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Le diagnostic situationnel évolutif chez l’adolescent


Médecine thérapeutique / Pédiatrie. Volume 8, Number 2, 63-5, mars-avril 2005, Dossier


Résumé  

Author(s) : Cécile Peyrebrune , Médecin généraliste.

ARTICLE

Auteur(s) :, Cécile Peyrebrune*

Médecin généraliste

Tournant le dos à l’enfance, sortant de l’entourage familial, l’adolescent veut à la fois expérimenter, maîtriser l’extérieur et aussi s’y sentir bien. Il passe de l’osmose avec sa famille à une osmose avec son nouvel entourage pour avancer vers sa vie d’individu. Son manque d’expérience de la vie, ses difficultés à reconnaître ses propres capacités, à verbaliser ce qui lui arrive, complique les étapes de son parcours, voire empêche ou dévoie sa prise d’autonomie [1].La rencontre de l’adolescent et de son médecin doit relever de cette expérience. L’adolescent vient ou revient voir son médecin dans un autre contexte, au moins dans un autre désir. Le médecin devra le sécuriser et le responsabiliser dans cette expérience [2]. Il peut, déjà, appuyer son choix de venir seul ou, au moins, d’être examiné seul.Le tête-à-tête est, ainsi, mis en place.Dans la tête de l’adolescent, il y a d’abord le motif de sa consultation. D’autres questionnements affleurent sur différents modes : mutique, intarissable, agressif, ironique, péremptoire ou dogmatique, souvent à tour de rôle !Dans la tête du généraliste, il y a le devoir de répondre à une demande, celle qui est formulée par l’adolescent, mais bien souvent verbalisée par la mère. Cette demande maternelle ne correspond pas toujours au désir et au besoin de l’adolescent. Celui-ci répondra d’ailleurs à l’interrogatoire médical de façon vague ou décalée. Le médecin, lui, aura l’impression que l’adolescent n’est pas intéressé par ce qui est dit.Le tête-à-tête peut se résumer, alors, au traitement d’un symptôme.Pour qu’une véritable rencontre puisse avoir lieu, il faut que les deux personnes soient parties prenantes et que le terrain d’investigation soit commun. L’adolescent gravite dans une sphère environnementale dans laquelle le généraliste doit entrer pour en évaluer les dimensions et dissensions. En précisant sa place et son rôle de soignant, le médecin se distingue et permet ainsi à l’adolescent de se singulariser comme sujet [3-5]. Il donne ainsi une dimension particulière à leur lien. Donner du lien et de la distanciation, sécuriser et responsabiliser seront les premières étapes d’individualisation de l’adolescent [2].Le « Mais encore ?… » [6] que le médecin peut formuler après avoir pris connaissance du motif de la consultation va permettre d’ouvrir celle-ci à d’autres demandes plus personnelles. L’adolescent devient, ainsi, le centre d’intérêt de la consultation.Il est alors possible pour le médecin de faire un diagnostic situationnel évolutif qui permettra d’évaluer l’harmonie, la fluidité1 de l’adolescent dans son potentiel évolutif. Il permet, aussi, d’examiner systématiquement les points fragiles de l’adolescent et à celui-ci de poser les questions qui l’intéressent.En quoi consiste ce diagnostic situationnel évolutif ? Il recouvre quatre directions.
  • L’axe vertical, ce qui lui arrive ce jour. Il englobe la demande et ses répercussions : physiques, affectives, psychologiques personnelles, familiales, sociales et scolaires. L’intérêt que le médecin va porter à l’adolescent comme sujet permet de mettre en place une alliance thérapeutique nécessaire à l’implication de l’adolescent dans la démarche thérapeutique.Moyens : bilan actuel complet médical, social, affectif, scolaire.
  • L’axe horizontal, ce qui lui est déjà arrivé. Il va mettre la difficulté de l’adolescent dans son contexte évolutif pour comprendre sa trajectoire.
Les antécédents personnels et le contexte environnemental familial (médical, social, affectif) permettent de différencier les difficultés en conjoncturelles, chroniques ou structurelles. Les difficultés chroniques, source de désespérance [2], et les difficultés structurelles sont des problèmes à repérer rapidement pour leur potentialité à évoluer vers les troubles du comportement. Elles s’évaluent par les notions de précocité, intensité, récurrence, évolutivité, irréversibilité.Moyens : biographie, arbre généalogique.Elles vont être complétées dans leur évaluation de gravité par les deux axes suivants.
  • L’axe intérieur, ses ressources personnelles et l’estime de soi.
L’adolescent est d’autant plus confus dans la connaissance qu’il a de lui et de ce qu’il vit, que son entourage est lui-même dans la confusion. Il est essentiel pour le médecin généraliste d’évaluer cet axe intérieur. Cela va lui permettre de trouver les motivations, les ressources de l’adolescent et de les renforcer [7]. Il pourra lui donner une notion du temps autre que le présent en lui faisant relier le passé avec le présent et le présent avec le futur. Il saura être dans la juste mesure de ce qu’il peut lui demander.L’adolescent, ainsi, va participer à sa remise en santé et être respecté dans ses moyens de défense que sont l’altruisme, l’intellectualisation, la création, l’humour, l’exhibition, le clivage, la sublimation… [8] C’est une évaluation de la fluidité de la personnalité.Moyens : Recherche et analyse des difficultés : la rupture-isolement, l’absence d’ouverture, de regard vers l’avenir, le manque dans le raisonnement, le mécontentement.
  • L’axe extérieur, les ressources extérieures : familiales, sociales, médico-sociales et institutionnelles.
Il permet d’évaluer les difficultés extérieures et les ressources extérieures existantes [7, 9]. (L’absence de mutuelle, la CMU sont de bons repères de la situation sociale.)Moyens : situation affective, sociale, familiale. Qui est là ? Qui fait quoi ?Le diagnostic situationnel évolutif demande plusieurs consultations, un suivi de l’adolescent. Le diagnostic situationnel minimal permet, dès la première consultation, une bonne évaluation de la situation de l’adolescent qui sera complétée par le diagnostic situationnel évolutif si l’adolescent est estimé en difficulté.

