ARTICLE
Auteur(s) : Danièle Sommelet
Professeur de Pédiatrie
Hôpital d’Enfants, CHU de Nancy, Rue du Morvan,
54511 Vandœuvre les Nancy Cedex Tél. :
03 83 15 46 21 ; Fax :
03 83 15 45 51
La cancérologie pédiatrique est une surspécialité exercée par des
équipes pluridisciplinaires spécifiques, dont les missions sont les
suivantes :
– assurer, à l’issue du diagnostic et du bilan initial, les
étapes majeures du traitement, en liaison avec les pédiatres
hospitaliers et les médecins libéraux de proximité ;
– participer à la recherche nationale et
internationale ;
– garantir une prise en charge globale du patient et de sa
famille en privilégiant le dialogue et l’information, et en
favorisant un environnement thérapeutique adapté à
l’âge ;
– contribuer à la formation initiale et continue.
L’exercice de cette spécialité repose sur des pédiatres
hospitaliers expérimentés en raison de la rareté des cancers de
l’enfant et de l’adolescent, 2000 nouveaux cas par an, de 0 à
18 ans (moins de 1 % de l’ensemble des cancers), leur
hétérogénéité (30 % de leucémies, 70 % de tumeurs solides
comportant plus de 40 sous-types histologiques), leur survenue
chez un organisme en développement impliquant un risque potentiel
de séquelles physiques et psychologiques.
Des progrès considérables sont notés depuis 30 ans ;
le taux de guérison est passé de 25 % avant 1970 à 75 %
en 2003, la raison majeure étant attribuée à la recherche clinique
multicentrique, nationale et internationale, allant de pair avec
l’amélioration de la qualité des soins. Parallèlement, les
soignants se sont largement investis dans la prise en charge de la
douleur et des autres soins de support ainsi que dans
l’accompagnement psycho-social du malade et de sa famille.
Actuellement 34 services/départements/unités de cancérologie
pédiatrique, dont les membres appartiennent aux instances de
concertation nationale et internationale spécifiques, se sont
individualisés en France, dont 50 % à partir des années
80.
Réalisant un maillage thématique national, ces équipes ont pour
premier souci de développer des soins efficaces adaptés aux
facteurs pronostiques, cliniques et biologiques, se dégageant
d’études et d’essais thérapeutiques successifs. Rappelons que la
recherche clinique peut concerner plus de 60 % des malades
(moins de 5 % chez les adultes) ; les équipes s’engagent
à respecter les critères d’enregistrement, l’accord des parents et
la validation des données recueillies.
Depuis 15 ans, la réglementation des soins et de leurs
effets iatrogènes, de la recherche, de l’accueil des enfants et des
adolescents à l’hôpital, les droits des malades, incitent les
soignants à une plus grande rigueur. Citons par exemple : la
conception et la diffusion de référentiels ; la formalisation
des procédures de soins ; la sécurisation de préparation et de
distribution des médicaments ; la déclaration des infections
nosocomiales et des effets secondaires inattendus ; le respect
de la loi Huriet-Sérusclat ; la preuve de la
pluridisciplinarité ; la traçabilité de tout type de
prescription ou décision ; la transmission d’une information
bien comprise par les parents et, si possible, l’enfant. Ajoutons
la nécessité pour les médecins de prendre en compte le coût élevé
de certains traitements et de justifier leur utilisation, la
majorité des médicaments n’ayant pas d’AMM pédiatrique.
Sans vouloir remettre en cause les effets positifs des textes
réglementaires et des recommandations sur l’exercice de la
cancérologie, les équipes de cancérologie pédiatrique ont manifesté
à partir de 1995 leurs inquiétudes dans les domaines
suivants :
• la sécurité des soins, du fait d’un personnel
insuffisant et amputé par le poids de charges administratives, puis
par la réduction du temps de travail ;
• la nécessaire disponibilité, due aux malades et à leurs
familles ;
• la régression possible de la recherche, liée à
l’impossibilité d’individualiser « des temps de
chercheurs » pour les cliniciens, en liaison avec les
biologistes, et surtout à un soutien financier
insuffisant ;
• le risque de voir la France perdre un rôle de
leader dans le domaine initié par ses pionniers.
