ARTICLE
Auteur(s) : Alice Jouneau, Jean-Paul Renard
Unité de Biologie du Développement et Reproduction, Inra,
78 352, Jouy en Josas, France
Plus d’une dizaine de types cellulaires différents utilisés comme
source de noyaux ont permis d’obtenir des animaux clonés viables.
Chez les mammifères d’élevage (bovins surtout mais aussi maintenant
porcins) où les résultats sont les plus nombreux, ce sont des
cellules de type fibroblastique obtenues après la mise en culture
d’explants de peau, faciles à obtenir (après une courte anesthésie
locale), qui sont les plus couramment employées pour produire des
clones.
L’apport du clonage reproductif animal
Reprogrammation et développement préimplantatoire
Le rendement global du clonage défini à partir du nombre de jeunes
nés par rapport au nombre d’embryons reconstitués est faible,
inférieur à 5 %. Toutefois, le taux de blastocystes peut être
parfois élevé, proche de celui obtenu après fécondation in vitro
sans que l’on puisse définir si cela est dû au génotype des
cellules donneuses ou aux conditions de culture employées.
A titre d’exemple, nous avons pu récemment produire au
laboratoire 15 clones bovins à partir des cellules prélevées à
l’oreille d’une femelle adulte donneuse après transplantation de 60
blastocystes soit un rendement de 25 % alors que dans le même
protocole deux veaux seulement sont nés après transplantation de 85
blastocystes issus d’une autre donneuse soit un rendement de
seulement 2,6 % ; dans les deux cas, le taux de
blastocystes était supérieur à 35 % et voisin de celui obtenu
dans les mêmes conditions de culture après fécondation in vitro, et
la fréquence des caryotypes anormaux des cellules donneuses de
noyaux (un critère que nous prenons systématiquement en compte
avant d’utiliser les cellules comme source de noyaux) était faible
[1]. Ce résultat suggère fortement que le génotype du donneur et/ou
les effets épigénétiques créés par la culture des cellules ont une
part importante dans l’aptitude du noyau à être reprogrammé
[2].
De façon inattendue, le profil d’expression des gènes des
blastocystes clonés peut être plus proche de celui de blastocystes
issus de fécondation in vivo que celui des blastocystes issus de
fécondation in vitro [3]. Ce résultat, établi chez le bovin à
partir de 5 000 gènes (dont moins de 1 % avait une expression
significativement différente entre les blastocystes clonés et les
blastocystes fécondés in vitro), montre que les noyaux somatiques
donneurs peuvent effectivement être largement reprogrammés au stade
blastocyste. Chez la souris, il a été montré que même si des
patrons d’expression géniques ou de méthylation de type somatique
persistent après transfert de noyaux, les embryons produits peuvent
se développer jusqu’au stade blastocyste [4]. Ces données tendent à
accréditer l’idée que la reprogrammation est un processus
progressif qui implique le franchissement d’étapes critiques du
développement, d’abord les tout premiers clivages, puis in vivo des
étapes plus tardives au-delà du stade blastocyste le plus souvent
facilement atteint [5](tableau 1)( Tableau
1 ).
