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Les vrais jumeaux, représentations et psychologie


Médecine Thérapeutique / médecine de la reproduction. Volume 8, Number 4, 284-93, Juillet-Août 2006, Revue


Résumé  

Author(s) : Anne Danion-Grilliat, Marie-Laure de Malliard , Professeur des Universités-Praticien Hospitalier, Psychiatre pour Enfants et Adolescents, Hôpitaux Universitaires de Strasbourg, 1 place de l’Hôpital, 67091 Strasbourg Cedex, Interne en Psychiatrie, Secteur G010, Service de P. Meyer, Centre Hospitalier d’Erstein, Route de Kraft, 67150 Erstein.

ARTICLE

Auteur(s) : Anne Danion-Grilliat1, Marie-Laure de Malliard2

1Professeur des Universités-Praticien Hospitalier, Psychiatre pour Enfants et Adolescents, Hôpitaux Universitaires de Strasbourg, 1 place de l’Hôpital, 67091 Strasbourg Cedex
2Interne en Psychiatrie, Secteur G010, Service de P. Meyer, Centre Hospitalier d’Erstein, Route de Kraft, 67150 Erstein

« Les jumeaux n’existent pas.Chacun de nous est absolument singulier.On devient jumeau sous le regard d’autrui ».R. Zazzo.Jumeau, du latin gemellus, signifie « qui est né du même accouchement » (Larousse) mais a également un sens de symétrie. Si la gémellité est un phénomène de plus en plus fréquent (1/68 naissances en France en 1997 et 1/14 dans certains pays d’Afrique), elle continue à frapper l’imaginaire. Depuis la nuit des temps, les jumeaux, qu’ils soient vrais ou faux, fascinent, les mythes fondateurs de l’humanité en attestent. La gémellité induit des sentiments ambivalents, entre peur et attirance. La mortalité périnatale des jumeaux a toujours été plus importante que celle des nouveau-nés uniques. L’idée que leur destin serait tragique (plus de 50 % des jumeaux mouraient la première année avant les progrès de la médecine et de la réanimation) fut longtemps au premier plan [1]. L’angoisse liée à la crainte de voir ces enfants mourir ou naître très prématurément et en même temps le désir d’avoir des enfants se ressemblant parfaitement ont toujours coexisté.Pourquoi parler de vrais jumeaux dans un ensemble d’articles consacrés au clonage ? S’agit-il de la même problématique ? Dans sa dimension thérapeutique, le clonage a fait naître de grands espoirs [2] ces dernières années. De son côté, le clonage humain, dans son sens reproductif, nourrit beaucoup de fantasmes. En effet, il suggère l’idée magique d’une autorégénération (dans son sens étymologique de rejeton), d’une possibilité de recréer son double identique et qui aurait la capacité de survivre à soi-même. A travers le clonage, l’homme touche enfin au rêve d’immortalité qui le hante depuis toujours, probablement. Les jumeaux par contre, surtout lorsqu’ils se ressemblent trait pour trait et que l’on parle souvent à leur propos de clones, suggèrent plus une problématique de double, d’identité, de couple que d’immortalité. Mais que l’on évoque les vrais jumeaux ou les clones fantasmés, les uns et les autres posent la question du même, de l’autre comme alter ego ou différent, de l’identité, de la solitude et de la finitude.Il n’y a pas un mais plusieurs types de gémellité : les enfants sont dits « vrais jumeaux » ou encore jumeaux homozygotes ou monozygotes (MZ) lorsqu’ils sont issus du même œuf fécondé puis scindé en deux ; ils sont dits « faux jumeaux » ou encore jumeaux dizygotes (DZ) lorsqu’ils sont issus de la fécondation de deux ovules différents par deux spermatozoïdes différents. Les premiers sont bien sûr toujours du même sexe et ont un patrimoine génétique identique, ce qui ne veut pas dire qu’ils soient absolument semblables1 sur le plan morphotypique et psychologique, du fait en particulier du type de chorionicité permettant que les jumeaux se développent dans une ou deux poches distinctes. Par contre, les seconds peuvent être du même sexe ou de sexe différent et ont un patrimoine génétique présentant les mêmes différences que deux frères ou sœurs issus de grossesses différentes.La gémellité vraie (MZ), qui sous-tend en général une ressemblance importante, renvoie bien sûr de façon plus évidente à la question du singulier, du même et de l’autre, de l’identité et du clone. Et c’est bien ce qui est au cœur des interrogations des parents lorsqu’ils apprennent qu’ils attendent des vrais jumeaux : « comment ferons-nous pour les reconnaître » ? Mais cette question du même, de l’indifférencié, est en fait toujours présente dans les fantasmes, quel que soit le type de gémellité. Il n’est qu’à entendre, venant parfois de personnes a priori au courant des différents types de gémellité, les questions posées aux parents de deux enfants du même sexe ou de sexe différent, mais dont il est dit simplement qu’ils sont jumeaux : « Ce sont des vrais ou des faux jumeaux » ? C’est donc bien la gémellité en elle-même, et pas seulement la gémellité monozygote, qui suscite l’interrogation du même.

Les représentations sociales et culturelles de la gémellité

La gémellité, mythes et réalité

Le thème de la gémellité appartient à l’inconscient collectif. On le retrouve dans les mythes, dans l’art et la littérature, dans les représentations sociales et personnelles, et ce à travers les âges et les cultures.

Les jumeaux dans les mythes

Les jumeaux interrogent particulièrement les mythes, exprimant les symbole de la fertilité, de l’amour, du bien et du mal, de la rivalité, de la mort et de l’immortalité. Ils ravivent les interrogations sur l’identité individuelle : s’agit-il de deux individus, du même dupliqué, de deux identiques mais différents ? Ils représentent une double figure et renvoient à la dualité de tout homme à l’origine de cette fascination qu’ils engendrent. Différemment du clone qui, dans le double, renvoie à la descendance identique et annule ainsi la finitude, le jumeau est le double, miroir de soi-même. Il suscite le désir de se retrouver dans ce double, dans une présence permanente qui, puisqu’elle est permanente, ne peut décevoir. A travers les mythes de l’enfant double qui traversent toutes les civilisations, la question du bien et du mal est interrogée. Voir naître deux enfants en même temps, pour les sociétés primitives et en particulier dans les sociétés africaines, est un présent de Dieu (ou d’un dieu), gage de fertilité ou au contraire signe d’une intervention diabolique, avec pour origine l’adultère, par exemple. Cette allégorie du bien et du mal, constamment présente dans l’inconscient concernant l’enfant double, souligne en fait qu’il représente les deux pôles antagonistes structurant le monde et tout être humain.