Et pourtant, 25 % d’enfants et d’adolescents meurent encore de
leur cancer, deuxième cause de mortalité entre un et quinze
ans.
Les attentes des familles et des associations de parents sont
majeures ; leur confiance est sous-tendue par une
participation plus active aux décisions thérapeutiques ; elle
est justifiée par l’évolution de la société excluant le
paternalisme d’autrefois, et ayant accès à des nombreuses
informations, parfois contradictoires, grâce aux technologies
modernes. La lutte contre la maladie doit être coordonnée entre
l’enfant, sa famille et les soignants dans le respect réciproque,
la compréhension des besoins, la prise en compte de l’extrême
souffrance engendrée chez les parents d’un enfant brutalement
touché par une maladie potentiellement mortelle.
Conscients des problèmes précités, les onco-pédiatres ont engagé
en 1998 une réflexion sur la structuration de leur discipline [1].
Un bilan de l’existant a été réalisé grâce à une enquête par
questionnaire (150 items) à laquelle ont répondu les
34 équipes appartenant à la Société Française d’Oncologie
Pédiatrique et aux deux groupes coopératifs de traitement des
leucémies. Son analyse a permis de dégager des acquis majeurs
indéniables, mais aussi des difficultés régionales et
nationales en raison d’une hétérogénéité de moyens et de
fonctionnement concernant le nombre de nouveaux malades par an, le
plateau technique, la préparation centralisée de la chimiothérapie,
la formalisation de la pluridisciplinarité, la continuité des
soins, les modalités du soutien psychologique et socio-familial,
l’investissement dans la recherche, la formation du
personnel.
Ce constat a guidé notre réflexion autour des points
suivants :
– les critères d’exigence des centres de
référence ;
– le soutien d’une recherche de qualité ;
– la formation des onco-pédiatres ;
– la structuration administrative de la cancérologie
pédiatrique.
Des propositions ont été faites en 2001 [1] et ont servi de
base aux actions menées ensuite de 2001 à 2003, en liaison avec le
ministère de la Santé, le Collège des enseignants de cancérologie
et des PU-PH de pédiatrie, les entreprises du médicament, les
associations de parents, les associations caritatives...
Un rapport complet a été rédigé dans le cadre de la Commission
d’orientation du plan cancer et un avis complémentaire a été donné
par le biais du Comité national du cancer [2]. Dans les objectifs
de ce plan, présenté le 24 mars 2003 par le Président de la
République, nous notons la reconnaissance de la spécificité de
la cancérologie pédiatrique et la prise en compte globale des
propositions émanant des soignants et des familles.
Les critères exigibles des Centres de cancérologie
pédiatrique
Ils ont été fixés par les membres d’un groupe de travail
pluridisciplinaire, incluant un représentant des réseaux de malades
et ayant auditionné des représentants d’associations de parents. Un
rapport de synthèse (mars 2003) va donner lieu à une circulaire
prochaine qui sera suivie de la mise en place de procédures
d’agrément de toutes les équipes pratiquant la cancérologie
pédiatrique.
Les critères des centres spécialisés en cancérologie pédiatrique
constituent un cahier des charges en quatre points
incluant :
• les modalités d’organisation des soins, et, plus
particulièrement, celles relevant de la pluridisciplinarité, des
consultations d’annonce, des soins de support, de la douleur, des
soins palliatifs, du plateau technique et des locaux de soins et de
vie ;
• la dimension sociale, familiale et relationnelle de la
prise en charge s’appuyant sur un environnement spécifique et sur
une communication permanente avec les familles ;
• la participation à la recherche clinique et
épidémiologique ;
• la contribution à la formation initiale et continue des
personnels.
La continuité des soins doit être organisée en lien avec les
services de pédiatrie des hôpitaux généraux et les médecins
traitants dans le cadre d’un réseau régional gradué.
