ARTICLE
Auteur(s) : Jean Michon1, Jérôme
Couturier2, Hervé Brisse3, Véronique
Edeline3, Gudrun Schleiermacher4, Philippe
Vielh5, Michel Peuchmaur6, Sabine
Sarnacki7
1 Département d’Oncologie Pédiatrique ;
2 Service de Génétique, 3 Département d’Imagerie,
4 Unité INSERM 509,
5 Service de Cytopathologie, Institut Curie,
6 Service d’Anatomo-Pathologie, Hôpital Robert Debré,
7 Service de Chirurgie Viscérale, Hôpital des
Enfants-Malades, Institut Curie, 26, rue d’Ulm,
75248 Paris Cedex 5
Tél. : + 33.1.44.32.45.50, Fax :
+ 33.1.53.10.40.05
Les neuroblastomes (NB) sont les tumeurs solides les plus
fréquentes de la petite enfance. Ils représentent 15 % des
tumeurs en dessous de l’âge de 5 ans, et à peine moins de
10 % de tous les cancers de l’enfant. L’hétérogénéité des
présentations cliniques et du pronostic allant de formes de
découverte fortuite relevant d’un traitement chirurgical seul bien
codifié, à des formes disséminées révélées par les métastases qui
nécessitent une prise en charge des plus complexes et au pronostic
incertain, explique la nécessité de confier ces enfants à des
équipes entraînées. En effet, la qualité et les résultats du bilan
clinique et biologique initial conditionnent la stratégie
thérapeutique qui est très différente selon le stade et le typage
génétique des cellules tumorales. Les NB sont des tumeurs dérivées
de la crête neurale dont le site primitif peut se localiser aussi
bien dans l’abdomen, au niveau du sympathique rétro-péritonéal ou
de la surrénale (70 % des cas), que dans toute autre
localisation anatomique normale du système sympathique (cou, thorax
ou pelvis). La propagation de la maladie se faisant vers les
ganglions, la moelle osseuse et le squelette, la recherche d’une
atteinte à distance du site initial est capitale au moment du
diagnostic. L’existence de formes qui régressent spontanément a
toujours intrigué les cliniciens et a depuis longtemps fait
rechercher des facteurs prédictifs d’une évolution favorable.
Aujourd’hui, l’analyse du sous-type génétique reposant
essentiellement sur l’étude de paramètres évalués au niveau de
l’ADN tumoral est indispensable car elle conditionne la décision
thérapeutique autant que le stade [1].
Données épidémiologiques, dépistage
L’incidence des NB varie entre 7 et 14 nouveaux cas par an
et par million d’enfants de moins de 15 ans
(1/7 500 naissances vivantes). L’âge médian au diagnostic
est de 2 ans. Aucun facteur prédisposant démontré n’a été
décrit, bien que des cas familiaux soient connus. Des cas associés
à des anomalies cytogénétiques constitutionnelles ont été décrits,
mais il n’existe pas suffisamment d’arguments à ce jour pour
recommander une recherche systématique de la maladie dans la
fratrie d’enfants atteints. On retrouve chez plus de 90 % des
patients un taux anormalement élevé de métabolites des
catécholamines (VMA, HVA) ou de la dopamine dans les urines au
diagnostic. L’existence de ces marqueurs diagnostiques a fait
penser qu’il serait possible de réaliser des campagnes de dépistage
des NB reposant sur l’analyse des urines des nourrissons :
celles-ci, réalisées depuis 1973 au Japon, avaient pour objectif la
diminution de l’incidence des formes disséminées grâce à un
diagnostic précoce au stade de tumeur localisée. On a cru un moment
que la mortalité due aux NB avait été diminuée [2]. La réalisation
de campagnes de dépistage fondées sur le même principe aux USA, au
Canada [3] et dans plusieurs pays d’Europe, dont la France en
région Rhône-Alpes, a cependant permis de mieux cerner la
problématique du dépistage dans le cas des NB. Cette approche, très
séduisante au départ pour diminuer la mortalité due aux NB, a de
fait entraîné un surdiagnostic, au cours de la première année de
vie, de NB du nourrisson, de bon pronostic, qui n’aurait pas été
autrement à l’origine d’états morbides [3], d’où une amélioration
des statistiques globales de survie des cohortes de patients
atteints de NB, sans diminution de la mortalité due à la maladie.