Tableau 1 Comparaison des taux de développement
d’embryons clonés à partir de cellules embryonnaires ou
somatiques
|
Blastocystes /ovocytes activés
|
Implantations /blastocystes
|
Nouveau-nés vivants
|
Références
|
|
% des blasto
|
% des implantés
|
|
Cellules somatiques
|
20-60 %
|
50-75 %
|
1 à 3 %
|
2 à 6 %
|
[22, 31, 45]
|
|
Cellules ES
|
20-30 %
|
70 %
|
8-17 %
|
12 %
|
[31, 46]
|
|
50 %
|
66 %
|
4 %
|
6 %
|
[33, 46]
|
Reprogrammation et fonctions placentaires
Chez les mammifères à gestation longue comme la vache (9 mois)
ou le mouton (5 mois), le développement in vivo des
blastocystes clonés est caractérisé par un taux élevé de mortalité
fœtale qui survient d’abord au cours du premier trimestre puis,
vers la fin de la période de gestation [6]. Les arrêts de
développement au début de la période fœtale sont associés à une
croissance placentaire faible et une vascularisation de
l’allantoïde insuffisante. La taille et le poids fœtal au cours de
cette période sont très variables selon les études, souvent plus
faibles que la normale au premier mois mais plus élevés au
troisième [7]. Les arrêts de gestation observés au-delà (deuxième
et troisième trimestres) sont fréquemment associés à un syndrome
caractéristique, le syndrome dit du « gros veau » (large
offspring syndrom ou LOS) caractérisé par un œdème placentaire, un
poids fœtal qui peut atteindre le double du poids normal, et la
taille excessive de certains organes comme le cœur ou le foie. Ce
syndrome affecte plus du tiers (voir jusqu’au près de la moitié)
des gestations ! Même s’il peut être compatible avec une vie
postnatale apparemment normale, il en résulte que, en moyenne,
moins de 10 % des embryons transplantés au stade blastocyste
arrivent à se développer à terme alors que plus de la moitié des
gestations sont établies à trois mois. Ce sont ces arrêts tardifs
de gestation qui constituent actuellement la principale limite du
clonage, non seulement sur le plan économique en raison du coût des
receveuses mais également sur le plan éthique car ces pathologies
fœtales peuvent affecter le bien-être voire la survie des mères
porteuses.
En analysant pendant le dernier trimestre de la gestation la
croissance de fœtus bovins issus de clonage et celle de leurs
placentas, nous venons de montrer que ce syndrome trouve son
origine dans des défauts primaires de la croissance des tissus
placentaires. En effet, alors qu’à sept mois de gestation les fœtus
clonés ont encore un poids moyen et une morphologie très voisine de
celles de fœtus obtenus après fécondation in vivo (insémination
artificielle) ou in vitro, la taille de leurs placentomes est déjà
significativement plus importante [8] : la structure
placentaire est globalement conservée, mais envahie par la
composante trophoblastique aux dépens de l’épithélium maternel. Il
en résulte une réduction significative du poids relatif du fœtus
par rapport à celui de son placenta dont le poids est en moyenne
60 % plus important que celui d’un placenta normal. Le
syndrome LOS est donc plus la traduction de dérégulations des
échanges fœtomaternels aux dépens des tissus fœtaux que la
manifestation d’une croissance exagérée du seul fœtus. Ce résultat
confirme des données établies chez la souris où les placentas à
terme sont plus développés que la normale [9] (et nos données
ci-dessous).
La croissance exagérée du trophoblaste observée après clonage
évoque la situation qui prévaut lors du développement d’embryons de
souris à partir du seul génome paternel [10]. Pourtant les
perturbations observées dans les profils d’expressions géniques ne
concernent pas seulement les gènes à expression paternelle (classe
des gènes soumis à empreinte parentale) mais aussi les autres
classes de gènes [11]. En outre, le syndrome décrit ci-dessus n’est
pas spécifique du clonage. Il peut aussi apparaître quand les
gestations sont issues d’embryons fécondés in vitro puis cultivés
avant leur transplantation dans une femelle porteuse. Par exemple,
il a pu être montré chez la brebis qu’un seul facteur, par exemple
le lot de sérum utilisé dans le milieu de fécondation ou de culture
pouvait contribuer à augmenter la fréquence d’apparition de ce
syndrome [12]. Même si dans ce cas-là, la prévalence de la
pathologie est beaucoup plus faible qu’après clonage, ces données
confirment qu’une perturbation très précoce de l’environnement
embryonnaire peut avoir des effets à long terme non seulement sur
son développement au cours de la gestation mais aussi après la
naissance. De ces données il ressort que la reprogrammation des
activités du noyau affecte surtout le dialogue entre l’embryon et
son environnement et que le clonage reproductif animal peut être
utilisé pour mieux comprendre la physiologie du développement
placentaire et fœtal ( (figure 1) ).
