ARTICLE
Auteur(s) : Isabelle
Célestin-Lhopiteau1, Pascale
Thibault2
1Psychologue, psychothérapeute, Unité Douleur
et Soins Palliatifs (UDSP), Hôpital du Kremlin-Bicêtre,
78 rue du Général Leclerc, 94 275 Le Kremlin-Bicêtre Cedex
2Cadre supérieur de Santé, Puéricultrice,
Formatrice-Consultante AMAE Santé
L’OMS, qui a fait de la non-observance ou refus de traitements
un de ses thèmes de réflexion et d’action, a dans l’un de ces
rapports établi que, dans les pays développés, la proportion de
malades chroniques respectant leur traitement n’était que de 50
%.
Cette mauvaise observance apparaît comme un problème croissant
dans des pathologies chroniques comme le sida, le diabète ou encore
la dépression, que ce soit chez l’adulte ou chez l’enfant.
Qu’en est-il de l’observance des traitements dans la prise en
charge de la douleur de l’enfant ? En fait, il n’existe pas, à
notre connaissance, d’études abordant spécifiquement ce sujet. La
question de la non-observance ou de la résistance à l’utilisation
d’un antalgique relève le plus souvent de l’observation
clinique.
L’adhésion au traitement est un processus qui se construit à
plusieurs : l’enfant, ses parents, les soignants. Au cours de ce
processus, des résistances peuvent exister pour chacun des
intervenants.
Dans le domaine de la douleur de l’enfant, cette mauvaise
observance peut se présenter sous la forme d’un refus de
médicaments antalgiques, le plus fréquemment d’antalgiques
puissants comme la morphine, mais aussi d’un refus
d’antidépresseurs prescrits pour leurs effets antidouleurs, comme
ce peut être le cas par exemple pour le traitement des douleurs
neuropathiques ou de la céphalée de tension. Il peut s’agir
aussi de déni de la douleur (plus subtilement, de l’intensité de la
douleur exprimée) amenant à un refus de soins, ou de
non-consentement à des interventions chirurgicales.
Il existe un autre type de résistance qui se manifeste à
l’encontre des thérapies non médicamenteuses, de la prise en charge
psychologique ou psychocorporelle proposées en complément du
traitement médicamenteux.
Alors comment comprendre ces situations ? Mais aussi qu’est-ce
que ces situations nous permettent de comprendre sur le processus
d’adhésion du patient à son traitement ?
Comment réagir face à un refus de consentement lorsqu’il est
formulé par un patient mineur ?
Comment améliorer l’observance pour une meilleure prise en
charge de la douleur chez l’enfant ?
Peut-on prévenir ce problème et comment ?
Notre objectif sera d’aborder ces questions à partir de diverses
situations de résistance au traitement venant de l’enfant, des
parents, mais aussi des soignants.
En effet, les études relatives à l’effet placebo [1] ont bien
mis en évidence le rôle primordial que joue le soignant à travers
sa relation au patient pour renforcer l’effet antalgique d’un
produit. Le pouvoir du placebo, c’est le pouvoir de la
relation. La relation sera facilitatrice de l’adhésion à un
traitement ou le contraire. Lorsqu’un parent ou un enfant refuse un
traitement, le soignant aura donc à adapter son comportement et à
comprendre ce refus.
Mais à l’inverse, un soignant peut lui aussi être résistant à la
mise en œuvre d’un traitement antalgique qui ne correspond pas à
ses habitudes de prescription ou à ce qu’il pense être nécessaire
pour le malade.
Il s’agit donc dans ce travail d’envisager alternativement les
positions des acteurs de la triade enfant-parents-soignants.
Comment se pose la question du consentement
et de l’observance avec les enfants
et les adolescents ?
Le consentement du patient est un élément indispensable de sa prise
en charge par son médecin.
La loi du 4 mars 2002 [2] affirme avec le droit à
l’information celui du consentement du patient à l’acte médical : «
Toute personne prend avec le personnel de santé et compte tenu des
informations et des préconisations qu’il lui fournit, les décisions
concernant sa santé » (art L 1111-4).
Ce droit au consentement du patient à tout acte médical a pour
conséquence possible un droit au refus de soins.
« Le médecin doit respecter la volonté de la personne après
l’avoir informée des conséquences de ses choix. Si la volonté de la
personne de refuser ou d’interrompre un traitement met sa vie en
danger, le médecin doit tout mettre en œuvre pour la convaincre
d’accepter les soins indispensables. »
« Aucun acte médical, ni aucun traitement ne peut être pratiqué
sans le consentement libre et éclairé de la personne et ce
consentement peut être retiré à tout moment. »
Qu’en est-il lorsque le patient est mineur ?
« C’est dur de savoir qu’à 13 ans on peut mourir, mais je
sais ce qui est le mieux pour moi. » [...] « J’ai trop été à
l’hôpital. J’ai trop été traumatisée. Je ne veux pas de cela, et
c’est mon choix de ne pas le subir ». Interview d’Hannah Jones,
13 ans, Sky News, 2008
Hannah, jeune fille anglaise de 13 ans, malade depuis
longtemps (cancer et cardiomyiopathie), et qui depuis deux ans a
subi 6 opérations a décidé de refuser une greffe cardiaque,
prenant ainsi le risque de mourir. Ses parents ont choisi de
la soutenir dans son choix.
Les services de protection de l’enfance en place ont alors lancé
une procédure judiciaire.
Devant la pleine conscience du risque de la transplantation et
des nombreuses contraintes liées au traitement à suivre, devant la
maturité de cette jeune fille, Hannah a obtenu le droit de ne pas
être opérée. Son choix a été respecté.
Hannah Jones a ému au-delà de l’Angleterre et a rappelé le droit
d’un mineur de s’opposer à un traitement. La décision d’Hannah
Jones a rappelé à tous que droit, éthique et médecine sont
étroitement imbriqués.
