ARTICLE
Auteur(s) : Anne
Danion-Grilliat1, Marie-Laure de
Malliard2
1Professeur des Universités-Praticien Hospitalier,
Psychiatre pour Enfants et Adolescents, Hôpitaux Universitaires de
Strasbourg, 1 place de l’Hôpital, 67091 Strasbourg Cedex
2Interne en Psychiatrie, Secteur G010, Service de
P. Meyer, Centre Hospitalier d’Erstein, Route de Kraft, 67150
Erstein
« Les jumeaux n’existent pas.Chacun de nous est absolument
singulier.On devient jumeau sous le regard d’autrui ».R.
Zazzo.Jumeau, du latin gemellus, signifie « qui est né du même
accouchement » (Larousse) mais a également un sens de
symétrie. Si la gémellité est un phénomène de plus en plus fréquent
(1/68 naissances en France en 1997 et 1/14 dans certains pays
d’Afrique), elle continue à frapper l’imaginaire. Depuis la nuit
des temps, les jumeaux, qu’ils soient vrais ou faux, fascinent, les
mythes fondateurs de l’humanité en attestent. La gémellité induit
des sentiments ambivalents, entre peur et attirance. La mortalité
périnatale des jumeaux a toujours été plus importante que celle des
nouveau-nés uniques. L’idée que leur destin serait tragique (plus
de 50 % des jumeaux mouraient la première année avant les
progrès de la médecine et de la réanimation) fut longtemps au
premier plan [1]. L’angoisse liée à la crainte de voir ces enfants
mourir ou naître très prématurément et en même temps le désir
d’avoir des enfants se ressemblant parfaitement ont toujours
coexisté.Pourquoi parler de vrais jumeaux dans un ensemble
d’articles consacrés au clonage ? S’agit-il de la même
problématique ? Dans sa dimension thérapeutique, le clonage a
fait naître de grands espoirs [2] ces dernières années. De son
côté, le clonage humain, dans son sens reproductif, nourrit
beaucoup de fantasmes. En effet, il suggère l’idée magique d’une
autorégénération (dans son sens étymologique de rejeton), d’une
possibilité de recréer son double identique et qui aurait la
capacité de survivre à soi-même. A travers le clonage, l’homme
touche enfin au rêve d’immortalité qui le hante depuis toujours,
probablement. Les jumeaux par contre, surtout lorsqu’ils se
ressemblent trait pour trait et que l’on parle souvent à leur
propos de clones, suggèrent plus une problématique de double,
d’identité, de couple que d’immortalité. Mais que l’on évoque les
vrais jumeaux ou les clones fantasmés, les uns et les autres posent
la question du même, de l’autre comme alter ego ou différent, de
l’identité, de la solitude et de la finitude.Il n’y a pas un mais
plusieurs types de gémellité : les enfants sont dits
« vrais jumeaux » ou encore jumeaux homozygotes ou
monozygotes (MZ) lorsqu’ils sont issus du même œuf fécondé puis
scindé en deux ; ils sont dits « faux jumeaux » ou
encore jumeaux dizygotes (DZ) lorsqu’ils sont issus de la
fécondation de deux ovules différents par deux spermatozoïdes
différents. Les premiers sont bien sûr toujours du même sexe et ont
un patrimoine génétique identique, ce qui ne veut pas dire qu’ils
soient absolument semblables1 sur le
plan morphotypique et psychologique, du fait en particulier du type
de chorionicité permettant que les jumeaux se développent dans une
ou deux poches distinctes. Par contre, les seconds peuvent être du
même sexe ou de sexe différent et ont un patrimoine génétique
présentant les mêmes différences que deux frères ou sœurs issus de
grossesses différentes.La gémellité vraie (MZ), qui sous-tend en
général une ressemblance importante, renvoie bien sûr de façon plus
évidente à la question du singulier, du même et de l’autre, de
l’identité et du clone. Et c’est bien ce qui est au cœur des
interrogations des parents lorsqu’ils apprennent qu’ils attendent
des vrais jumeaux : « comment ferons-nous pour les
reconnaître » ? Mais cette question du même, de
l’indifférencié, est en fait toujours présente dans les fantasmes,
quel que soit le type de gémellité. Il n’est qu’à entendre, venant
parfois de personnes a priori au courant des différents types de
gémellité, les questions posées aux parents de deux enfants du même
sexe ou de sexe différent, mais dont il est dit simplement qu’ils
sont jumeaux : « Ce sont des vrais ou des faux
jumeaux » ? C’est donc bien la gémellité en elle-même, et
pas seulement la gémellité monozygote, qui suscite l’interrogation
du même.
Les représentations sociales et culturelles de la
gémellité
La gémellité, mythes et réalité
Le thème de la gémellité appartient à l’inconscient collectif. On
le retrouve dans les mythes, dans l’art et la littérature, dans les
représentations sociales et personnelles, et ce à travers les âges
et les cultures.
Les jumeaux dans les mythes
Les jumeaux interrogent particulièrement les mythes, exprimant les
symbole de la fertilité, de l’amour, du bien et du mal, de la
rivalité, de la mort et de l’immortalité. Ils ravivent les
interrogations sur l’identité individuelle : s’agit-il de deux
individus, du même dupliqué, de deux identiques mais
différents ? Ils représentent une double figure et renvoient à
la dualité de tout homme à l’origine de cette fascination qu’ils
engendrent. Différemment du clone qui, dans le double, renvoie à la
descendance identique et annule ainsi la finitude, le jumeau est le
double, miroir de soi-même. Il suscite le désir de se retrouver
dans ce double, dans une présence permanente qui, puisqu’elle est
permanente, ne peut décevoir. A travers les mythes de l’enfant
double qui traversent toutes les civilisations, la question du bien
et du mal est interrogée. Voir naître deux enfants en même temps,
pour les sociétés primitives et en particulier dans les sociétés
africaines, est un présent de Dieu (ou d’un dieu), gage de
fertilité ou au contraire signe d’une intervention diabolique, avec
pour origine l’adultère, par exemple. Cette allégorie du bien et du
mal, constamment présente dans l’inconscient concernant l’enfant
double, souligne en fait qu’il représente les deux pôles
antagonistes structurant le monde et tout être humain.