Dans la Bible, les jumeaux illustrent des thèmes issus des mythes du Proche-Orient ancien [3]. Ainsi, Adam et Eve, pas véritablement jumeaux mais où Eve est une femme issue de la chair d’un homme, illustrent le mythe fondateur de l’androgyne, première créature à la fois homme et femme à l’origine de l’humanité. Ce mythe actualise la part masculine et celle féminine de tout être humain, à travers cette créature mythique et idéale qui rassemble les qualités des deux sexes. Jacob et Esaü, les fils d’Isaac et de Rebecca, sont les véritables premiers jumeaux de la Bible et illustrent la rivalité et la différence dans l’ordre de naissance. Alors qu’ils sont déjà en lutte dans le ventre de leur mère (le « syndrome de Rebecca » pour R. Zazzo), Yahvé annonce à leur mère qu’ils seront à l’origine de deux peuples, l’un dominateur et l’autre serviteur. On sait ce qu’il adviendra du droit d’aînesse d’Esaü (né le premier, bien que Jacob ait essayé de le retenir par le talon) que Jacob rachètera à son frère affamé en échange d’un plat de lentilles.

Les mythologies grecque et romaine évoquent, elles aussi, nombre de jumeaux qui, de la même façon, mettent en relief certaines facettes de la gémellité : les jumeaux Atrée et Thyeste et leur haine particulièrement sanguinaire (la légende des Atrides à Mycènes) illustrant la difficile mise en place des structures sociales et de parenté ; la rivalité des jumeaux Prodros et Acrysios débouchant sur le partage et l’alternance, en particulier du droit à gouverner et du droit d’aînesse ; les plus célèbres de tous, les Dioscures, nés de Léda et de deux pères différents (thème de la surfécondation), inséparables jusque dans la mort, Pollux obtenant de Zeus son Père le droit que son frère Castor, né du mortel Tyndare, devienne immortel comme lui ; Romulus et Remus enfin, dont la rivalité mortelle sera à l’origine de Rome.

En Afrique, les mythes sont également nombreux. Les conceptions liées aux naissances gémellaires, dans certaines régions d’Afrique extrêmement fréquentes, considèrent les enfants jumeaux comme envoyés des dieux et ou au contraire porteurs d’un pouvoir maléfique [4].

La place faite aux jumeaux dans l’histoire

L’histoire des jumeaux se confond, à ses débuts, avec les légendes, les mythes et la littérature qui attestent de l’existence des jumeaux dans l’Antiquité. Au IIe siècle après J.-C., le martyre de triplés est à l’origine du développement d’un culte qui, peu à peu, remplace celui des Dioscures. Les pouvoirs miraculeux de ces derniers sont reportés sur les Saints Chrétiens jumeaux [5]. La religion chrétienne s’interroge d’ailleurs plus sur la question de l’identité des jumeaux que sur celle de leur côté prétendument miraculeux : possèdent-ils une seule âme ou s’agit-il de deux personnes différentes ?

Parmi les jumeaux célèbres, citons celui qui a été surnommé « le Masque de Fer », mort en 1703 après avoir passé la plupart de sa vie en prison et son possible jumeau Louis XIV : Anne d’Autriche aurait en effet donné naissance à deux enfants, à quelques minutes d’intervalle, bien que l’histoire ne le confirme pas officiellement. Le deuxième né aurait été ainsi éloigné et caché afin que ne se pose pas un problème dynastique insoluble. En effet, dans la situation de gémellité, la question du droit d’aînesse n’est pas résolue. Dans l’Ancien Régime, les successions se règlent par ordre de primogéniture dont dépend le droit d’aînesse. Déterminer le premier né est simple dans le cas de deux grossesses distinctes. Mais, en cas de gémellité, le problème essentiel revient à déterminer qui des deux est l’aîné, deux théories s’affrontant depuis toujours et considérant comme l’aîné soit le premier-né, soit celui « déposé en premier au fond de la matrice », c’est-à-dire le deuxième né. Au XVIIIe siècle, l’article sur les jumeaux dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert souligne le côté arbitraire de l’attribution du droit d’aînesse en reconnaissant que « la naissance de deux frères jumeaux a fait naître dans la société civile une question insoluble qui est celle du droit d’aînesse. On peut bien décider par la loi que le premier qui vient au monde sera regardé comme l’aîné ; mais ce qui se passe dans les entrailles de la mère lors de la conception et du terme de l’accouchement est un secret tellement impénétrable aux yeux des hommes qu’il leur est impossible de dissiper le doute par les lumières de la physiologie ». Face à cette incertitude, il apparaît clairement que c’est bien la difficulté à établir une différence juridique qui est en question et non celle de la ressemblance physique ou psychique qui, elle, ouvre à la question des représentations collectives.

Les représentations de la gémellité

Les représentations pour les anthropologues

Les anthropologues affirment que la naissance de jumeaux constitue, dans toutes les sociétés, un phénomène exceptionnel considéré soit comme maléfique et apportant le malheur soit comme bénéfique, les enfants étant dotés de pouvoirs surnaturels, soit encore les deux à la fois. L’isolement social, les difficultés financières, le soutien de la famille, la fierté et/ou le désarroi d’être les parents de jumeaux sont, semble-t-il, des constantes que l’on trouve dans les pays occidentaux comme en Afrique.

Les jumeaux antithétiques

Lévy-Strauss [6] a montré que dans les mythes amérindiens d’Amérique du Nord, les jumeaux sont considérés comme antithétiques, remplissant des fonctions complémentaires mais opposées : l’un bon et l’autre mauvais, l’un représentant la vie et l’autre la mort, l’un le ciel l’autre la terre, l’un agressif et l’autre pacifique, l’un fort l’autre faible, etc.

Les jumeaux semblables en tous points

A l’inverse, les mythes indo-européens mettent l’accent sur l’homogénéité complète des jumeaux, gommant la différence. Ainsi, le thème de leur complète identité est au cœur des préoccupations populaires : les jumeaux sont des enfants ne présentant aucune distinction physique l’un par rapport à l’autre, sauf au moyen d’artifices vestimentaires ou cosmétiques, ayant les mêmes goûts, les mêmes pensées, les mêmes caractères, épris de la même femme, malades en même temps, incapables de se survivre l’un à l’autre [7].

A travers ces références mythiques fondamentales, Lévi-Strauss montre que ces deux types de représentations sont toujours au cœur des représentations populaires de la gémellité, dans notre société. Évoquons à ce propos des jumeaux de la littérature ou du cinéma contemporain (Michel Tournier avec Les Météores ou encore Le Vent Paraclet ; les mises en scène, sous forme comique ou tragique, de méprise autour de l’identité de jumeaux) et la rencontre de paires de jumeaux affichant ostensiblement leur complète similitude dans une sorte de provocation.