– Certains centres seront reconnus comme centres
ressources pour la prise en charge de pathologies complexes, à
un moment donné de leur traitement, en raison de leur expertise
dans ce domaine et/ou pour des exigences techniques. Ces centres
seront définis au niveau national ou inter-régional, et des liens
de complémentarité seront formalisés avec les autres centres de
cancérologie pédiatrique régionaux.
Ce travail est pris en compte dans l’objectif n° 37 du Plan
cancer intitulé : « Améliorer la prise en charge des
enfants atteints de cancer par la mise en place d’une organisation
adaptée des soins » ; il est indiqué la nécessité de
« définir des référentiels d’exercice de l’onco-pédiatrie,
d’agréer les sites spécialisés et d’identifier en leur sein des
sites de référence ou d’intérêt national et de renforcer leurs
moyens ». Le soutien aux familles et le rôle des
associations de parents sont par ailleurs mentionnés à quatre
reprises (objectifs n° 37, 57, 59, 60).
La recherche
La recherche clinique (file active de 30 essais
thérapeutiques et études non investigationnelles, mais nécessitant
cependant une évaluation) a été déterminante dans l’amélioration
des taux de guérison et son intrication quotidienne aux soins a eu
un effet décisif sur leur qualité. Cette recherche thérapeutique
doit être soutenue financièrement pour être mieux structurée,
libérer les cliniciens d’un travail de technicien de recherche
clinique, au profit d’un véritable temps de recherche, tout en leur
permettant d’être suffisamment disponibles pour informer les
parents de façon claire et répétée par le dialogue direct et la
diffusion de documents adaptés et ainsi, grâce à leur confiance,
réussir « l’alliance thérapeutique » contre la
maladie.
Compte tenu de la complexité des essais thérapeutiques, la
recherche clinique aurait partiellement cessé, sans l’aide d’une
association caritative créée à cet effet, « Enfants et
Santé »1, assurant depuis
trois ans le financement d’attachés de recherche clinique sur
l’ensemble du territoire. Il reste à structurer une gestion, si
possible centralisée des essais, reposant sur un personnel médical
et technique spécialisé et stable.
Mais la recherche clinique ne progressera qu’en étroite relation
avec les laboratoires de recherche et les plate-formes
technologiques. L’étude génomique des cancers de l’enfant
constitue un tournant dans la recherche de nouvelles cibles
diagnostiques et thérapeutiques. La mise en place de tumorothèques
annotées, l’accès facilité des enfants aux molécules innovantes
sont indispensables, mais il faut aussi une volonté forte
d’interactivité avec les biologistes, ce qui signifie des
modifications importantes du fonctionnement de notre société
scientifique.
Là aussi, un espoir avec le Plan cancer : « dans le
cadre de l’Institut national du cancer, favoriser par des
financements et programmes de recherche adaptés, l’émergence de
traitements spécifiques des cancers de l’enfant. Conduire ces
actions dans un cadre européen, en partenariat avec les autres
structures s’intéressant à l’onco-pédiatrie et au développement des
médicaments orphelins » (objectif n° 37). On lit par
ailleurs : « renforcer le rôle des associations de
patients et des associations de parents d’enfants dans la recherche
clinique » (objectif n° 59). Ajoutons que l’Institut
national du cancer comportera une mission programme permanente,
intitulée « Cancers rares et cancers pédiatriques »,
chargée de la promotion de la recherche pharmacologique pédiatrique
et de l’élaboration des standards de prise en charge pédiatrique (à
noter que ce travail, exposé plus haut, étant déjà réalisé, ne
nécessitera que des mises à jour). Quant à la recherche
épidémiologique, l’activation de deux registres nationaux des
leucémies/lymphomes et des tumeurs solides, soutenus par l’Institut
national de veille sanitaire et l’Inserm, permet de soutenir les
travaux d’épidémiologie descriptive et analytique, comme le
recommande d’ailleurs également le Plan cancer (objectif
n° 1).