L’histoire d’Hannah Jones serait-elle appréhendée de la même
façon en France qu’en Grande-Bretagne ?
En France, l’avis du représentant légal du mineur est
systématiquement recherché.
C’est donc pour l’enfant une situation particulière car très
souvent le consentement est transmis par les parents ou les
détenteurs de l’autorité parentale.
Toutefois, le droit au consentement et au refus est également
affirmé pour le mineur, ce qui lui apporte une certaine autonomie
dans la prise de décision.
Dans les commentaires de l’article 42 du Code de
Déontologie est déjà indiquée la nécessité : « d’informer l’enfant
et dans la mesure du possible de recueillir son consentement ».
Mais c’est depuis la loi du 4 mars 2002 (art
L.1111-2 et 4) relative aux droits des malades et à la qualité
du système de santé, dite « loi Kouchner » qu’est reconnu plus
précisément aux enfants le « droit de recevoir eux-mêmes
l’information et de participer à la prise de décision les
concernant d’une manière adaptée à leur degré de maturité. ».
« Le consentement du mineur doit être systématiquement recherché
s’il est apte à exprimer sa volonté et à participer à la décision.
» (art. L. 1111-4-5 Code de la santé publique).
Le droit du mineur rapporté à sa capacité de discernement puise
sa source dans La Convention Internationale des Droits de
l’Enfant du 20/11/1989 (ONU). L’article 12 (al.1) de la Convention
sert de référent à notre droit national. Il stipule en effet
que : « Les États parties garantissent à l’enfant qui est capable
de discernement le droit d’exprimer librement son opinion sur toute
question l’intéressant, les opinions de l’enfant étant dûment
prises en considération eu égard à son âge et à son degré de
maturité… »
Or, tout médecin est tenu à un devoir impératif d’assistance et
de soins (art. 9 du Code de déontologie médicale – art
223.6 du Code Pénal), et à une obligation d’assurer
personnellement au patient des soins fondés sur les données
acquises de la science (art 32 du CDM) ce qui crée une
situation difficile quand il y a un refus de soins ou un refus de
traitement médicamenteux.
Ce qui complexifie la situation, quand il s’agit de mineurs, ce
sont ces notions de « degré de maturité » et d’« aptitude à la
décision » qui sont parfois difficiles à estimer en fonction de
leur âge, du contexte sociofamilial.
Alors comment le médecin peut-il réagir face à un refus venant
de l’enfant ou des parents ?
Le médecin doit tout mettre en œuvre pour convaincre celui qui
refuse, qu’il s’agisse de l’enfant ou des parents, d’accepter les
soins antidouleurs indispensables, par une information détaillée,
par une discussion permettant une écoute des craintes de l’enfant
ou des parents, des raisons du refus, une analyse en équipe de ce
refus. Cela nous rappelle à quel point la médecine est aussi l’art
de la relation.
La loi du 4 mars 2002 établit clairement le respect de
la volonté du patient.
Dans les cas extrêmes, en cas de refus de ce consentement, si ce
refus attente gravement à la santé du mineur, le médecin est tenu
d’en aviser l’autorité judiciaire, et d’agir dans l’intérêt de la
santé du mineur : « Dans le cas où le refus de traitement par la
personne titulaire de l’autorité parentale risque d’entraîner des
conséquences pour la santé du mineur, le médecin délivre les soins
indispensables » (art L.1111-4), en informant le Procureur de la
République dans le cas du mineur.
Mais à l’inverse, des enfants peuvent-ils se voir
opposer un refus de traitement antalgique adapté ?
Un refus de mettre en œuvre les moyens antalgiques disponibles
peut-il venir des soignants ?
Cette question peut paraître absurde. En effet, la loi du
4 mars 2002 : art L 1110.5 précise que « Toute personne a
le droit de recevoir des soins visant à soulager sa douleur.
Celle-ci doit être en toute circonstance prévenue, prise en compte
et traitée. »
Pourtant malgré la loi, et même si des améliorations
considérables ont été réalisées ces 20 dernières années, des
résistances à l’administration et à la mise en œuvre des moyens de
prévention et de traitement adaptés au seuil de douleur exprimée
par l’enfant ou ses parents persistent de la part des personnels se
soin.
Ces résistances s’expriment de diverses façons, le plus souvent
sous forme de prétexte pour ne pas mettre en œuvre un moyen
antalgique : manque de temps pour les mesures de prévention,
insatisfaction concernant les outils d’évaluation, insuffisance
d’efficacité des traitements (par exemple « on utilise plus le
MEOPA (mélange équimolaire d’oxygène et de protoxyde d’azote) parce
que ça ne marche pas chez le jeune enfant, en général ils
refusent qu’on leur mette le masque »). Ces résistances
peuvent aussi s’exprimer par le refus d’analyser les moyens
existants : « chez nous on fait tout ce qu’il faut, d’ailleurs les
patients sont complètement satisfaits ». Mais il n’existe aucune
trace de cette satisfaction, il n’est parfois pas possible aux
équipes en charge de la douleur de pénétrer dans certaines unités
de soins.
La situation se complexifie quand les soignants justifient
l’absence d’utilisation d’un moyen antalgique parce que « les
parents ne souhaitent pas attendre 1 h que la crème
EMLA® soit efficace » ou qu’ils s’adressent ainsi à
l’enfant : « je dois te faire une piqûre. Il y a deux
solutions : soit on met de la crème pour que tu n’aies pas mal mais
ça fera mal quand on va enlever le pansement, soit on fait
directement la piqûre ». Cette présentation de la situation à un
enfant de 5 ans lui permet-elle ainsi qu’à ses parents de
choisir ?