Dans la Bible, les jumeaux illustrent des thèmes issus des
mythes du Proche-Orient ancien [3]. Ainsi, Adam et Eve, pas
véritablement jumeaux mais où Eve est une femme issue de la chair
d’un homme, illustrent le mythe fondateur de l’androgyne, première
créature à la fois homme et femme à l’origine de l’humanité. Ce
mythe actualise la part masculine et celle féminine de tout être
humain, à travers cette créature mythique et idéale qui rassemble
les qualités des deux sexes. Jacob et Esaü, les fils d’Isaac et de
Rebecca, sont les véritables premiers jumeaux de la Bible et
illustrent la rivalité et la différence dans l’ordre de naissance.
Alors qu’ils sont déjà en lutte dans le ventre de leur mère (le
« syndrome de Rebecca » pour R. Zazzo), Yahvé annonce à
leur mère qu’ils seront à l’origine de deux peuples, l’un
dominateur et l’autre serviteur. On sait ce qu’il adviendra du
droit d’aînesse d’Esaü (né le premier, bien que Jacob ait essayé de
le retenir par le talon) que Jacob rachètera à son frère affamé en
échange d’un plat de lentilles.
Les mythologies grecque et romaine évoquent, elles aussi, nombre
de jumeaux qui, de la même façon, mettent en relief certaines
facettes de la gémellité : les jumeaux Atrée et Thyeste et
leur haine particulièrement sanguinaire (la légende des Atrides à
Mycènes) illustrant la difficile mise en place des structures
sociales et de parenté ; la rivalité des jumeaux Prodros et
Acrysios débouchant sur le partage et l’alternance, en particulier
du droit à gouverner et du droit d’aînesse ; les plus célèbres
de tous, les Dioscures, nés de Léda et de deux pères différents
(thème de la surfécondation), inséparables jusque dans la mort,
Pollux obtenant de Zeus son Père le droit que son frère Castor, né
du mortel Tyndare, devienne immortel comme lui ; Romulus et
Remus enfin, dont la rivalité mortelle sera à l’origine de
Rome.
En Afrique, les mythes sont également nombreux. Les conceptions
liées aux naissances gémellaires, dans certaines régions d’Afrique
extrêmement fréquentes, considèrent les enfants jumeaux comme
envoyés des dieux et ou au contraire porteurs d’un pouvoir
maléfique [4].
La place faite aux jumeaux dans l’histoire
L’histoire des jumeaux se confond, à ses débuts, avec les légendes,
les mythes et la littérature qui attestent de l’existence des
jumeaux dans l’Antiquité. Au IIe siècle
après J.-C., le martyre de triplés est à l’origine du
développement d’un culte qui, peu à peu, remplace celui des
Dioscures. Les pouvoirs miraculeux de ces derniers sont reportés
sur les Saints Chrétiens jumeaux [5]. La religion chrétienne
s’interroge d’ailleurs plus sur la question de l’identité des
jumeaux que sur celle de leur côté prétendument miraculeux :
possèdent-ils une seule âme ou s’agit-il de deux personnes
différentes ?
Parmi les jumeaux célèbres, citons celui qui a été surnommé
« le Masque de Fer », mort en 1703 après avoir passé la
plupart de sa vie en prison et son possible jumeau Louis XIV :
Anne d’Autriche aurait en effet donné naissance à deux enfants, à
quelques minutes d’intervalle, bien que l’histoire ne le confirme
pas officiellement. Le deuxième né aurait été ainsi éloigné et
caché afin que ne se pose pas un problème dynastique insoluble. En
effet, dans la situation de gémellité, la question du droit
d’aînesse n’est pas résolue. Dans l’Ancien Régime, les successions
se règlent par ordre de primogéniture dont dépend le droit
d’aînesse. Déterminer le premier né est simple dans le cas de deux
grossesses distinctes. Mais, en cas de gémellité, le problème
essentiel revient à déterminer qui des deux est l’aîné, deux
théories s’affrontant depuis toujours et considérant comme l’aîné
soit le premier-né, soit celui « déposé en premier au fond de
la matrice », c’est-à-dire le deuxième né. Au
XVIIIe siècle, l’article sur les jumeaux dans
l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert souligne le côté arbitraire
de l’attribution du droit d’aînesse en reconnaissant que « la
naissance de deux frères jumeaux a fait naître dans la société
civile une question insoluble qui est celle du droit d’aînesse. On
peut bien décider par la loi que le premier qui vient au monde sera
regardé comme l’aîné ; mais ce qui se passe dans les
entrailles de la mère lors de la conception et du terme de
l’accouchement est un secret tellement impénétrable aux yeux des
hommes qu’il leur est impossible de dissiper le doute par les
lumières de la physiologie ». Face à cette incertitude, il
apparaît clairement que c’est bien la difficulté à établir une
différence juridique qui est en question et non celle de la
ressemblance physique ou psychique qui, elle, ouvre à la question
des représentations collectives.
Les représentations de la gémellité
Les représentations pour les anthropologues
Les anthropologues affirment que la naissance de jumeaux constitue,
dans toutes les sociétés, un phénomène exceptionnel considéré soit
comme maléfique et apportant le malheur soit comme bénéfique, les
enfants étant dotés de pouvoirs surnaturels, soit encore les deux à
la fois. L’isolement social, les difficultés financières, le
soutien de la famille, la fierté et/ou le désarroi d’être les
parents de jumeaux sont, semble-t-il, des constantes que l’on
trouve dans les pays occidentaux comme en Afrique.
Les jumeaux antithétiques
Lévy-Strauss [6] a montré que dans les mythes amérindiens
d’Amérique du Nord, les jumeaux sont considérés comme
antithétiques, remplissant des fonctions complémentaires mais
opposées : l’un bon et l’autre mauvais, l’un représentant la
vie et l’autre la mort, l’un le ciel l’autre la terre, l’un
agressif et l’autre pacifique, l’un fort l’autre faible, etc.
Les jumeaux semblables en tous points
A l’inverse, les mythes indo-européens mettent l’accent sur
l’homogénéité complète des jumeaux, gommant la différence. Ainsi,
le thème de leur complète identité est au cœur des préoccupations
populaires : les jumeaux sont des enfants ne présentant aucune
distinction physique l’un par rapport à l’autre, sauf au moyen
d’artifices vestimentaires ou cosmétiques, ayant les mêmes goûts,
les mêmes pensées, les mêmes caractères, épris de la même femme,
malades en même temps, incapables de se survivre l’un à l’autre
[7].
