ARTICLE
Auteur(s) :, Véronique Zupan
Simunek*
Service de médecine et réanimation néonatales, Hôpital Antoine
Béclère, 92141 Clamart cedex
Pourquoi faut-il suivre les prématurés ?
Un investissement très important en soins est mis en œuvre en
période périnatale pour aider les grands prématurés à vivre le
mieux possible. Ces enfants bénéficient de soins intensifs pendant
plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Il apparaît normal que
l’attention qu’on porte à ces enfants se poursuive au-delà de
l’hospitalisation dans la mesure où leur histoire n’est pas finie à
la sortie du service de néonatologie.
Les raisons médicales
Le suivi après la sortie est de fait nécessaire pour plusieurs
raisons. Les anciens prématurés ont des besoins de soins comme tous
les enfants mais également des besoins spécifiques. Ils sont
globalement plus vulnérables : la fréquence de
réhospitalisation est proche de 40 % dans la première année de
vie (la première cause étant respiratoire), contre 10 % chez
les enfants nés à terme [1]. Ils nécessitent une attention
particulière et prolongée face aux différents aspects de leur
santé : croissance, développement respiratoire, développement
psychomoteur, développement affectif, etc.
Les familles ont besoin d’un relais après l’hospitalisation,
avec dans certains cas un véritable accompagnement. La naissance
prématurée représente une épreuve pour les parents qui les rend
vulnérables. Le risque de dépression maternelle est augmenté
[2].
Les médecins et les équipes soignantes en charge des soins
périnatals ont besoin de connaître le devenir à long terme des
enfants et pouvoir ainsi évaluer régulièrement le résultat de leurs
pratiques.
Les demandes des familles
Après la sortie de néonatologie, les demandes et les attentes des
familles sont ambivalentes :
- – reprendre une vie « normale » et pouvoir
enfin vivre avec leur enfant comme les autres parents ;
- – bénéficier de conseils et réassurance. Beaucoup de
parents ressentent un grand vide et un désarroi après la sortie.
Même ceux qui ont déjà eu un enfant se disent souvent très démunis
vis-à-vis de leur prématuré : ils craignent de ne pas savoir
bien s’en occuper, ils sont angoissés au moindre symptôme. Cette
angoisse est amplifiée s’ils rencontrent, ce qui n’est pas rare,
des professionnels (médecins, assistantes maternelles) qui se
disent incompétents au vu des antécédents de leur bébé ;
- – continuer à bénéficier de soins optimaux pour protéger
l’avenir de leur enfant. Être rapidement orienté vers les bons
spécialistes en cas de problème.
On voit que ces demandes sont essentiellement des demandes de
continuité et de relais. Les acteurs de ces relais sont idéalement
des acteurs de proximité. Pour certains parents, garder le contact
avec le milieu hospitalier, avec l’équipe qui a soigné leur bébé,
est normal et même nécessaire. Pour d’autres au contraire, le
souhait est de s’en affranchir pour en quelque sorte « tourner
la page ». Il est souhaitable dans les deux cas que le service
hospitalier d’où sort l’enfant et les équipes relais en ville
restent en contact.
Quelles sont les répercussions possibles des carences de
suivi ?
Elles peuvent être diverses :
- – Une perte de chance concernant la santé globale de
l’enfant. Ce peut être le cas si l’attention n’a pas été portée sur
une croissance insuffisante dans les premiers mois de vie, si des
mesures n’ont pas été mises en place pour protéger l’enfant des
infections communautaires, si aucun effort n’a été fait pour aider
les familles en situation précaire, etc.
- – Un retard de diagnostic et d’information concernant un
handicap. L’effet d’annonce du handicap sera d’autant plus violent
et douloureux. Dans certains cas, le retard au diagnostic peut être
directement préjudiciable : installation de rétractions et
difficultés plus importantes de rééducation en cas d’infirmité
motrice, troubles sévères du langage en cas de surdité, etc.