Pour certains soignants, la prévention et la prise en charge de
la douleur demeure un luxe, ne constitue pas une priorité : « Déjà
on l’a soigné ! La douleur ça passe après ! Et puis ça prend
du temps » sont des phrases qu’il est encore possible d’entendre.
Cela peut surprendre, et il est toujours possible de considérer
qu’il s’agit de situations isolées. Pourtant les résultats des
audits et autres enquêtes l’attestent souvent, la prévention et la
prise en charge de la douleur restent « personne ou service
dépendants ».
La place de l’adulte, soignant ou parent, dans la résistance à
l’utilisation des moyens médicamenteux est loin d’être négligeable.
N’a-t-il pas parfois tendance à minimiser la douleur de l’enfant,
exerçant ainsi sur lui son pouvoir de décision de « ce qui est bon
pour lui » ?
Comment alors le consentement de l’enfant à son traitement
peut-il être pris en considération ? Ces attitudes ne
risquent-elles pas à l’adolescence de renforcer les phénomènes
d’opposition aux soins ou d’échappement au traitement ?
Quelles sont les situations les plus fréquentes
de refus ou non observance des traitements
antalgiques ?
Concernant l’enfant, différentes situations allant de la réticence
au refus ou consentement de traitements antalgiques peuvent
exister.
Elles peuvent concerner l’utilisation des opioïdes ou encore
l’utilisation des effets antidouleur de certains antidépresseurs.
Ces réticences ou refus d’utilisation d’anti-douleurs peuvent
apparaitre également dans le cadre des soins palliatifs
pédiatriques.
Résistance à l’utilisation de la morphine
en pédiatrie
La morphine est un antalgique incontournable, indispensable pour
traiter certaines douleurs intenses.
Bien que l’ANAES (Agence nationale d’accréditation et
d’évaluation en santé) devenue la Haute Autorité de Santé ait émis
des recommandations en mars 2000 stipulant le recours au
palier III d’emblée en fonction de certaines pathologies ou après
échec d’un palier II en fonction de l’évaluation de la douleur, et
bien que les prescriptions de morphinique soient en augmentation,
les réticences à l’utilisation de la morphine chez l’enfant
persistent1, chez les parents mais également chez les
soignants [3].
Quand l’enfant lui-même refuse
Un enfant peut taire sa douleur pour différentes raisons : par peur
d’un soin douloureux, pour protéger l’entourage ou pour répondre à
son attente réelle ou imaginaire en étant fort et courageux, et
même parfois par culpabilité parce qu’il pense qu’une douleur lui
est infligée en réponse à une faute réelle ou imaginaire (la
douleur est là car il s’est disputé avec son frère ou sa sœur !).
Toute la difficulté va alors être pour le soignant d’identifier,
d’évaluer cette douleur en amenant l’enfant à la reconnaître.
Dans ce cas l’identification, l’évaluation de la douleur se font
par l’intermédiaire du corps, des attitudes antalgiques, de
l’atonie psychomotrice, exigeant une observation rigoureuse de la
part des soignants et de la famille. Il existe désormais de
nombreux moyens d’hétéroévaluation de l’enfant ou l’adolescent à
adapter en fonction de l’âge, du contexte des soins (HEDEN,
EVENDOL, DAN, etc.).
La discussion avec l’enfant est ensuite essentielle afin que le
soignant lui dise qu’il pense qu’il ressent une douleur et qu’il a
besoin de son aide pour réussir à la situer et connaître son
intensité pour être soulagé. Il s’agit alors de recréer un
dialogue dans lequel l’enfant va pouvoir exprimer ce qu’il ressent,
mais aussi ce qu’il craint, ce qu’il a compris des traitements et
peut-être de leurs conséquences comme par exemple la nécessité
d’une hospitalisation pour la mise en œuvre d’un traitement
morphinique.
Quand le parent s’oppose
La réticence ou parfois le refus peut être dû à un déni de
l’intensité de la douleur de leur enfant ou à des croyances par
rapport à cette classe de médicament.
La morphine continue à faire peur. L’utilisation de la morphine
et de ses dérivés reste associée pour les parents à un risque de
toxicomanie ou à la fin de vie2.
Pourtant, nous savons aujourd’hui que l’administration d’opiacés
à un enfant douloureux n’induit aucune toxicomanie, ni immédiate,
ni future. Contrairement aux idées reçues, la morphine n’entraîne
jamais de dépendance physique quand elle est prescrite chez un
patient douloureux. Il est donc injustifié de priver des
patients d’un traitement efficace par crainte d’une toxicomanie
iatrogène.
Les indications de la morphine chez l’enfant sont les mêmes que
chez l’adulte : toute douleur nociceptive très intense d’emblée, ou
insuffisamment soulagée par un antalgique de niveau 2. Elle
peut même être administrée à des nouveau-nés. Il n’existe pas
de contre-indication formelle à la morphine.
Comme chez l’adulte, migraines, céphalées et douleurs
neuropathiques ne sont pas des indications.
L’information de l’enfant et de la famille est primordiale pour
lever toutes les réticences.
Cette information doit être claire :
- – Pour l’enfant elle doit porter sur l’évaluation de la
douleur et sur la morphine, dans un vocabulaire adapté à son
âge.
- – Pour les parents, elle doit également porter sur
l’évaluation de la douleur de l’enfant (outil d’évaluation, signes
de la douleur…), sur la compréhension de la morphine (ses
bénéfices, ses effets indésirables et leur surveillance) ainsi que
sur les éventuelles réticences de la famille (la peur erronée d’une
toxicomanie iatrogène) et sur les risques d’évolution d’une douleur
insuffisamment traitée : augmentation de la douleur, douleur
chronique, phobie des soins.
Cette information orale peut être complétée par des documents
écrits comme par exemple la fiche : « la morphine, un médicament
pour avoir moins mal » destiné aux enfants et aux parents éditée
par l’association SPARADRAP [4] ou des supports vidéos comme celui
créé par le CNRD (Centre national de ressources de lutte contre la
douleur) pour l’information de l’enfant sur la PCA [5].