A travers ces références mythiques fondamentales, Lévi-Strauss
montre que ces deux types de représentations sont toujours au cœur
des représentations populaires de la gémellité, dans notre société.
Évoquons à ce propos des jumeaux de la littérature ou du cinéma
contemporain (Michel Tournier avec Les Météores ou encore Le Vent
Paraclet ; les mises en scène, sous forme comique ou tragique,
de méprise autour de l’identité de jumeaux) et la rencontre de
paires de jumeaux affichant ostensiblement leur complète similitude
dans une sorte de provocation.
Les représentations pour les philosophes
Pour leur part, les philosophes lient la question de la gémellité à
plusieurs des notions fondamentales qui structurent tout
individu : le double, le couple, la rivalité.
L’image du double
La confrontation avec l’image de la gémellité rend mal à l’aise car
elle vient contredire le principe fondamental de l’individu humain
unique et distinct [7]. Pour René Girard [8], le double de la
gémellité est monstrueux, maléfique : « Dans le cas des
jumeaux, la symétrie et l’identité sont représentées de façon bien
exacte ; la non-différence est présente en tant que
non-différence, mais elle s’incarne en un phénomène si exceptionnel
qu’il constitue une nouvelle différence ». L’indifférenciation
devient violence. Otto Rank souligne quant à lui la dualité de
l’âme de l’homme qui « a amené avec lui son double
visible… » [9].
Dans tous les domaines et à toutes les époques, le double est un
thème universel, inhérent à l’être humain, même unique. Dans sa
célèbre étude sur le double, Rank [10] écrit (qu’) « on
atteint ici à de profonds problèmes de la nature humaine ».
Dans sa thèse de médecine, Christiane Ulrich-Paul [11] repère les
différents aspects de la notion de double qui renvoient à l’autre
comme à soi-même. Selon le dictionnaire Robert, le double d’une
personne se dit de quelqu’un qui lui ressemble, qui est en pleine
communion avec elle : c’est un alter ego. Le double se
différencie du sosie qui n’a qu’une ressemblance physique. Le
double est aussi une chose semblable à une autre, une réplique, une
copie. Est double tout ce qui est répété deux fois, à l’identique,
d’où la notion de dualité. Mais est considéré également comme
double une personne ou un comportement qui ne révèle qu’un aspect
des choses, l’autre restant caché(e), d’où la notion de duplicité.
Le thème du double renvoie enfin au recul que l’homme prend par
rapport à lui-même, à la question de la conscience de sa propre
ambivalence, à l’image spéculaire que l’enfant voit dans le miroir,
à l’ombre, à l’âme, au double vécu dans le réel. À l’extrême, dit
C. Ulrich, « le seul fait de se penser est un
dédoublement de l’être ». Paul Ricœur, en parlant de
l’identité, souligne combien la question du même est au cœur de
l’identité puisqu’elle atteste du sentiment de continuité,
d’exister [12]. Mais là encore, l’identité doit être entendue dans
une double acceptation. « L’identité, ce sont des traits qui
permettent de reconnaître une chose comme étant la même ». (…)
« Cela peut signifier déjà plusieurs choses : identité
numérique de la même chose, qui apparaît plusieurs fois ; identité
ontogénétique ou de développement du même être vivant, de la
naissance à la mort (le gland et le chêne) ; identité de
structure : code génétique, empreintes digitales, groupe
sanguin. Ce que nous cherchons à travers ces traits c’est la
stabilité, si possible l’absence de changement, l’immuabilité du
même ». Cette stabilité dans le temps écoulé définit la notion
d’identité, idem pour Ricœur. Mais il y a aussi une deuxième
identité, soumise à la variabilité du temps, qui remet en cause
l’existence d’un moi permanent et immuable et pour autant ne remet
pas en question « le maintien de soi dans le cadre de la
parole tenue ». C’est ce que Ricœur nomme l’ipséité ou le fait
de rester le même malgré le temps qui passe.
Le couple
Les jumeaux constituent l’image d’un couple idéal, l’image
platonicienne de l’amour fusionnel, dit M. Robin [7]. La
complicité des jumeaux, leur entente et leur besoin l’un de l’autre
évoquent l’image de l’amour idéal, l’idée d’avoir pour toujours un
compagnon qui vous comprend et vous ressemble. Papernik et al
estiment d’ailleurs que cette fascination pour la gémellité, à
travers l’image du couple, explique le fantasme très fréquent chez
les femmes enceintes d’attendre des jumeaux [13].
La rivalité fraternelle
Comme nous l’avons évoqué pour les mythes anciens, la rivalité, en
particuliers fraternelle, est inhérente à la gémellité. Dans la
fratrie habituelle, la rivalité se joue pour l’amour des parents,
entre un enfant et son puîné considéré comme un usurpateur.
Contrairement à ce que de nombreux parents pensent, la gémellité,
c’est-à-dire ici l’absence de différence, en particulier dans le
temps de la naissance, ne vient pas gommer ou empêcher cette
rivalité. Pour Girard [8], « les frères sont à la fois
rapprochés et séparés dans une même fascination, celle de l’objet
qu’ils désirent ardemment tous les deux et qu’ils ne veulent ou ne
peuvent partager, un trône, une femme, ou de façon plus générale
l’héritage paternel ». (…) « Le sujet désire l’objet
parce que le rival lui-même le désire ». Dès leur naissance,
les jumeaux sont confrontés aux mêmes objets à désirer, en même
temps, et doivent mettre en place des processus psychologiques
destinés à gérer ces situations de partages obligés. Poussée à
l’extrême, la rivalité fraternelle peut aboutir à la haine
meurtrière, autre face de l’amour. Dans bien des légendes
gémellaires, la seule façon que l’un des jumeaux trouve pour
exister, en tant qu’individu distinct, est de tuer son double
(Romulus et Remus). Sans lui donner une signification
intentionnelle qu’elle n’a bien sûr pas, le syndrome
transfuseur-transfusé des jumeaux monozygotes monochorioniques en
est une illustration.
Spécificité des représentations en fonction du type de
gémellité
La seule évocation de jumeaux impose toujours l’idée de savoir s’il
s’agit bien de jumeaux identiques, les seuls vrais, alors que les
autres seraient considérés comme faux, « imposteurs d’une
vraie gémellité » [7]. Mais vrais ou faux, de même sexe ou de
sexe différent, les jumeaux ne renvoient pas forcément à la même
thématique. Il est cependant intéressant de constater que ces
distinctions ne sont prises en compte ni par les anthropologues ni
par les philosophes ou encore les spécialistes de la mythologie.
