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Ibuprofène : controverses


Médecine thérapeutique / Pédiatrie. Volume 7, Number 3, 159-60, mai-juin 2004, Ibuprofène : controverses



Author(s) : Philippe Reinert .

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ARTICLE

Auteur(s) :, Philippe Reinert

Commercialisé aux États-Unis depuis 1989, en France depuis 1994, et indiqué dans le traitement de la fièvre et de la douleur, l’ibuprofène a obtenu par la Commission de transparence de l’Afssaps un service médical rendu (SMR) important.Aux États-Unis, 15 millions d’enfants sont traités chaque année par ce médicament depuis 1989 sans que la FDA n’ait rapporté d’effets adverses. Pourtant, depuis plusieurs mois, surtout en France, une inquiétude est apparue concernant d’éventuelles complications souvent sévères :
  • streptococcies graves au cours de varicelles [1],
  • insuffisances rénales [2],
  • pleuropneumopathies à staphylocoques ou streptocoques A [3],
  • insuffisances hépatiques [4].
Alors que la majorité des études publiées portant sur des dizaines de milliers d’enfants rapportent une tolérance identique à celle du paracétamol [5-7], devant ces informations contradictoires, déroutantes pour le prescripteur, il nous semble utile de rapporter différentes données de la littérature.

Streptococcies graves au cours de varicelles

Choo et al. [8] ont réalisé une étude de cohorte rétrospective « cas témoins » comparant la consommation d’ibuprofène chez des enfants ayant eu des infections cutanées ou des tissus mous et chez les enfants sans complications cutanées : sur 89 cas de surinfection pour 7 013 cas de varicelle, les auteurs concluaient qu’il n’y avait aucune corrélation entre surinfection et ibuprofène.

Lesko [9] entre 1986 et 1998 a effectué une étude, cette fois prospective « cas témoins », sur 52 enfants hospitalisés pour une infection invasive à streptocoque A au cours de varicelles, comparés à 172 varicelles simples : il n’y a pas d’augmentation de risque après prise d’ibuprofène. Le risque est en revanche augmenté chez les enfants ayant pris ibuprofène + paracétamol : mais ces varicelles étaient d’emblée très fébriles.

Plus récemment, en France, Daniel Floret [1] rapportait une étude rétrospective à partir de 68 varicelles hospitalisées en réanimation pédiatrique entre 1998 et 2001 :

  • 47 % présentaient une surinfection bactérienne dont 44 % étaient dues au streptocoque A. Il n’y a eu que trois fasciites nécrosantes ;
  • 36 % des surinfections bactériennes avaient reçu des AINS (contre 15 % chez les varicelles non surinfectées) et l’on retrouvait la prise d’AINS chez 57 % des infections à streptocoques (p = 0,036) et 11 % des infections à staphylocoques dorés.

Une des interprétations avancées était l’utilisation des AINS dans les formes très fébriles, prédictives de complications de varicelle. Cette étude n’a pas permis de conclure.

En 1999, M. Zerr [10] signalait une augmentation de l’incidence de fasciites nécrosantes à streptocoques A au cours de varicelles : à propos de 19 cas de fasciites, l’auteur retrouvait plus de patients ayant utilisé l’ibuprofène, avant et pendant l’hospitalisation, dans le groupe présentant des complications (OR : 16 – IC 95 % : 1 – 825,0). Cependant, même si cette association est significative, l’interprétation est complexe car, d’une part, Zerr précisait que ces varicelles compliquées étaient d’emblée très fébriles (fièvre ≥ 39 °C) donc probablement graves d’emblée et, d’autre part, dans la majorité des cas exposés à l’ibuprofène, le traitement a été entrepris après les signes d’infection secondaire.

Lisa M. Ford et al. [11] font d’ailleurs remarquer que la sévérité de la varicelle est un facteur important, tant pour l’utilisation de l’ibuprofène que pour l’apparition de fasciite nécrosante, et concluent que « l’utilisation de l’ibuprofène peut être confondue avec la sévérité de la varicelle et être probablement une conséquence de l’infection secondaire plutôt que sa cause ».

En France, le Groupe Pathologie infectieuse pédiatrique de la Société française de pédiatrie (avec la participation d’Activ) a mis en place une étude prospective des varicelles hospitalisées depuis mars 2003.

Sur plus de 700 varicelles hospitalisées, 32,5 % des varicelles surinfectées avaient reçu un traitement par AINS alors que ce chiffre n’atteignait que 7,8 % des varicelles hospitalisées sans surinfection bactérienne. Mais il faut également préciser ici que les varicelles surinfectées étaient les plus fébriles et qu’aucune donnée concernant l’utilisation du paracétamol n’a été recueillie.

À ce jour, des travaux sont en cours pour déterminer le rôle du streptocoque bêta-hémolytique du groupe A et notamment de possibles mutations génétiques qui entraîneraient une majoration de sa toxicité [12].