Clonage reproductif animal et recherche biomédicale
Les données ci-dessus montrent que le clonage animal a contribué à
révéler l’importance, dès la vie fœtale, des relations entre
nutrition maternelle et pathologies de l’adulte. De ce point de
vue, les clones viennent compléter la panoplie de modèles animaux
utilisés pour analyser les relations entre développement
embryonnaire et fœtal et nutrition maternelle. Parmi ces modèles,
la ratte par exemple a déjà permis de montrer qu’un régime
hyperprotéique administré seulement pendant les premiers jours de
la gestation pouvait conduire à une hypertension postnatale [13].
Plus récemment, avec la brebis, les effets de perturbations
nutritionnelles précoces sur la physiologie de l’adulte ont pu être
clairement mis en évidence en modifiant transitoirement au cours de
la seule période préimplantatoire l’alimentation maternelle avec
pour conséquence un retard de la maturation fœtale de l’axe
hypothalamo-hypophysaire et l’induction d’une augmentation
permanente de la pression artérielle dès la fin de la gestation et
jusqu’à l’âge adulte [14]. Ces exemples, pris parmi d’autres,
confortent les études épidémiologiques réalisées chez l’homme sur
les relations entre la nutrition maternelle et l’incidence de
risques cardiovasculaires, de diabète de type 2 ou d’obésité à
l’âge adulte [15].
Avec les clones animaux, il devient possible d’analyser au
niveau moléculaire, mais sous un autre angle, les interactions
entre le génome et son environnement maternel et leurs conséquences
à long terme sur la physiologie de l’adulte. En effet, les
mortalités consécutives au clonage révèlent l’importance du statut
épigénétique des animaux et/ou celui de leurs tissus placentaire.
Pour un génotype donné, on peut alors suivre le développement de
chaque embryon ou fœtus cloné, caractériser son état physiologique
au cours de la gestation ou après la naissance, prendre en compte
l’évolution de son statut physiologique avec l’âge avant d’analyser
l’état épigénétique de son génome. Ce faisant, il devient possible,
pour un même régime nutritionnel et sous l’hypothèse que le génome
soit bien resté identique entre clones (les mutations de l’ADN à
effet sur le développement sont éliminées ou minoritaires), de
définir la part de modifications épigénétiques dans l’ontogenèse de
physiopathologies complexes comme celles évoquées plus haut
(diabètes de type 2, obésité…) et aussi prévalentes chez l’homme.
Les ruminants, dont la taille et la longue durée de gestation
autorisent à la fois un suivi du développement fœtal et placentaire
par imagerie et un prélèvement de tissus dès la deuxième moitié de
la gestation deviennent alors des modèles de choix en complément
des modèles de rongeurs utilisés classiquement. Ces espèces
devraient permettre à l’avenir d’approfondir sur le plan
moléculaire les observations maintenant nombreuses qui montrent
l’importance chez les mammifères de l’induction fœtale [16] dans
l’adaptation d’un organisme en développement à son environnement
nutritionnel. Les clones, parce qu’ils permettent de créer des
conditions expérimentales simplifiées (le génome est le même) pour
des études de physiologie pourraient permettre de savoir si
certains effets sur le développement sont à bénéfice immédiat
(poursuivre la croissance fœtale) où à bénéfice potentiel différé
(réponse adaptative prévisionnelle) comme proposé récemment
[17].
Avec l’essor du clonage reproductif animal dont la faisabilité a
d’abord été démontrée chez le mouton puis la vache avant d’être
étendue aux rongeurs, de nouvelles possibilités d’utilisation des
mammifères d’élevage comme modèles pour la recherche médicale se
font jour. Cette biotechnologie, associée à la modification
génétique des cellules donneuses de noyaux, a permis récemment de
réaliser avec succès l’invalidation du gène prion chez le bovin
[18] et la chèvre [19] offrant par là même de nouvelles
possibilités d’études en recherche fondamentale. L’intégration du
clonage dans des stratégies de reproduction artificielle validées
de longue date en élevage bovin (insémination artificielle,
congélation et transfert d’embryons), ou porcin (production
d’embryons in vitro) ouvre maintenant la voie à des études pilotes
de thérapie tissulaire visant à suivre in vivo le devenir d’auto-
et d’allogreffes à partir de gènes rapporteurs ( (figure 1) ).