Les représentations pour les philosophes

Pour leur part, les philosophes lient la question de la gémellité à plusieurs des notions fondamentales qui structurent tout individu : le double, le couple, la rivalité.

L’image du double

La confrontation avec l’image de la gémellité rend mal à l’aise car elle vient contredire le principe fondamental de l’individu humain unique et distinct [7]. Pour René Girard [8], le double de la gémellité est monstrueux, maléfique : « Dans le cas des jumeaux, la symétrie et l’identité sont représentées de façon bien exacte ; la non-différence est présente en tant que non-différence, mais elle s’incarne en un phénomène si exceptionnel qu’il constitue une nouvelle différence ». L’indifférenciation devient violence. Otto Rank souligne quant à lui la dualité de l’âme de l’homme qui « a amené avec lui son double visible… » [9].

Dans tous les domaines et à toutes les époques, le double est un thème universel, inhérent à l’être humain, même unique. Dans sa célèbre étude sur le double, Rank [10] écrit (qu’) « on atteint ici à de profonds problèmes de la nature humaine ». Dans sa thèse de médecine, Christiane Ulrich-Paul [11] repère les différents aspects de la notion de double qui renvoient à l’autre comme à soi-même. Selon le dictionnaire Robert, le double d’une personne se dit de quelqu’un qui lui ressemble, qui est en pleine communion avec elle : c’est un alter ego. Le double se différencie du sosie qui n’a qu’une ressemblance physique. Le double est aussi une chose semblable à une autre, une réplique, une copie. Est double tout ce qui est répété deux fois, à l’identique, d’où la notion de dualité. Mais est considéré également comme double une personne ou un comportement qui ne révèle qu’un aspect des choses, l’autre restant caché(e), d’où la notion de duplicité. Le thème du double renvoie enfin au recul que l’homme prend par rapport à lui-même, à la question de la conscience de sa propre ambivalence, à l’image spéculaire que l’enfant voit dans le miroir, à l’ombre, à l’âme, au double vécu dans le réel. À l’extrême, dit C. Ulrich, « le seul fait de se penser est un dédoublement de l’être ». Paul Ricœur, en parlant de l’identité, souligne combien la question du même est au cœur de l’identité puisqu’elle atteste du sentiment de continuité, d’exister [12]. Mais là encore, l’identité doit être entendue dans une double acceptation. « L’identité, ce sont des traits qui permettent de reconnaître une chose comme étant la même ». (…) « Cela peut signifier déjà plusieurs choses : identité numérique de la même chose, qui apparaît plusieurs fois ; identité ontogénétique ou de développement du même être vivant, de la naissance à la mort (le gland et le chêne) ; identité de structure : code génétique, empreintes digitales, groupe sanguin. Ce que nous cherchons à travers ces traits c’est la stabilité, si possible l’absence de changement, l’immuabilité du même ». Cette stabilité dans le temps écoulé définit la notion d’identité, idem pour Ricœur. Mais il y a aussi une deuxième identité, soumise à la variabilité du temps, qui remet en cause l’existence d’un moi permanent et immuable et pour autant ne remet pas en question « le maintien de soi dans le cadre de la parole tenue ». C’est ce que Ricœur nomme l’ipséité ou le fait de rester le même malgré le temps qui passe.

Le couple

Les jumeaux constituent l’image d’un couple idéal, l’image platonicienne de l’amour fusionnel, dit M. Robin [7]. La complicité des jumeaux, leur entente et leur besoin l’un de l’autre évoquent l’image de l’amour idéal, l’idée d’avoir pour toujours un compagnon qui vous comprend et vous ressemble. Papernik et al estiment d’ailleurs que cette fascination pour la gémellité, à travers l’image du couple, explique le fantasme très fréquent chez les femmes enceintes d’attendre des jumeaux [13].

La rivalité fraternelle

Comme nous l’avons évoqué pour les mythes anciens, la rivalité, en particuliers fraternelle, est inhérente à la gémellité. Dans la fratrie habituelle, la rivalité se joue pour l’amour des parents, entre un enfant et son puîné considéré comme un usurpateur. Contrairement à ce que de nombreux parents pensent, la gémellité, c’est-à-dire ici l’absence de différence, en particulier dans le temps de la naissance, ne vient pas gommer ou empêcher cette rivalité. Pour Girard [8], « les frères sont à la fois rapprochés et séparés dans une même fascination, celle de l’objet qu’ils désirent ardemment tous les deux et qu’ils ne veulent ou ne peuvent partager, un trône, une femme, ou de façon plus générale l’héritage paternel ». (…) « Le sujet désire l’objet parce que le rival lui-même le désire ». Dès leur naissance, les jumeaux sont confrontés aux mêmes objets à désirer, en même temps, et doivent mettre en place des processus psychologiques destinés à gérer ces situations de partages obligés. Poussée à l’extrême, la rivalité fraternelle peut aboutir à la haine meurtrière, autre face de l’amour. Dans bien des légendes gémellaires, la seule façon que l’un des jumeaux trouve pour exister, en tant qu’individu distinct, est de tuer son double (Romulus et Remus). Sans lui donner une signification intentionnelle qu’elle n’a bien sûr pas, le syndrome transfuseur-transfusé des jumeaux monozygotes monochorioniques en est une illustration.

Spécificité des représentations en fonction du type de gémellité

La seule évocation de jumeaux impose toujours l’idée de savoir s’il s’agit bien de jumeaux identiques, les seuls vrais, alors que les autres seraient considérés comme faux, « imposteurs d’une vraie gémellité » [7]. Mais vrais ou faux, de même sexe ou de sexe différent, les jumeaux ne renvoient pas forcément à la même thématique. Il est cependant intéressant de constater que ces distinctions ne sont prises en compte ni par les anthropologues ni par les philosophes ou encore les spécialistes de la mythologie. M. Robin [7] estime que le seul fait d’être né le même jour, d’une même grossesse, d’être toujours comparé ou référé à son co-jumeau (les parents parlent souvent « des jumeaux » et non de tel et tel enfant) et enfin de devoir partager en permanence la même figure maternelle dans une relation à trois (ou à deux, mère-jumeaux), pousse à les considérer, de fait, comme des jumeaux, sans autre spécificité.

