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Congenital insensitivity to pain


Neurologie.com. Volume 1, Number 4, 122-4, juin 2009, Revue flash

DOI : 10.1684/nro.2009.0060

Résumé   Summary  

Author(s) : Nicolas Danziger , Département de neurophysiologie clinique et consultation de la douleur, Hôpital de la Pitié-Salpêtrière, Paris.

Summary : Congenital insensitivity to pain (CIP) is a rare syndrome, characterized by a dramatic impairment of pain perception since birth, and caused by hereditary sensory and autonomic neuropathies (HSAN) involving the small-calibre (A-delta and C) nerve fibres which normally transmit nociceptive inputs along sensory nerves. Identification of the genetic basis of several clinical subtypes has led to a better understanding of the mechanisms involved, emphasizing in particular the crucial role of nerve growth factor (NGF) in the development and survival of nociceptors. Recently, mutations of the gene coding for the sodium channel Nav1.7 – a voltage-dependent sodium channel expressed preferentially on peripheral nociceptors and sympathetic ganglia – have been found to be the cause of CIP in patients showing a normal nerve biopsy.

Keywords : congenital insensitivity to pain, hereditary sensory and autonomic neuropathy

ARTICLE

Auteur(s) : Nicolas Danziger

Département de neurophysiologie clinique et consultation de la douleur, Hôpital de la Pitié-Salpêtrière, Paris

L'insensibilité congénitale à la douleur (ICD) est un syndrome clinique très rare qui se caractérise dans sa forme la plus sévère par une diminution radicale ou une absence totale de sensation douloureuse d'origine congénitale. Ce syndrome constitue une situation particulièrement intéressante pour le clinicien et le chercheur, dans la mesure où elle permet une approche originale des mécanismes neurophysiologiques et des bases génétiques de la nociception.

Description clinique

La première observation détaillée d'un patient atteint selon toute probabilité d'une insensibilité congénitale à la douleur remonte à 1932. Elle décrit le cas d'un homme de 49 ans n'ayant jamais éprouvé de douleur à l'occasion de situations franchement nociceptives telles que des coupures ou des brûlures profondes, un abcès dentaire ou des fractures osseuses. Depuis, les quelques dizaines d'observations rapportées ont permis de montrer la grande variété des modes de présentation clinique de ce syndrome [1]. L'ICD peut se révéler très précocement dans l'enfance à l'occasion de traumatismes multiples (brûlures, plaies, hématomes, fractures, etc.) qui peuvent évoquer de prime abord un syndrome des enfants battus de Silverman, l'absence de pleurs et de comportement de protection de la zone lésée étant cependant caractéristique de l'ICD. Ces lésions traumatiques peuvent être associées ou non à des lésions par automutilation (morsure des doigts, de la langue, des lèvres et de la face interne des joues, lésions sévères du nez ou de la cornée par griffures répétées), qui peuvent orienter à tort vers un trouble psychiatrique. Dans ces formes de révélation précoce, les traumatismes sévères et les automutilations cessent souvent au bout de quelques années, une fois que l'enfant a atteint un degré de maturation psychologique suffisant pour comprendre le caractère nocif des lésions et éviter les situations dangereuses. L'insensibilité à la douleur peut être aussi découverte à l'âge adulte, généralement de façon fortuite, l'origine congénitale du trouble étant alors établie de façon rétrospective par l'interrogatoire qui retrouve une absence de comportement douloureux dès la plus petite enfance, en particulier lors des vaccinations. Certains patients atteints d'ICD présentent une insensibilité à la douleur généralisée, tandis que dans d'autres cas, des parties du corps (par exemple la pulpe dentaire, la cavité buccale, l'ensemble du tronc ou certains viscères) demeurent sensibles à la douleur. De façon paradoxale, des douleurs spontanées telles que des céphalées, en particulier de type migraineux, ou des douleurs neuropathiques peuvent constituer les seules expériences douloureuses d'un patient par ailleurs insensible aux stimulations nociceptives les plus intenses. Exceptionnellement, certains patients profondément insensibles à la douleur dans leur petite enfance peuvent ensuite récupérer un certain degré de sensibilité douloureuse. Outre les lésions traumatiques potentiellement graves, des troubles trophiques (maux perforants plantaires) et ostéo-articulaires (fractures spontanées, ostéochondrites touchant électivement les membres inférieurs, lyses osseuses des extrémités, ostéomyélites, arthropathies de Charcot) constituent une complication fréquente dans certaines formes d'ICD. Les autres atteintes associées à l'altération de la sensation douloureuse varient également selon les formes cliniques. Les différentes modalités de la somesthésie (tact, proprioception, sensibilité vibratoire, sensibilité thermique) et les réflexes ostéotendineux peuvent être soit altérés, soit intacts, de même que le fonctionnement du système nerveux autonome. Dans certains cas, des déficits sensoriels (surdité, anosmie) peuvent être associés. Enfin, s'il existe des formes sporadiques, la grande majorité des cas décrits correspond à des formes familiales, le mode de transmission pouvant être autosomique récessif ou autosomique dominant.