Ainsi, il n’y a malheureusement pour l’instant aucune démonstration
de l’impact du dépistage sur l’incidence des formes disséminées de
NB. Des campagnes de dépistage, fondées sur des méthodes plus fines
de dosage des catécholamines, et réalisées chez des patients âgés
de plus de 1 an, plus à risque de présenter des formes
biologiques graves, pourraient peut-être permettre de dépister les
tumeurs qui ont un potentiel plus agressif, avant qu’elles ne
soient disséminées. Mais la démonstration de l’impact de telles
campagnes sur la mortalité liée aux NB supposerait l’organisation
d’un dépistage sur des bases de population très importantes, qui
n’a pas été mis en place à ce jour.
Principales circonstances diagnostiques
Abréviations
NB : Neuroblastome
FISH : Hybridation in situ en fluorescence
CGH : Hybridation génomique comparative
MYCN: Proto-oncogène N-myc
mIBG : Méta-iodo-benzyl-guanidine
Elles peuvent aller d’une atteinte de l’état général
s’accompagnant de douleurs osseuses diffuses, à la découverte d’une
masse, soit primitive abdominale (parfois douloureuse et dure) ou
cervicale, soit métastatique ganglionnaire ou squelettique,
essentiellement crânienne. La découverte d’une masse de la
gouttière costo-vertébrale sur une radiographie du thorax
systématique ou de calcifications sur un cliché d’abdomen sans
préparation peut être le mode de révélation d’une atteinte
thoracique ou abdominale.
Particulières mais très rares sont les formes révélées par un
syndrome neurologique compressif (Claude-Bernard-Horner, dans les
atteintes cervico-thoraciques, paraparésie ou paraplégie souvent
néo-natale dans une forme thoracique avec prolongement en sablier
dans le canal rachidien, monoparésie lorsque le sablier est sacré)
ou un syndrome paranéoplasique (syndrome opso-myoclonique dû à une
réponse immunitaire contre les cellules tumorales, mais aussi
contre des cellules normales du système nerveux ; diarrhée
aqueuse intraitable, par hypersécrétion par la tumeur d’une
molécule, le Vasoactive intestinal peptide, agissant sur la
motricité et les sécrétions du tube digestif) qui doivent faire
rechercher un NB, même si aucune masse n’est cliniquement palpable.
Très « spéciales » sont les formes métastatiques
rencontrées dans la première année, révélées soit par une
efflorescence de métastases sous-cutanées prises pour des angiomes,
soit par un gros foie métastatique, s’accompagnant ou non d’une
détresse respiratoire. Enfin, la découverte de masse sus-rénale
chez le fœtus dans le cadre du suivi d’une grossesse représente
maintenant un nouveau mode de révélation de formes d’évolution le
plus souvent bénignes de NB [4]. Aucun geste invasif prénatal n’est
de ce fait justifié, ce d’autant que ces masses peuvent également
correspondre à des lésions non tumorales (uropathies malformatives,
malformations broncho-pulmonaires et hématomes surrénaliens
principalement).
Démarche diagnostique, bilan d’extension et classification en
stades cliniques
Toute les fois qu’un diagnostic de neuroblastome est suspecté,
la démarche stéréotypée s’appuie d’abord sur l’imagerie
radiologique et isotopique, ainsi que sur l’analyse des marqueurs
urinaires. La rapidité de mise en œuvre des examens est fonction du
contexte. Parfois le diagnostic s’impose sur le résultat d’un
myélogramme réalisé dans le cadre du bilan d’une altération de
l’état général associé à une anémie inflammatoire, alors que la
tumeur primitive n’est absolument pas au premier plan. La
planification des examens d’imagerie et des gestes à visée
diagnostique réalisés sous anesthésie générale permet d’éviter les
pertes de temps et la répétition d’examens mal programmés. Une
concertation pluri-disciplinaire est indispensable entre le
pédiatre qui reçoit l’enfant, l’oncologue pédiatre, les
spécialistes en imagerie radiologique et isotopique, le chirugien,
le ou les pathologistes, et le biologiste en charge de l’évaluation
des éléments pronostiques.
Imagerie
Les examens d’imagerie radiologique sont réalisés par des
radio-pédiatres informés des meilleures techniques permettant
d’analyser la tumeur primitive et son extension loco-régionale
afin :
• de mettre en évidence des arguments en faveur du diagnostic de
NB (localisation, présence de calcifications, mode de propagation
régional et à distance) ;
• de donner au chirurgien les informations permettant d’évaluer
l’opérabilité de la tumeur, sans risque pour les organes nobles de
voisinage ;
• d’orienter le geste qui permettra de réaliser une
cyto-ponction ou une biopsie à l’aiguille de la tumeur primitive
sous anesthésie générale, si la tumeur est inopérable ou s’il
existe des métastases justifiant une chimiothérapie première.
