si les résultats sont actuellement
contradictoires, le principe de précaution maximum devrait être
appliqué.
Radiations électromagnétiques
L'exposition aux radiations ionisantes est un facteur de risque de
survenue soutenu par le concept de tumeur radio-induites et par
deux événements historiques. Celui de l'augmentation de
l'incidence, dose-dépendante, des tumeurs cérébrales, surtout
bénignes, dans la population civile ayant survécu aux irradiations
d'Hiroshima et de Nagasaki. Et celui de la multiplication de risque
de survenue d'un méningiome (9,5), d'un gliome (2,6), et d'un
neurinome (18,8) après irradiation des teignes du cuir chevelu,
faites entre 1948 et 1960, chez environ
20 000 Israéliens, principalement des enfants [9].
Malgré quelques discordances, l'irradiation d'un adénome
hypophysaire multiplie par 10 le risque (méningiome par 24,3,
gliome par 7), et augmente dans le temps.
Une irradiation cérébrale pour une leucémie ou une tumeur
cérébrale chez l'enfant augmente très significativement, en
fonction de la dose reçue, le risque (gliome par 7, méningiome par
10). Une chimiothérapie modifiait le risque uniquement s'il
existait un certain polymorphisme génique. Il n'y a pas de
données chez les adultes pris en charge pour une leucémie aiguë,
malgré le nombre élevé de tumeurs systémiques induites.
Si biologiquement, les faibles doses d'irradiation semblent
avoir un pouvoir mutagène supérieur aux doses élevées, les données
cliniques infirment cette hypothèse. En effet, les nouvelles
techniques de radiothérapie diluent constamment la dose dans un
plus grand volume et seuls quelques cas de tumeurs survenues au
décours d'une radio chirurgie ont été rapportés.
Pour d'autres cohortes de sujets, ayant reçu une irradiation
pour le traitement d'une affection non tumorale, le risque n'était
pas modifié.
Les irradiations faites à titre diagnostique (radiographies,
scanner crânien, etc.) ou lors d'une exposition professionnelle ne
modifient pas le risque. Seule la répétition des panoramiques
dentaires le multiplierait par deux.
Champs électromagnétiques (CEM)
Présents dans nos milieux de vie depuis le développement de
l'énergie électrique, les CEM génèrent des expositions nettement
plus élevées aussi bien dans les circonstances professionnelles que
dans les utilisations domestiques. Dans ces situations, les études
ont eu des résultats souvent contradictoires.
Les téléphones portables induisent, lors de leur utilisation, un
CEM variable selon le type d'émetteur. Différents systèmes, opérant
des fréquences variables ont été introduits successivement
compliquant l'analyse dans un domaine ouvert à la polémique et à
l'inquiétude.
Des études anciennes avaient trouvé que l'utilisation du système
analogique Nordic Mobile Telephone augmentait le risque. Avec ceux
utilisés actuellement, la très grande majorité des études,
effectuées dans différents pays (Amérique du Nord, Europe, Japon) a
eu des résultats négatifs. Deux méta-analyses (tenant compte du
siège tumoral, du système utilisé et du temps d'utilisation) ont
des résultats qui ne permettent pas d'incriminer l'utilisation des
téléphones portables comme facteur de risque [10].
Cependant, les quelques résultats discordants publiés et les
modifications considérables d'utilisation (durée) et d'utilisateurs
(enfants) survenues au cours des dernières années, incitent à une
certaine prudence.
Autres
Parmi de nombreuses études d'exposition, certaines augmenteraient
significativement le risque (fréquentation d'un sauna dans les mois
qui précédent la conception ou utilisation de produits de
traitement capillaires), sans que pour autant les raisons en soient
claires.
Conflit d'intérêts
Aucun.
Références
1 Bondy ML, Scheurer ME, Malmer B, et al. Brain
tumor epidemiology: consensus from the Brain Tumor Epidemiology
Consortium. Cancer 2008 ; 113 (7 Suppl) : 1953-68.
2 Loiseau H, Huchet A, Rue M, et al.
Épidémiologie des tumeurs cérébrales primitives. Rev Neurol (Paris)
2009 ; 165 : 650-70.
3 Davis FG, Malmer BS, Aldape K, et al.
Issues of diagnostic review in brain tumor studies: from the Brain
Tumor Epidemiology Consortium. Cancer Epidemiol Biomarkers Prev
2008 ; 17 : 484-9.
4 McCarthy BJ, Propp JM, Davis FG,
Burger PC. Time trends in oligodendroglial and astrocytic
tumor incidence. Neuroepidemiology 2008 ; 30 : 34-44.
5 Kaatsch P, Rickert CH, Kuhl J, Schuz J,
Michaelis J. Population-based epidemiologic data on brain
tumors in German children. Cancer 2001 ; 92 :
3155-64.
6 Christensen HC, Kosteljanetz M, Johansen C. Incidences of
gliomas and meningiomas in Denmark, 1943 to 1997. Neurosurgery 2003
; 52 : 1327-33 (discussion 1333-4).
7 Linos E, Raine T, Alonso A, Michaud D.
Atopy and risk of brain tumors: a meta-analysis. J Natl Cancer Inst
2007 ; 99 : 1544-50.
8 Shete S, Hosking FJ, Robertson LB, et al.
Genome-wide association study identifies five susceptibility loci
for glioma. Nat Genet 2009 ; sous presse.
9 Ron E, Modan B, Boice Jr JD,
Alfandary E, et al. Tumors of the brain and nervous
system after radiotherapy in childhood. N Engl J Med 1988 ;
319 : 1033-9.
10 Kan P, Simonsen SE, Lyon JL, Kestle JR.
Cellular phone use and brain tumor: a meta-analysis. J Neuro-oncol
2008 ; 86 : 71-8.
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