Mais, à y regarder de plus près, la problématique de la différenciation entre soi et l’autre ne se pose probablement pas de la même manière, dans la réalité de la vie, pour les différentes catégories de jumeaux. Les jumeaux nés du même œuf (monozygotes ou MZ), qui constituent 30 % des naissances gémellaires, possèdent le même patrimoine génétique et se ressemblent souvent comme deux gouttes d’eau, source de fréquentes confusions. C’est bien le thème du double, du même, qui en fait toute la particularité. Toutefois, les effets de l’environnement influent dès la vie intra-utérine (gémellité monozygote mais mono ou bichoriale) puis après la naissance et suggèrent une expression différente du patrimoine génétique pour conduire à des individus distincts, aux personnalités différentes. C’est ce que René Zazzo a appelé « le paradoxe des jumeaux » [14]. Les jumeaux dizygotes, dits encore « faux jumeaux », sont aussi différents dans leurs aspects physiques et leurs caractères qu’un frère et une sœur nés de deux grossesses différentes2. Zazzo suggère que le thème de la rivalité fraternelle s’attache tout particulièrement à eux, surtout s’ils sont de même sexe et celui du couple aux jumeaux de sexes différents, considérés d’ailleurs, dans la plupart des cultures, comme une bénédiction (« le choix du Roi »), à moins que le soupçon d’inceste ne vienne faire basculer la représentation positive en représentation ambiguë.

Les représentations des parents

Ces représentations multiples de la gémellité sont connues des futurs parents de jumeaux ou de leur entourage qui se charge en général de les leur transmettre. Elles alimentent, plus ou moins à leur insu, leurs craintes, leur fascination, leurs comportements et bien sûr leurs pratiques éducatives (sur ce point précis, voire le paragraphe : le rôle des parents dans la différenciation). Dans le cadre d’une étude sur le vécu psychologique et les représentations des mères au cours d’une grossesse gémellaire3, nous avons rencontré des femmes enceintes de jumeaux, au cours du troisième trimestre de leur grossesse se déroulant sans complication et dans les dix jours suivant leur accouchement. Dans le cadre d’entretiens semi-directifs, nous avons recueilli des propos illustrant remarquablement bien cette dualité fascination/répulsion exercée par les jumeaux : « Mon fils était copain avec des jumeaux… j’arrivais pas à faire la différence, je me disais : comment elle fait la mère pour savoir qui est qui ? ça me perturbait tout ça… comment on élève des enfants qui sont pareils ? » ; « C’est bien, deux pour le prix d’un… deux personnes qui se ressemblent, c’est quand même bizarre… » ; « Des jumeaux identiques, ça m’intéresse pas… j’aime bien avoir des individus, des entités… des enfants différents… et une copie conforme… c’est une curiosité » ; « J’ai toujours eu un peu de mal avec les vrais jumeaux… ça met un peu plus mal à l’aise… j’ai été ravie d’apprendre qu’il s’agissait d’une fille et d’un garçon… plus simple à gérer… » ; « C’est deux entités identiques, on a l’impression que c’est la même personne… » ; « C’est joli, c’est tellement beau, c’est double, c’est joli… ».

Nous avons également constaté les difficultés qu’ont ces futures mères à se représenter leurs enfants à naître : « Je les imagine très peu… pas de projet… pas d’idée… physiquement, jamais… » ; « Pas d’image précise… des enfants », « c’est l’inconnu, on ne sait pas à quoi s’attendre… » ; « J’acceptais pas qu’il y en ait deux, donc j’arrivais pas à me les imaginer… ». Plus précisément, certaines ont des difficultés toutes particulières à se représenter deux enfants au lieu d’un seul : « Tous les deux malgré tout, je les vois de la même façon… » ; « J’ai toujours voulu avoir une fille… » ; « On a commencé à imaginer un bébé achevé… » ; « Je vois un bébé, enfin deux bébés ! » Par ailleurs, quel que soit le type de leur grossesse (mono ou hétérozygote), ces femmes se représentent les jumeaux en général comme de « vrais jumeaux » et expriment presque toujours des inquiétudes en ce qui concerne la différenciation et l’individuation de leurs enfants : « …Ma seule inquiétude depuis le début : est-ce que j’arriverai à les reconnaître ? »… « ça doit être dur de vivre avec son double… » ; « Il faudra qu’on fasse attention… » ; « On sent qu’elles ont pas forcement le même caractère… ne bougent pas de la même façon… » ; « On a choisi des prénoms très différents, et en sonorité et en initiales… pour qu’elles puissent retrouver leurs affaires et qu’il n’y ait pas tout le temps une histoire de confusion… » ; « Je les sens pas pareil… je les sens bien comme deux différents… deux personnalités différentes… » ; « Je suis choquée quand j’en vois deux habillés pareil… c’est pas des poupées… je leur ferais pas ça… c’est pas les mêmes personnes… ». Juste après l’accouchement, ces préoccupations concernant la différenciation et l’individuation des nouveau-nés restent très présentes, en particulier devant des jumeaux monozygotes. La différenciation des bébés s’appuie essentiellement sur des critères morphologiques, même lorsque les nouveau-nés se ressemblent peu mais l’inquiétude sur des capacités à s’attacher à deux enfants en même temps, est perceptible.

Les conceptions scientifiques concernant la gémellité

À l’étude des registres paroissiaux, la fréquence des naissances gémellaires au cours des siècles semble avoir été relativement constante et ce jusqu’à l’avènement des procréations médicalement assistées et des stimulations ovariennes. Mais la cause de la gémellité dans l’espèce humaine a probablement toujours intéressé les hommes.

Très clairement, dans l’Antiquité, l’arrivée de jumeaux est due à l’intervention des dieux. Mais sur le plan somatique, pour Hippocrate, la naissance gémellaire est la conséquence de la bipartition du sperme dans chacune des cornes de l’utérus. Ces conceptions dominent jusqu’au XVIIIe siècle. Les médecins, ignorants de la reproduction, évoquent différentes raisons à la naissance de jumeaux comme la chaleur du climat, le long éloignement de la couche conjugale de l’homme qui lui permet de constituer des réserves de substance fertile, le parallélisme entre le nombre de mamelles et d’enfants (dans la tradition hippocratique) et enfin la théorie des logettes utérines héritées d’Aristote. Au XIXe siècle, les théories biologiques et obstétricales sur la fécondation, la gestation et l’accouchement en général et sur celles concernant les jumeaux MZ ou DZ en particulier, commencent à évoluer. En 1875, Galton introduit la méthode d’étude dite des jumeaux, tout particulièrement pour repérer les influences différenciées de la génétique et donc de l’hérédité (nature) et de l’environnement (nurture) sur la survenue des maladies mentales. Il s’agit de comparer la ressemblance ou la dissemblance d’un trait spécifique chez des jumeaux MZ et des jumeaux DZ. Cette méthode n’est cependant pas sans poser problème dans la mesure où elle considère des petits échantillons de population et où elle ne tient pas compte, dans la population de MZ, des différences chorioniques et de leur influence sur le milieu [15]. Le milieu du XXe siècle voit surgir la période noire des recherches sur la gémellité et les expériences maudites des médecins nazis, expériences qu’il ne faut surtout pas passer sous silence du fait de leur caractère raciste et meurtrier. Ces études, soutenues et encouragées par des scientifiques de renom reconnus mondialement [16], ont pour objectif de tenter de percer le mystère de la gémellité et ainsi permettre aux femmes aryennes du Reich de donner naissance à des jumeaux pour le repeupler au plus vite. Ainsi en est-il des travaux du Docteur J. Mengele, chargé de recenser et d’établir le registre des jumeaux dès 1937. Nommé au camp d’extermination d’Auschwitz en 1943, il se charge de sélectionner, entre autres, 150 paires de jumeaux et de pratiquer sur eux des expériences non invasives (mesures, photographies) puis rapidement invasives (prises de sang, injections, greffes, injections de teinture dans les yeux pour en modifier la couleur) avant de les mettre à mort pour pratiquer des autopsies exploratoires.