Les principales formes cliniques d'ICD et leurs déterminants génétiques

Dans les années 1980, les progrès de la morphométrie et de la microscopie électronique ont permis de montrer que l'ICD était systématiquement liée à une atteinte des fibres sensitives de fin calibre des nerfs périphériques dans le cadre d'une polyneuropathie héréditaire (Hereditary Sensory Autonomic Neuropathy ou HSAN) [1]. Différentes formes cliniques d'HSAN ont été répertoriées et classées en fonction du mode de transmission, de l'âge de début, de la topographie des signes, des autres déficits associés et des anomalies de la biopsie nerveuse. Avec les progrès récents de la génétique moléculaire, cette nosographie clinique et anatomo-pathologique tend progressivement à être complétée par une classification fondée sur les anomalies génétiques identifiées.

Les différents types d'HSAN [10]

L'HSAN de type I, forme la plus fréquente, de transmission autosomique dominante, débute le plus souvent entre 10 et 40 ans par une altération distale longueur-dépendante de la sensibilité thermique et douloureuse, et s'aggrave de façon lentement progressive. Les autres modalités somesthésiques (sensibilité tactile, sensibilité à la pression, proprioception) sont progressivement touchées selon la même distribution et les réflexes ostéotendineux sont absents dans les territoires déficitaires. Dans certains cas, une atteinte motrice sévère et précoce est associée. Des maux perforants plantaires et des lésions osseuses des pieds sont fréquemment observés et conduisent parfois à l'amputation des orteils. Certains patients souffrent en outre de douleurs neuropathiques invalidantes, en particulier dans les parties distales des membres inférieurs. La sudation est typiquement abolie au niveau des pieds mais il n'existe pas de signe de dysautonomie en dehors de ce territoire. L'examen anatomo-pathologique des nerfs sensitifs montre une perte de toutes les catégories de fibres, particulièrement marquée pour les fibres de fin calibre A-delta et C. Une mutation du gène codant pour une sous-unité de la sérine palmitoyltransférase (SPTLC1) – une enzyme impliquée dans la synthèse des sphingolipides – est retrouvée dans la majorité des cas d'HSAN de type I [2], mais peut être présente aussi chez des apparentés cliniquement sains.

L'HSAN de type II se caractérise par un mode de transmission autosomique récessif, une altération précoce de toutes les modalités somesthésiques particulièrement marquée pour le tact et la proprioception selon une topographie en gants et en chaussettes, avec abolition diffuse des réflexes ostéotendineux. Des troubles trophiques des mains et des pieds sont très fréquemment retrouvés et la biopsie nerveuse montre une absence quasi totale de fibres sensitives myélinisées avec réduction du nombre des fibres amyéliniques. Diverses mutations d'un gène appelé HSN2 (dont la fonction est encore inconnue) ont été identifiées dans plusieurs cas [3].

L'HSAN de type III, également appelée dysautonomie familiale ou syndrome de Riley-Day, touche préférentiellement les Juifs ashkénazes avec une transmission autosomique récessive. Cette affection se caractérise par une dysautonomie diffuse et sévère associée à une altération de la sensibilité thermique et douloureuse. Les troubles débutent dès les premiers jours de vie par des difficultés d'alimentation et des épisodes d'hyperthermie. Le diagnostic repose sur la présence des signes de dysautonomie (hypertension artérielle avec hypotension orthostatique, absence de sécrétion lacrymale, altération de la thermorégulation, hypersudation…), la disparition des papilles fungiformes de la langue, la réduction du taux sérique de la dopamine β-hydroxylase et la mise en évidence d'une mutation du gène IKBKAP codant pour la protéine associée au complexe de la IκB kinase [4].

L'HSAN de type IV (insensibilité congénitale avec anhydrose) est la forme d'insensibilité congénitale à la douleur la plus rare et la plus radicale. De type autosomique récessif, elle se traduit par une altération diffuse, sélective et profonde de la sensibilité douloureuse et thermique, présente probablement dès la naissance et associée à des automutilations. La dysautonomie est constante, caractérisée par des épisodes récurrents de fièvre inexpliquée et par une anhydrose généralisée. Un retard mental est souvent présent. La biopsie nerveuse montre une perte sélective des fibres de fin calibre, tandis que la biopsie épidermique met en évidence une absence d'innervation épidermique, une réduction très marquée de l'innervation au niveau du derme, et une disparition de l'innervation des glandes sudoripares. Des mutations concernant le gène TRKA codant pour le récepteur de haute affinité du nerve growth factor (NGF) ont été retrouvées dans tous les cas d'HSAN IV étudiés [5]. Le NGF joue un rôle crucial dans le développement et la survie des nocicepteurs périphériques et des fibres sympathiques, tous deux originaires de la crête neurale. En altérant l'interaction entre le NGF et son récepteur, les mutations du gène TRKA sont responsables d'une mort neuronale massive touchant ces deux populations de fibres nerveuses périphériques, ce qui rend bien compte du phénotype clinique.