Quand le soignant n’adhère pas au traitement
morphinique
Les réticences à utiliser des antalgiques puissants comme la
morphine sont également fréquemment évoquées par les personnels
soignants. Les raisons en sont nombreuses. Certaines sont
identiques à celles exprimées par les parents : peur d’un produit
associé à la fin de vie, peur de ses effets indésirables, peur de
la toxicomanie. D’autres relèvent spécifiquement de l’exercice
infirmier ou médical : méconnaissance des intérêts mais aussi de la
surveillance, de l’utilisation de ce médicament, prise de risque
compte tenu des conditions de travail et de surveillance, absence
ou méconnaissance des matériels d’administration.
Dans le contexte des situations d’urgence ou de douleurs
post-opératoires, il est évident que les recommandations de la HAS
ainsi que les travaux des sociétés savantes telles que la Société
d’anesthésie-réanimation concernant la prise en charge de la
douleur post-opératoire ont permis en diffusant largement les
préconisations de bonnes pratiques de réduire considérablement les
résistances. Des formations et un accompagnement des
personnels ont contribué à lever les obstacles. La plupart des
soignants utilisent sans difficulté ce produit pour soulager ces
douleurs dont la durée d’apparition est brève et limitée dans le
temps.
Par contre, ces craintes sont exprimées le plus souvent dans le
cadre de douleurs prolongées, au cours des phases de douleurs
intenses, continues, lorsque l’évolution de la maladie rend
l’équilibrage des traitements antalgiques difficile.
Un certain nombre de soignants confondent encore la sédation
nécessaire dans certaines circonstances (comme des douleurs
intenses liées à certaines pathologies ou accidents ou en phase
terminale) avec le risque d’abréger la vie du patient.
Ces confusions ont la vie dure malgré l’amélioration des
connaissances concernant les thérapeutiques, leurs modes
d’administration ainsi que le partage des décisions en équipe
interdisciplinaire. Il est encore possible de rencontrer des
personnels qui décrivent des enfants ou des adolescents n’ayant pas
bénéficié de morphine en phase terminale en raison des craintes de
l’équipe soignante que « les parents les accusent d’avoir mis fin à
la vie de leur enfant ». Ces craintes sont attisées par les «
affaires » d’euthanasie développées par les médias sans analyse
approfondie de ces situations. La loi Léonetti [6] permet
pourtant désormais de répondre à la quasi-totalité des situations
de fin de vie. Il est clair que cette loi est encore mal
connue et insuffisamment mise en œuvre.
Le plus souvent il s’agit d’une méconnaissance concernant les
particularités de la morphine. Les doses peuvent en effet
paraître considérablement élevées puisque les effets de la morphine
sont « personne-dépendants » et que ce produit n’a pas de dose
plafond, contrairement à l’ensemble des autres thérapeutiques.
Les réticences peuvent également porter sur les effets
indésirables de ce produit. Ceux-ci peuvent être prévenus et ne
justifient pas dans la grande majorité des cas d’interrompre le
traitement. Toutefois, cette prévention s’ajoute au travail de
préparation et de surveillance du traitement morphinique et doit
faire l’objet d’une information claire de l’enfant et de sa
famille. Ces éléments peuvent constituer une source de
résistance supplémentaire des soignants à mettre en œuvre la
morphine.
Réticence à l’utilisation des effets antidouleurs
de certains antidépresseurs
La clinique ainsi que des études expérimentales montrent
l’existence d’un effet antalgique propre des antidépresseurs.
Ces médicaments peuvent être efficaces contre la douleur
indépendamment de leur action sur la dépression ou de leur éventuel
effet sédatif [7]. Leur posologie en tant que traitement antalgique
est nettement inférieure aux posologies habituellement utilisées
pour le traitement de la dépression.
Les douleurs neuropathiques font partie des douleurs difficiles
à soulager et pour lesquelles les antalgiques usuels,
antinociceptifs (morphiniques, AINS…) ne sont pas efficaces.
Les 2 principales classes médicamenteuses utilisées dans
le traitement de ces douleurs sont les antidépresseurs et les
anticonvulsivants.
Des antidépresseurs vont donc être prescrits chez l’adulte mais
aussi chez l’enfant, par exemple pour des douleurs neuropathiques
ou encore dans le traitement des céphalées de tension. D’ailleurs,
certains d’entre eux ont obtenu l’autorisation de mise sur le
marché (AMM) dans cette dernière indication (Laroxyl® et
Tofranil®). Leur effet antalgique est obtenu à partir de
3 semaines environ (comme l’effet antidépresseur).
Sans une explication précise du médecin, il est étonnant pour un
patient d’avoir une prescription d’antidépresseur pour un problème
de douleur. Les parents peuvent avoir peur qu’on prenne la
douleur de leur enfant pour « quelque chose de psy ».
Ils peuvent avoir l’impression de ne pas être entendus, penser
que le médecin ne croit pas leur enfant. Ils peuvent également
avoir peur des effets secondaires des antidépresseurs (somnolence,
difficultés de concentration, mais aussi à long terme prise de
poids, dépendance).
À nouveau, le temps d’information et de discussion est
indispensable pour éviter ce refus ou cette résistance au
traitement.
Résistances à l’utilisation d’antidouleurs en soins
palliatifs chez l’enfant
Les soins palliatifs ont pour but d’améliorer le bien-être du
malade alors que la mort est inéluctable sans chercher à guérir ni
contrôler la maladie non plus qu’à avancer l’heure de l’échéance.
Chez l’enfant, comme chez l’adulte, la douleur est présente dans
80 % des cas en fin de vie, sa prise en charge est une priorité
absolue [8]. Le traitement de la douleur est la pierre
angulaire des soins palliatifs, un soulagement de la douleur qui
permettra à l’enfant de maintenir une relation avec ses proches,
ses parents.
