ARTICLE
Auteur(s) : Anthony Behin, Tanya
Stojkovic
Centre de référence de pathologie neuromusculaire
Paris-Est, Institut de myologie, Hôpital
de la Pitié-Salpêtrière, Paris
Quoique rare, la survenue d'un déficit distal moteur pur,
prédominant généralement aux membres inférieurs, constitue un motif
classique de consultation en neurologie. La démarche
diagnostique peut cependant paraître complexe dans un domaine où le
nombre des affections génétiques causales n'a cessé d'augmenter
[1]. Cette complexité croissante rend la distinction entre
myopathies distales proprement dites et myopathies à expression
distale prédominante de plus en plus artificielle (tableau 1). Pour la pratique, il convient donc
d'être pragmatique, et nous proposons ici un bref état des lieux de
nos connaissances en 2009, en nous plaçant du point de vue du
clinicien.
Comment s'orienter face à une atteinte distale motrice
pure ?
Comme dans toute autre myopathie, la démarche diagnostique repose
sur un interrogatoire attentif, le mode de transmission et l'âge
des premiers symptômes constituant deux pivots du raisonnement
étiologique. La topographie des premiers signes (notamment la
prédominance antérieure ou postérieure du déficit au niveau des
jambes, l'atteinte précoce des mains), des antécédents
cardiologiques, une cataracte doivent également être recherchés.
D'un point de vue clinique, on s'intéressera à la sélectivité du
déficit, en évaluant notamment l'existence d'une atteinte faciale,
d'un décollement des omoplates et d'une myotonie qui peuvent être
négligés par le patient et ne pas apparaître lors d'un examen trop
rapide focalisé sur la plainte fonctionnelle. Du point de vue
paraclinique, on proposera :
- un dosage des CPK, à la recherche d'une élévation de celle-ci
;
- une imagerie musculaire des membres inférieurs, à la recherche
d'une sélectivité de l'atteinte des muscles des jambes et des
cuisses, permettant parfois d'évoquer d'emblée le type de myopathie
distale en cause ;
- un électromyogramme, permettant de confirmer le caractère
myogène de l'atteinte musculaire, de rechercher une myotonie et une
neuropathie associée ;
- ces examens seront complétés par une biopsie musculaire si le
diagnostic n'est pas évident. Celle-ci comportera volontiers une
étude des protéines membranaires chez les patients présentant une
élévation des CPK. La recherche de vacuoles bordées et d'une
désorganisation du réseau intermyofibrillaire sera systématique,
complétée au besoin par une étude en immunohistochimie et en
microscopie électronique.
Tableau 1 Myopathies comportant une atteinte distale
inaugurale possible
|
Type
|
Âge de début
|
Topographie prédominante du déficit moteur (jambe)
|
Atteinte cardiaque associée
|
Protéine impliquée
|
Gène et locus
|
Transmission
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Myopathies distales
|
|
- Myopathie de Nonaka
|
15-30 ans
|
Loge antérieure de jambe
|
Non
|
GNE
|
GNE, 9p1-q1
|
AR
|
|
- Myopathie de Miyoshi
|
15-30 ans
|
Loge postérieure de jambe
|
Non
|
Dysferline
|
DYSF, 2p13
|
AR
|
|
- Titinopathies
|
> 35 ans
|
Loge antérieure de jambe
|
Non
|
Titine
|
TTN, 2q31
|
AD
|
|
- Myopathie suédoise de Welander
|
> 40 ans
|
Mains
|
Non
|
?
|
2p13
|
AD
|
|
- Myopathie de Laing
|
3-25 ans
|
Loge antérieure de jambe
|
Non
|
Myosine
|
MYH7, 14q12
|
AD
|
|
Myopathies à présentation distale possible
|
|
Myopathies myofibrillaires
|
|
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|
|
|
|
|
- Desminopathies
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20-40 ans
|
Loge ant. et post de jambe
|
Oui (type très variable)
|
Desmine
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DES, 2q35
|
AD
|
|
- Alpha-B crystallinopathies
|
Adulte
|
Loge ant. et post de jambe
|
Oui
|
a-B crystalline
|
CRYAB, 11q
|
AD
|
|
- Zaspopathies
|
Après 40 ans
|
Loge ant. et post de jambe
|
Exceptionnel
|
ZASP
|
ZASP, 10q
|
AD
|
|
- Myotilinopathies
|
Après 40 ans
|
Loge ant. et post de jambe
|
Rare (troubles du rythme)
|
Myotiline
|
MYOT, 5q31
|
AD
|
|
- Filaminopathies (très rarement)
|
35-60 ans
|
Loge ant. et post de jambe et déficit proximal des mbs infs
|
Oui (BAV, troubles du rythme)
|
Filamine C
|
FLNC, 7q32
|
AD
|
|
Myopathie facioscapulohumérale
|
À tout âge
|
Loge antérieure
|
Non
|
?
