ARTICLE
Le portage de S. pneumoniae a été largement étudié,
probablement du fait qu'avant l'utilisation des outils de biologie moléculaire,
le sérotypage du pneumocoque permettait de mieux suivre et comprendre
les évolutions du portage [7, 8]. Pratiquement tous les enfants
sont porteurs de pneumocoque à un moment ou à un autre de
l'année [3]. Les sérogroupes 6, 14, 19 et 23 représentent
la grande majorité des isolats. La colonisation du rhinopharynx
par S. pneumoniae est un processus dynamique : l'acquisition, la
persistance, la disparition ou la réacquisition d'une espèce
bactérienne n'obéissent pas à des règles simples.
Une souche bactérienne pouvant être retrouvée chez
le même patient pendant une semaine, un mois, une année ou
plus, peut disparaître complètement ou réapparaître
après un délai et pour des périodes tout à
fait variables [6].
La durée du portage est extrêmement variable, pouvant aller
d'un mois à plus d'un an. Les sérogroupes qui ont la plus
grande durée de portage sont toujours les quatre sérotypes
retrouvés plus fréquemment en portage : 6, 14, 19, 23 (durée
moyenne 4,2 mois contre 2,7 mois pour les autres sérogroupes) [6,
7]. Ce sont, parmi l'ensemble des pneumocoques, les meilleurs «colonisateurs»,
ce qui s'explique au moins en partie par le fait qu'ils sont les moins
immunisants. Ces souches ont subi une pression de sélection importante,
du fait de la généralisation des antibiothérapies
prescrites pour des infections respiratoires, le plus souvent virales.
Ce sont donc ces sérotypes qui sont résistants aux différentes
familles d'antibiotiques : ß-lactamines, macrolides, sulfamides
[9].
Le tableau 1 donne le
portage de H. influenzae, S. pneumoniae et B. catarrhalis
dans deux études concernant des enfants ne présentant aucune
pathologie [2, 4]. Ces études montrent qu'à un moment donné,
environ 20 % des enfants sont porteurs d'une des 3espèces, voire
de 2 ou de 3 (multiportage) ; le suivi longitudinal de ces mêmes
enfants révèle que pratiquement tous sont porteurs de S.
pneumoniæ, H. influenzæ ou B. catarrhalis
à un moment ou à un autre de l'année.
Variations physiologiques et épidémiologiques
du portage
Le pourcentage de sujets colonisés par S. pneumoniae varie
en fonction de différents paramètres : l'âge, le mode
de garde, la fratrie, les conditions de logement, le contact avec les
jeunes enfants, la saison, les facteurs ethniques, l'antibiothérapie.
Trois facteurs méritent d'être soulignés.
L'âge
La colonisation du rhinopharynx débute dès les premiers
mois de la vie, atteint son maximum en âge préscolaire puis
décline progressivement.
Le tableau 2 donne les
pourcentages d'enfants de moins de 2 ans porteurs de S. pneumoniae
retrouvés dans deux larges études longitudinales réalisées
en France et en Suède [3, 5]. La colonisation peut être,
dans certaines circonstances, beaucoup plus précoce, en particulier
dans les pays en voie de développement [10].
Le mode de garde
Les enfants gardés à domicile sont significativement moins
souvent porteurs de S. pneumoniae que les enfants vivant en crèche
[4].
La taille de la famille et les conditions
socio-économiques
Une famille nombreuse (notamment la présence de jeunes enfants),
ainsi que des conditions socio-économiques défavorables
augmentent le portage [3, 5, 11].
Variations liées à
la pathologie
Les enfants présentant des infections respiratoires sont plus
souvent porteurs de S. pneumoniae [7, 8]. Le tableau
3 compare le pourcentage d'enfants colonisés parmi des enfants
normaux, des patients présentant des rhinopharyngites, des OMA,
des OMA fébriles et douloureuses (données non publiées
ACTIV). Chez les enfants présentant des OMA récidivantes
ou une otite séreuse, des résultats similaires sont observés
[12-16]. Faden a retrouvé une forte relation entre la colonisation
par S. pneumoniae et la survenue d'otite (r = 0,37, p < 0,001)
[18]. De plus, les enfants colonisés à 3 mois présentaient
un risque accru d'OMA et d'otite séreuse [17].
Effets de l'antibiothérapie [11,
18, 19]
Les antibiotiques, quel que soit le produit utilisé, ont deux
effets : d'une part, ils diminuent le portage de pneumocoque ; d'autre
part, ils augmentent, parmi les pneumocoques retrouvés, le pourcentage
de souches résistantes.
L'augmentation de la résistance est la résultante de 5
facteurs :
- La diminution du portage des souches sensibles ;
- La colonisation par de nouvelles bactéries résistantes
du fait de la diminution de l'effet barrière ;
- La sélection de bactéries déjà résistantes
présentes dans l'écosystème mais en flore sous-dominante
et non mises en évidence lors du premier prélèvement.