Mais le passage du thérapeutique vers le palliatif peut être
vécu par la famille comme une euthanasie passive, et les nouvelles
administrations d’antalgiques perçues sous l’angle de cette peur,
ce qui peut amener à un refus ou des résistances.
Or, l’objectif du traitement antalgique n’est pas l’euthanasie
mais le soulagement des symptômes et il ne semble pas non plus
diminuer l’espérance de vie (même s’il est très difficile d’évaluer
précisément les bénéfices et les risques de la mise en place ou non
d’un traitement dans ce contexte).
De plus des gestes thérapeutiques douloureux vont être
indispensables pour le confort de l’enfant (évacuation pleurale,
pose de drain), qui ne peuvent être réalisés qu’avec une antalgie
efficace même s’il y a un risque vital. Il est facile de
comprendre pourquoi ce type de situation peut poser question et
susciter refus de la part des parents, voire de l’enfant.
Ce passage du curatif aux soins de confort, qui doit être
clairement énoncé et accepté par toute l’équipe, amène une
redéfinition de la démarche de soins de chaque intervenant de
l’équipe : médecin, infirmier, psychologue. C’est dans une approche
globale du patient, où la relation, la communication et le confort
du patient deviennent tout aussi essentiels, fondamentales que
les aspects techniques et médicaux, que toutes les décisions
doivent être prises.
Il est essentiel de cerner où l’enfant en est dans la
compréhension de sa situation, lui permettre d’exprimer ses
émotions, ses attentes vis-à-vis du traitement. Les entretiens
avec les parents vont également permettre l’expression de leurs
émotions, l’évocation de la fin de l’enfant avec eux et d’aborder
la question des moyens antalgiques pour soulager l’enfant et
maintenir son confort.
La qualité de cette prise en charge est étroitement liée aux
capacités des soignants à s’y inscrire. Le passage en phase de
soins palliatifs d’un enfant implique que des mots puissent être
mis sur ce qui se passe, que des soignants puissent échanger sur la
réalité de la situation sans faux-fuyant. Il est donc
nécessaire que ces soignants soient préparés à faire face à ces
situations.
Réticences à l’encontre des thérapies non
médicamenteuses, proposées en complémentarité
des thérapies médicamenteuses antalgiques
Dans la prise en charge de la douleur de l’enfant vont être souvent
proposés en complément d’un traitement antalgique des entretiens
psychologiques ou l’apprentissage d’une pratique psychocorporelle.
Cela peut susciter chez l’enfant ou chez les parents. s’il n’y a
pas d’explications, des résistances, l’impression de ne pas être
pris au sérieux, que le médecin pense que « c’est seulement dans la
tête » Ils peuvent avoir l’impression de ne pas être entendus,
penser que le médecin ne croit pas leur enfant.
Il est important d’expliquer à l’enfant et aux parents la
complémentarité des approches. La complexité de la douleur,
expérience universelle et intime, justifie le « réflexe
pluridisciplinaire » de sa prise en charge. Soulager la douleur,
c’est l’aborder à la fois dans ses manifestations objectives, au
niveau corporel (localisation, type, intensité…) et en même temps
dans ses conséquences au sein de l’existence du patient (la
dimension de l’individualité, de la subjectivité) [9].
Divers exemples éclairent la multiplicité des liens entre
douleur et souffrance : la douleur, voire l’anticipation de la
douleur, causent du stress, de l’angoisse et génèrent de la
dépression. Mais on sait également qu’à l’inverse, plus on a peur,
plus on a mal. Dans le domaine de la douleur chronique, le stress
peut déclencher, entretenir ou résulter de cette douleur. Ou encore
lors de soins, quand la douleur est mal soulagée et que
l’expérience des soins est mauvaise, cela a des conséquences sur le
plan psychologique mais aussi physiologique. La douleur
infligée, mal soulagée, provoque une majoration de la douleur lors
des gestes ultérieurs, une peur allant parfois jusqu’à la phobie
des soins à venir ainsi que des troubles du comportement.
Et du côté des soignants, quelles sont les résistances
concernant les moyens non pharmacologiques de prévention de la
douleur ? :
Les soignants les plébiscitent pour la majorité d’entre eux.
Les résistances des soignants sont rarement exprimées. Quand
elles existent, elles peuvent prendre des expressions très
diversifiées. Le plus souvent, les moyens antalgiques non
pharmacologiques sont considérés comme « naturels ». Ainsi,
l’information, la relation, la mise en œuvre d’une méthode de
distraction ou de relaxation ne sont-ils pas toujours identifiés
comme des moyens de rassurer l’enfant, de lui permettre de faire
face, mais comme des éléments de la relation ordinaire. C’est ainsi
que les soignants les qualifient le plus souvent de « petits moyens
» ou encore de « trucs et astuces » comme si ces moyens essentiels
à l’établissement d’une réelle relation de confiance entre le
patient, ses parents et le soignant n’étaient pas la conséquence
d’une compétence professionnelle.
Parfois, ils considèrent néanmoins que ces moyens liés à
l’établissement d’une relation prennent du temps, sont plus longs à
mettre en œuvre que l’administration d’un médicament. Pourtant,
l’analyse de la réalisation de soins effectués avec un moyen non
pharmacologique met en évidence que ce soin ne prend pas plus de
temps, est réalisé dans des conditions plus satisfaisantes dont le
coût est moins élevé.