Les perspectives du clonage à finalité thérapeutique à partir
des données de l’animal
Définition du clonage thérapeutique, applications
Le principe du clonage thérapeutique est de créer des embryons à
partir de cellules somatiques d’un individu (obtenus par exemple
après biopsie de peau), par transfert de noyau dans des ovocytes.
Les embryons ainsi reconstitués sont cultivés in vitro jusqu’au
stade du blastocyste, à partir duquel on dérive des cellules
embryonnaires souches (ES), qui donc possèderont le même génotype
que l’individu donneur de cellules. Les cellules ES sont des
cellules pluripotentes, capables d’auto-renouvellement en principe
indéfiniment, et pouvant générer, dans certaines conditions de
culture, des dérivés différenciés dans les trois lignages
embryonnaires, soit ectodermique, mésodermique, endodermique [20].
Les cellules ES dérivées d’embryons clonés (appelés ntES pour les
distinguer de celles dérivées d’embryons fécondés [21] ont de
nombreux champs d’applications possibles. En thérapie cellulaire,
le rejet de greffe serait en principe évité puisqu’il y aurait
histocompatibilité entre les cellules greffées et le receveur. In
vitro, des cellules ntES dérivées d’un malade pourraient également
être utilisées pour mettre au point ou à adapter des protocoles
médicamenteux nouveaux. Enfin, comme montré par Marc Pechanski dans
ce numéro (p. 254-8) des maladies génétiques rares, dont
l’origine génétique est peu ou mal connue, pourraient être étudiées
plus facilement à partir de cellules ntES établies à partir des
cellules d’une personne porteuse du ou des gènes déterminant
l’apparition de cette maladie.
Faisabilité du clonage thérapeutique
Chez la souris, il a été démontré que des lignées de cellules ntES
pouvaient être isolées à partir d’embryons clonés de divers fonds
génétiques, et issus de plusieurs types de cellules donneuses, et
ce, avec une efficacité à peine plus faible qu’à partir des
embryons issus de fécondation [22]. De façon très étonnante, il est
aussi possible d’obtenir des cellules ntES à partir d’embryons
clonés pour lesquels aucun développement à terme n’a pu être
obtenu, comme lorsque les cellules donneuses sont des neurones ou
des lymphocytes [23-24].
Chez les primates, on a pu dériver des cellules ES à partir
d’embryons de singes et aussi à partir d’embryons humains [25, 26].
Contrairement à ce qui avait été affirmé il y a quelques années
[13] il est possible, chez le singe Rhésus, d’obtenir des
blastocystes clonés à partir de cellules somatiques ([27], et, dans
certaines conditions à une fréquence apparemment élevée (Zhou Qi
& Ji Weizhi, communication personnelle). Ces données
constituent une première étape vers l’établissement de lignées de
cellules ntES. Il reste toutefois à démontrer de façon irréfutable
que de telles cellules peuvent être dérivées de ces embryons
clonés. L’annonce largement médiatisée, mais frauduleuse, d’un tel
résultat par une équipe de Corée du Sud a contribué récemment à
discréditer cette perspective. Ces errements ne sont hélas pas
nouveaux quand les retombées des recherches sont potentiellement la
source d’avancées thérapeutiques majeures. S’ils conduisent à
renforcer la rigueur des procédures d’évaluation des équipes
concernées, mais aussi de la politique de recherche suivie par
leurs institutions, et à recommander plus de raison dans l’annonce
des résultats [28], ils ne remettent pas fondamentalement en cause
dans le cas présent la pertinence de cet objectif, validé avec le
modèle murin.
