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Epidémiologie des infections à pneumocoque ; épidémiologie des résistances


Médecine thérapeutique / Pédiatrie. Volume 5, 20-5, Hors série n°2, Mai 2002, Vaccin pneumococcique conjugué


Résumé  

Author(s) : Emmanuelle Varon, Laurent Gutmann, Centre National de Référence des Pneumocoques, Hôpital Européen Georges Pompidou, 20-40 rue Leblanc, 75908 Paris cedex 15, France..

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ARTICLE

Infections à pneumocoque

S. pneumoniae est l'un des pathogènes les plus virulents parmi les bactéries responsables d'infections humaines. Si les infections à pneumocoque peuvent survenir à tout âge, elles sont particulièrement fréquentes chez l'enfant au cours des premières années de vie, et chez le sujet âgé après 60 ans. Hôte naturel de la sphère ORL dès les premiers mois de la vie, son taux de portage atteint 50 % chez les enfants de moins de 3 ans, surtout s'ils vivent en collectivité, varie de 15 à 25 % chez l'adulte jeune, puis décline progressivement avec l'âge [5-7]. Il est de ce fait responsable d'infections de voisinage, qu'il s'agisse d'otites moyennes aiguës (OMA), de sinusites ou de pneumopathies, mais aussi de bactériémies et surtout de méningites. Ainsi, depuis la mise sur le marché du vaccin conjugué anti-Haemophilus influenzae de type b, le pneumocoque est devenu la 1ère cause de méningite chez l'enfant âgé de 3 mois à 2 ans. Pour l'année 1999, 477 cas de méningites à pneumocoque ont été rapportés dont x % chez l'enfant de moins de 2 ans [8].

Evolution des sérotypes

Les données du Centre national de référence des pneumocoques (CNRP) [1, 4] et, plus récemment, des Observatoires régionaux du pneumocoque (ORP) [2, 3] permettent de suivre l'évolution des sérotypes ces dix dernières années.

Il existe une grande variété de sérotypes isolés chez l'adulte, la grande majorité d'entre eux représentant moins de 10 % de l'ensemble (figure 1). Cependant, les sérogroupes 14 et 23 ont significativement progressé entre 1989 et 1997, passant respectivement de 7,6 % à 13,4 % (p < 0,0001) et de 7,7 % à 12,4 % (p < 0,0001). La situation est différente chez l'enfant où seuls les quatre sérotypes 23, 19, 6 et 14 prédominent, et ce quels que soient les sites d'isolement (figures 2, 3, 4). En 1989, ces quatre sérotypes représentaient près de deux tiers des souches isolées chez l'enfant. Avec la progression des sérotypes 23 et 14, ils représentent 75 % des souches en 1997. Une tendance inverse est observée pour le sérotype 3, qui diminue significativement (p < 0,0001) (figure 2). En ce qui concerne les souches invasives isolées d'hémocultures ou de LCR, on note surtout une progression du sérogroupe 23 qui est passé de 6,2 % en 1989 à 14,4 % en 1997 (figure 3). Enfin, la figure 4 permet de suivre l'évolution des sérotypes au cours des OMA, et met en évidence l'importante augmentation du sérogroupe 23 et surtout du sérotype 14. Or, c'est justement parmi les souches isolées d'OMA que la proportion de souches de sensibilité diminuée aux bêta-lactamines est la plus importante. Celles-ci représentent 76 % des souches d'OMA en 1997 [4], 64 % en 1999 [3], alors qu'on en comptait 12,8 % en 1989 [1]. En 1989, le sérogroupe 23 représentait à lui seul plus de 50 % des souches d'OMA de sensibilité diminuée aux bêta-lactamines, mais en 1997 il ne représente plus que 25,8 %, alors que les sérotypes 19 et 14 sont en nette progression. Cette tendance est confirmée par les résultats des Observatoires du pneumocoque pour l'année 1999 (figure 5) [3].