Les enfants portent souvent plusieurs populations de pneumocoques avec
des niveaux de sensibilité différents ;
- La sélection de mutants résistants qui paraît
être un phénomène relativement rare ;
- Les transferts génétiques de résistance entre
souches : les streptocoques viridans ont certainement joué un rôle
dans la diffusion des gènes de résistance par transformation.
Impact de la vaccination
Effets des vaccins polysaccharidiques et du
vaccin anti-Haemophilus b conjugué
Le vaccin anti-Haemophilus influenzae b polysaccharidique ne
modifiait pas le portage de H. influenzae b (Hib). En revanche,
les vaccins conjugués ont entraîné une quasi-disparition
du portage de cette bactérie, sans que des sérotypes de
remplacement n'émergent [20]. Cette éradication du portage
s'explique par la protection individuelle conférée par le
vaccin d'une part, et par l'immunité de groupe secondaire à
la diminution de la dissémination de l'espèce d'autre part.
Il faut cependant remarquer que Hib n'occupait qu'une place mineure dans
cet écosystème puisque moins de 5 % des enfants portaient
cette bactérie. Les vaccins anti-pneumococciques polysaccharidiques
n'entraînent aucune influence sur le portage du pneumocoque [21].
Effets des vaccins anti-pneumococciques
conjugués [22-25]
Un vaccin de ce type (Prevenar®) est déjà
commercialisé aux Etats-Unis et en Europe. Ce vaccin comporte les
valences suivantes : 4, 6B, 9V, 14, 18C, 19F, 23F. Ces sérotypes
sont (en dehors du 4) fréquemment retrouvés en portage et
le plus souvent résistants aux antibiotiques. Plusieurs autres
sont en cours de développement ; ils comportent, outre les mêmes
sérotypes, les sérotypes 1 et 5 pour le 9 valent et les
sérotypes 3 et 15 pour les 11 valent. A la différence de
Hib, plus de 90 sérotypes de pneumocoque sont identifiés
et ce germe occupe une place importante dans la flore rhinopharyngée.
Ces vaccins conjugués ont montré, dans différentes
études, un impact majeur sur l'écosystème rhinopharyngé.
Diminution du portage des sérotypes
vaccinaux
Cet effet a été retrouvé dans différentes
études ; il n'est cependant pas aussi spectaculaire que celui observé
pour Hib. Le portage des sérotypes vaccinaux est réduit
d'environ 50 %.
Augmentation du portage des sérotypes
non vaccinaux
Cet effet est aussi indiscutable. Pour l'instant, ces sérotypes
demeurent sensibles aux antibiotiques.
Ces deux actions contradictoires expliquent que le pourcentage d'enfants
porteurs de pneumocoque après vaccination soit peu modifié,
mais que l'on observe une diminution de la résistance aux antibiotiques
des pneumocoques isolés. En effet, la résistance aux antibiotiques
est aujourd'hui limitée à un petit nombre de sérotypes
dont les sérotypes vaccinaux 6B, 9V, 14, 19F et 23 F qui regroupent
près de 95 % des souches résistantes en France. Les souches
de sérotypes non vaccinaux isolés dans la flore rhinopharyngée
sont donc pour l'instant sensibles aux antibiotiques. Si une politique
déraisonnable d'utilisation des antibiotiques doit se perpétuer,
il est probable que, dans les années à venir, bien qu'ayant
une durée de portage plus brève, ces souches deviennent
résistantes aux antibiotiques, soit par mutation, soit par acquisition
de gène de résistance aux antibiotiques ou par changement
de capsule polysaccharidique. Dans l'une des études, les auteurs
rapportent que le portage des sérotypes vaccinaux et des souches
résistantes était significativement (p < 0,05) diminué
chez les nourrissons, jeunes frères ou surs de ces enfants
vaccinés avec Prevenar®, indiquant une diminution
de la transmission [24]. Cette observation suggère qu'un certain
degré d'immunité de groupe peut être espéré
de Prevenar®.
CONCLUSION La
flore rhinopharyngée est la niche écologique du pneumocoque.
C'est dans cet écosystème que se sont produites les modifications
génétiques qui ont abouti à l'émergence et à
la diffusion des souches résistantes. L'impact de la vaccination
anti-pneumococcique conjuguée sur la flore rhinopharyngée
est moins marqué que ne l'a été celui du vaccin contre
Hib. Associée à une utilisation plus prudente et plus restrictive
des antibiotiques, la généralisation de ce vaccin pourrait
contribuer à une diminution significative des taux de résistances
aux antibiotiques du pneumocoque. REFERENCES
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