A partir de la fin de la guerre, des recherches scientifiques de qualité se développent dans les domaines de la biologie, de la génétique et de l’obstétrique. En 1952 en Italie, Luigi Gedda crée le terme de gémellologie et ouvre un centre de recherche célèbre, à Rome. C’est enfin avec René Zazzo, en France, que s’ouvre une autre voie d’étude de la gémellité, celle liée à la psychologie des jumeaux. Dans sa thèse en 1960, Zazzo s’attache tout particulièrement à explorer les relations gémellaires comme modèle d’une relation de couple [14, 17]. Il estime que la vie en commun entraîne des ressemblances mais aussi des dissemblances non liées à la seule hérédité. Ces relations sont pour lui le résultat d’interactions entre les partenaires.

La psychologie et le développement des vrais jumeaux

L’hypothèse que les facteurs génétiques influencent le comportement humain est ancienne et les jumeaux monozygotes ont été tout particulièrement placés au cœur de ce débat, nature versus environnement. Les vrais jumeaux ayant le même patrimoine génétique (césure en deux d’un œuf), des études utilisant des paires gémellaires mono et dizygotes ont été particulièrement étudiées pour tenter de mettre en évidence la participation de l’hérédité dans le déterminisme de certains caractères, comme par exemple le quotient intellectuel [18]. Cependant, aucun résultat solide pour affirmer l’héritabilité du QI n’a pu être avancé. L’opposition classique environnement/hérédité est aujourd’hui largement remise en question et il est reconnu que d’autres facteurs ont des influences complémentaires sur la détermination du caractère de chacun des jumeaux. Zazzo l’a démontré en étudiant les effets de couple, effets différenciateurs s’exprimant dans un environnement réputé identique et parfois même uniformisant : « Les jumeaux ne sont pas seulement des enfants nés le même jour : ils constituent un couple. Du fait même de l’existence du couple, il s’établit une structure interne. On retrouve à l’origine des fonctions différentes prises par chacun des enfants à l’intérieur du couple, des rapports d’ascendance et de soumission entre eux ; comme les deux éléments de tout couple, il ne peut s’établir un égalitarisme parfait. Les jumeaux ne sont pas un même être en deux exemplaires mais plutôt deux êtres qui deviennent complémentaires ». Zazzo discute ainsi une spécificité gémellaire pour les monozygotes. Mais un certain nombre de traits de caractère sont classiquement reconnus aux vrais jumeaux [19].

L’attachement

On connaît la souffrance de certains enfants vrais jumeaux à la séparation remettant en cause leur attachement. Celui-ci est a priori considéré comme plus fort chez les vrais jumeaux. Gedda émet l’hypothèse de l’existence d’un même instinct de conservation créant ce lien particulier. Zazzo évoque une composante sensuelle qui potentialiserait l’attachement. La question de la sensorialité doit ainsi être évoquée. Les études en psychologie expérimentale ont démontré les capacités sensorielles des fœtus et des nouveau-nés et leur sensibilité à un certain nombre de stimuli mettant en jeu l’odorat, l’audition et la mémoire dans la constitution du lien mère/enfant. On peut alors s’interroger sur le rôle de cette sensorialité dans les rapports entre deux jumeaux, surtout s’ils ont vécu dans la même poche amniotique. La clinique montre de fait une grande sensibilité de très jeunes bébés à la présence ou non de leur jumeau, qu’ils soient MZ ou DZ.

Le développement psychomoteur

Certaines études montrent que les jumeaux présentent assez souvent, mais de façon temporaire, un quotient de développement global légèrement diminué. À ce propos, il ne faut pas minimiser l’importance de la prématurité [20], de même que le contexte social et la fratrie [21]. R.S. Illingworth [22] constate que les QI moyens de jumeaux élevés ensemble sont légèrement inférieurs à ceux de jumeaux séparés à la naissance et évoque à ce propos « l’influence retardatrice d’un jumeau sur l’autre ».

Il est classique de dire que les jumeaux monozygotes présentent un léger retard dans le développement du langage, plus que les dizygotes [23]. Mais ce retard de langage semble plus concerner les aspects relationnels que la richesse de vocabulaire et être en rapport avec le léger retard de la prise de conscience de soi (voir paragraphe suivant). Lezine [21] et Watterman et Shatz [24] parlent d’étapes supplémentaires plutôt que de retard et montrent que les jumeaux créent un nom désignant leur couple avant d’utiliser leurs prénoms respectifs et les pronoms personnels. Le trouble du langage est rarement le même chez les deux jumeaux et peut être le fait d’un seul. Toute catégorie gémellaire confondue, le retard d’apparition du langage est d’environ 6 mois [14]. Le retard de langage pourrait en fait être corrélé à une situation d’isolement des enfants aboutissant à une moindre stimulation. Rabin montre que les jumeaux appartenant à une dyade mixte présentent moins de difficultés langagières [31].

L’existence d’un jargon ou cryptophasie, plus souvent notée chez les jumeaux monozygotes, ne se retrouve pas dans tous les retards de langage et peut coexister avec des difficultés du développement linguistique. Pour Zazzo, ces troubles particuliers du langage gémellaire traduiraient « la persistance anormale des réactions affectives syncrétiques » avec prédominance des propos à tonalité émotive ou concrète aux dépens de l’abstraction. La cryptophasie n’exclut pas l’accès à la langue maternelle mais apparaît comme une imitation maladroite et archaïque du langage proposé par le milieu. Elle s’installerait durant la période d’acquisition du langage et serait de la même fréquence chez les monozygotes que les dizygotes. Par son caractère spontané et sa constitution précoce, elle se distingue de langages secrets, côtoyant un développement linguistique normal et créés volontairement à un âge plus tardif, dans un but d’isolement ou un contexte ludique.