1 Contact : Fédération nationale
Enfants et Santé et ses associations affiliées. Siège
social : 59, route de Lisses, 91100 Corbeil-Essonnes,
tél : 01 60 89 08 58 - fax :
01 64 96 65 68.
E-mail : pmaclair@wanadoo.fr et jomaclair@wanadoo.fr
Permanence : 6, rue Barillet, 91100 Corbeil-Essonnes.
tél/fax : 01 69 89 22 08. E-mail :
enfants-sante@wanadoo.fr
La formation des pédiatres cancérologues
Ce problème n’est pas réglé. Le DIU d’Oncologie pédiatrique
(6 universités), créé en 2000, confère une bonne formation en
un an, avec un stage de six mois dans un service validant, mais
seul le DESC de Cancérologie est reconnu pour permettre d’exercer
dans un centre spécialisé de Cancérologie pédiatrique. Néanmoins un
consensus est prévu pour inclure le programme du DIU d’Oncologie
pédiatrique dans le DESC de Cancérologie.
Qu’en sera-t-il du programme européen d’enseignement
d’Hémato-oncologie sur trois ans approuvé par le European Board
of Pediatrics
?
La France sera marginalisée si elle n’autorise pas des échanges
dans le cadre d’une formation uniformisée, tant sur le plan
national (rappelons que l’internat est de 5 ans en oncologie,
et toujours de 4 en pédiatrie) qu’européen.
On peut aussi se poser la question de l’attractivité de
la cancérologie pédiatrique à une période de crise démographique de
la pédiatrie.
Nous devons faire une étude précise des besoins prenant en
compte le temps de récupération et les exigences actuelles de
qualité de vie pour répondre aux questions des jeunes internes sur
leur avenir possible dans cette surspécialité (et en outre formuler
nos besoins).
Pour avoir pu juger ces dix dernières années de la motivation et
de l’enthousiasme des étudiants hospitaliers (médecins et
pharmaciens) et des internes, je pense que l’attractivité de notre
discipline s’est largement accrue, mais ceci impose un
investissement important des médecins seniors dans la formation des
internes à des soins souvent hautement techniques, aux bases de la
recherche clinique, au dialogue avec les enfants, les adolescents
et leurs familles et, par dessus tout, à l’importance du travail en
équipe, où la hiérarchie n’écrase pas le rôle et la responsabilité
de chacun.
La Société française de lutte contre les cancers et leucémies
de l’enfant et de l’adolescent (SFCE)
Les difficultés de la reconnaissance de la cancérologie
pédiatrique, basées avant tout sur la faible incidence des cancers,
mais aussi peut-être sur un certain isolement entre la cancérologie
d’adultes et la pédiatrie, et le sentiment pour les soignants
« d’appartenir à un monde à part » nous ont conduit aux
réflexions suivantes :
• la nécessité de créer une société scientifique unique
rassemblant la Société française d’oncologie pédiatrique (tumeurs
solides), les deux Groupes coopératifs de traitement des leucémies
et le Groupe pédiatrique de la Société Française de greffes de
moelle. Ainsi a été activée en novembre 2002 la
SFCE ;
• la nécessité de resserrer les liens avec la pédiatrie
(formation, postes universitaires et hospitaliers, éthique,
continuité des soins, réseaux, SROS pédiatriques), et avec la
cancérologie d’adultes, pour y occuper notre place dans le
Plan cancer et mutualiser les moyens intellectuels et
technologiques de la recherche dans des domaines communs, dont le
premier exemple a été l’hématologie.
En conclusion, la SFCE doit comprendre les enjeux actuels et
l’opportunité du Plan cancer pour renforcer nos structures de
soins, réorienter partiellement les objectifs et les modalités de
la recherche, et mieux répondre aux attentes des familles.
Références
1. Sommelet D. La cancérologie pédiatrique
française : analyse de la situation actuelle et perspectives.
Arch Pediatr 2001 ; 8 : 617-28.
2. Sommelet D. Rapport sur la cancérologie
pédiatrique à la Commission d’orientation du cancer et au Comité
national du cancer, septembre 2002, mars 2003.
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