- – Une méconnaissance des troubles du développement avec
une prise en charge tardive, voire inadaptée. Le cas typique et
malheureusement fréquent est celui des dyspraxies visuo-spatiales
[3]. Les problèmes ne sont révélés qu’à l’école, et s’ils
s’expriment par des troubles du comportement, l’enfant risque
d’être orienté vers une prise en charge purement psychologique ne
prenant pas en compte les troubles instrumentaux. Les troubles des
apprentissages ont des répercussions psychologiques et sociales
(sentiments d’échec, d’exclusion, conflits familiaux) qui aggravent
d’autant plus les problèmes qu’ils ne sont pas reconnus et qu’ils
se pérennisent faute de prise en charge ; c’est l’effet boule de
neige des troubles du développement.
Intérêt d’une intervention précoce
Il existe différentes expériences d’intervention précoce reposant
sur un accompagnement social et éducatif permettant aux parents de
découvrir et de solliciter les compétences de leur enfant [4-6].
Ces programmes de développement ont montré un bénéfice durable dans
les interrelations parents-enfant. Le bénéfice concernant le
développement cognitif est plus difficile à démontrer. Il est
globalement modeste mais significatif pour les enfants de familles
défavorisées, à condition que l’accompagnement soit prolongé sur
plusieurs années.
La consultation de suivi
Quels sont les points de santé à suivre ?
Les domaines à suivre ont été détaillés dans les articles
précédents de ce numéro. Il faut veiller particulièrement aux
aspects suivants.
- – La croissance, particulièrement chez les extrêmes
prématurés, les prématurés hypotrophes et ceux atteints de
dysplasie bronchopulmonaire sévère, dans les premiers mois de
vie ; elle est corrélée au devenir cognitif ultérieur [7]. Il
faut donc être exigeant sur les objectifs de croissance dans les
mois qui suivent la sortie. L’évolution postnatale est souvent
marquée par un infléchissement de la croissance, surtout chez les
très grands prématurés : leurs mensurations à terme sont
au-dessous des mensurations qu’ils auraient eu s’ils étaient nés à
terme, en particulier pour la taille. Chez ces enfants et chez les
hypotrophes, on doit observer un rattrapage dans les mois qui
suivent la sortie. Plus tard, il faut à l’inverse se méfier d’une
croissance trop rapide. Les enfants atteints de lésions
neurologiques, surtout les filles, ont un risque augmenté de
puberté précoce [8, 9].
- – L’alimentation, dont dépend la croissance. Il est
recommandé de laisser les grands prématurés au lait pour prématurés
jusqu’à 4-5 mois puis de passer directement au lait deuxième âge
(plus riche en protéines) [10]. L’introduction du lait deuxième âge
peut même se faire plus tôt, dès trois mois, en cas d’inconfort
digestif avec le lait pour prématurés ou si le surcoût du lait pour
prématurés est difficile à assumer par la famille. En cas
d’allaitement maternel, l’alimentation doit être complétée avec un
biberon par jour de lait pour prématurés. Il n’y a pas de règle
validée pour la diversification ; on la décale souvent d’un à
deux mois par rapport aux enfants à terme. Il faut s’enquérir des
quantités ingérées et de la manière dont le bébé boit. Les
difficultés d’alimentation sont fréquentes et peuvent avoir
des causes diverses : dysplasie bronchopulmonaire, reflux
gastro-œsophagien, intolérance alimentaire, troubles de l’oralité.
En cas de répercussion sur la courbe de croissance, un bilan est
nécessaire et la reprise d’une nutrition entérale peut se discuter.
Une dysoralité peut être l’expression ou la cause de troubles de la
relation mère-enfant. Des troubles de l’oralité peuvent aussi être
le premier témoin d’une infirmité motrice cérébrale.
- – Les vaccinations et les autres mesures prophylactiques
vis-à-vis des infections communautaires : immunoprophylaxie
contre le VRS, vaccination antigrippale des parents, de la fratrie
et de l’enfant à partir de 6 mois.
- – Les problèmes respiratoires : à la pathologie
séquellaire de détresse respiratoire néonatale et de dysplasie
bronchopulmonaire peuvent s’ajouter des séquelles d’infection
virale précoce (VRS, adénovirus), un terrain atopique, une ambiance
tabagique.