La faisabilité du clonage thérapeutique a en effet été démontrée
avec le modèle de souris rag2-/- immuno-déficiente [29]. Des
blastocystes issus de transfert de noyau de cellules rag2-/- ont
été générés, à partir desquels des cellules ntES ont été dérivées.
Après manipulation génétique de ces cellules afin de corriger le
défaut génétique, les cellules ntES ont été différenciées in vitro
en précurseurs hématopoïétiques qui ont ensuite été greffés dans
des souris rag2-/-. Une étude similaire a été réalisée dans un
modèle de souris parkinsonienne [30]. Plusieurs autres arguments
expérimentaux viennent à l’appui d’une identité fonctionnelle entre
les cellules ES et les cellules ntES. Dans les deux cas, elles
manifestent le même potentiel de différenciation non seulement in
vitro mais aussi in vivo quand on les mélange avec des cellules
embryonnaires normales (issues d’embryons fécondés) pour obtenir
des souris chimères. Cette approche classique en embryologie
expérimentale, montre que les cellules ntES peuvent comme les
cellules ES participer à la formation de tous les tissus de
l’organisme y compris ceux qui formeront la lignée germinale [8,
31]. Elles manifestent aussi une grande similitude dans le profil
d’expression de leurs gènes comme en atteste une comparaison
récente du transcriptome de 5 lignées de cellules ntES avec autant
de lignées ES [32]. Ces données soulignent l’importance, pour la
recherche médicale, des travaux sur le clonage thérapeutique chez
l’animal ( (figure 1) ).
Un paradoxe à lever
Cette absence apparente de différences fonctionnelles entre les
cellules ES et les cellules ntES doit toutefois être considérée
avec plus de soin. En effet, les cellules ES sont dérivées à partir
de la masse cellulaire interne (MCI) de blastocystes qui in vivo
donne naissance à deux lignages, l’endoderme primitif et
l’épiblaste ( (figure 2) ). Comme
indiqué plus haut, les blastocystes issus de clonage ont in vivo un
potentiel de développement à terme beaucoup plus faible que ceux
des blastocystes issus de fécondation. Il semble donc pour le moins
paradoxal que ces mêmes blastocystes issus de clonage et capables
de générer des cellules ntES normales avec un rendement très
correct aient in vivo une compétence à se développer à terme si
faible, voire nulle [21].
Ce constat nous a conduit à caractériser, in vivo, le stade de
développement à partir duquel le potentiel de développement de
l’embryon cloné se restreint pour ensuite pouvoir évaluer l’effet
propre de l’environnement in vitro. Comme indiqué au chapitre
précédent, le stade blastocyste lui-même ne semble pas une étape
limitante dans le développement de l’embryon cloné. Quelle que soit
la cellule donneuse, c’est surtout après l’implantation que la
chute dans le taux de survie est la plus spectaculaire
(tableau 1). Nous venons d’identifier deux stades de
restriction majeurs, ayant deux origines embryonnaires différentes.
Le premier se manifeste tout de suite après l’implantation par une
rapide dégénérescence de l’embryon ; il provient de
défauts dans les cellules même de la MCI mais ces défauts sont
« non autonomes cellulaires », c’est-à-dire que
l’inclusion dans le tissu atteint (ici la MCI) de cellules normales
(issues d’embryons fécondés) peut corriger le défaut. Le second
trouve son origine dans des anomalies des tissus
extra-embryonnaires : il se manifeste dès le début de la
formation des feuillets embryonnaires (gastrulation), par une
croissance anormale des tissus extra-embryonnaires, puis du
placenta [33]. Dans ces conditions, comment les cellules pourtant
anormales de la MCI des blastocystes clonés peuvent-elles donner
naissance à des cellules ES aux propriétés apparemment
normales ?
Une hypothèse est que la mise en culture a permis de
sélectionner les quelques cellules correctement
reprogrammées : dans ce cas, la conséquence pratique serait
que les cellules ntES seraient effectivement indistinctes des
autres. Au cours de la croissance rapide de la MCI en culture, la
plupart de ses cellules cessent rapidement d’exprimer Oct4, un
facteur de transcription essentiel au maintien de la pluripotence.