Epidémiologie et bases moléculaires de la résistance

Les bêta-lactamines

Jusque dans les années 1970, les pneumocoques étaient sensibles à la pénicilline G qui représentait, avec les amino-pénicillines, le traitement de choix des pneumopathies. Les premiers cas de résistance aux bêta-lactamines ont été décrits en Australie [9] puis en Afrique du Sud [10] et à travers le monde [11]. En France, les deux premiers cas ont été rapportés en 1979, mais la prévalence de la résistance est restée très faible jusqu'en 1984. Depuis, elle n'a cessé d'augmenter pour atteindre en moyenne 53 % en 1999, et, selon les régions, 30 à 64 % des souches isolées d'OMA, 37 à 71 % des souches de pneumopathie ou encore 15 à 45 % de souches de méningite [2]. Actuellement, les souches résistantes à l'amoxicilline ou au céfotaxime (CMI supérieure à 2 mug/ml) restent rares, représentant respectivement 2,8 % et 0,7 % des souches isolées chez l'enfant. Près de 35 % des souches d'OMA, 22 % des souches de méningites et 19 % des souches d'hémocultures sont de sensibilité diminuée à l'amoxicilline (CMI > 0,5 mug/ml et ¾ 2 mug/ml). Enfin, 15 % des souches de LCR, 14,5 % des souches d'hémocultures et 26 % des souches d'OMA sont de sensibilité diminuée au céfotaxime (CMI > 0,5 mug/ml et ¾ 2 mug/ml) [2]. Une telle évolution de la résistance des pneumocoques aux bêta-lactamines, à l'origine d'un véritable problème de santé publique, a conduit à de nouvelles recommandations de prescription, notamment en ce qui concerne les posologies d'amoxicilline, aussi bien chez l'enfant que chez l'adulte [12], et le traitement des méningites [13].

Deux particularités propres au pneumocoque permettent d'expliquer la dissémination importante de la résistance aux bêta-lactamines dans la population. Tout d'abord, deux mécanismes peuvent conduire à la résistance : d'une part, des mutations ponctuelles dans les cibles essentielles des bêta-lactamines (protéines de liaison à la pénicilline ou PLP) [14] qui sont des enzymes impliquées dans la synthèse du peptidoglycane, et d'autre part, des recombinaisons de gènes de PLP issus d'espèces voisines composant la flore oropharyngée, tels les streptocoques oraux (streptocoques viridans), ceci aboutissant à la formation de PLP mosaïques [15-17]. Ces deux mécanismes conduisent à une perte relative de l'affinité d'une ou plusieurs PLP pour les bêta-lactamines. L'acquisition de PLP mosaïques est la conséquence d'une caractéristique essentielle du pneumocoque, la transformation naturelle, c'est-à-dire sa capacité à accepter spontanément de l'ADN homologue (de pneumocoque) ou étranger (streptocoques oraux) puis à l'intégrer dans son chromosome si ce dernier présente une homologie suffisante. Ensuite les pneumocoques (de sérotypes 6, 19, 14 et 23 en particulier) ont une propension à coloniser l'oropharynx, ce qui implique un portage plus ou moins prolongé, mais aussi une facilité d'échanges inter-individuels de cette espèce du fait de contacts rapprochés, et ce d'autant qu'existent des lieux favorisant ces échanges comme les crèches [18]. Ainsi différentes études ont montré l'existence de clones ayant diffusé dans de nombreux pays, y compris outre-Atlantique [19, 20].

Les macrolides

Les macrolides représentaient l'alternative de choix dans le traitement des infections respiratoires à pneumocoque. Mais depuis 1984, la résistance aux macrolides a beaucoup progressé. En 1999, 52 % des pneumocoques sont résistants aux macrolides [2]. La prévalence de la résistance aux macrolides est encore plus élevée parmi les pneumocoques de sensibilité diminuée aux bêta-lactamines, où elle atteint 80 % [2, 4]. En France, la résistance aux macrolides est le plus souvent liée à une modification de leur cible, la sous-unité 50S du ribosome bactérien, sous la dépendance du gène ermB essentiellement [21]. La résistance, inductible ou constitutive, touche alors l'ensemble des macrolides et confère une résistance croisée aux lincosamides et aux streptogramines B (phénotype de résistance MLSB) [22]. Un autre mécanisme décrit récemment est lié à un efflux spécifique sous la dépendance du gène mefE (voire mefA). Dans ce cas, la résistance ne concerne que les macrolides à 14 ou 15 atomes de carbone (phénotype M), l'activité des molécules à 16 atomes de carbone (spiramycine, josamycine, midécamycine), des lincosamides et des streptogramines étant conservée [23]. D'après une étude récente, le gène mefE paraît peu répandu parmi les souches invasives en France [21]. L'activité des kétolides, dérivés semi-synthétiques de l'érythromycine, n'est conservée que dans le cas d'une résistance par efflux ou de type MLSB inductible [24].

Les sulfamides et le triméthoprime

Le cotrimoxazole n'est pas une alternative acceptable. Outre les risques hématologiques et cutanés, 38 % des souches sont aujourd'hui résistantes à cet antibiotique, et le pourcentage est encore plus élevé (72 %) pour les pneumocoque de sensibilité diminuée à la pénicilline [4].