- – Les différents problèmes de santé qui sont plus
fréquents chez les prématurés ou bien qui ont des répercussions
psychologiques plus importantes du fait des antécédents :
reflux gastro-œsophagien, constipation, colite hémorragique,
hernies, otites. Une attention particulière doit être portée aux
troubles digestifs en raison de l’angoisse qu’ils suscitent et du
risque d’altération de la relation parents-bébé.
- – Les séquelles inesthétiques : cicatrices
cutanées, dilatations veineuses superficielles (séquelles de
cathéter central), lésions nasales, plagiocéphalies. Certaines
cicatrices (par exemple les encoches nasales liées aux sondes) vont
nécessiter une chirurgie plastique. La prématurité augmente la
fréquence des angiomes, surtout chez les filles.
- – La vue et l’oculomotricité : la grande
prématurité augmente considérablement les risque de problèmes
ophtalmologiques (25 à 50 %) [11, 12] : strabisme,
trouble de réfraction (surtout myopie), amblyopie. Les antécédents
de rétinopathie et l’infirmité motrice augmentent ces risques. Un
strabisme peut être le premier signe d’une infirmité motrice. Un
examen ophtalmologique et si possible neuro-orthoptique est
recommandé à 1, 3 et 5 ans.
- – L’audition : le risque de surdité est d’environ
1 % chez les grands prématurés, soit dix fois plus que chez
les enfants nés à terme [13]. Un dépistage systématique par
otoémissions acoustiques est couramment pratiqué en néonatologie.
Les otoémissions doivent être recontrôlées après la sortie si elles
sont négatives et conduire à des potentiels évoqués auditifs vers
six mois d’âge corrigé s’ils restent trois fois négatifs [14]. La
présence d’otoémissions positives en période néonatale n’exclue
toutefois pas la survenue ultérieure d’un déficit auditif :
rares surdités de perception d’installation progressive (par
exemple : fœtopathie à CMV) et surtout surdités de
transmission d’apparition secondaire. Il faut vérifier à nouveau
l’audition si le développement de l’enfant est suspect :
troubles du comportement, retard de langage. Les prématurés avec
antécédents de dysplasie bronchopulmonaire sont particulièrement
exposés au risque d’hypoacousie par dysfonction tubaire :
environ 20 % [15].
- – Le développement neurologique dans ses différents
aspects (voir l’article sur le suivi neurologique des
prématurés dans le présent numéro) : motricité, capacités
cognitives, langage, capacité d’attention.
- – Le développement relationnel et affectif, les
capacités de socialisation. Il existe des échelles pour mesurer les
capacités de socialisation chez l’enfant : par exemple
l’échelle de Conners [16, 17]. Il existe également des scores pour
repérer les signes autistiques, une des plus utilisées est le CHAT
(vers 18 mois) [18].
- – La qualité de vie de l’enfant et de sa famille. On
s’enquiert de la vie de l’enfant au quotidien : la qualité de
son sommeil, les repas, les interrelations avec ses parents et son
entourage, les contraintes liées à sa santé. Il existe des échelles
pour mesurer la qualité de vie chez l’enfant [19]. En cas de
pathologie chronique ou de troubles du développement, on propose
les différentes aides financières (prises en charges à 100 %,
allocation d’éducation spéciale, etc.).
- – Examens complémentaires : il n’y a pas d’examens
complémentaires systématiques à prévoir en dehors des examens
habituels (vérification des hanches, sérologies
post-transfusionnelles éventuelles, etc.). Les examens sont guidés
par la pathologie. La réalisation d’une IRM cérébrale se discute
lorsqu’il existe une évolution neurologique inattendue ou
inhabituelle.
Un dossier spécifique de suivi avec des items à remplir à des
âges-clés est très utile pour guider la consultation et en
faciliter le compte-rendu. Les fiches de suivi élaborées par le
Réseau pédiatrique sud et ouest francilien sont un exemple d’outil
facile à utiliser [20].