On peut supposer que seules les quelques cellules Oct4 positives
seront à l’origine des cellules ES, mais aucune preuve formelle n’a
été apportée. Une autre hypothèse est que le micro-environnement
des cellules en culture serait capable d’achever la reprogrammation
des activités de leur noyau. Les contraintes nécessaires à
l’apparition in vitro des cellules ES à partir de la MCI ne sont
pas les mêmes que celles nécessaires in vivo, à la poursuite du
patron de différenciation des cellules du blastocyste. En effet, in
vitro, la croissance de la MCI se fait indépendamment du
trophoblaste qui l’entoure (et qu’on a le plus souvent retiré),
alors qu’in vivo elle implique une étroite collaboration avec les
cellules du trophoblaste [20]. De surcroît, si les cellules de
l’épiblaste sont encore pluripotentes, elles différent de celles de
la MCI. La cinétique d’apparition et de disparition d’un certain
nombre de marqueurs accompagne et souligne cette transformation
[34]. Les cellules ES ont elles-mêmes une signature moléculaire
spécifique qui, bien que proche globalement de celle de
l’épiblaste, est distincte et se rapprocherait plutôt de celle des
cellules germinales [35]. Par exemple, le gène ERas, responsable de
la forte prolifération des cellules ES et de leur capacité à former
des tératomes in vivo, est spécifiquement exprimé dans ces
cellules, et pas dans la MCI [36]. Le blastocyste tardif, prêt à
l’implantation, donc en voie de transition vers l’épiblaste, est le
siège d’un important remodelage épigénétique, qui d’un état
globalement peu méthylé, va le conduire vers un état
différentiellement méthylé entre les 2 lignages principaux,
extra-embryonnaire et embryonnaire [37, 38]. Ce processus est
encore très mal connu, sauf pour le cas particulier de
l’inactivation du chromosome X. Le chromosome paternel, d’abord
inactif dans tout l’embryon, va se réactiver transitoirement dans
l’épiblaste avant que l’un ou l’autre des chromosomes X soit
inactivé dans chaque cellule de l’épiblaste [39]. Dans le cas de
l’embryon cloné, le moment où apparaissent les anomalies de
développement que nous avons identifiées coïncide avec celui de
cette reprogrammation épigénétique. Il est important de savoir
comment elle se déroule dans l’embryon cloné in vivo, et également
dans les cellules ES qui en dérivent.
Afin de mieux comprendre la nature des cellules ntES et
permettre une comparaison plus fine avec les cellules ES, il est
nécessaire de s’intéresser à leur genèse. La mise en lumière de
différences éventuelles dans la croissance initiale in vitro des
cellules, dans la cinétique d’apparition de marqueurs spécifiques
des ES, dans la structure épigénétique de la chromatine, permettra
d’étayer l’une ou l’autre des hypothèses mentionnées plus haut. Les
premières futures cellules ES ont-elles des caractéristiques qui
les distinguent initialement des autres cellules de la MCI, quelles
sont les contraintes qui, s’exerçant sur elles, leur permettent de
maintenir l’expression d’Oct4 : autant de questions à
considérer, dont les réponses permettront de mieux comprendre
comment émergent les cellules ES, leur origine, et de résoudre le
paradoxe apparent de l’existence des cellules ntES.
Des stratégies de recherche en débat
Aux questions de biologie fondamentale présentées ci-dessus
viennent s’ajouter celles de nature éthique, soulevées par une mise
en œuvre du clonage à finalité thérapeutique chez l’homme. Ces
questions, présentées ailleurs dans ce numéro, conduisent à
proposer plusieurs stratégies de recherche finalisée pour la
recherche animale.