L'HSAN de type V se caractérise par un tableau clinique très proche de l'HSAN IV, à l'exception de l'anhydrose et du retard mental qui ne font pas partie de la symptomatologie. La biopsie nerveuse montre une atteinte des fibres nerveuses de fin calibre prédominant nettement sur les fibres myélinisées A-delta et respectant au moins en partie les fibres amyéliniques de type C [1]. Les déterminants génétiques de cette forme ne sont pas établis.

Une autre forme d'HSAN récemment décrite, non inclue dans la classification actuelle, correspond en de nombreux points au tableau clinique de l'HSAN V mais se caractérise par une altération de la sensibilité douloureuse beaucoup plus marquée au niveau des tissus profonds (en particulier osseux) qu'au niveau cutané et par une atteinte prédominante des fibres amyéliniques sur la biopsie nerveuse. Cette forme clinique, de transmission autosomique récessive, est associée à des mutations du gène codant pour la sous-unité β du NGF [6]. La moindre sévérité de son phénotype par comparaison avec celui de l'HSAN IV pourrait s'expliquer par le fait que ces mutations altéreraient l'interaction entre le NGF et son récepteur de faible affinité (la protéine p75) sans abolir complètement sa capacité à se fixer et à activer son récepteur de haute affinité TRKA.

Insensibilité congénitale à la douleur liée à une canalopathie

Tout récemment, des mutations touchant le gène SCN9A codant pour le canal Nav1.7 – un canal sodique voltage-dépendant exprimé préférentiellement au niveau des nocicepteurs périphériques et des ganglions sympathiques – ont été identifiées chez des patients présentant une forme diffuse et radicale d'insensibilité congénitale à la douleur, respectant les autres modalités somesthésiques et le système nerveux autonome, de transmission autosomique récessive [7]. Dans tous les cas examinés, la biopsie nerveuse était normale, soulignant le caractère fonctionnel du déficit de transmission des messages nociceptifs. La mise en évidence de cette canalopathie souligne le rôle essentiel du canal Nav1.7 dans la nociception et complète la découverte récente de son implication dans différents tableaux de douleurs neuropathiques chroniques héréditaires tels que l'érythromélalgie [8] ou le syndrome de douleur paroxystique extrême [9], dans lesquels les différentes mutations identifiées entraînent au contraire un « gain de fonction » du canal se traduisant par une hyperexcitabilité des nocicepteurs périphériques, à l'origine des crises douloureuses.

Conclusion

En dépit de sa rareté, l'insensibilité congénitale à la douleur constitue un modèle d'étude fécond, susceptible d'accroître nos connaissances sur les mécanismes neurophysiologiques de la nociception et d'ouvrir des pistes thérapeutiques nouvelles. Les futures recherches de génétique moléculaire chez des patients atteints d'ICD devraient permettre d'identifier des protéines jouant un rôle clé dans la transmission des informations nociceptives et susceptibles de constituer des cibles potentielles pour le traitement des douleurs chroniques.

Références

1 Dyck PJ, Mellinger JF, Reagan TJ, et al. Not 'indifference to pain' but varieties of hereditary sensory and autonomic neuropathy. Brain 1983 ; 106 : 373-90.

2 Bejaoui K, Wu C, Scheffler MD, et al. SPTLC1 is mutated in hereditary sensory neuropathy, type 1. Nat Genet 2001 ; 27 : 261-2.

3 Riviere JB, Verlaan DJ, Shekarabi M, et al. A mutation in the HSN2 gene causes sensory neuropathy type II in a Lebanese family. Ann Neurol 2004 ; 56 : 572-5.

4 Anderson SL, Coli R, Daly I, et al. Familial dysautonomia is caused by mutations of the IKAP gene. Am J Hum Genet 2001 ; 68 : 753-8.

5 Indo Y. Molecular basis of congenital insensitivity to pain with anhidrosis (CIPA): mutations and polymorphisms in TRKA (NTRK1) gene encoding the receptor tyrosine kinase for nerve growth factor. Hum Mutat 2001 ; 18 : 462-71.

6 Einarsdottir E, Carlsson A, Minde J, et al. A mutation in the nerve growth factor beta gene causes loss of pain perception. Hum Mol Gen 2004 ; 13 : 799-805.

7 Cox J, Reimann F, Nicholas AK, et al. An SCN9A channelopathy causes congenital inability to experience pain. Nature 2006 ; 444 : 894-8.

8 Dib-Hajj SD, Rush AM, Cummins TR, et al. Gain-of-function mutation in Nav1.7 in familial erythromelalgia induces bursting of sensory neurons. Brain 2005 ; 128 : 1847-54.

9 Fertleman CR, Baker MD, Parker KA, et al. SCN9A mutations in paroxysmal extreme pain disorder: allelic variants underlie distinct channel defects and phenotypes. Neuron 2006 ; 52 : 767-74.

10 Nagasako EM, Oaklander AL, Dworkin RH. Congenital insensitivity to pain: an update. Pain 2003 ; 101 : 213-9.


 

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