Sur un plan pratique, les consultations bilans explorant la
santé et le développement de l’enfant nécessitent :
- –
- une disponibilité de temps : un minimum de 30 mn pour les
enfants de moins de 2 ans et de 45 mn pour les plus grands. Le
nombre de points à explorer augmente avec le temps et nécessite une
bonne coopération de l’enfant ;
- – une formation spécifique ; l’évaluation du
développement peut être facilitée par la participation d’un
psychomotricien à la consultation (ou d’un autre
professionnel : kinésithérapeute,
neuropsychologue) ;
- – un peu de matériel (encadré 1) ;
- – un carnet d’adresses bien rempli avec les coordonnées
des professionnels pouvant apporter leur concours dans
l’exploration ou la prise en charge de l’enfant :
ophtalmologiste et orthoptiste (bilan neuro-orthoptique), ORL
(examen de l’audition), structures de soins (CAMSP, CMP, CMPP…),
spécialistes divers. En région parisienne, les structures de soins
étant saturées, il faut aussi connaître des éducateurs
thérapeutiques en libéral : kinésithérapeutes,
psychomotriciens, ergothérapeutes, orthophonistes, etc.
Le déroulement d’une consultation bilan est proposé dans
l’encadré 2.
L’importance de l’accompagnement
Le suivi médical ne suffit pas. Il doit s’associer à un
accompagnement médico-social qui a pour objectif l’étayage des
fonctions parentales. Cet accompagnement est d’autant plus
important que les parents sont en situation de vulnérabilité :
stress lié au parcours anténatal, au parcours de grande
prématurité, grossesse multiple, précarité sociale, deuil périnatal
(jumeaux), séquelles ou pathologie chronique chez le bébé, etc. [2,
21]. La grande prématurité multiplie par quatre le risque de
dépression maternelle du postpartum : 40 % versus
10 % chez les femmes ayant accouché à terme [2]. Elle touche
particulièrement les femmes ayant un faible niveau d’études et
celles en situation de précarité [2]. L’auto-questionnaire EPDS
(Edimburg postnatal depression scale), aujourd’hui traduit en
français, est utile pour dépister ces dépressions maternelles [22].
Le stress maternel et la dépression postnatale ont un impact
négatif sur les interactions mère-bébé, sur la santé de l’enfant et
sur son développement dans les premières années de vie [23-25].
L’accompagnement permet de dépister ces difficultés et d’aider
les parents : écoute, empathie, revalorisation des compétences
parentales. Il a été démontré qu’un accompagnement de qualité
diminue les signes de dépression maternelle et améliore les
interactions mère-bébé [26]. La PMI est probablement la structure
la plus adaptée pour ce travail nécessitant compétences et
disponibilité. En cas de troubles du développement, cet
accompagnement médico-psycho-social est assuré par l’équipe
multidisciplinaire du CAMSP.
Le calendrier de suivi
Chaque équipe a son propre calendrier de suivi. On peut toutefois
proposer quelques règles communes.
- – Un suivi standard et un accompagnement généralement
assuré par le médecin traitant (en libéral ou en PMI) :
consultation mensuelle jusqu’à 6 mois, puis à 9 et 12 mois et 24
mois. On y ajoutera volontiers une consultation intermédiaire vers
18 mois et poursuivra par une consultation annuelle.
- – Un suivi spécifique de dépistage avec au moins cinq
consultations avant 2 ans puis une consultation annuelle jusqu’à 7
ans. Le suivi peut légitimement être arrêté à la fin du cours
préparatoire si l’enfant a un développement normal avec de bons
résultats scolaires : acquisition de la lecture, de
l’écriture, bon graphisme et pas de soucis en calcul (notion de
l’addition). Les consultations sont bien sûr plus rapprochées s’il
existe un doute sur la qualité du développement.
- – Il faut y rajouter des consultations de dépistage
sensoriel : bilans ophtalmologiques à 1, 3 et 5 ans ;
bilan de l’audition si nécessaire (cf. supra).
Quels sont les conseils importants à donner ?