Prenons l’exemple de l’urétro-cystographie qui est un des gestes
les plus invasifs et douloureux en radiologie pédiatrique : une
méta-analyse [10] a déjà prouvé que la distraction est l’attitude
la plus efficace quand l’enfant est calme et non anxieux. Lorsque
l’enfant est anxieux, l’hypnose ressort comme une meilleure
indication. Une étude randomisée incluant 21 enfants (par
groupe) publiée dans la revue Pediatrics en 2005 [11] a montré que
proposer une cystographie sous hypnose était moins traumatisant
pour l’enfant, que le taux de détresse et de douleur était
significativement plus bas, le geste cystographique était plus
facilement réalisé par le radiologue et le temps d’examen diminué
en moyenne de 14 minutes dans le groupe avec hypnose.
Concernant la présence des parents auprès de l’enfant, en
particulier au cours des soins, les résistances sont par contre
beaucoup plus nombreuses. La majorité des personnels soignants
évitent que les parents soient présents lorsque leur enfant doit
subir un soin considérant que « ça se passe mieux quand le parent
n’est pas là, au moins l’enfant ne pleure pas ». Les soignants
expriment également leur peur du jugement de la part des parents
ainsi qu’une plus grande difficulté à entrer en relation avec
l’enfant en présence du parent. Cette résistance est le plus
souvent le fruit de l’ignorance des besoins de l’enfant.
La priorité du soignant est alors que le soin se déroule sans
pleurs. En effet, l’enfant privé de sa figure d’attachement
retiendra peut-être ses émotions, laissant croire qu’il est plus
sage en l’absence de ses parents. Le plus souvent, ces raisons
concernent la priorité donnée au confort du soignant, oubliant
peut-être l’intérêt de l’enfant.
Pourtant, dès que le soignant a acquis des connaissances
relatives aux besoins psychoaffectifs de l’enfant, son attitude
change et il n’est plus concevable alors que l’enfant ne bénéficie
pas de la présence de ses parents à ses côtés. Les études
concernant la présence des parents lors des soins ont bien montré
que les soins étaient réalisés dans de bonnes conditions et que les
soignants n’étaient pas gênés par cette présence [12].
Soulager la douleur peut aussi passer par la relation d’aide. Si
la majorité des personnels infirmiers regrettent de ne pouvoir y
consacrer plus de temps en raison de leur charge de travail, ils
favorisent l’aide que peuvent apporter les psychologues dans ce
contexte. Ils ont même tendance à se décharger de leur rôle
vers ses professionnels. S’agit-il alors d’une résistance, d’une
protection, peut-être d’une difficulté à s’engager dans une
relation approfondie avec les malades et leurs familles ?
Le plus souvent les soignants expriment leurs craintes de ne
pas savoir faire face à la souffrance, aux pleurs, aux réactions
émotionnelles négatives.
Sens du refus et de la résistance
Ce qui ressort de toutes ces situations de refus ou de
non-observance des traitements antalgiques, c’est l’importance de
comprendre les raisons du refus de l’enfant ou des parents et d’en
discuter avec eux, pour pouvoir débloquer la situation.
Si ce refus n’est parfois le fait que d’un simple manque
d’information sur la maladie et le traitement, il est aussi très
souvent l’expression de peurs, de culpabilité, de colère.
Nous avons vu ci-dessus qu’un enfant peut taire sa douleur pour
différentes raisons : par peur d’un soin douloureux, parce que tout
ce qui lui arrive le plonge dans un climat d’insécurité, pour
protéger l’entourage ou pour répondre à son attente réelle ou
imaginaire en étant fort et courageux, parfois au contraire par
révolte ou encore par culpabilité parce qu’il pense qu’une douleur
lui est infligée en réponse à une faute réelle ou imaginaire (la
douleur est là car il s’est disputé avec son frère ou sa sœur
!).
Le refus peut être l’expression de difficultés plus anciennes de
l’enfant et/ou de la famille, réactivé par la situation
elle-même.
Le moment de l’adolescence favorise l’apparition d’un refus, une
position de refus de principe lié ou non au problème de santé ou à
la douleur, le vécu axé sur le présent rendant l’adolescent peu
sensible aux conséquences ultérieures éventuelles de son
comportement.
Quant aux parents qui refusent des antalgiques pour leur enfant,
nous avons vu qu’il pouvait s’agir d’un manque d’informations sur
le traitement (peur d’une toxicomanie iatrogène concernant la
morphine, peur que les antalgiques accélèrent la fin de l’enfant en
soins palliatifs, peur d’un traitement antidépresseur pour ses
effets antalgiques), mais c’est aussi souvent au déni que peuvent
être attribués ces refus. Le déni permet au parent de faire
face au sentiment d’impuissance à aider son enfant, à le
soulager.
Il est important de penser ces résistances comme utiles à
l’enfant ou à ses parents au moment où elles sont exprimées, car
elles constituent pour chacun une protection psychique.
Ces résistances permettent à certains de se sentir actifs dans
la situation qu’ils subissent.
Ces situations de refus nous rappellent qu’au-delà de l’évidence
de l’importance du diagnostic, l’investigation et le soulagement de
la souffrance font partie intégrante du rôle de tout soignant.
Il s’agit d’avoir accès à l’individu douloureux et pas
seulement à la douleur de l’individu. C’est le paradoxe de la
douleur : elle doit être traitée objectivement, mais par ailleurs,
elle est un phénomène subjectif. Au-delà de l’universalité d’un
diagnostic, l’expression individuelle du sujet, l’intime, le fait
qu’une personne réagisse différemment par rapport à une autre
implique d’adapter une thérapeutique, d’entrer en relation avec la
personne pour expliquer cette thérapeutique. Pour mieux cerner le
phénomène douloureux, il est nécessaire d’aborder le vécu de la
maladie et les représentations que le patient s’en fait.
Le risque sinon est de l’enfermer dans des généralités, de le
ramener à une théorie qui le définit et ainsi le faire disparaître
en tant que sujet.
Parfois, la seule façon qu’un patient trouve pour exister en
tant que sujet est… le refus.