Devant ces données, et selon un principe de précaution maximal, l’Afssaps en juillet 2004 a émis la recommandation de ne pas utiliser les AINS dans la varicelle, en raison du risque rare de complications infectieuses, notamment cutanées (voir en annexe le texte officiel).

Autres complications

Les cas d’insuffisance rénale cités dans la littérature par T. Ulinski [2] ont été observés sur sept patients présentant des diarrhées et vomissements accompagnés d’une hypovolémie avérée. Ce cas particulier est connu et identifié depuis de nombreuses années, l’insuffisance rénale faisant d’ailleurs partie des restrictions d’utilisation des AINS.

En ce qui concerne l’incidence des pleuropneumopathies à staphylocoques ou streptocoques, observées y compris dans des pays où l’ibuprofène est peu ou pas commercialisé, elle pourrait également être expliquée par une évolution du génome des streptocoques du groupe A par mutation.

L’insuffisance hépatique, quant à elle, fait partie des mises en garde et précautions d’emploi de l’ibuprofène mais on peut rappeler que le paracétamol provoque chaque année 450 décès par toxicité hépatique et que chez l’enfant des accidents graves ont été décrits même aux doses habituellement recommandées [13-15].

Une tolérance largement démontrée

Il est difficile de tirer de l’analyse de ces publications des conclusions formelles quant au mécanisme de causalité entre la prise d’ibuprofène et l’apparition de ces complications.

Parallèlement à ces informations, deux méta-analyses (R. Goldman et D. Perrott) ont été publiées en janvier et juin 2004 analysant toutes les deux les effets antipyrétiques et la tolérance de l’ibuprofène versus paracétamol et placebo chez les enfants fébriles.

R. Goldman après analyse de 14 études cliniques conclut que « chez les enfants traités à cours terme par du paracétamol ou de l’ibuprofène, le risque d’effet indésirable sérieux est faible et n’est pas lié au choix du traitement ».

D. Perrott, quant à lui, affirme que :

  • l’observation de 84 192 enfants fébriles, recevant une dose unique ou des doses répétées de paracétamol ou d’ibuprofène sur une période courte, met en évidence une tolérance identique du paracétamol et de l’ibuprofène ;
  • qu’il n’y a aucune indication mettant en évidence une différence de tolérance entre l’ibuprofène, le paracétamol et le placebo.

Références

1 Floret D. La varicelle une maladie bénigne ? Journées Parisiennes de Pédiatrie. Paris : Flammarion Médecine Science, 2003.

2 Ulinski T, Guigonis V, Dunan O, Bensman A. Complications rénales des AINS. Journées Parisiennes de Pédiatrie. Paris : Flammarion Médecine Science, 2003.

3 Byington La Shonday CL. An epidemiological investigation of a sustained high rate of pediatric parapneumonic empyema : Risk factors and microbiological Associations. CID 2002 ; 34.

4 Litalien C, Saclz-Aigrain E. Risks and benefits of non steroidal anti inflammatory drugs in children. Paediatric Drugs 2001 : 3817-58.

5 Lesko SM. The safety of ibuprofen suspension in children. Int J Clin Pract 2003 : 50-3.

6 Goldman RD, Ko K, Linett LJ, Scolnik D. Antipyretic efficacy and safety of ibuprofen and acetaminophen in children. Ann Pharmacother 2004 ; 38(1) : 146-50.

7 Perrott DA, Piira T, Goodenough B, Champion GD. Efficacy and safety of acetaminophen vs ibuprofen for treating children’s pain or fever : a meta-analysis. Arch Pediatr Adolesc Med 2004 ; 158(6) : 521-6.

8 Choo PW, Donahue JG, Platt R. Ibuprofen and Skin and Soft Tissue Superinfections in Children wih Varicella. AEP 1997 ; 7(7) : 442-5.

9 Lesko SM. Invasive group a streptococcal infection and nonsteroidal antiinflammatory drug use among children with primary varicella. Pediatrics 2001 ; 107.

10 Zerr DM. A case control study of necrotizing fasciitis during primary varicella. Pediatrics ; 103 : 783-90.

11 Ford L, Waksman J. Necrotizing fasciitis during primary varicella. Pediatrics 2000 ; 105(6) : 1372-3.

12 Hidalgo-Grass C, et al. Effect of bacterial pheromone peptide on host chemokine degradation in group A steptococcal necroting soft-issues infections. The Lancet 2004 ; 363(9410) : 696-703.

13 Lee WM. Acetaminophen and the US. Acute liver failure Study Group : lowering the risks of hepatic failure. Hepatology 2004 ; 40(1) : 6-9.

14 Heubi JE, Barbacci MB, Zimmerman HJ. Therapeutic misadventures with acetaminophen : hepatoxicity after multiple doses in children. J Pediatr 1998 ; 132(1) : 22-7.

15 Hynson JL, South M. Childhood hepatotoxicity with paracetamol doses less than 150 mg/kg per day. Med J Aust 1999 ; 171(9) : 497.


 

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