M. Robin [7] estime que le seul fait d’être né le même jour,
d’une même grossesse, d’être toujours comparé ou référé à son
co-jumeau (les parents parlent souvent « des jumeaux » et
non de tel et tel enfant) et enfin de devoir partager en permanence
la même figure maternelle dans une relation à trois (ou à deux,
mère-jumeaux), pousse à les considérer, de fait, comme des jumeaux,
sans autre spécificité.
Mais, à y regarder de plus près, la problématique de la
différenciation entre soi et l’autre ne se pose probablement pas de
la même manière, dans la réalité de la vie, pour les différentes
catégories de jumeaux. Les jumeaux nés du même œuf (monozygotes ou
MZ), qui constituent 30 % des naissances gémellaires,
possèdent le même patrimoine génétique et se ressemblent souvent
comme deux gouttes d’eau, source de fréquentes confusions. C’est
bien le thème du double, du même, qui en fait toute la
particularité. Toutefois, les effets de l’environnement influent
dès la vie intra-utérine (gémellité monozygote mais mono ou
bichoriale) puis après la naissance et suggèrent une expression
différente du patrimoine génétique pour conduire à des individus
distincts, aux personnalités différentes. C’est ce que René Zazzo a
appelé « le paradoxe des jumeaux » [14]. Les jumeaux
dizygotes, dits encore « faux jumeaux », sont aussi
différents dans leurs aspects physiques et leurs caractères qu’un
frère et une sœur nés de deux grossesses différentes2. Zazzo suggère que le thème de la rivalité
fraternelle s’attache tout particulièrement à eux, surtout s’ils
sont de même sexe et celui du couple aux jumeaux de sexes
différents, considérés d’ailleurs, dans la plupart des cultures,
comme une bénédiction (« le choix du Roi »), à moins que
le soupçon d’inceste ne vienne faire basculer la représentation
positive en représentation ambiguë.
Les représentations des parents
Ces représentations multiples de la gémellité sont connues des
futurs parents de jumeaux ou de leur entourage qui se charge en
général de les leur transmettre. Elles alimentent, plus ou moins à
leur insu, leurs craintes, leur fascination, leurs comportements et
bien sûr leurs pratiques éducatives (sur ce point précis, voire le
paragraphe : le rôle des parents dans la différenciation).
Dans le cadre d’une étude sur le vécu psychologique et les
représentations des mères au cours d’une grossesse gémellaire3, nous avons rencontré des femmes
enceintes de jumeaux, au cours du troisième trimestre de leur
grossesse se déroulant sans complication et dans les dix jours
suivant leur accouchement. Dans le cadre d’entretiens
semi-directifs, nous avons recueilli des propos illustrant
remarquablement bien cette dualité fascination/répulsion exercée
par les jumeaux : « Mon fils était copain avec des
jumeaux… j’arrivais pas à faire la différence, je me disais :
comment elle fait la mère pour savoir qui est qui ? ça me
perturbait tout ça… comment on élève des enfants qui sont
pareils ? » ; « C’est bien, deux pour le prix
d’un… deux personnes qui se ressemblent, c’est quand même
bizarre… » ; « Des jumeaux identiques, ça
m’intéresse pas… j’aime bien avoir des individus, des entités… des
enfants différents… et une copie conforme… c’est une
curiosité » ; « J’ai toujours eu un peu de mal avec
les vrais jumeaux… ça met un peu plus mal à l’aise… j’ai été ravie
d’apprendre qu’il s’agissait d’une fille et d’un garçon… plus
simple à gérer… » ; « C’est deux entités identiques,
on a l’impression que c’est la même personne… » ;
« C’est joli, c’est tellement beau, c’est double, c’est
joli… ».
Nous avons également constaté les difficultés qu’ont ces futures
mères à se représenter leurs enfants à naître : « Je les
imagine très peu… pas de projet… pas d’idée… physiquement,
jamais… » ; « Pas d’image précise… des
enfants », « c’est l’inconnu, on ne sait pas à quoi
s’attendre… » ; « J’acceptais pas qu’il y en ait
deux, donc j’arrivais pas à me les imaginer… ». Plus
précisément, certaines ont des difficultés toutes particulières à
se représenter deux enfants au lieu d’un seul : « Tous
les deux malgré tout, je les vois de la même façon… » ;
« J’ai toujours voulu avoir une fille… » ; « On
a commencé à imaginer un bébé achevé… » ; « Je vois
un bébé, enfin deux bébés ! » Par ailleurs, quel que soit
le type de leur grossesse (mono ou hétérozygote), ces femmes se
représentent les jumeaux en général comme de « vrais
jumeaux » et expriment presque toujours des inquiétudes en ce
qui concerne la différenciation et l’individuation de leurs
enfants : « …Ma seule inquiétude depuis le début :
est-ce que j’arriverai à les reconnaître ? »… « ça
doit être dur de vivre avec son double… » ; « Il
faudra qu’on fasse attention… » ; « On sent qu’elles
ont pas forcement le même caractère… ne bougent pas de la même
façon… » ; « On a choisi des prénoms très
différents, et en sonorité et en initiales… pour qu’elles puissent
retrouver leurs affaires et qu’il n’y ait pas tout le temps une
histoire de confusion… » ; « Je les sens pas pareil…
je les sens bien comme deux différents… deux personnalités
différentes… » ; « Je suis choquée quand j’en vois
deux habillés pareil… c’est pas des poupées… je leur ferais pas ça…
c’est pas les mêmes personnes… ». Juste après l’accouchement,
ces préoccupations concernant la différenciation et l’individuation
des nouveau-nés restent très présentes, en particulier devant des
jumeaux monozygotes. La différenciation des bébés s’appuie
essentiellement sur des critères morphologiques, même lorsque les
nouveau-nés se ressemblent peu mais l’inquiétude sur des capacités
à s’attacher à deux enfants en même temps, est perceptible.
Les conceptions scientifiques concernant la gémellité
À l’étude des registres paroissiaux, la fréquence des naissances
gémellaires au cours des siècles semble avoir été relativement
constante et ce jusqu’à l’avènement des procréations médicalement
assistées et des stimulations ovariennes. Mais la cause de la
gémellité dans l’espèce humaine a probablement toujours intéressé
les hommes.