Les recommandations de la Société Française d’Imagerie Pédiatrique
(SFIP) sont disponibles sur son site (www.sfip-radiopediatrie.org)
pour les radiopédiatres. Elle sont également résumées dans la
littérature francophone [5]. Les points les plus importants de ces
recommandations sont résumés dans le tableau
1.
Tableau 1. Bilan d’extension
initial en imagerie d’un neuroblastome.
|
Topographie |
Examens
recommandés |
| Tumeur
primitive |
NB cervical
thoracique ou pelvien |
IRM (à
défaut : TDM spiralée) |
|
NB
abdominal |
TDM
abdomino-pelvienne (ou IRM) |
| Sites
métastatiques |
Foie |
Échographie
abdominale |
|
Moelle osseuse
et os
Thorax
|
Scintigraphie
mIBG
+ Scintigraphie osseuse au Tech99 si NB non fixant
+ Radiographies standard des sites de fixation mIBG si
âge < 1 an (sauf crâne : TDM)
+ Scanner crânien si :
– âge < 1 an et fixation scintigraphique
mIBG de la base du crâne (lyse osseuse ? extension
épidurale ?)
et/ou
– exophtalmie (compression des nerfs optiques ?)
Scanner thoracique non systématique : seulement si
métastases pulmonaires en standard
|
La scintigraphie à la méta-iodo-benzyl-guanidine (mIBG) marquée
à l’iode radioactif (123I) est un outil essentiel
d’imagerie isotopique qui permet de visualiser au diagnostic la
tumeur primitive et ses métastases, si elles sont de taille
suffisante et fixantes (dans plus de 90 % des cas).
Diagnostic pathologique
Le diagnostic de NB peut être porté soit grâce à une analyse
pathologique de la tumeur primitive mettant en évidence une tumeur
caractérisée par une prolifération de neuroblastes (matériel obtenu
par cyto-ponction à l’aiguille fine ou biopsie à l’aiguille,
effectuée sous anesthésie générale, ou par analyse d’une biopsie
chirurgicale ou d’une pièce d’exérèse), soit par la mise en
évidence d’un envahissement médullaire associé à une sécrétion
anormalement élevée de métabolites des catécholamines (HVA, VMA) ou
de dopamine dans les urines.
Bilan d’extension
Les métastases sont recherchées au niveau de la moelle par au
moins 2 myélogrammes et 2 biopsies médullaires effectuées
sous anesthésie générale. Au niveau du squelette, c’est la
scintigraphie à la mIBG qui permet d’affirmer ou d’infirmer une
atteinte osseuse ; dans les rares cas où la tumeur ne fixe pas
la mIBG, une scintigraphie osseuse aux colloïdes marqués au
technetium99 permet de rechercher des métastases, mais
elle est moins sensible. L’échographie hépatique permet de
diagnostiquer une atteinte hépatique, plus souvent rencontrée dans
les formes de la première année de la vie. Les métastases
pulmonaires sont exceptionnelles, et l’on se contente d’un cliché
standard de face des poumons, à la recherche d’éventuelles
localisations pulmonaires ou pleurales.
Marqueurs biochimiques
L’analyse dans les urines des produits excrétés par la tumeur
est un outil utile pour l’établissement du pronostic (les formes de
moins bon pronostic sécrètent plus de HVA et/ou de dopamine) et du
suivi du traitement, car les niveaux d’excrétion urinaire suivent
grossièrement les modifications de la masse tumorale.
L’analyse de la LDH sérique permet d’évaluer de façon grossière
la masse tumorale et surtout la nécrose spontanée des cellules. Un
taux élevé est associé à un moins bon pronostic.
Stades cliniques
Au terme du bilan d’extension, et pour les formes localisées
après le traitement chirurgical s’il est d’emblée possible, le
stade clinique peut être déterminé. Il permet une première
évaluation du pronostic de la maladie, et donc d’orienter la
thérapeutique ultérieure. La classification la plus couramment
employée dans le monde, et maintenant en France, est celle de
l’International Neuroblastoma Staging System (INSS)
[6] :
• Stade 1 : tumeur localisée, exérèse complète (avec
ou sans reliquat microscopique), ganglions homolatéraux et
controlatéraux négatifs (alors que les ganglions attachés à la
tumeur et enlevés peuvent être envahis).
• Stade 2A : Tumeur localisée, exérèse
macroscopiquement incomplète (selon le chirurgien ou l’imagerie
post-opératoire), ganglions homolatéraux non adhérents négatifs en
histologie.
• Stade 2B : Tumeur localisée, exérèse complète ou
non, ganglions homolatéraux non adhérents positifs, ganglions
controlatéraux négatifs.