Les conseils importants à donner aux parents sont les
suivants :
- – les conseils habituels de sécurité : la position
de couchage, la qualité de la literie, la température de la
chambre, l’habillage en fonction de la température, l’installation
dans l’automobile ;
- – les conseils d’hygiène (lavage des mains) ;
recommandations particulières en période d’épidémie de bronchiolite
(voir la brochure éditée en 2004 par les laboratoires
Abbott) ;
- – l’absence de tabac ;
- – le choix du mode d’accueil : il faut déconseiller
l’accueil en crèche collective le premier hiver. Certaines mères
pourront retarder la reprise de leur travail en bénéficiant de
l’allocation de présence parentale ;
- – les symptômes devant amener à consulter : on
pourra conseiller le livre Lettre d’un nourrisson à ses parents
[27].
- – des recommandations d’installations et de jeux
moteurs (à voir si possible avec le psychomotricien ou le
kinésithérapeute) pour éviter les malpositions (torticolis,
plagiocéphalies) et encourager le bébé dans sa motricité. Beaucoup
de parents craignent de manipuler leur bébé. Ils le laissent
longtemps couché dans le transat ; ils le tiennent dans les
bras en position couchée ou en tenant sa tête jusqu’à un âge
avancé ; ou encore ils ont très peur de le mettre sur le
ventre à l’éveil. Tout cela ne facilite pas le développement
moteur. Quand l’enfant commence à grandir, on conseille de le
laisser beaucoup au sol et on évite le trotteur (qui affaiblit le
maintien postural et favorise l’hyperextension des membres
inférieurs) ;
- • l’importance du suivi dans ses deux
aspects : le suivi du médecin traitant et le suivi
spécifique de dépistage ; sensibiliser à l’intérêt de la
fidélisation.
Ces conseils sont à répéter au cours des premières
consultations. Il faut aussi savoir ne pas donner des
recommandations sur tout ! Face à l’avalanche de questions qui
surgit parfois, il est bon d’aider les parents à découvrir et à
décider par eux-mêmes ce qui semble bon pour leur bébé. Les
médecins (et les parents) pourront lire avec profit le Petit traité
d’antipuériculture de Philippe Grandsenne [28].
Pourquoi la prise en charge post-hospitalière des anciens
prématurés est-elle difficile ?
Certains enfants ont une évolution extrêmement simple et dans ce
cas un seul interlocuteur, par exemple le pédiatre de famille,
suffit. Si ce dernier a une bonne formation et peut transmettre les
informations au centre de néonatologie, l’hôpital ou le CAMSP n’ont
pas à intervenir directement dans le suivi. Il faut cependant
beaucoup de conditions pour que tout se déroule bien : couple
stable, pas de soucis socio-économiques, pas de soucis de santé,
développement neurosensoriel strictement normal. En pratique, les
familles cumulent souvent plusieurs difficultés et il devient alors
beaucoup plus compliqué de coordonner le suivi et les soins. Dans
l’idéal, les parents devraient avoir un médecin référent qui gère
et coordonne tous les contacts. Ceci est évidemment plus difficile
à mettre en place en ville, en milieu ouvert, qu’à l’hôpital,
d’autant que certaines familles font volontiers du zapping médical.
Les familles difficiles à suivre sont précisément les plus à
risque et celles qui nécessiteraient le plus d’aide. Les
difficultés d’ordre économique, social ou psychologique qui rendent
ces familles peu compliantes au suivi viennent s’ajouter à d’autres
problèmes. Différentes études ont montré que les enfants difficiles
à suivre ont plus de troubles du développement [29, 30]. Ainsi,
contrairement au vieil adage, « pas de nouvelles »
signifie « mauvaises nouvelles ». Certaines études ont
montré une aggravation de la situation sociale des familles en
rapport avec les divers problèmes posés par les enfants [31]. Cet
effet de dégradation sociale lié aux suites de la grande
prématurité est préoccupant et difficile à gérer.
Toutes les familles ne comprennent pas la philosophie d’un
suivi. La médecine doit avant tout apporter des soins. Or, en
dehors des CAMSP, suivi et soins sont souvent dissociés. C’est
pourquoi il est toujours important à chaque consultation de suivi
de ne pas faire que du dépistage (encadré 2).