Très clairement, dans l’Antiquité, l’arrivée de jumeaux est due
à l’intervention des dieux. Mais sur le plan somatique, pour
Hippocrate, la naissance gémellaire est la conséquence de la
bipartition du sperme dans chacune des cornes de l’utérus. Ces
conceptions dominent jusqu’au XVIIIe siècle. Les
médecins, ignorants de la reproduction, évoquent différentes
raisons à la naissance de jumeaux comme la chaleur du climat, le
long éloignement de la couche conjugale de l’homme qui lui permet
de constituer des réserves de substance fertile, le parallélisme
entre le nombre de mamelles et d’enfants (dans la tradition
hippocratique) et enfin la théorie des logettes utérines héritées
d’Aristote. Au XIXe siècle, les théories
biologiques et obstétricales sur la fécondation, la gestation et
l’accouchement en général et sur celles concernant les jumeaux MZ
ou DZ en particulier, commencent à évoluer. En 1875, Galton
introduit la méthode d’étude dite des jumeaux, tout
particulièrement pour repérer les influences différenciées de la
génétique et donc de l’hérédité (nature) et de l’environnement
(nurture) sur la survenue des maladies mentales. Il s’agit de
comparer la ressemblance ou la dissemblance d’un trait spécifique
chez des jumeaux MZ et des jumeaux DZ. Cette méthode n’est
cependant pas sans poser problème dans la mesure où elle considère
des petits échantillons de population et où elle ne tient pas
compte, dans la population de MZ, des différences chorioniques et
de leur influence sur le milieu [15]. Le milieu du
XXe siècle voit surgir la période noire des
recherches sur la gémellité et les expériences maudites des
médecins nazis, expériences qu’il ne faut surtout pas passer sous
silence du fait de leur caractère raciste et meurtrier. Ces études,
soutenues et encouragées par des scientifiques de renom reconnus
mondialement [16], ont pour objectif de tenter de percer le mystère
de la gémellité et ainsi permettre aux femmes aryennes du Reich de
donner naissance à des jumeaux pour le repeupler au plus vite.
Ainsi en est-il des travaux du Docteur J. Mengele, chargé de
recenser et d’établir le registre des jumeaux dès 1937. Nommé au
camp d’extermination d’Auschwitz en 1943, il se charge de
sélectionner, entre autres, 150 paires de jumeaux et de pratiquer
sur eux des expériences non invasives (mesures, photographies) puis
rapidement invasives (prises de sang, injections, greffes,
injections de teinture dans les yeux pour en modifier la couleur)
avant de les mettre à mort pour pratiquer des autopsies
exploratoires.
A partir de la fin de la guerre, des recherches scientifiques de
qualité se développent dans les domaines de la biologie, de la
génétique et de l’obstétrique. En 1952 en Italie, Luigi Gedda crée
le terme de gémellologie et ouvre un centre de recherche célèbre, à
Rome. C’est enfin avec René Zazzo, en France, que s’ouvre une autre
voie d’étude de la gémellité, celle liée à la psychologie des
jumeaux. Dans sa thèse en 1960, Zazzo s’attache tout
particulièrement à explorer les relations gémellaires comme modèle
d’une relation de couple [14, 17]. Il estime que la vie en commun
entraîne des ressemblances mais aussi des dissemblances non liées à
la seule hérédité. Ces relations sont pour lui le résultat
d’interactions entre les partenaires.
La psychologie et le développement des vrais jumeaux
L’hypothèse que les facteurs génétiques influencent le comportement
humain est ancienne et les jumeaux monozygotes ont été tout
particulièrement placés au cœur de ce débat, nature versus
environnement. Les vrais jumeaux ayant le même patrimoine génétique
(césure en deux d’un œuf), des études utilisant des paires
gémellaires mono et dizygotes ont été particulièrement étudiées
pour tenter de mettre en évidence la participation de l’hérédité
dans le déterminisme de certains caractères, comme par exemple le
quotient intellectuel [18]. Cependant, aucun résultat solide pour
affirmer l’héritabilité du QI n’a pu être avancé. L’opposition
classique environnement/hérédité est aujourd’hui largement remise
en question et il est reconnu que d’autres facteurs ont des
influences complémentaires sur la détermination du caractère de
chacun des jumeaux. Zazzo l’a démontré en étudiant les effets de
couple, effets différenciateurs s’exprimant dans un environnement
réputé identique et parfois même uniformisant : « Les
jumeaux ne sont pas seulement des enfants nés le même jour :
ils constituent un couple. Du fait même de l’existence du couple,
il s’établit une structure interne. On retrouve à l’origine des
fonctions différentes prises par chacun des enfants à l’intérieur
du couple, des rapports d’ascendance et de soumission entre
eux ; comme les deux éléments de tout couple, il ne peut
s’établir un égalitarisme parfait. Les jumeaux ne sont pas un même
être en deux exemplaires mais plutôt deux êtres qui deviennent
complémentaires ». Zazzo discute ainsi une spécificité
gémellaire pour les monozygotes. Mais un certain nombre de traits
de caractère sont classiquement reconnus aux vrais jumeaux [19].
L’attachement
On connaît la souffrance de certains enfants vrais jumeaux à la
séparation remettant en cause leur attachement. Celui-ci est a
priori considéré comme plus fort chez les vrais jumeaux. Gedda émet
l’hypothèse de l’existence d’un même instinct de conservation
créant ce lien particulier. Zazzo évoque une composante sensuelle
qui potentialiserait l’attachement. La question de la sensorialité
doit ainsi être évoquée. Les études en psychologie expérimentale
ont démontré les capacités sensorielles des fœtus et des
nouveau-nés et leur sensibilité à un certain nombre de stimuli
mettant en jeu l’odorat, l’audition et la mémoire dans la
constitution du lien mère/enfant. On peut alors s’interroger sur le
rôle de cette sensorialité dans les rapports entre deux jumeaux,
surtout s’ils ont vécu dans la même poche amniotique. La clinique
montre de fait une grande sensibilité de très jeunes bébés à la
présence ou non de leur jumeau, qu’ils soient MZ ou DZ.
Le développement psychomoteur
Certaines études montrent que les jumeaux présentent assez souvent,
mais de façon temporaire, un quotient de développement global
légèrement diminué. À ce propos, il ne faut pas minimiser
l’importance de la prématurité [20], de même que le contexte social
et la fratrie [21]. R.S. Illingworth [22] constate que les QI
moyens de jumeaux élevés ensemble sont légèrement inférieurs à ceux
de jumeaux séparés à la naissance et évoque à ce propos
« l’influence retardatrice d’un jumeau sur l’autre ».