Le diagnostic situationnel minimal

Dès la première consultation, un diagnostic situationnel minimal peut être fait en orientant vers les quatre axes précités l’interrogatoire à partir de la demande de l’adolescent. Il permettra de répondre à la question : cet adolescent est-il ou peut-il avoir un risque d’être en difficulté ? Bien que moins élaboré, il permettra de différencier le diagnostic en : demande ponctuelle, difficulté conjoncturelle ou difficulté chronique ou encore difficulté structurelle [10].

Si la demande est ponctuelle et la situation conjoncturelle, une prévention personnalisée peut être suffisante.

Si les difficultés deviennent chroniques et/ou structurelles, coupées des moyens de réaction de l’adolescent et de son environnement, elles demandent un suivi pour établir un diagnostic situationnel évolutif et commencer une prise en charge. Il aidera souvent à mettre en place l’alliance thérapeutique entre l’adolescent et le médecin, indispensable à la bonne conduite de la consultation. L’intérêt que le médecin montrera pour la personne qu’est l’adolescent confortera celui-ci dans son estime de soi et de l’autre [11]. Il évitera, à la première consultation, de poser des questions trop intrusives qui demandent un lien plus solide entre l’adolescent et le médecin.

Les questions phares

Les répercussions de son symptôme sur sa vie, sa famille, sa situation sociale, sa scolarité, ses amis et la réponse donnée par chacun, donneront de bonnes informations sur son symptôme, mais aussi sur son harmonie personnelle et environnementale.

Questionnaires classiques

  • L’alimentation est un bon critère de santé et, aussi, de la qualité des liens familiaux. La précocité des troubles est un signe d’alerte pour le médecin.
  • Le sommeil est un bon critère de la répercussion du symptôme sur la santé. L’anamnèse des troubles du sommeil est souvent un reflet de l’anamnèse des difficultés de l’adolescent.Le vécu par l’adolescent et l’entourage des troubles de l’alimentation et du sommeil permettront de conforter le diagnostic situationnel minimal.
  • La consommation d’alcool, tabac, voire d’autres addictions, informe l’adolescent de la possibilité d’en parler avec un médecin.

Questions-clés à poser à chaque première consultation d’adolescent [12]

Le TSTS : Traumatologie, Sommeil, Tabac, Stress scolaire et familial avec leur complément de gravité et le CAFARD : Cauchemars, Agression, Fume tous les jours, Absentéisme scolaire, Ressenti Désagréable familial.

Ces éléments investissent les différents champs de la santé : physique, psychique, sociale.

Le PIR : Précocité, Intensité, Répétitivité permet une évaluation du niveau de gravité des deux tests.

Notions-clés

Le RIMPA : Ruptures, Isolement, Mécontentement, Perte de la fluidité, Absence d’ouverture.

Les astuces

L’examen médical commenté, en informant l’adolescent sur sa physiologie, permet au généraliste de mettre des mots sur les difficultés que l’adolescent peut ressentir.

Les particularités de la puberté commentées par le médecin permettront à l’adolescent de connaître et réinvestir son corps.

Conclusion

Les diagnostics situationnels, minimal et évolutif, évaluent l’état de santé de l’adolescent en prenant en compte ses grandes possibilités d’évolution. Ils permettent, ainsi, une prévention et le dépistage de difficultés sources de souffrance ou de trouble du comportement. Ils peuvent éviter la confusion entre un parcours non linéaire et une pathologie de l’adolescent. Ce sont des pratiques fréquentes en médecine générale, même si elles ne portent pas ce nom.

Références

1 Marcelli D, Braconnier A. Adolescence et psychopathologie. Paris : Masson., 1995.

2 HCSP. La souffrance psychique des adolescents et adultes jeunes. Paris : Haut Comité de la Santé Publique ENSP, 2000.

3 Benghozi P (dir). Adolescence et sexualité, lien et maillage-réseau. Paris : L’Harmathan, 1999.

4 Peyrebrune C. Le travail spécifique du médecin généraliste auprès de l’adolescent. Paris : L’Harmathan, 1999 ; 53–62.

5 Anatrella T. La différence interdite. Paris : Flammarion., 1998.

6 Binder P. Comment aborder l’adolescent en médecine générale. La revue du Praticien Médecine Générale 2005 ; (à paraître).

7 Jeammet P, Petitclerc JM. Adolescents au présent. Quels adultes pour quels adolescents ?. Ile-de-France : EPE, 1997.

8 Lesourd S. Violente adolescence, pulsions du corps et contrainte sociale. Paris : ERES, 1998.

9 Carra C, Faggianelle. Ecole et violences. Paris : la Documentation française, octobre 2002.

10 Le Breton D. Conduites à risque ; des jeux de mort au jeu de vivre. Paris : PUF, 2002.

11 Dolto F. La cause des adolescents. Paris : Livre de poche, 1989.

12 Binder Ph. Dépister les conduites suicidaires des adolescents. Conception d’un test et validation de son usage (I) et (II). La revue du praticien Médecine Générale 2004 ; 18(650-651) : 576-80 ; (652-653) : 641-5.

1 Pr Widlöcher : « Toute conduite doit être envisagée pour elle-même, puis replacée dans l’ensemble des conduites du sujet en appréciant l’harmonie, la fluidité de ces groupes de conduites ou au contraire la dissonance, la rigidité. »


 

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