Les difficultés de suivi sont également liées à un manque de
sensibilisation et de formation de la part des médecins. Il faut
que ces derniers soient convaincus de la nécessité d’un suivi
prolongé et formés au dépistage pour que les parents puissent
adhérer à ce suivi et y trouver un bénéfice.
Comment optimiser le suivi ?
Accompagner les parents durant l’hospitalisation et bien
préparer la sortie
La naissance prématurée est presque toujours vécue comme une
épreuve, et divers événements survenant avant et après la naissance
maintiennent l’angoisse des parents. Dans ce contexte, les divers
changements de situation sont sources de stress : la sortie de
la réanimation, les changements de service, la sortie au domicile.
Ces changements sont vécus comme des ruptures et il est important
de veiller à ce qu’il y ait des relais pour éviter un désarroi
important [32]. Ces relais nécessitent une implication importante
des services avec une formalisation des relais et une communication
inter-équipes qui n’est pas toujours évidente. L’idéal est qu’une
puéricultrice ou une sage-femme puisse faire le lien tout au long
de l’histoire de l’enfant : en maternité, en néonatologie, au
domicile. De telles expériences existent ; elles sont plus
faciles à mettre en place lorsqu’il y a une unité géographique
entre la maternité, le service de néonatologie et la consultation
multidisciplinaire de suivi.
L’unité de soins qui a en charge l’enfant avant son retour à
domicile joue un rôle particulièrement important dans la
préparation de la sortie et la mise en place de relais. Cette
équipe doit :
- – préparer les parents à leur autonomisation (soins
quotidiens, traitements éventuels) et être particulièrement
vigilante en cas de problèmes de santé résiduels. L’équipe
soignante a des rôles importants d’observation et d’étayage des
compétences parentales ;
- – éduquer les parents sur les mesures de sécurité et sur
les symptômes nécessitant le recours au médecin ;
- – faire le point avec l’assistante sociale sur les
conditions d’accueil à la maison (logement, congés parentaux etc.)
et sur les aides possibles : allocation de présence parentale,
aides familiales, etc. ;
- – sensibiliser les parents à la nécessité du
suivi ; décrire le programme de suivi ; proposer si c’est
possible un suivi au CAMSP ;
- – définir avec les parents les relais en ville :
médecin libéral et/ou PMI. Instaurer une relation avec ces
partenaires avant la sortie. Le passage au domicile d’une
puéricultrice de PMI peut être très profitable. Il est également
utile de se renseigner sur les services offerts par la PMI.
Certaines PMI proposent des lieux d’accueil (maison ouverte, halte
jeux) où les parents peuvent rencontrer différents professionnels
attentifs au développement de l’enfant (puéricultrices,
psychologues, éducatrices, psychomotriciens, etc.) et pouvant
accompagner les familles dans ce développement ;
- – repérer les situations de vulnérabilité parentale et
mettre en place les relais de soutien nécessaires.
Positionner dès que possible un médecin de ville comme
référent
Bien sûr, le choix du médecin revient aux parents. Il faut les
sensibiliser à la nécessité d’établir tôt un contact privilégié
avec un médecin de famille. C’est ce médecin qui sera
l’accompagnateur en première ligne du développement de l’enfant.
Les consultations mensuelles des premiers mois, focalisées sur
l’alimentation, la croissance, l’éveil du bébé, les vaccins, etc.
vont permettre de bâtir avec les parents tout un projet de santé
pour l’enfant. Il est très important que le néonatologiste référent
à l’hôpital puisse passer dès la sortie le relais au médecin
référent en ville. En France, l’offre médicale est vaste et il
n’est pas toujours évident d’éduquer les parents à une certaine
fidélisation.
Ce rôle de médecin de famille est assuré par un médecin libéral
(pédiatre ou généraliste) ou un médecin de PMI. En zone urbaine, le
généraliste a rarement la place de référent pour les enfants en bas
âge mais il prend le relais plus tard.