L'association érythromycine-sulfafurazole (Pédiazole®) était une bonne alternative puisqu'en 1988 une étude portant sur 100 souches de pneumocoque isolées d'otites en 1986 et 1987 n'avait pas retrouvé de souche résistante aux deux composés [25]. Mais en 1997, plus de 50 % des pneumocoques résistants aux macrolides sont aussi résistants aux sulfamides [4].

La rifampicine

La résistance du pneumocoque à la rifampicine est restée très faible (< 0,5 %) [3, 4], vraisemblablement en raison du peu de pression de sélection de cet antibiotique. La résistance à la rifampicine est liée à une modification de sa cible, la sous-unité B de la RNA polymérase, à la suite de mutations ponctuelles, mais probablement aussi à la suite de transferts horizontaux de gènes, comme dans le cas des bêta-lactamines [26].

Les glycopeptides

A ce jour, il n'a pas été rapporté de souche résistante aux glycopeptides. Cependant, les premières souches tolérantes à la vancomycine ont été récemment décrites [27]. Il s'agit de souches qui, de façon singulière, ne sont pas lysées en présence de vancomycine. Comme dans le cas de la tolérance aux bêta-lactamines, la tolérance aux glycopeptides pourrait être à l'origine d'échecs thérapeutiques, tout particulièrement dans les méningites [28].

Les fluoroquinolones

L'épidémiologie de la résistance aux bêta-lactamines chez les pneumocoques est un bon modèle pour anticiper l'émergence de la résistance aux fluoroquinolones si celles-ci étaient utilisées de manière abusive et devenaient, bien que ce ne soit pas recommandé, une antibiothérapie de première intention dans les infections respiratoires. Les fluoroquinolones dites de nouvelle génération, levofloxacine (Tavanic®), moxifloxacine (AMM en cours), gémifloxacine (phase III) peuvent être considérées comme réellement actives sur le pneumocoque [29]. Ces molécules dont le spectre comprend S. pneumoniae, Haemophilus spp., et de nombreuses bactéries atypiques (Chlamydia spp., Legionella spp., Mycoplasma spp.) ont obtenu ou obtiendront des indications relativement larges dans les infections respiratoires (pneumopathies, surinfections aiguës de bronchite chronique). Bien que leur utilisation doive en théorie être restreinte, ces fluoroquinolones constituent à plus ou moins long terme du fait même de leur efficacité, de leur spectre et de leur usage par voie orale, une menace favorable à l'émergence de la résistance. Compte tenu des particularités propres au pneumocoque discutées plus haut, la résistance aux fluoroquinolones pourrait apparaître puis évoluer sur un mode semblable à celui des bêta-lactamines si une surveillance n'était pas instituée, et ce même si les fluoroquinolones ne sont pas à l'heure actuelle recommandées chez l'enfant. En effet, la résistance aux fluoroquinolones va émerger, alors que déjà 42 % des souches de pneumocoques isolées en France sont de sensibilité diminuée aux bêta-lactamines. De ce fait, la résistance aux fluoroquinolones, associée à celle des bêta-lactamines, pourrait être maintenue par la pression des bêta-lactamines, multipliant le risque de diffusion de ces souches entre adultes et enfants.