Il est classique de dire que les jumeaux monozygotes présentent
un léger retard dans le développement du langage, plus que les
dizygotes [23]. Mais ce retard de langage semble plus concerner les
aspects relationnels que la richesse de vocabulaire et être en
rapport avec le léger retard de la prise de conscience de soi (voir
paragraphe suivant). Lezine [21] et Watterman et Shatz [24] parlent
d’étapes supplémentaires plutôt que de retard et montrent que les
jumeaux créent un nom désignant leur couple avant d’utiliser leurs
prénoms respectifs et les pronoms personnels. Le trouble du langage
est rarement le même chez les deux jumeaux et peut être le fait
d’un seul. Toute catégorie gémellaire confondue, le retard
d’apparition du langage est d’environ 6 mois [14]. Le retard
de langage pourrait en fait être corrélé à une situation
d’isolement des enfants aboutissant à une moindre stimulation.
Rabin montre que les jumeaux appartenant à une dyade mixte
présentent moins de difficultés langagières [31].
L’existence d’un jargon ou cryptophasie, plus souvent notée chez
les jumeaux monozygotes, ne se retrouve pas dans tous les retards
de langage et peut coexister avec des difficultés du développement
linguistique. Pour Zazzo, ces troubles particuliers du langage
gémellaire traduiraient « la persistance anormale des
réactions affectives syncrétiques » avec prédominance des
propos à tonalité émotive ou concrète aux dépens de l’abstraction.
La cryptophasie n’exclut pas l’accès à la langue maternelle mais
apparaît comme une imitation maladroite et archaïque du langage
proposé par le milieu. Elle s’installerait durant la période
d’acquisition du langage et serait de la même fréquence chez les
monozygotes que les dizygotes. Par son caractère spontané et sa
constitution précoce, elle se distingue de langages secrets,
côtoyant un développement linguistique normal et créés
volontairement à un âge plus tardif, dans un but d’isolement ou un
contexte ludique.
La conquête de la personnalité
Cette question taraude tous les parents, et ceci dès l’annonce de
la grossesse gémellaire, comme le montrent les propos recueillis
lors de notre étude citée précédemment : « Comment faire
la différence pour qu’ils aient chacun leur
personnalité ? » La conquête de celle-ci et l’acquisition
du langage qui va de pair semblent se faire un tout petit peu plus
lentement pour les jumeaux monozygotes qui doivent s’arracher à la
fascination de leur double fraternel pour affirmer leur double
mental, c’est-à-dire leur image propre, l’image singulière de leur
corps et de leur personne [17]. Zazzo montre que l’image du jumeau
est d’abord un piège, un mirage où le moi et l’autre sont
indistincts. La réaction à l’image spéculaire est identique à la
vision du partenaire à travers une vitre, dans un premier temps, et
à la survenue de la perplexité face au double spéculaire. Il ne
semble pas pour autant que les MZ aient une prise de conscience de
soi décalée par rapport aux autres enfants. Elle surviendrait vers
l’âge de 2 ans–2 ans 1/2, comme pour un enfant
non jumeau [25]. En fait, la prédominance de la conscience de la
paire et du couple sur la conscience personnelle, au début de
l’apparition du langage, explique peut-être l’utilisation
préférentielle du nous, lorsqu’un jumeau veut se désigner.
« La confusion des formes pronominales correspondrait à un
effet de couple », dit Zazzo. Cela peut d’ailleurs être majoré
et venir renforcer une confusion des prénoms favorisée par le choix
(souvent inconscient) des parents et soulignant leur ambivalence
malgré un désir apparent de différenciation !
Les jumeaux doivent se percevoir eux-mêmes en tant qu’êtres
séparés et distincts, non seulement de leur mère mais aussi de leur
cojumeau. Le travail de séparation/individuation apparaît donc plus
compliqué [26] et essentiellement dépendant de la disponibilité et
de la façon dont la mère investit et se représente chacun de ses
enfants, ensemble et séparément (voir plus loin). Les difficultés
potentielles de la prise de conscience de soi, illustrées notamment
par l’étude du langage, peuvent aboutir chez les jumeaux à une
confusion des personnes dont les manifestations ne dépassent
souvent pas le plan verbal. Zazzo [17] estime que des sentiments
aigus de dépersonnalisation avec angoisse peuvent se produire très
exceptionnellement face au miroir chez le grand enfant comme chez
l’adulte. Il évoque à ce propos la fragilité liée à la ressemblance
des jumeaux monozygotes, ce que confirment Albi et Crémieux [27],
mais estime qu’il ne s’agit pas d’épisodes délirants, la perte de
la conscience de la réalité du sujet étant fugitive. Lebovici [28]
rappelle que les jumeaux, en particulier monozygotes, jouent
souvent de ce phénomène de ressemblance, de dépersonnalisation
et/ou d’échanges d’identité en créant la perplexité chez les tiers
pour « jouer un bon tour ».
La tendance à l’introversion
Ce trait a été retrouvé par de nombreux auteurs chez les vrais
jumeaux. Zazzo évoque plutôt une timidité qu’il retrouve d’ailleurs
également chez les dizygotes bisexués et en particulier chez le
garçon. Il discute également les rapports complexes entre timidité
et isolement du couple, avec des particularités dans le
fonctionnement de la communication et du langage. Il évoque
l’existence d’un déficit de sociabilité plus fréquent chez les
jumeaux, à l’origine peut-être d’un célibat plus élevé. Mais ce
point n’est pas confirmé par d’autres études.
La dominance
La question de la dominance fait partie des représentations
toujours attachées à la gémellité. Elle peut être réelle et
renvoyer à l’organisation du couple dans ses rapports internes et
avec l’extérieur. Pour Gedda, les deux fonctions distinctes,
classiquement reconnues aux jumeaux, de « ministre des
Affaires étrangères » d’une part et de « jumeau
guide » d’autre part, peuvent être remplies par l’un ou
l’autre ou par le même, le leader. Zazzo relie cette position de
leadership à la réussite du jumeau dans le domaine scolaire ou
physique. Par contre, le lien entre cette place et le rang de
naissance lui semble dépendant de l’influence parentale et de
l’investissement préférentiel de l’un ou l’autre enfant.