• Stade 3 : Tumeur unilatérale inopérable croisant
la ligne médiane, avec ou sans atteinte ganglionnaire
régionale ; ou tumeur unilatérale localisée avec envahissement
des ganglions controlatéraux ; ou tumeur médiane avec
extension bilatérale par infiltration (inopérable), ou par atteinte
ganglionnaire.
• Stade 4 : Toute tumeur avec dissémination à
distance : ganglionnaire, osseuse, médullaire, hépatique,
cutanée, ou autre (sauf stade 4S).
• Stade 4S : Âge < 1 an, tumeur
localisée (stade 1, 2A, ou 2B), avec dissémination limitée à la
peau, au foie, et/ou à la moelle osseuse (mais avec
infiltration < 10 %, et scintigraphie mIBG
négative au niveau du squelette), sans métastase osseuse
radiologique.
Facteurs pronostiques
La diversité des stades cliniques des NB, alliée au fait que
l’âge et le site primitif sont des facteurs pronostiques importants
(les nourrissons de moins de un an au diagnostic ont une meilleure
survie, quel que soit le stade ; le pronostic est meilleur si
la tumeur primitive est thoracique), a fait depuis longtemps
suspecter l’existence de profils génétiques différents permettant
d’expliquer l’hétérogénité clinique et pathologique des tumeurs
neuroblastiques.
Le grade histologique
La première manière d’aborder l’hétérogénéité de la maladie est
de disposer, en plus du stade clinique, d’un « grading »
histologique. Celui-ci a fait l’objet de nombreuses publications,
en particulier de la part de Shimada ; il permet, pour un
pathologiste entraîné, de classer les tumeurs neuroblastiques. La
dernière version de cette classification, devenue
l’International Neuroblastoma Pathology Classification
(INPC), permet, à la condition de disposer d’un matériel tumoral
suffisant, de classer les tumeurs en « histologiquement
favorable ou défavorable » [7]. Ceci n’est possible en
pratique que si une chirurgie première a été réalisée, soit pour
l’ablation de la tumeur, soit pour réaliser une biopsie
chirurgicale avant tout traitement. En France, cette classification
est surtout utilisée pour les stades 1 et 2, essentiellement du
fait du développement des méthodes peu invasives pour établir le
diagnostic et évaluer les paramètres pronostiques [8].
Les paramètres pronostiques génétiques
Une autre approche consiste à s’intéresser aux altérations
génotypiques ou au typage moléculaire au sens large. Ainsi, une
multitude de marqueurs de bon ou de mauvais pronostic mis en
évidence par l’étude de l’ADN ou de l’ARN, ou des marqueurs
membranaires ou de l’apoptose ont été décrits pour les NB. Nous
nous concentrerons sur ceux qui sont accessibles grâce à l’étude de
l’ADN tumoral, car ce sont ceux qui reposent sur des méthodes
reproductibles, qui ont été à ce jour les plus pertinents, et qui
sont prometteurs, car leur sophistication débouche sur
l’identification des mécanismes de la cancérogenèse dans ces
maladies.
L’index d’ADN
Il renseigne sur la quantité d’ADN, et donc sur la ploïdie des
cellules tumorales. La méthode de choix est la cytométrie en flux.
Pour une cellule normale, diploïde (nombre de
chromosomes = 2N), l’index d’ADN est de 1.
Schématiquement, les NB se répartissent en deux groupes, en
fonction de leur ploïdie. Les tumeurs diploïdes/tétraploïdes (les
deux niveaux de ploïdie sont souvent présents dans la même tumeur),
formant un premier groupe, comportent des remaniements
chromosomiques, pertes, gains, amplifications parfois, traduisant
une instabilité génomique. Ce groupe est associé à un moins bon
pronostic [9]. Le second groupe est constitué de tumeurs
péri-triploïdes du fait de gains de chromosomes entiers, traduisant
une instabilité mitotique.
L’amplification du proto-oncogène N-myc (MYCN)
Cette anomalie est liée à la présence de « DM »
(double minute chromatin bodies) ou d’HSR (homogeneously
staining regions), détectables en cytogénétique classique. La
région amplifiée est dérivée de la bande 2p24 du bras court du
chromosome 2 où est situé le proto-oncogène N-myc,
décrit pour son homologie à c-myc, avec de 10 à
400 copies par cellule. Il en résulte une hyper-expression de
la phosphoprotéine nucléaire MycN, un activateur de la
transcription. La cible de cette activation transcriptionnelle
n’est pas connue, mais il s’agit probablement de gènes de
prolifération. L’amplification de MYCN est rencontrée dans 25 à
30 % des cas de neuroblastome et est associée à un moins bon
pronostic (stades disséminés le plus souvent) [10, 11]. Par contre,
l’hyper-expression de la protéine sans amplification du gène MYCN
n’est pas corrélée à un moins bon pronostic.