|
4q35
|
AD
|
|
Dystrophie myotonique de type 1
|
À tout âge
|
Loge antérieure
|
Oui (troubles du rythme et de la conduction surtout)
|
-
|
DMPK, 19q13
|
AD
|
|
Myopathie oculopharyngodistale
|
Après 40 ans
|
Loge antérieure
|
Non
|
?
|
?
|
AD
|
|
Téléthoninopathie à début distal
|
Précoce
|
Loge antérieure
|
Non
|
Téléthonine
|
TCAP, 17q
|
AR
|
|
Nébulinopathie
|
Enfant et adulte jeune
|
Loge antérieure
|
Non
|
Nébuline
|
NEB, 2q22
|
AR
|
La démarche diagnostique devant une atteinte motrice
distale en 2009
Éliminer les causes les plus fréquentes d'atteinte
motrice distale
Une atteinte distale motrice pourra faire discuter une neuropathie
héréditaire de type Charcot-Marie-Tooth. L'électromyogramme jouera
ici un rôle décisif en mettant en évidence des anomalies de la
conduction nerveuse et des tracés neurogènes en détection.
Il pourra cependant être trompeur dans certaines myopathies
(par exemple celle de Nonaka ou dans certaines zaspopathies) où un
aspect pseudo-CMT est possible, et c'est alors l'évolution, la
répétition de l'EMG et surtout la biopsie musculaire qui
permettront de poser le diagnostic de myopathie distale.
Dans le champ des myopathies, on devra également considérer la
possibilité d'une dystrophie myotonique de type 1 (maladie de
Steinert) ou d'une myopathie facio-scapulo-humérale (FSH) ; le
motif de consultation initial peut être l'atteinte distale des
releveurs du pied, même si celle-ci n'est jamais isolée. Dans la
maladie de Steinert, on recherchera des signes d'atteinte
plurisystémique (cataracte, atteinte cardiaque, etc.), une myotonie
clinique et électrique, enfin un déficit musculaire plus diffus,
qui touche volontiers les extenseurs des doigts et les fléchisseurs
du cou à un stade précoce. Dans la myopathie FSH, c'est l'asymétrie
du déficit, l'association à une atteinte des muscles faciaux et
scapulaires ainsi qu'à un décollement des omoplates qui feront
évoquer le diagnostic. Dans les deux cas, la biologie moléculaire
permettra aisément de faire le diagnostic sans avoir recours à la
biopsie musculaire.
En cas de transmission autosomique récessive
On considérera plusieurs diagnostics possibles :
- la myopathie de Miyoshi constitue une forme de présentation
distale de dysferlinopathie. Elle débute chez l'adulte jeune,
souvent avant 20 ans, avec une atteinte initiale très
prédominante de la loge postérieure de jambe. La progression
vers une atteinte proximale, touchant le quadriceps, est parfois
rapide, conduisant à la perte de la marche en quelques années, et
l'élévation majeure des CPK (de 5 à 50 fois la normale) est
frappante. La biopsie musculaire, parfois trompeuse en raison
de la présence fréquente d'infiltrats inflammatoires, permet de
confirmer le déficit complet en dysferline. Une double mutation du
gène DYSF pourra alors être recherchée ;
- la myopathie de Nonaka est due à un déficit en protéine GNE
(une enzyme possédant une double activité kinase et épimérase) et
sa physiopathologie reste incomplètement élucidée. Elle se présente
comme un déficit moteur amyotrophiant intéressant au premier chef
la loge antéro-externe de la jambe, d'évolution progressive,
touchant l'adulte jeune entre 15 et 30 ans et conduisant
souvent au fauteuil roulant en 10 à 15 ans, parfois moins. Sa
caractéristique essentielle est le respect du quadriceps, même dans
des formes sévères [2]. Les CPK sont modérément élevées (1 à 5
fois la normale), et la biopsie montre des vacuoles bordées (figure 4).
La recherche d'une mutation du gène GNE permet de confirmer le
diagnostic ;
- un déficit en nébuline a été tout récemment incriminé [3] dans
la survenue d'un déficit intéressant la loge antéro-externe de la
jambe, les extenseurs des doigts et les fléchisseurs du cou chez
des enfants et de jeunes adultes. Les CPK sont peu élevées (1 à 2
fois la normale), et la biopsie ne met pas en évidence les
bâtonnets classiquement associés à d'autres formes de
nébulinopathie. Une mutation faux sens du gène NEB a été découverte
à l'état homozygote dans les cas rapportés ;
- un rarissime déficit en téléthonine pourra être évoqué en cas
d'atteinte distale initiale prédominant sur la loge antéro-externe
de jambe. Le début est précoce, entre 10 et 15 ans le
plus souvent ; les CPK élevée et la biopsie musculaire permettent
de rechercher l'absence d'expression de la protéine.
En cas de transmission autosomique dominante
On pourra évoquer :
- en cas de début précoce dès l'enfance, une myopathie de Laing.