La différenciation à l’adolescence
Les jumeaux monozygotes révèlent souvent une nette ambivalence par
rapport à la différenciation, en particulier à travers l’habillage
et ce d’autant plus qu’ils y sont plus ou moins encouragés par la
mère. Droehnlé-Breit [29] estime que l’adolescence induit des
modifications dans l’équilibre du couple avec l’apparition d’un
désir très net de se différencier de l’autre, de s’affirmer,
d’inverser la dominance, mais ce, dans une problématique complexe
de réactualisation œdipienne où les investissements parentaux
œdipiens peuvent passer au second plan, derrière l’investissement
gémellaire. Ainsi, les désirs de différenciation peuvent rester
très ambivalents.
Le rôle des parents dans la différenciation des vrais
jumeaux
Le statut des parents
Jusqu’au XVIIIe siècle, le père et la mère sont
considérés de façon très différente par rapport à une naissance
gémellaire : l’homme est glorifié par une naissance multiple
et sa virilité apparaît particulièrement glorieuse alors que la
grossesse multiple relègue la femme à une condition d’animalité. Un
certain nombre de récits la comparent d’ailleurs à une chienne ou à
une truie [4]. Aujourd’hui, une mère n’est plus déconsidérée par
une naissance gémellaire. Bien au contraire, admirée ou parfois
plainte, elle en tire souvent une certaine fierté, mêlée
d’inquiétude. Mais il est indéniable que le père garde toujours,
plus ou moins clairement exprimée, cette image de survirilité.
Les interactions parents jumeaux et l’établissement de la
différenciation
Une femme, dans le déroulement de sa grossesse, est amenée à
s’identifier en même temps à sa propre mère et à l’enfant qu’elle
attend. Mais comment s’identifier à deux enfants en même temps,
sans risquer de les confondre ? La future mère vit une
situation d’exception : « J’ai même le sentiment de vivre
quelque chose de particulier, par rapport à une autre
femme… », « Les gens viennent facilement vers moi pour en
parler, ça fait une espèce d’émulsion… ». Face à un certain
sentiment d’anormalité, elle se sent obligée de rechercher d’autres
exemples dans la famille.
Les interactions mère-père-enfants sont primordiales à étudier
car elles influencent très fortement le développement des jumeaux.
Elles s’appuient sur l’établissement des premiers liens et les
découvertes qui ont été faites par la psychologie expérimentale
depuis le milieu du XXe siècle. Il est évident que
les perceptions parentales ont une importance indéniable sur le
développement de la personnalité des enfants puisque c’est bien à
partir de l’attachement des parents à leurs bébés que ceux-ci vont
pouvoir se développer psychiquement et développer progressivement
une conscience de soi. Si la mère est prise dans le fantasme que
ses bébés sont identiques, qu’ils vivent une symbiose entre eux et
qu’ainsi, d’une certaine façon, elle n’investit qu’un seul bébé à
travers les deux, les capacités de chacun des enfants à percevoir
les mouvements psychiques maternels envers chacun d’eux et de les
mettre en rapport avec leurs propres émotions seront mises en
échec. De ce fait, chacun restera dans une rivalité absolue ou une
fusion totale de l’un par rapport à l’autre, loin d’une
différenciation structurante. Si au contraire, la mère (et le père
bien sûr) les pensent comme différents, malgré leur ressemblance
(physique), ils soutiendront leur individuation et la création
d’une relation intersubjective de qualité entre chacun d’eux, et
entre eux et leurs parents puis les tiers. Les conditions de
grossesse, l’accouchement, les hospitalisations mais aussi les
représentations de la gémellité dans la société et l’histoire
personnelle des parents ont à l’évidence des répercussions sur
l’établissement de ces premiers liens avec les bébés : comme
ils en ont d’ailleurs en ce qui concerne la naissance d’un seul
enfant. Mais la naissance de deux enfants identiques dans leurs
apparences, par le trouble qu’elle introduit, fragilise les
capacités d’attachement et de différenciation de la mère. Lorsque
s’ajoutent fatigue, parfois dépression, sentiments d’angoisse et de
culpabilité vis-à-vis de la vie de ceux-ci, les difficultés
s’amplifient. Les études sur les interactions entre parents et
jumeaux monozygotes montrent souvent une préférence de la mère pour
l’un des deux jumeaux lorsqu’il s’agit de bébés prématurés, la
préférence pouvant s’inverser voire persister et étant en général
fixée sur le jumeau en bonne santé.
La structure du couple parental peut également avoir une
influence sur la façon dont les jumeaux sont reconnus sous la forme
d’un couple autonome ou comme deux enfants distincts, mais
appartenant chacun à l’un des parents. Il est assez classique de
voir que les parents cherchent à individualiser les jumeaux
monozygotes en leur attribuant respectivement une ressemblance au
père ou à la mère, que ce soit d’un point de vue physique,
psychologique ou les deux à la fois. Cette démarche devient
pathogène lorsqu’elle conduit à refonder deux couples différents,
chacun des parents s’alliant à un des deux enfants.
Robin et Le Maner-Idrissi [30] ont travaillé sur les attitudes
et représentations des mères vis-à-vis de leurs enfants jumeaux.
Ces auteurs ont recherché les influences mutuelles entre les
perceptions, les comportements et attitudes éducatives maternelles
vis-à-vis de la gémellité et le début du développement verbal des
enfants [30]. Proposer des jouets ou autres objets en double
exemplaire ou presque identiques peut être selon eux interprété
comme la persistance, pour certains parents, d’une tendance à
considérer les enfants comme les deux copies d’un même individu,
malgré le désir de donner des signes distinctifs à chacun des
enfants. La personnalisation des vêtements semble aller de pair
avec une prise de conscience plus grande de l’individualité de
chaque jumeau. Certaines mères désirent clairement
« afficher » la gémellité de leurs enfants, dans un
mouvement de valorisation tout en prenant en compte la singularité
de chacun, au fur et à mesure du développement. Les auteurs ont
montré la cohérence entre les pratiques des mères et leurs
représentations envers la gémellité. Les mères aux pratiques
différenciatrices, se représentant les enfants comme deux individus
bien distincts, se différencient de celles qui ont tendance à avoir
des pratiques « gémellisantes » et des représentations du
couple gémellaire qui tendent à l’amalgame. Cette opposition semble
être modelée par le type de gémellité : plus les jumeaux sont
ressemblants (monozygotes), plus les mères ont des comportements
gémellisants (choix de vêtements ou de jouets en double
exemplaire). Le choix d’objet en double mais de couleur différente
peut traduire l’ambivalence maternelle désirant aider à la
reconnaissance de chaque enfant tout en insistant sur le caractère
double de la gémellité monozygote. Par contre, les jumeaux de sexe
différent suscitent les attitudes et les pratiques maternelles les
plus différenciatrices pour le choix des vêtements et des jouets.