Les méthodes d’analyse sont le Southern Blot, la PCR, ou
l’hybridation in situ en fluorescence (FISH) sur coupes ou
étalements de cellules tumorales, figure 1. Cette dernière
méthode est celle qui est la plus utilisée à l’heure actuelle car,
permettant une analyse ciblée des cellules tumorales, elle est la
plus fiable pour mettre en évidence ce marqueur pronostic majeur,
décisionnel pour la quasi-totalité des formes localisées, et pour
les formes métastatiques en dessous de un an.
Les gains de segments chromosomiques
Le gain d’un segment 17q (bras long du chromosome 17) est
observé dans 50 à 75 % des NB, dans les formes
diploïdes/tétraploïdes. Il s’agit de l’altération génétique la plus
fréquente [12, 13]. Ce gain est en rapport avec des translocations
déséquilibrées, surtout des translocations t(1 ;17). Cette
altération génétique est un facteur indépendant de mauvais
pronostic. Les méthodes d’analyse sont la FISH ou l’hybridation
génomique comparative (CGH). La CGH est une méthode globale de
détection des gains et pertes de segments chromosomiques dans les
tumeurs, basée sur l’hybridation in situ de l’ADN tumoral,
utilisé comme sonde, sur des préparations chromosomiques normales.
Ainsi, les régions chromosomiques les plus représentées dans la
tumeur hybrideront préférentiellement sur les régions
correspondantes des métaphases normales servant de cibles, et
inversement pour les régions perdues. Un logiciel d’analyse d’image
traduit ces différences d’intensité d’hybridation sous forme de
profils de gains et de pertes le long des chromosomes (figure 2). Des méthodes
de « CGH-arrays » ou « puces » à ADN, en
développement actuellement, vont considérablement augmenter la
résolution de l’analyse de ces profils génomiques des tumeurs, en
la reportant à l’échelle génique.
Perte de segments chromosomiques
• Délétions du bras court du chromosome 1 : les
méthodes d’analyse sont la FISH ou la CGH et la recherche d’une
perte d’hétérozygotie (loss of heterozygosity, LOH) dans
l’ADN tumoral par rapport à l’ADN constitutionnel, par Southern
Blot ou PCR. Des délétions du 1p (bras court du chromosome 1)
sont observées dans 20 à 30 % des cas (revue en [1]). On peut
distinguer deux types de délétions. D’une part, des petites
délétions distales, dans une région minimale localisée en
1p36.2 – 36.3, d’une taille d’1 million de paires de
bases. On pense que cette région est le siège d’un gène suppresseur
de tumeur. D’autre part, des délétions étendues, avec perte d’une
région plus proximale, ont été décrites ; ces grandes
délétions sont associées à une amplification de MYCN [14]. Il
existe une association entre LOH 1p et des facteurs cliniques de
mauvais pronostic (age > 1 an, stade avancé). La
perte d’hétérozygotie du 1p est associée à un pronostic défavorable
dans les stades avancés. L’étude de son rôle pronostique dans les
stades localisés est en cours.
• Autres pertes chromosomiques : les autres pertes
chromosomiques concernent le bras long du 11 (région
minimale : 11q23), observées dans 15 à 20 % des cas, avec
une corrélation inverse avec l’amplification de MYCN, et le bras
long du 14 (région minimale : 14q32), observées dans 25 %
des cas, corrélée avec la perte du 11q.
Les altération d’expression de gènes
Elles sont moins abordables en pratique, car reposant
majoritairement sur l’analyse de l’ARN tumoral. Leur description a
contribué à dresser un tableau du phénotype des différents types
génétiques de NB, en particulier pour l’expression des récepteurs
des neurotrophines (TrkA, TrkB, TrkC). Comme celle des
anomalies génomiques, l’étude de ces altérations va se développer
grâce à l’utilisation de « puces » d’expression qui vont
permettre de déchiffrer le fonctionnement cellulaire des NB. Ces
approches permettront peut-être de localiser des cibles de nouveaux
agents thérapeutiques au sein de ces cellules (revue en [1]).