Si nous reconnaissons ce moment de résistance comme ayant une
fonction pour le patient et ses parents, nous pouvons aussi lui
reconnaître cette place dans les équipes soignantes lorsque des
réticences à l’utilisation d’antalgiques apparaissent.
Si la résistance sert à rééquilibrer à un moment donné un
individu, elle sert aussi à rééquilibrer le fonctionnement d’un
groupe, à protéger psychiquement les équipes soignantes, perturbées
par la remise en cause de leurs habitudes de travail concernant la
douleur.
Comment analyser les résistances du côté des soignants ?
Ces résistances ont très certainement plusieurs origines. Ainsi,
il est possible qu’il ne s’agisse que d’une simple résistance à
l’évolution des pratiques : pendant des décennies, être malade
était associé à la notion de douleur, il n’existait pas de moyens
antalgiques, souffrir était normal.
Il est alors difficile de modifier sa conception, ses
comportements, ses pratiques, surtout quand lors de la formation
initiale les apprentissages ont été différents. En effet, jusqu’à
une période relativement récente, il était enseigné que l’enfant ne
ressentait pas la douleur, qu’il ne se souviendrait pas des soins
douloureux réalisés dans sa petite enfance. Les études
réalisées au cours de ces 20 dernières années ont montré le
contraire. Néanmoins, il demeure difficile pour certains soignants
d’intégrer ces connaissances nouvelles et de mettre en œuvre des
mesures de prévention de la douleur.
Toutefois, cette raison fréquemment évoquée n’explique pas tout.
Ainsi, des soignants très jeunes, nouvellement diplômés,
bénéficiant des connaissances les plus récentes, n’appliquent-ils
les mesures préconisées, y compris quand elles le sont par la
loi.
Alors qu’est-ce qui dans le domaine de la douleur justifie ces
comportements ?
Longtemps les personnels infirmiers ont invoqué le manque
d’intérêt du corps médical pour la douleur des patients,
l’insuffisance de prescriptions médicales, le manque de prise en
considération des évaluations de la douleur. Actuellement, cette
raison ne semble plus suffisante. La sensibilisation du corps
médical est en règle générale suffisante pour que des prescriptions
puissent être obtenues lorsqu’une évaluation de la douleur
l’objective. Néanmoins, certains médecins demeurent réticents en
fonction des situations à mettre en œuvre des thérapeutiques
suffisamment efficaces. C’est en particulier le cas lors de soins
invasifs ponctuels.
Mais quand ces prescriptions médicales existent, la prise en
charge de la douleur semble être le seul domaine pour lequel les
personnels infirmiers s’autorisent à ne pas appliquer les
prescriptions médicales [13]. Dans cet exemple, les infirmiers
craignaient de réaliser les soins d’abcès à des jeunes enfants en
raison du caractère douloureux de ce geste. L’analyse des pratiques
permet de découvrir que les prescriptions d’antalgiques prévues
pour la réalisation de ses soins n’apparaissent pas dans les
dossiers de soins. Les soignants confirment qu’ils ne les ont
pas réalisées.
S’agit-il de négligence, de méconnaissance concernant les
conséquences d’un événement douloureux ? L’administration des
antalgiques selon la volonté de l’infirmier ne serait-elle pas
parfois un moyen pour lui de se positionner, d’accéder à une forme
d’autonomie, de pouvoir sur l’enfant et sa famille, mais aussi
peut-être à l’égard du corps médical ?
Mais ces résistances ne concernent pas que les personnels non
médicaux.
Au sein d’un même service de Protection maternelle et infantile,
les puéricultrices sont, elles aussi, confrontées à des situations
très différentes pour la réalisation des vaccinations :
certains médecins prescrivent la crème EMLA® et
l’administration de solutions sucrées associées à des méthodes de
distraction quand d’autres injectent les vaccins sans aucune
précaution.
Comment expliquer ces différences de pratiques ?
Il n’est pas rare d’entendre encore « il en verra d’autres dans
sa vie. Ce n’est pas une petite piqûre qui va le perturber. Et
puis, il ne s’en rappellera pas. Et nous alors ? On a bien eu les
vaccins sans aucun moyen antalgique, et on a bien supporté ».
Ces soignants, tout comme une partie de la population ont une
conception de l’éducation selon laquelle il faudra bien que
l’enfant apprenne ce que c’est que souffrir. Ainsi justifient-ils
l’absence de mise en application des moyens antalgiques. S’il est
vrai que chaque individu apprendra la douleur et la souffrance au
cours de sa vie, est-il pour autant légitime de considérer qu’un
soin ou un traitement puissent être l’occasion de faire cet
apprentissage ? Pourquoi associer soin et douleur comme si
pour paraphraser l’adage selon lequel il faut souffrir pour être
belle, il fallait « souffrir pour guérir » ?
Prendre en charge la douleur, la prévenir prend du temps et
c’est aussi une raison expliquant les résistances.
Or, s’il est vrai qu’un temps est nécessaire pour évaluer le
patient, pour lui administrer des médicaments, ou mettre en œuvre
une méthode non pharmacologique, il est aisé de comprendre que le
temps investi pour ces soins sera largement récupéré. Ainsi, un
prélèvement sanguin réalisé dans des conditions optimales (crème
EMLA®, MEOPA® si nécessaire, présence d’un
parent, utilisation d’une méthode de distraction, etc.) pourra être
effectué par une soignante, éventuellement aidée d’une tierce
personne (qui peut être le parent) quand sans moyen antalgique,
l’enfant a peur, se débat et 5 personnes sont nécessaires pour
le maintenir. Le vécu positif d’un soin permettra en outre que
les suivants se déroulent dans le calme et la sérénité, permettant
à l’enfant d’acquérir progressivement des capacités à faire face à
cette situation.
Mais cette évocation du temps ne sert-elle pas à cacher d’autres
raisons peut-être plus difficiles à analyser ?