La conquête de la personnalité

Cette question taraude tous les parents, et ceci dès l’annonce de la grossesse gémellaire, comme le montrent les propos recueillis lors de notre étude citée précédemment : « Comment faire la différence pour qu’ils aient chacun leur personnalité ? » La conquête de celle-ci et l’acquisition du langage qui va de pair semblent se faire un tout petit peu plus lentement pour les jumeaux monozygotes qui doivent s’arracher à la fascination de leur double fraternel pour affirmer leur double mental, c’est-à-dire leur image propre, l’image singulière de leur corps et de leur personne [17]. Zazzo montre que l’image du jumeau est d’abord un piège, un mirage où le moi et l’autre sont indistincts. La réaction à l’image spéculaire est identique à la vision du partenaire à travers une vitre, dans un premier temps, et à la survenue de la perplexité face au double spéculaire. Il ne semble pas pour autant que les MZ aient une prise de conscience de soi décalée par rapport aux autres enfants. Elle surviendrait vers l’âge de 2 ans–2 ans 1/2, comme pour un enfant non jumeau [25]. En fait, la prédominance de la conscience de la paire et du couple sur la conscience personnelle, au début de l’apparition du langage, explique peut-être l’utilisation préférentielle du nous, lorsqu’un jumeau veut se désigner. « La confusion des formes pronominales correspondrait à un effet de couple », dit Zazzo. Cela peut d’ailleurs être majoré et venir renforcer une confusion des prénoms favorisée par le choix (souvent inconscient) des parents et soulignant leur ambivalence malgré un désir apparent de différenciation !

Les jumeaux doivent se percevoir eux-mêmes en tant qu’êtres séparés et distincts, non seulement de leur mère mais aussi de leur cojumeau. Le travail de séparation/individuation apparaît donc plus compliqué [26] et essentiellement dépendant de la disponibilité et de la façon dont la mère investit et se représente chacun de ses enfants, ensemble et séparément (voir plus loin). Les difficultés potentielles de la prise de conscience de soi, illustrées notamment par l’étude du langage, peuvent aboutir chez les jumeaux à une confusion des personnes dont les manifestations ne dépassent souvent pas le plan verbal. Zazzo [17] estime que des sentiments aigus de dépersonnalisation avec angoisse peuvent se produire très exceptionnellement face au miroir chez le grand enfant comme chez l’adulte. Il évoque à ce propos la fragilité liée à la ressemblance des jumeaux monozygotes, ce que confirment Albi et Crémieux [27], mais estime qu’il ne s’agit pas d’épisodes délirants, la perte de la conscience de la réalité du sujet étant fugitive. Lebovici [28] rappelle que les jumeaux, en particulier monozygotes, jouent souvent de ce phénomène de ressemblance, de dépersonnalisation et/ou d’échanges d’identité en créant la perplexité chez les tiers pour « jouer un bon tour ».

La tendance à l’introversion

Ce trait a été retrouvé par de nombreux auteurs chez les vrais jumeaux. Zazzo évoque plutôt une timidité qu’il retrouve d’ailleurs également chez les dizygotes bisexués et en particulier chez le garçon. Il discute également les rapports complexes entre timidité et isolement du couple, avec des particularités dans le fonctionnement de la communication et du langage. Il évoque l’existence d’un déficit de sociabilité plus fréquent chez les jumeaux, à l’origine peut-être d’un célibat plus élevé. Mais ce point n’est pas confirmé par d’autres études.

La dominance

La question de la dominance fait partie des représentations toujours attachées à la gémellité. Elle peut être réelle et renvoyer à l’organisation du couple dans ses rapports internes et avec l’extérieur. Pour Gedda, les deux fonctions distinctes, classiquement reconnues aux jumeaux, de « ministre des Affaires étrangères » d’une part et de « jumeau guide » d’autre part, peuvent être remplies par l’un ou l’autre ou par le même, le leader. Zazzo relie cette position de leadership à la réussite du jumeau dans le domaine scolaire ou physique. Par contre, le lien entre cette place et le rang de naissance lui semble dépendant de l’influence parentale et de l’investissement préférentiel de l’un ou l’autre enfant.

La différenciation à l’adolescence

Les jumeaux monozygotes révèlent souvent une nette ambivalence par rapport à la différenciation, en particulier à travers l’habillage et ce d’autant plus qu’ils y sont plus ou moins encouragés par la mère. Droehnlé-Breit [29] estime que l’adolescence induit des modifications dans l’équilibre du couple avec l’apparition d’un désir très net de se différencier de l’autre, de s’affirmer, d’inverser la dominance, mais ce, dans une problématique complexe de réactualisation œdipienne où les investissements parentaux œdipiens peuvent passer au second plan, derrière l’investissement gémellaire. Ainsi, les désirs de différenciation peuvent rester très ambivalents.

Le rôle des parents dans la différenciation des vrais jumeaux

Le statut des parents

Jusqu’au XVIIIe siècle, le père et la mère sont considérés de façon très différente par rapport à une naissance gémellaire : l’homme est glorifié par une naissance multiple et sa virilité apparaît particulièrement glorieuse alors que la grossesse multiple relègue la femme à une condition d’animalité. Un certain nombre de récits la comparent d’ailleurs à une chienne ou à une truie [4]. Aujourd’hui, une mère n’est plus déconsidérée par une naissance gémellaire. Bien au contraire, admirée ou parfois plainte, elle en tire souvent une certaine fierté, mêlée d’inquiétude. Mais il est indéniable que le père garde toujours, plus ou moins clairement exprimée, cette image de survirilité.

Les interactions parents jumeaux et l’établissement de la différenciation

Une femme, dans le déroulement de sa grossesse, est amenée à s’identifier en même temps à sa propre mère et à l’enfant qu’elle attend. Mais comment s’identifier à deux enfants en même temps, sans risquer de les confondre ? La future mère vit une situation d’exception : « J’ai même le sentiment de vivre quelque chose de particulier, par rapport à une autre femme… », « Les gens viennent facilement vers moi pour en parler, ça fait une espèce d’émulsion… ». Face à un certain sentiment d’anormalité, elle se sent obligée de rechercher d’autres exemples dans la famille.