La résistance aux fluoroquinolones est liée d'une part à des modifications de cibles (mutations), et d'autre part à l'augmentation d'un efflux actif. Les fluoroquinolones ont deux cibles, la gyrase et la topoisomérase IV. Chacune de ces deux enzymes est formée de 4 sous-unités : 2 sous-unités GyrA et 2 sous-unités GyrB pour la gyrase, 2 sous-unités ParC et 2 sous-unités ParE pour la topoisomérase IV. Ces deux enzymes, les sous-unités GyrA et ParC d'un côté, GyrB et ParE de l'autre, présentent une forte homologie, jouent un rôle essentiel dans la conformation de l'ADN [30]. Au sein de chacune de ces sous-unités existe une zone privilégiée ou QRDR (quinolone resistance-determining region) située en regard de la poche de liaison de l'ADN et des fluoroquinolones, dans laquelle sont retrouvées les principales mutations ponctuelles impliquées dans la résistance. Le mécanisme d'efflux est lié à la mise en jeu de pompe(s) qui empêche(nt) les fluoroquinolones d'accéder à leurs cibles [31]. Alors que, chez les bactéries à Gram négatif, la gyrase représente la cible préférentielle des quinolones, la topoisomérase IV n'étant qu'une cible secondaire, chez le pneumocoque les fluoroquinolones ont pour cible préférentielle la topoisomérase IV ou la gyrase en fonction de leur structure [32-34], dont la mutation est responsable d'un bas niveau de résistance, alors que, pour atteindre un haut niveau de résistance, l'addition de mutations dans la deuxième cible est nécessaire [35]. L'efflux serait lié à une protéine située dans la membrane cytoplasmique inhibée en présence de réserpine [36, 37] sous la dépendance du gène pmrA [38], mais son mécanisme précis, et notamment sa régulation, ne sont toujours pas élucidés. Enfin, des mutations situées en dehors de la QRDR, en particulier dans la région ATP-hydrolase de la sous-unité ParE de la topoisomérase IV, peuvent aussi entraîner la résistance lorsqu'elles sont associées à des mutations de la sous-unité GyrA de la gyrase [39]. Comme pour les bêta-lactamines, les autres espèces de streptocoques qui représentent un véritable réservoir de gènes pour les pneumocoques, jouent un rôle dans la diffusion de la résistance aux fluoroquinolones. Il est possible, par transformation in vitro, d'introduire dans le chromosome de S. pneumoniae des cibles mutées appartenant à différentes espèces de streptocoques viridans résistant aux fluoroquinolones, et réciproquement, ce qui souligne, comme pour les bêta-lactamines, le risque d'échange inter-espèce de cibles mutées [40]. Pour évaluer le risque de voir passer cette résistance de streptocoques viridans vers S. pneumoniae, la flore oropharyngée de différentes populations d'adultes hospitalisés ou non a été étudiée. Ainsi dans une unité hospitalière où la consommation de fluoroquinolones était importante, 30 % des souches de streptocoques viridans exprimaient une résistance inhabituelle due soit à des mutations dans l'une ou l'autre des deux cibles (gyrase, topoisomérase IV), soit à une expression importante des mécanismes d'efflux [41]. De plus le déterminant génétique de l'efflux de streptocoques viridans a pu être introduit chez S. pneumoniae sans difficultés [41]. Enfin, des gènes mosaïques parC et gyrA ont été retrouvés dans des souches cliniques de pneumocoque résistant aux fluoroquinolones [42].

A ce jour, on estime, sans chiffre précis en France, que 0,5 à 1,5 % des souches de pneumocoque sont touchées par ces mécanismes [43]. Au Royaume-Uni, entre 10 et 20 % des souches ont une résistance de bas niveau liée à un efflux actif [44]. Quant à la prévalence de la résistance aux fluoroquinolones chez les streptocoques viridans, elle paraît plus élevée, atteignant 17 % [42]. Cette situation résulte vraisemblablement de l'utilisation, dans leurs différentes indications, des anciennes fluoroquinolones, qui, en raison de leur médiocre activité vis-à-vis des pneumocoques et des streptocoques, ont participé à la sélection de telles souches.

CONCLUSION

A l'aube du troisième millénaire, on isole en moyenne en France chez l'enfant entre 60 et 70 % de pneumocoques de sensibilité diminuée à la pénicilline, 52 % de souches résistantes aux macrolides, et plus de 75 % de souches multi-résistantes parmi les souches de sensibilité diminuée aux bêta-lactamines. La grande majorité de ces pneumocoques (> 80 %) appartiennent à cinq sérotypes, 6B, 14, 9V, 19F, et 23F contenus, avec les sérotypes 4 et 18C, dans le vaccin pneumococcique conjugué Prevenar®. La mise à disposition de ce vaccin impose une surveillance épidémiologique du portage rhino-pharyngé afin d'évaluer les caractéristiques (sérotypes et sensibilité aux antibiotiques) des souches de pneumocoque actuellement en circulation. En effet, l'impact du vaccin sera apprécié au cours d'études comparatives, non seulement sur le nombre et la sévérité des infections pneumococciques survenant dans les deux groupes, mais aussi sur l'évolution du portage de chacun des sérotypes et sur la fréquence des souches résistantes aux antibiotiques au sein de ces différents sérotypes. Cette surveillance devra permettre de distinguer d'une part l'émergence de nouveaux colonisateurs (nouveaux sérotypes), a priori sensibles aux antibiotiques, et d'autre part la persistance des colonisateurs actuels très souvent multi-résistants, qui pourraient échapper à l'effet du vaccin, par échange capsulaire, par exemple. Enfin, l'arrivée sur le marché de fluoroquinolones anti-pneumococciques rend la surveillance de la résistance du pneumocoque à ces molécules indispensable aujourd'hui.

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