Les différents facteurs pronostiques sont liés les uns aux
autres. Brodeur a pu décrire ainsi 3 types de neuroblastomes
[15]. Les travaux de Lastowska, en particulier grâce aux techniques
de CGH [16], ont permis de distinguer deux sous-types à l’intérieur
du type 2 de Brodeur (tableau 2). Chaque
type est associé de façon préférentielle à certains stades
cliniques et à des âges de survenue. Une illustration de l’imagerie
est donnée pour les différents types de NB dans les figures
3 à 6. La classification en types de NB est utilisable
facilement pour les NB de type 1, péri-triploïdes, qui sont de très
bon pronostic, et ceux de type 3, diploïdes/tétraploïdes avec
amplification de MYCN, qui sont de mauvais pronostic, mais la
pertinence des sous-types à l’intérieur du type 2, tumeurs
diploïdes/tétraploïdes sans amplification de MYCN, n’est pas encore
établie pour les formes localisées ou les stade 4S ; des
études de cohorte prospectives sont en cours.
Tableau 2. Les différents sous-types
de neuroblastomes, d’après Brodeur et Lastowska [1, 16].
|
Type 1 |
Type 2 A |
Type 2 B |
Type 3 |
| Âge de
survenue |
< 1 an |
> 1 an |
1
à 5 ans |
2 ans |
| Stade clinique
majoritaire |
1, 2 ou 4S |
2, 3 ou 4 |
3
et 4 |
4 |
|
Histo-pronostic |
Favorable |
Défavorable |
Défavorable |
| Ploïdie |
Triploïde |
Diploïde |
Diploïde |
| MYCN |
Non amplifié |
Non amplifié |
Amplifié |
| Délétion 1p |
Non |
Non |
Oui |
Oui |
| Profil en
CGH |
+ 17, – 4, – 14, + 7, + 6,
–11, + 12, + 13, + 18, + 19 |
+ 17q, –11q, –14,
–3p, + 7, + 12q, + 18 |
Del 1p, + 17q |
Del 1p, + 17q, MYCNA |
| Récepteurs de
neurotrophines exprimés |
TrkA et TrkC |
Aucun |
TrkB |
TrkB |
| Survie à
5 ans |
95 % |
40-50 % |
20-35 % |
20-35 % |
Adaptation des stratégies thérapeutiques
La décision thérapeutique repose actuellement sur les quatre
clefs de tri que sont l’âge au diagnostic (inférieur ou supérieur à
un an), l’existence ou non de métastases, l’opérabilité de la
tumeur primitive, sans risque pour des organes de voisinage dans
les formes localisées, et l’existence ou non d’éléments biologiques
en faveur d’un neuroblastome de type 3 (présence d’une
amplification de MYCN, en Europe). En Amérique du Nord,
l’histopronostic défavorable, donc l’existence d’un type 2 ou 3,
suffit à proposer dans un protocole de haut risque, du moment que
le stade clinique est supérieur à un stade 2.
Il ne faut pas non plus perdre de vue que l’approche
thérapeutique est influencée par ce que l’on sait a priori
du pronostic, mais elle a également un impact majeur sur le
pronostic. Ainsi, en Amérique du Nord, avant l’utilisation de
chimiothérapies intensives avec greffes de moëlle, l’existence
d’une amplification de MYCN était de mauvais pronostic pour les
patients ayant un stade 4, alors que cela n’était pas le cas en
France où les traitements intensifs ont « effacé »
l’impact d’un tel facteur pronostic au sein de cette population,
même si la probabilité de survie des patients ayant un stade
4 reste de l’ordre de 30 % à 5 ans.
Il faut aussi tenir compte du fait que l’analyse de
l’opérabilité de la tumeur primitive repose sur la réalisation
d’une imagerie adaptée permettant d’évaluer l’épicentre de la
lésion primitive, ses contours, l’existence d’une extension vers la
ligne médiane ou en sablier, la présence de ganglions
loco-régionaux, ainsi que les rapports de cette tumeur et des
ganglions avec les vaisseaux et les organes de voisinage. Ce temps
est crucial, car il définit le choix entre une chirurgie première
possible, si la tumeur peut être enlevée sans risque pour les
organes de voisinage, ni risque vital (2-5 % de décès
post-chirurgicaux sont observés dans les dernières séries publiées
de neuroblastomes localisés), et une chimiothérapie de première
ligne (toujours nécessaire dans les formes avec métastases,ou avec
extension en sablier entraînant des symptômes neurologiques, ou
inopérables du fait d’un risque chirurgical reconnu).
Au terme du bilan initial, les différentes approches
thérapeutiques vont se décliner d’une manière assez simple, comme
cela est représenté dans le tableau
3.