Les relations les plus violentes et la jalousie semblent apparaître
essentiellement chez les paires de sexe différent, celles-là même
dont les mères insistent plus sur la différence des deux enfants.
La rivalité pourrait être liée aux conduites différenciatrices de
leur mère, l’enfant pouvant les interpréter comme une préférence de
l’amour maternel. En effet, la rivalité fraternelle s’appuie sur la
concurrence entre les enfants d’une même fratrie pour la possession
des objets parentaux. Elle joue un rôle fondamental dans la
constitution de la personne en opérant sur le double registre de la
confusion avec l’autre et de l’affirmation du « moi » et
de sa différence (rivalité). Rabin pense que ce processus
psychologique, présent chez les jumeaux garçon-fille, pourrait être
absent ou largement atténué chez les jumeaux du même sexe du fait
d’une plus grande difficulté de différenciation de la part de leur
mère [31].
L’acquisition du langage et la différenciation des jumeaux par
la mère pourraient être liées, différenciation elle-même favorisée
lorsque les enfants ne sont pas semblables. En effet, les enfants
présentant le taux le plus élevé de difficultés langagières
semblent avoir les mères les plus gémellisantes. Les indicateurs
verbaux suggèrent qu’il s’agit principalement de difficultés dans
la différenciation moi-autrui (vocable commun pour se nommer,
non-emploi du prénom du cojumeau) et de complicités gémellaires
(mots en commun non compris par les parents). La tendance de
certaines mères à considérer et traiter les jumeaux comme une seule
unité, « les jumeaux », joue probablement un rôle dans
l’utilisation d’un même vocable par l’enfant au-delà de son propre
prénom ainsi que dans la constitution d’un vocabulaire secret,
marque de leur complicité gémellaire. En suivant l’hypothèse de
Zazzo [17], les auteurs estiment que les jumeaux qui ont entre eux,
d’après les dires de leur mère, les liens les plus étroits,
présentent le plus de difficultés pour acquérir le langage. Ils
montrent en fait que, comme pour tout enfant, le langage s’acquiert
pour l’enfant jumeau « dans l’interaction quotidienne avec
l’adulte parent et non dans une situation un peu mystérieuse de
communication quasi télépathique avec le cojumeau ». La façon
dont la mère individualise plus ou moins le discours qu’elle
adresse à chacun de ses enfants, dans la mesure où elle en a une
représentation bien différenciée, joue un rôle important dans
l’appropriation par chaque enfant de la situation d’apprentissage
du langage.
La vraie gémellité existe-t-elle ?
La plupart des jumeaux MZ sont phénotypement et génétiquement très
semblables, plus que les paires bisexuées ou les non-jumeaux, mais
ils ne semblent pas totalement identiques pour tous les caractères
tels que les traits morphologiques, physiologiques, comportementaux
et même biologiques. Il apparaît donc important de ne pas confondre
identique et monozygote. En effet, les MZ sont souvent différents
au niveau du poids de naissance dans la mesure où ils sont issus de
grossesses plus difficiles, avec parfois un phénomène de
transfuseur-transfusé et le rôle de la chorionicité qui introduit
des conditions environnementales différentes (une même poche ou
deux distinctes) et une fréquente prématurité. Les caractères,
comportements et personnalités sont fonction de l’histoire de
chacun des individus, et ce pour tous les enfants. Même si une
partie est génétiquement déterminée, les relations de chaque enfant
avec son environnement, établies individuellement, entraînent
forcément des divergences dans l’acquisition des composantes de la
personnalité. Pour cela, l’attitude de l’entourage, les fantasmes
et l’éducation sont essentiels car c’est dans la tête des parents
que les jumeaux commencent à se différencier ! S’il y a des
concordances dans les comportements des enfants, parfois même des
phénomènes troublants de simultanéité (par exemple une décision de
mariage, le même jour, sans se l’être dit), ces phénomènes ont plus
à voir avec des points communs acquis au fil des années vécues dans
une grande proximité qu’à un effet magique de télépathie [32]. Les
vrais jumeaux sont certes plus semblables que des jumeaux dizygotes
ou des frères et sœurs issus de grossesses différentes. Mais ne
faut-il pas dire, finalement, que tous les jumeaux sont vrais dans
la mesure où ils sont issus d’une même grossesse et se développent
dans le même temps et que tous les jumeaux sont faux parce qu’ils
doivent devenir différents, en particulier au niveau affectif et
comportemental ?
Références
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half of the life span. British Journal of Developmental Psychology
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27 Albi JM, Crémieux R. Les jumeaux : la méthode
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28 Lebovici S. A propos de : Les jumeaux, le couple et
la personne par René Zazzo. L’évolution Psychiatrique 1962 ;
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relations gémellaires et œdipiennes entre l’adolescence et le début
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30 Robin M, Le Maner-Idrissi G. Attitudes et
représentations des mères envers la gémellité à deux ans et
développement du langage chez les jumeaux. Neuropsychiatr Enfance
Adolesc 1998 ; 46 : 28-37.
31 Rabin JF. L’enfant et la jalousie, perspective
psychanalytique. Lieux de l’enfance 1988 ; 16 :
39-64.
32 Alby J-M. Jumeau, jumelle. Paris : Casterman,
L’école des parents, 1983.
2 Ils ont cependant souvent un attachement
particulier, perceptible dans les moments chargés d’émotion pour
eux.3 De Malliard Marie-Laure, Thèse de
médecine, Strasbourg 2006.1 Il semble en
être de même pour les clones animaux. Les clones ne sont pas
identiques ni entre eux ni à l’animal adulte. Les modifications des
chromosomes, les conditions de culture des cellules et des embryons
et les relations entre le fœtus et la mère porteuse et enfin
l’environnement post-natal sont des sources de variabilité qui
suggèrent que le fantasme du clone identique n’est qu’un fantasme
(La Recherche 2006, n° 394, page 40).
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