Définir le lieu de suivi spécialisé
Il est important de définir qui va suivre spécifiquement le
développement de l’enfant. La personne qui s’en charge a plusieurs
missions :
- – suivre l’enfant et conseiller la famille sur tous les
aspects du développement,
- – orienter l’enfant en cas de troubles du
développement,
- – rédiger régulièrement une observation sur l’évolution
de l’enfant et la communiquer aux services demandeurs, en
particulier au service de néonatologie.
Le pédiatre de ville
Le pédiatre de ville peut être à la fois le médecin de famille et
le médecin spécialiste du développement. Une formation spécifique
sur le développement des grands prématurés est souhaitable. En cas
de risques importants ou de doutes sur l’intégrité du
développement, un suivi parallèle au CAMSP ou en consultation
hospitalière multidisciplinaire est souhaitable. Ce partenariat
permet d’avoir une vision plus objective de l’évolution de
l’enfant.
La consultation hospitalière
Cette consultation reste indispensable pour les enfants les plus à
risque (très grands prématurés ou pathologie néonatale lourde). Les
néonatologistes sont habituellement les médecins les mieux placés
pour assurer la continuité des soins face à des pathologies
post-néonatales très spécifiques comme les dysplasies
bronchopulmonaires et les difficultés nutritionnelles sévères.
D’autre part, l’hôpital concentre habituellement plusieurs
spécialités (neuropédiatre, ophtalmologiste pédiatrique, ORL,
pneumopédiatre, etc.) qui peuvent être nécessaires à l’enfant. Le
néonatologiste a alors un rôle de coordination entre ces différents
intervenants. Enfin, il est capital que les néonatologistes aient
une vision directe du devenir à long terme des enfants qu’ils ont
soignés.
En l’absence de suivi systématique au CAMSP, l’hôpital doit
aussi organiser une consultation multidisciplinaire de dépistage
des troubles du développement.
Le suivi en CAMSP
Les CAMSP (centres d’action médico-sociale précoce) sont des
structures modèles pour le suivi du développement. Ils disposent
d’une équipe multidisciplinaire (médecins, puéricultrices,
psychologues, éducateurs thérapeutiques) pouvant offrir un suivi,
un accompagnement et si besoin une prise en charge thérapeutique.
L’avantage par rapport aux consultations hospitalières est de ne
pas dissocier dépistage et prise en charge. Dans la pratique,
l’accès à cette offre de soins n’est pas toujours facile. Il n’y a
qu’un ou deux CAMSP polyvalents par département et l’offre de soins
est dans certains départements très inférieure à la demande. Ce
manque de moyens est particulièrement manifeste en région
parisienne où il existe en moyenne un CAMSP pour 70 000 enfants de
moins de six ans.
Établir la communication entre les différents partenaires
- – information auprès du référent en ville sur le
programme de suivi spécifique,
- – communication réciproque des données du suivi et des
projets thérapeutiques,
- – travail collectif autour des familles à risque pour
élaborer un plan de soins cohérent et assurer la continuité des
soins : éviter le zapping médical et les perdus de vue.
Investir dans un secrétariat
Un bon secrétariat est un pivot essentiel pour que le système de
suivi soit opérationnel : interface avec les familles,
programmation des rendez-vous, relances, gestion du dossier
patient, communication entre professionnels.
Le travail de collaboration et de communication entre
professionnels est sans doute un des points essentiels de la
réussite du suivi mais parmi les plus difficiles à tenir. Les
bonnes volontés ne suffisent pas toujours. Des moyens spécifiques
sont nécessaires et ces moyens peuvent être mis en place dans le
cadre des réseaux ville-hôpital.
Les réseaux ville-hôpital
Les réseaux de santé sont des dispositifs régionaux financés
conjointement par l’Agence régionale de l’hospitalisation (ARH) et
l’Union régionale des caisses d’assurance maladie (URCAM). Le
fonctionnement des réseaux et leur financement sont précisés dans
les décrets n° 2002-1298 du 25 octobre 2002 et
n° 2002-1463 du 17 décembre 2002.