Tableau 3. Schéma décisionnel pour
le choix de la stratégie thérapeutique des neuroblastomes.
| Critères de choix |
Stratégie thérapeutique |
§ du texte |
| Âge |
Statut MYCN |
Opérabilité et
stade |
| Âge < 1 an |
MYCN non amplifié |
Localisé
opérable |
Chirurgie
seule |
1 a |
| Localisé
inopérable |
Chimiothérapie
minimale, chirurgie |
2 a |
| Métastatique
sans atteinte osseuse radiologique (4S) |
Chimiothérapie
intense
et brève si elle est nécessaire du fait de l’évolution. Chirurgie
en question |
3 |
| Métastatique
avec atteinte radiologique (stade 4) |
Chimiothérapie
intense Chirurgie |
4 |
| MYCN
amplifié |
Stade > ou = 2 |
Chimiothérapie intense Chirurgie
Chimiothérapie à HD
+ Irradiation locale
+ Acide rétinoïque |
5 |
| Âge > 1 an |
Stade 4, quel que soit le statut de MYCN |
| MYCN
amplifié |
Stade > ou = 2 |
| MYCN non amplifié |
Localisé
opérable |
Chirurgie
seule |
1 b |
| Localisé
inopérable |
Chimiothérapie,
chirurgie |
2 b |
1) Dans les formes localisées opérables, pratiquement
toujours de stade 1 ou 2, sans amplification de MYCN :
a. chez les nourrissons, la chirurgie est le seul
traitement à proposer, donnant des résultats de survie excellents
supérieurs à 95 %.
b. chez les enfants de plus de 1 an, la survie
sans récidive est bonne, sans traitement complémentaire, pour plus
de 80 % des cas. Il est possible, mais pas certain, que
l’adjonction d’une chimiothérapie puisse prévenir la récidive chez
les patients ayant un neuroblastome de type 2. L’alternative
actuellement proposée est de surveiller ces enfants et de les
traiter de façon plus agressive seulement s’ils ont une récidive
(comme des hauts risques).
Quel que soit l’âge, l’ablation de la tumeur peut être réalisée
sous certaines conditions, grâce à des méthodes moins invasives
décrites dans l’article de Pascale Philippe-Chomette, dans ce même
numéro.
2) Dans les formes localisées inopérables sans
amplification de MYCN, la chimiothérapie doit avoir pour
fonction de rendre la chirurgie faisable
a. chez les nourrissons, la chimiothérapie
proposée vise à minimiser la toxicité hématologique. Dans 2/3 des
cas, une chimiothérapie peu intense est suffisante, et la survie
est excellente, de l’ordre de 90 %.
b. au-delà de 1 an, une intervention est en
général réalisable après une chimiothérapie première un peu plus
intense, aboutissant, dans plus de 90 % des cas, à une
excellente survie ; cependant, les 10 % restant
inopérables se partagent entre des formes résistantes de mauvais
pronostic, et des formes de biologie favorable, pour lesquelles la
tumeur résiduelle de taille variable doit être laissée en
place.
3) Dans les formes des nourrissons avec métastases, sans
localisation osseuse radiologique et sans amplification de MYCN (la
plupart du temps, il s’agit de stades INSS 4S), le traitement est
décidé en fonction de la tolérance respiratoire et des œdèmes
entraînés par l’atteinte hépatique, car on peut observer une
régression spontanée des métastases, voire de la tumeur primitive,
dans un pourcentage important de cas (de 30 à 60 % selon les
séries). Une irradiation hépatique à petites doses était autrefois
proposée, ou une chimiothérapie peu intense associant la
vincristine et l’endoxan. Ces approches ont été évaluées de façon
prospective par la SFOP, et sont trop souvent inefficaces dans les
formes avec signes respiratoires [17]. L’attitude actuellement
proposée par le groupe SIOP européen est d’utiliser une
chimiothérapie plus intense associant le VP16 et le carboplatine,
pendant un nombre limité de cures, suffisant à entraîner la
régression de l’atteinte métastatique. En cas de résistance,
l’utilisation d’une chimiothérapie comportant de l’adriamycine
associée à l’endoxan et à la vincristine (CADO) est conseillée. La
place de la chirurgie de la tumeur primitive est débattue dans ces
formes.
4) Dans les formes des nourrissons avec métastases,
comportant des localisations osseuses radiologiques et sans
amplification de MYCN, dont le pronostic est bon sous
chimiothérapie conventionnelle, un traitement par 4 cures de
VP16 carboplatine, suivies éventuellement de 2 à 4 cures
de CADO en cas de rémission incomplète est conseillée (sans
chimiothérapie intensive), suivie d’une exérèse chirurgicale de la
tumeur primitive.