Les interactions mère-père-enfants sont primordiales à étudier car elles influencent très fortement le développement des jumeaux. Elles s’appuient sur l’établissement des premiers liens et les découvertes qui ont été faites par la psychologie expérimentale depuis le milieu du XXe siècle. Il est évident que les perceptions parentales ont une importance indéniable sur le développement de la personnalité des enfants puisque c’est bien à partir de l’attachement des parents à leurs bébés que ceux-ci vont pouvoir se développer psychiquement et développer progressivement une conscience de soi. Si la mère est prise dans le fantasme que ses bébés sont identiques, qu’ils vivent une symbiose entre eux et qu’ainsi, d’une certaine façon, elle n’investit qu’un seul bébé à travers les deux, les capacités de chacun des enfants à percevoir les mouvements psychiques maternels envers chacun d’eux et de les mettre en rapport avec leurs propres émotions seront mises en échec. De ce fait, chacun restera dans une rivalité absolue ou une fusion totale de l’un par rapport à l’autre, loin d’une différenciation structurante. Si au contraire, la mère (et le père bien sûr) les pensent comme différents, malgré leur ressemblance (physique), ils soutiendront leur individuation et la création d’une relation intersubjective de qualité entre chacun d’eux, et entre eux et leurs parents puis les tiers. Les conditions de grossesse, l’accouchement, les hospitalisations mais aussi les représentations de la gémellité dans la société et l’histoire personnelle des parents ont à l’évidence des répercussions sur l’établissement de ces premiers liens avec les bébés : comme ils en ont d’ailleurs en ce qui concerne la naissance d’un seul enfant. Mais la naissance de deux enfants identiques dans leurs apparences, par le trouble qu’elle introduit, fragilise les capacités d’attachement et de différenciation de la mère. Lorsque s’ajoutent fatigue, parfois dépression, sentiments d’angoisse et de culpabilité vis-à-vis de la vie de ceux-ci, les difficultés s’amplifient. Les études sur les interactions entre parents et jumeaux monozygotes montrent souvent une préférence de la mère pour l’un des deux jumeaux lorsqu’il s’agit de bébés prématurés, la préférence pouvant s’inverser voire persister et étant en général fixée sur le jumeau en bonne santé.

La structure du couple parental peut également avoir une influence sur la façon dont les jumeaux sont reconnus sous la forme d’un couple autonome ou comme deux enfants distincts, mais appartenant chacun à l’un des parents. Il est assez classique de voir que les parents cherchent à individualiser les jumeaux monozygotes en leur attribuant respectivement une ressemblance au père ou à la mère, que ce soit d’un point de vue physique, psychologique ou les deux à la fois. Cette démarche devient pathogène lorsqu’elle conduit à refonder deux couples différents, chacun des parents s’alliant à un des deux enfants.

Robin et Le Maner-Idrissi [30] ont travaillé sur les attitudes et représentations des mères vis-à-vis de leurs enfants jumeaux. Ces auteurs ont recherché les influences mutuelles entre les perceptions, les comportements et attitudes éducatives maternelles vis-à-vis de la gémellité et le début du développement verbal des enfants [30]. Proposer des jouets ou autres objets en double exemplaire ou presque identiques peut être selon eux interprété comme la persistance, pour certains parents, d’une tendance à considérer les enfants comme les deux copies d’un même individu, malgré le désir de donner des signes distinctifs à chacun des enfants. La personnalisation des vêtements semble aller de pair avec une prise de conscience plus grande de l’individualité de chaque jumeau. Certaines mères désirent clairement « afficher » la gémellité de leurs enfants, dans un mouvement de valorisation tout en prenant en compte la singularité de chacun, au fur et à mesure du développement. Les auteurs ont montré la cohérence entre les pratiques des mères et leurs représentations envers la gémellité. Les mères aux pratiques différenciatrices, se représentant les enfants comme deux individus bien distincts, se différencient de celles qui ont tendance à avoir des pratiques « gémellisantes » et des représentations du couple gémellaire qui tendent à l’amalgame. Cette opposition semble être modelée par le type de gémellité : plus les jumeaux sont ressemblants (monozygotes), plus les mères ont des comportements gémellisants (choix de vêtements ou de jouets en double exemplaire). Le choix d’objet en double mais de couleur différente peut traduire l’ambivalence maternelle désirant aider à la reconnaissance de chaque enfant tout en insistant sur le caractère double de la gémellité monozygote. Par contre, les jumeaux de sexe différent suscitent les attitudes et les pratiques maternelles les plus différenciatrices pour le choix des vêtements et des jouets. Les relations les plus violentes et la jalousie semblent apparaître essentiellement chez les paires de sexe différent, celles-là même dont les mères insistent plus sur la différence des deux enfants. La rivalité pourrait être liée aux conduites différenciatrices de leur mère, l’enfant pouvant les interpréter comme une préférence de l’amour maternel. En effet, la rivalité fraternelle s’appuie sur la concurrence entre les enfants d’une même fratrie pour la possession des objets parentaux. Elle joue un rôle fondamental dans la constitution de la personne en opérant sur le double registre de la confusion avec l’autre et de l’affirmation du « moi » et de sa différence (rivalité). Rabin pense que ce processus psychologique, présent chez les jumeaux garçon-fille, pourrait être absent ou largement atténué chez les jumeaux du même sexe du fait d’une plus grande difficulté de différenciation de la part de leur mère [31].

L’acquisition du langage et la différenciation des jumeaux par la mère pourraient être liées, différenciation elle-même favorisée lorsque les enfants ne sont pas semblables. En effet, les enfants présentant le taux le plus élevé de difficultés langagières semblent avoir les mères les plus gémellisantes. Les indicateurs verbaux suggèrent qu’il s’agit principalement de difficultés dans la différenciation moi-autrui (vocable commun pour se nommer, non-emploi du prénom du cojumeau) et de complicités gémellaires (mots en commun non compris par les parents). La tendance de certaines mères à considérer et traiter les jumeaux comme une seule unité, « les jumeaux », joue probablement un rôle dans l’utilisation d’un même vocable par l’enfant au-delà de son propre prénom ainsi que dans la constitution d’un vocabulaire secret, marque de leur complicité gémellaire. En suivant l’hypothèse de Zazzo [17], les auteurs estiment que les jumeaux qui ont entre eux, d’après les dires de leur mère, les liens les plus étroits, présentent le plus de difficultés pour acquérir le langage. Ils montrent en fait que, comme pour tout enfant, le langage s’acquiert pour l’enfant jumeau « dans l’interaction quotidienne avec l’adulte parent et non dans une situation un peu mystérieuse de communication quasi télépathique avec le cojumeau ». La façon dont la mère individualise plus ou moins le discours qu’elle adresse à chacun de ses enfants, dans la mesure où elle en a une représentation bien différenciée, joue un rôle important dans l’appropriation par chaque enfant de la situation d’apprentissage du langage.

La vraie gémellité existe-t-elle ?