Prévenir et prendre en charge la douleur, outre la remise en
question de l’organisation que cela entraîne, implique pour le
soignant de s’engager dans une relation, parfois une confrontation
à la souffrance de l’autre.
Cette relation est particulièrement incontournable pour
l’évaluation de la douleur, la mise en œuvre des moyens non
pharmacologiques.
Le plus souvent, les repères pour le travail de soignant, quelle
que soit la fonction exercée (médicale ou non médicale) sont basés
sur des guides, des protocoles, des procédures. L’accompagnement de
l’enfant malade, douloureux, implique qu’il soit au centre des
préoccupations, même si son état bouscule les normes et les repères
habituels.
Dans le cas de la douleur, c’est la personne, l’enfant qui sait
comment il a mal, qui sait ce qui le soulage ou pas.
Le soignant doit être capable face à cette situation de
s’adapter, d’adapter ses repères, d’aller puiser dans son « arsenal
thérapeutique » et pas seulement de sortir le moyen efficace pour
le plus grand nombre. Ainsi, mettre en œuvre une méthode de
distraction pour un enfant, c’est faire preuve d’imagination, c’est
accepter de ne pas trouver du premier coup ce qui va fonctionner,
c’est accepter de changer plusieurs fois de proposition pendant un
soin, même de courte durée parce que l’enfant est jeune et que son
attention est labile.
Accompagner un patient douloureux, c’est accepter de prendre
avec lui un chemin sur lequel soignant et patient rencontreront des
difficultés et feront face en acceptant le risque de se tromper.
Il s’agit donc de former les personnels soignants « à ne pas
toujours savoir », à faire preuve d’humilité face à cette inconnue
qu’est la douleur.
L’évolution de l’individu résistant peut se faire au fil du
temps quand il intègre que les modifications d’organisation, de
comportement, de relation ne le menacent plus, quand il a acquis
suffisamment de confiance et d’habileté pour faire face à des
situations de soins très diverses, quand il accepte de se laisser
surprendre par la situation qui s’offre à lui au lieu d’en
souhaiter la maîtrise systématique.
Conclusion
Toutes ces situations de mauvaise observance, de refus de
traitement antalgique qu’elles soient dues à l’enfant, à ses
parents ou aux soignants eux-mêmes nous rappellent que le soin que
l’on soit médecin, infirmier, psychologue est aussi l’art de la
relation. Dans ces situations de blocage, de refus ou de
résistances à un traitement antalgique, les formations sur la
douleur, les moyens pharmacologiques essentiels et indispensables
ne suffisent pas pour permettre au soignant de développer des
compétences adaptées.
C’est de la qualité de la relation enfant, famille, soignants
que le processus d’adhésion au traitement antalgique va
dépendre.
Ces résistances doivent être entendues, étudiées, approfondies
car elles sont nécessaires à un moment donné à certaines personnes
dans leur processus d’adaptation à un changement.
Références
1 Finniss DG, Benedetti F. Mechanisms of the placebo
response and their impact on clinicals trial and clinical practice.
Pain 2005 : 3-6.
2 Loi n° du 4 mars 2002 relative aux droits des patients et à la
qualité du système de santé. www.sante.gouv.fr
3 Devoldère C. Réticences et difficultés à l’utilisation des
morphiniques chez l’enfant. Mai 2005, site CNRD.
4 SPARADRAP-Fondation CNP. Les fiches Sparadrap.
La morphine, un médicament pour avoir moins
mal. SPARADRAP-Fondation CNP, 48 Rue de la Plaine, 75 020
Paris
5 CNRD. C’est quoi une pompe PCA morphine ? explications
destinées aux enfants. DVD d’information. CNRD 2006.
www.cnrd.fr
6 Loi no 2005-370 du 22 avril 2005, relative aux droits des
malades et à la fin de la vie (dite loi Leonetti).
www.sante.gouv.fr
7 Attal Nadine. Traitements médicamenteux des traitements
neuropathiques. La Presse Médicale 2008 ; 37 : 1102.
8 Buisson C, de Dreuzy P, Funck-Brentano I. Spécificité de
l’approche et de la prise en charge de l’enfant douloureux en soins
palliatifs. INFOKara 2003/2 ; 32 : 79-81.
9 Célestin-Lhopiteau I, Thibault-Wanquet P. Guide des
méthodes psycho-corporelles. Paris : Ed. Masson, 2006.
10 Kleiber C, Harper DC. Effects of distraction on
children’s pain and distress during medical procedures : a
meta-analysis. Nursing Research 1999 ; 48 : 44-9.
11 Butler LD, Symons BK, Henderson SL,
Shortliffe LD, Spiegel D. Hypnosis reduces distress and
duration of invasive medical procedure for children. Pediatrics
2005 ; 115 : 77-85.
12 Carbajal R, Bonin L, Karam T, et al.
Parents : être ou ne pas être présents lors des gestes douloureux
aux urgences ». Communication orale lors du XXXIIe
congrès de l’Association des Pédiatres de Langue Française, Journée
Nationale de l’Association des Pédiatres de Langue Française, Tours
5-8 mai 1999. Arch Pediatr 1999 ; 6 : 585s.
13 ADAP. Comment les infirmières peuvent modifier les pratiques
médicales : l’exemple des soins d’abcès chez l’enfant en chirurgie
viscérale. DVD association ADAP – www.Pediadol.org
1 NDLR : Le mot morphine, dans les pays
francophones, fait peur car il évoque la mort (MORT-FINE). Ce qui
n’est pas du tout le cas dans les pays anglophones.
2 NDLR : La morphine a pour objectif de
soulager l’enfant suffisamment, mais peut occasionner des troubles
du comportement (excitation, cauchemars, hallucinations), mal vécus
par la famille et les soignants. Il existe un traitement curatif ou
préventif de ces effets secondaires.
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