De tels réseaux, impliquant une collaboration entre l’hôpital et
les systèmes de soins en ville, s’appliquent bien au suivi et à la
prise en charge des populations à risque de handicap. Les moyens
mis en œuvre au sein d’un réseau pour améliorer la qualité du suivi
peuvent être multiples :
- – élaboration et utilisation d’un dossier patient
commun ;
- – élaboration et mise en place d’un calendrier et d’un
protocole communs de suivi ;
- – mise en place d’une formation professionnelle :
formation sur le développement, les signes devant alerter,
l’orientation en cas de troubles dépistés ;
- – outils de communication entre les différents
partenaires : secrétariat, annuaires professionnels, outils
informatiques ;
- – création d’une base de données permettant de recenser
les populations à risque et de réunir les informations sur le
suivi ;
- – mise en place d’une équipe de coordination chargée de
veiller au bon déroulement du suivi : récupération des
informations, relances, repérage des perdus de vus et mise en
alerte des professionnels ;
- – pour les membres en secteur libéral, rémunération du
temps investi dans le réseau : consultations de longue durée,
remplissage de dossiers, temps passé en communication, réunions,
etc.
Plusieurs réseaux pour le suivi des prématurés se mettent en
place en France : en Ile-de-France (Réseau pédiatrique sud et
ouest francilien) [33], en Bourgogne, en Pays-de-la-Loire (Réseau
« grandir ensemble en Pays-de-la-Loire ») [34]. Ce
dernier est déjà opérationnel depuis quelques années.
Bien conçus, avec le souci de satisfaire chacun des partenaires,
en particulier les médecins de ville, ces réseaux devraient
apporter une amélioration sensible du suivi des prématurés en
qualité et en exhaustivité.
En Île-de-France, le Réseau pédiatrique sud et ouest francilien
cherche à mettre en relation les différents intervenants et à
offrir une cellule d’orientation en cas de difficulté ( (figure 1) ).
L’association promotrice de ce réseau, l’Association pour le suivi
des nouveau-nés à risque (ASNR) comprend des professionnels et des
parents. Un dialogue avec les parents est en effet important pour
comprendre leurs besoins et répondre de façon optimale à leurs
attentes. Le mode de fonctionnement du réseau est inspiré du réseau
Anaïs, un réseau de soins pour enfants handicapés mis en place dans
la région de Grenoble. Les médecins adhérant au réseau se
positionnent selon leur choix comme « médecin traitant »
ou comme « médecin pilote » ( (figure 2) ). Le
centre de coordination du réseau effectue le recensement des
populations à suivre, gère la base de données sur le suivi ;
elle gère et transmet à chaque médecin-pilote le calendrier de
suivi, fait les relances et organise le repêchage des perdus de vue
avec les acteurs de proximité. C’est aussi un centre de référence
doté d’une consultation multidisciplinaire pouvant aider les
praticiens à l’orientation de l’enfant en cas de troubles du
développement.
Les réseaux ville-hôpital ayant pour thématique le suivi des
prématurés et autres populations à risque sont des dispositifs
prometteurs mais assez lourds à mettre en place. Une évaluation
précise des services rendus et de leur coût est prévue. Il serait
sans doute profitable de partager les expériences entre réseaux et
d’aboutir à une certaine fédération de ceux-ci pour optimiser leur
fonctionnement, les services rendus et disposer de données
épidémiologiques comparables.
Conclusion
La grande prématurité expose l’enfant à des problèmes de santé et
des troubles du développement nécessitant un suivi pédiatrique
spécifique et prolongé. Elle est également susceptible d’accentuer
une vulnérabilité parentale – stress, dépression, précarité – qui
peut entraver les interactions parents-enfant, la santé et le
développement de l’enfant. Le suivi optimal suppose donc à la fois
un suivi précis, formalisé, réalisé par des professionnels avertis
et un accompagnement médico-social. Ces deux versants du suivi
nécessitent une coopération entre les pédiatres spécialistes du
développement et les acteurs de proximité. Les réseaux
ville-hôpital devraient permettre ce maillage de compétences au
profit d’un développement optimal du prématuré dans son
environnement familial et social.
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