La plupart des jumeaux MZ sont phénotypement et génétiquement très semblables, plus que les paires bisexuées ou les non-jumeaux, mais ils ne semblent pas totalement identiques pour tous les caractères tels que les traits morphologiques, physiologiques, comportementaux et même biologiques. Il apparaît donc important de ne pas confondre identique et monozygote. En effet, les MZ sont souvent différents au niveau du poids de naissance dans la mesure où ils sont issus de grossesses plus difficiles, avec parfois un phénomène de transfuseur-transfusé et le rôle de la chorionicité qui introduit des conditions environnementales différentes (une même poche ou deux distinctes) et une fréquente prématurité. Les caractères, comportements et personnalités sont fonction de l’histoire de chacun des individus, et ce pour tous les enfants. Même si une partie est génétiquement déterminée, les relations de chaque enfant avec son environnement, établies individuellement, entraînent forcément des divergences dans l’acquisition des composantes de la personnalité. Pour cela, l’attitude de l’entourage, les fantasmes et l’éducation sont essentiels car c’est dans la tête des parents que les jumeaux commencent à se différencier ! S’il y a des concordances dans les comportements des enfants, parfois même des phénomènes troublants de simultanéité (par exemple une décision de mariage, le même jour, sans se l’être dit), ces phénomènes ont plus à voir avec des points communs acquis au fil des années vécues dans une grande proximité qu’à un effet magique de télépathie [32]. Les vrais jumeaux sont certes plus semblables que des jumeaux dizygotes ou des frères et sœurs issus de grossesses différentes. Mais ne faut-il pas dire, finalement, que tous les jumeaux sont vrais dans la mesure où ils sont issus d’une même grossesse et se développent dans le même temps et que tous les jumeaux sont faux parce qu’ils doivent devenir différents, en particulier au niveau affectif et comportemental ?

Références

1 Pons J-C, Frydmann R. Les Jumeaux. Que Sais-Je, PUF, 1994.

2 Klingler C. Les conséquences du scandale Hwang. La Recherche 2006 ; 394 : 30-4.

3 Kuntzmann R. Le Symbolisme des Jumeaux au Proche-Orient Ancien. Naissance, Fonction et Evolution d’un symbole. Paris : Beauchesne Religions, 1983.

4 Pons J-C, Frydman R. Les Jumeaux. Que sais-je. PUF, 1994.

5 Lepage F. Les Jumeaux. Paris : Robert Lafont, collection « Réponse », 1980.

6 Levi-Strauss C. Histoire de Linx. Paris : Plomb, 1991.

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8 Girard R. La violence et le sacré. Paris : Grasset, coll. Pluriel, 1972.

9 Rank O. Don Juan et le double. Paris : Petite Bibliothèque Payot, 1973.

10 Rank O. Der Doppelgänger, eine Psychoanalytische Studi. Leipzig, Wien, Zürich : Internationaler Psychanalitischer Verlag, 1925.

11 Ulrich-Paul C. Le double, Etude psychopathologique. Thèse de médecine, Strasbourg, 1972.

12 Ricoeur P. Les paradoxes de l’identité. Information Psychiatrique 1996 : 201-6.

13 Papernik E, Zazzo R, Pons JC, Robin M. Jumeaux, triplés et plus…. Paris : Nathan, 1992.

14 Zazzo R. Le paradoxe des jumeaux. Paris : Stock-Pernoux, 1984.

15 Charlemaine C, Pons J-C, Duyme M. Les jumeaux identiques sont-ils identiques? Mythes et approches scientifiques. Neuropsychiatr Enfance Adolesc 1998 ; 46 : 7-19.

16 Roelke V. Expérimentations humaines sous le nazisme : synthèse des travaux récents avec une attention particulière au domaine de la psychiatrie, Colloque. « Science, Médecine et Nazisme », Strasbourg 2005 (publication en cours).

17 Zazzo R. Les jumeaux le couple et la personne. Paris  : Quadrige/Presses Universitaires de France, 1960 ; (2e édition 1986).

18 Burt C. The genetic determination of differences in intelligence : a study of monozygotic twins reared together and apart. British Journal of Psychology 1966 ; 57 : 137-53.

19 Legrand F. Existe-t-il une spécificité de la prise en charge des jumeaux en pédopsychiatrie? Thèse de médecine. Strasbourg, 1994.

20 Sauvage D, Barthélémy C, Hameury L, Laugier J. Le développement précoce de jumeaux et triples hospitalisés à la période néonatale. Méthodologie et résultats d’une étude prospective pédiatrique et psychiatrique. Neuropsychiatrie de l’Enfance 1984 ; 32 : 59-69.

21 Lezine I. Note sur le développement psychomoteur de jeunes jumeaux. Semaine des Hôpitaux de Paris 1953 ; 76 : 3967-73.

22 Illingworth RS. Développement psychomoteur de l’enfant. Paris : Masson, 1990.

23 Robin N, Casati I. Existe-t-il une spécificité du développement psychologique précoce des jumeaux ? Neuropsychiatrie de l’Enfance 1994 ; 42 : 180-7.

24 Watterman P, Shatz M. The acquisition of personal pronouns and proper names by an identical twin pair. Journal of Speech and Hearing Research 1982 ; 25 : 149-54.

25 Forbes CA, McKenzie B. Self recognition of facial features in same-sex twins. Australian Journal of Psychology 1987 ; 39 : 43-52.

26 Pedersen LN, McClearn GE, Nesselroade JR. Effect of early rearing environment of twin similarity in the last half of the life span. British Journal of Developmental Psychology 1992 ; 10 : 255-67.

27 Albi JM, Crémieux R. Les jumeaux : la méthode des jumeaux, la situation gémellaire. Psychiatrie de l’enfant 1959 ; 2 : 580-98.

28 Lebovici S. A propos de : Les jumeaux, le couple et la personne par René Zazzo. L’évolution Psychiatrique 1962 ; 27 : 175-83.

29 Droehnlé-Breit C. Les jumeaux face à l’Œdipe. Destin des relations gémellaires et œdipiennes entre l’adolescence et le début de l’âge adulte. Neuropsychiatr Enfance Adolesc 1998 ; 46 : 38-45.

30 Robin M, Le Maner-Idrissi G. Attitudes et représentations des mères envers la gémellité à deux ans et développement du langage chez les jumeaux. Neuropsychiatr Enfance Adolesc 1998 ; 46 : 28-37.

31 Rabin JF. L’enfant et la jalousie, perspective psychanalytique. Lieux de l’enfance 1988 ; 16 : 39-64.

32 Alby J-M. Jumeau, jumelle. Paris : Casterman, L’école des parents, 1983.

2 Ils ont cependant souvent un attachement particulier, perceptible dans les moments chargés d’émotion pour eux.3 De Malliard Marie-Laure, Thèse de médecine, Strasbourg 2006.1 Il semble en être de même pour les clones animaux. Les clones ne sont pas identiques ni entre eux ni à l’animal adulte. Les modifications des chromosomes, les conditions de culture des cellules et des embryons et les relations entre le fœtus et la mère porteuse et enfin l’environnement post-natal sont des sources de variabilité qui suggèrent que le fantasme du clone identique n’est qu’un fantasme (La Recherche 2006, n° 394, page 40).


 

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