5) Les formes de haut risque sont celles qui doivent
bénéficier des traitements les plus agressifs disponibles et
tolérables en fonction de l’âge :
a. Dans les formes des nourrissons avec
amplification de MYCN, une chimiothérapie d’emblée très agressive
est proposée, suivie d’une exérèse de la tumeur primitive et d’une
chimiothérapie à hautes doses avec support hématologique (injection
de cellules souches hématopoïétiques autologues). Une irradiation
du site primitif est recommandée en raison du haut risque de
récidive locale. Ces formes sont excessivement rares (10 à
15 cas attendus en Europe, par an) et rejoignent le pronostic
des formes métastatiques de plus de un an, voire ont un pronostic
plus péjoratif, en raison de la fragilité des nourrisson.
b. Les formes métastatiques ostéo-médullaires (stade
4), quel que soit le statut de MYCN, ou les formes localisées avec
amplification de MYCN, au-delà de l’âge de un an, représentent
environ 40 % de la population des enfants atteints d’un
neuroblastome. La survie de ces enfants, s’ils sont traités par une
chimiothérapie intense et une chirurgie de la tumeur primitive,
n’excède pas les 15 %, bien qu’une rémission complète des
métastases soit obtenue habituellement, grâce à la réalisation de
4 cures de chimiothérapie intense [18]. L’utilisation d’une
chimiothérapie à haute dose, sous forme de réinjections de cellules
souches hématopoïétiques autologues (soit d’origine médullaire,
soit recueillies au niveau du sang périphérique après mobilisation
par des facteurs de croissance) permet d’obtenir une survie sans
récidive à 3 ans de 25 %. La supériorité de cette
approche (utilisée depuis plus de 15 ans en routine en
France), par rapport à la poursuite d’une chimiothérapie intense
d’entretien, a été établie récemment, grâce à une étude randomisée
dont les résultats ont été rapportés en 1999 par le groupe
américain CCG [19]. Il semble, de plus, que la survie sans
récidive, chez les patients atteints d’un neuroblastome stade 4,
puisse être encore un peu améliorée par l’utilisation de fortes
doses d’acide rétinoïque (160 mg/m2/j, en deux
prises, de Roaccutane®) données de façon intermittente
14 jours sur 28, pendant 6 cures débutées 3 mois
après la chimiothérapie à hautes doses. Cependant, ces meilleurs
résultats publiés à ce jour par Matthay font état d’une survie sans
rechute à 3 ans de 40 %, pour une cohorte de patients
atteints d’un neuroblastome stade 4 ayant reçu une
chimiothérapie à haute dose avec irradiation corporelle totale et
ayant reçu de l’acide rétinoïque. Il est probable, de l’avis même
de cet auteur, que le résultat d’une telle approche ne permette
d’obtenir qu’une survie sans rechute de 30 % à 3 ans, si
l’on considère tous les patients au diagnostic. Des progrès
devraient pouvoir être faits pour la prise en charge de ces
patients dans les années à venir. Nous espérons qu’ils viendront du
développement des approches d’immunothérapie spécifique (par
anticorps ou par vaccination) appliquées après la fin du traitement
conventionnel, ou de l’utilisation du ciblage des cellules
tumorales grâce à des radio pharmaceutiques comme la mIBG-Iode 131
ou les anticorps anti-GD2 marqués.
Conclusion - perspectives
Les neuroblastomes restent des tumeurs globalement rares,
puisqu’environ 100 nouveaux cas sont diagnostiqués en France
tous les ans. Ils attirent paradoxalement un grand intérêt de la
part de tous ceux qui, médecins ou biologistes, s’intéressent au
patient ou à la maladie. Les découvertes faites au travers des
recherches sur ces maladies, sont sans commune mesure avec leur
rareté. La traduction au quotidien de ces recherches est surtout
une connaissance bien meilleure du statut biologique des tumeurs
qui a permis de réaliser une réelle désescalade thérapeutique dans
les formes de bon pronostic, aboutissant à une diminution certaine
des contraintes thérapeutiques et des séquelles pour les enfants
porteurs des formes de type 1. À l’inverse, ces quinze dernières
années, aucune nouvelle chimiothérapie n’a été introduite dans la
prise en charge des enfants atteints de formes de haut risque. Les
premières chimiothérapies intensives sous forme d’autogreffe de
moelle osseuse purgée ont été réalisées en Europe au début des
années 1980, et la démonstration du bénéfice de cette approche par
rapport à une approche conventionnelle n’a été apportée qu’en 1999.
La seule approche thérapeutique nouvelle est l’utilisation de
l’acide rétinoïque, qui est, on peut l’espérer pour les patients
que nous soignerons dans les années à venir, le premier médicament
d’une longue série de produits ciblés et
« intelligents », dérivés des analyses du fonctionnement
cellulaire anormal des cellules neuroblastiques malades.
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