Il s'agit là d'une myosinopathie qui touche volontiers les
releveurs des orteils et les mains. On pourra rechercher chez les
patients une mutation du gène MYH7 ;
- en cas de début plus tardif, après 35 ans, une
titinopathie, affection fréquente en Finlande, rare en France,
consécutive à un déficit en titine [4]. C'est la loge
antéro-externe de la jambe qui est touchée de manière très
prédominante (figure
2). L'évolution progresse généralement lentement. Une
mutation du gène TTN pourra être recherchée si l'on suspecte cette
affection ;
- en cas de début après 40 ans et d'atteinte prédominante
des mains, une myopathie de Welander. Cette affection est cependant
essentiellement limitée à ce jour à des patients d'origine
suédoise. La localisation de l'anomalie génétique causale est
connue, en 2q13, mais pas encore le gène ;
- chez des patients de plus de 40 ans présentant également
un ptosis, des anomalies oculomotrices et une atteinte faciale, on
pourra se poser la question d'une myopathie oculopharyngodistale,
dont le gène causal n'est pas encore connu ;
- enfin une myopathie myofibrillaire (MMF) : il s'agit-là d'un
groupe d'affections hétérogènes caractérisé à la biopsie par une
désorganisation du réseau intermyofibrillaire (figure 3) et une
accumulation non spécifique de matériel protéique bien mise par des
techniques d'immunomarquage [5]. Les CPK sont généralement peu
ou pas élevées. Six gènes ont pu être associés aux MMF : DES,
CRYAB, MYOT, ZASP, FLNC, codant respectivement pour la desmine,
l'alpha-B crystalline, la myotiline, la protéine ZASP et la
filamine C, des protéines de la strie Z ; enfin, le gène BAG3 a
tout récemment été incriminé dans des MMF pédiatriques à
présentation essentiellement cardiologique. Dans les formes à
présentation distale, on retiendra que :
- les desminopathies commencent chez le jeune adulte, le plus
souvent entre 20 et 40 ans, touchant volontiers les muscles de
la loge antéro-externe de la jambe initialement.
Des phénotypes scapulopéroniers sont également possibles ;
ainsi, la myopathie de Stark-Kaeser a pu être rapportée à une
mutation p.R350P du gène DES [6]. L'évolution est très variable,
mais l'association à une cardiomyopathie ou à des troubles du
rythme ou de conduction, parfois inauguraux et de sévérité
extrêmement variable, est à peu près systématique, faisant évoquer
le diagnostic. À l'imagerie des cuisses, une atteinte sélective des
muscles gracilis, sartorius et semi-tendineux est fréquente ;
- les alpha-B crystallinopathies sont beaucoup plus rares et
touchent également l'adulte jeune. Elles peuvent aussi comporter
une cardiopathie, et une cataracte doit être recherchée ;
- les zaspopathies intéressent l'adulte de plus de 40 ans,
et évoluent de manière très progressive, avec une consultation
initiale qui suit souvent de plus de 10 ans les premiers
symptômes. Une perte de la marche est cependant possible après
70 ans. La loge antéro-externe de la jambe est
généralement touchée en premier (figure 1). De manière
intéressante, c'est une mutation du gène ZASP qui explique le
phénotype décrit par Markesbery et Griggs dans les années 1970 et
resté longtemps sans solution moléculaire [7] ;
- les myotilinopathies surviennent en général à partir de la
quarantaine. Elles intéressent les deux loges de jambes, et une
atteinte des mains concomitante doit être recherchée. L'association
à une neuropathie sensitive a été décrite.
Conclusion
Les myopathies à présentation distale sont hétérogènes. En 2009, il
est cependant possible de parvenir au diagnostic moléculaire de
nombre d'entre elles en se fondant sur une démarche diagnostique
rigoureuse, même s'il est certain que nous n'avons pas encore
découvert toutes les anomalies génétiques à l'origine de ces
affections.
Références
1 Pénisson-Besnier I. Myopathies distales. Rev Neurol
2004 ; 160 : 211-6.
2 Béhin A, Dubourg O, Laforêt P, et al.
Myopathies distales avec mutations du gène GNE : à propos de quatre
cas. Rev Neurol 2008 ; 164 : 434-43.
3 Wallgren-Pettersson C, Lehtokari VL, Kalimo H,
et al. Distal myopathy caused by homozygous missense mutations
in the nebulin gene. Brain 2007 ; 130 : 1465-76.
4 Hackman P, Vihola A, Haravuori H, et al.
Tibial muscular dystrophy is a titinopathy caused by mutations in
TTN, the gene encoding the giant skeletal-muscle protein titin. Am
J Hum Genet 2002 ; 71 : 492-500.
5 Selcen D, Ohno K, Engel AG. Myofibrillar
myopathy: clinical, morphological and genetic studies in 63
patients. Brain 2004 ; 127 : 439-51.
6 Walter MC, Reilich P, Huebner A, et al.
Scapuloperoneal syndrome type Kaeser and a wide phenotypic spectrum
of adult-onset, dominant myopathies are associated with the desmin
mutation R350P. Brain 2007 ; 130 : 1485-96.
7 Griggs R, Vihola A, Hackman P, et al.
Zaspopathy in a large classic late-onset distal myopathy family.
Brain 2007 ; 130 : 1477-84.
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