Une première vise à utiliser directement les embryons humains
conçus in vitro dans le cadre d’une assistance médicale à la
procréation et qui ne font plus l’objet d’un projet parental. Cette
possibilité est prévue en France par article L. 2151-5 de la
loi de Bioéthique de juillet 2004 sous réserve de la
pertinence scientifique du projet de recherche. L’objectif peut
alors être de constituer une banque de cellules ES humaines
suffisamment représentative de la diversité des groupes
d’histocompatibilité humains pour permettre de proposer à chaque
patient candidat une thérapie tissulaire des cellules
histocompatibles. Il a été montré qu’une banque rassemblant 150
lignées de cellules ES humaines pour des objectifs de thérapies
tissulaires, pourrait représenter la diversité des trois principaux
gènes d’histocompatibilité présents majoritairement dans l’espèce
humaine permettant ainsi de limiter la fréquence des rejets de
greffe [40] ; un typage préalable des embryons ne retenant que
ceux où ces gènes seraient présents à l’état homozygote permettrait
même de réduire ce nombre à seulement 10 lignées. Cette stratégie
exclurait toutefois une partie de la population humaine et serait
difficile à mettre en œuvre à l’échelle mondiale. Sa faisabilité
chez l’animal devrait être considérée comme un prérequis.
Une autre stratégie consiste à valider avec d’autres espèces
animales que la souris, la démonstration, déjà faite avec cette
espèce, de la faisabilité du clonage à visée thérapeutique [29,
30]. Cette extension à d’autres modèles animaux implique
l’isolement de cellules ES et des études cliniques ciblées longues
et coûteuses. Elle s’inscrit plus dans une démarche de recherche en
biologie fondamentale et en physiologie comparée (physiologie
cellulaire pour l’isolement de cellules ES, physiologie tissulaire
pour l’étude du devenir des greffes) que dans une démarche de
recherche finalisée en vue d’établir les prérequis pour le clonage
thérapeutique chez l’homme. Elle est malheureusement peu soutenue
en France car sa finalité est bien, à terme, celle de la
constitution par clonage d’embryons humains, une perspective
formellement interdite par la loi (art. L-2151-4 de la loi de
Bioéthique de 2004).
Une troisième voie enfin consiste à exploiter la conservation
des mécanismes moléculaires mis en œuvre au tout début de
l’embryogenèse des mammifères en faisant appel au cytoplasme
d’ovocytes animaux plutôt que d’ovocytes humains pour engager la
reprogrammation de noyaux humains. La possibilité d’un tel clonage
hétérospécifique a été démontrée chez l’animal en utilisant par
exemple le noyau et les ovocytes d’espèces phylogénétiquement très
proches, le bovin (Bos taurus) et le gaur ((Bos frontalis) mais
avec un taux de réussite très faible [41]. Avec des espèces plus
éloignées, les embryons se révèlent incapables de se développer à
terme après transfert dans une femelle receveuse. Des perturbations
des activités mitochondriales [42] et très vraisemblablement une
incompatibilité placentaire constituent apparemment deux obstacles
à la réalisation d’une implantation normale. Mais les embryons
commencent à se diviser et peuvent occasionnellement atteindre le
stade du blastocyste.
C’est cette faculté qui a été mise à profit récemment par une
équipe chinoise pour montrer que les quelques blastocystes obtenus
après transfert de noyaux de cellules humaines dans des ovocytes
énucléés de lapin pouvaient être utilisés pour établir des lignées
de cellules de type ES [43]. Ce résultat est provocateur sur le
plan de l’éthique. Mais sur le strict plan scientifique, il élargit
encore un peu plus le champ des recherches sur la plasticité
fonctionnelle d’un noyau somatique. Mis en œuvre chez l’animal, le
clonage hétérospécifique est l’une des voies qui pourrait
contribuer à mieux comprendre les mécanismes fondamentaux de
l’embryogenèse précoce, comme par exemple ceux associés à la
gestion des informations moléculaires stockées dans l’ovocyte et à
l’établissement d’un dialogue moléculaire entre le cytoplasme et le
noyau au début de l’embryogenèse [44]. Il ne saurait être question,
en l’état de nos connaissances de proposer une recherche à finalité
médicale. Mais s’il était confirmé (avec le cytoplasme de lapin par
exemple), qu’une reprogrammation partielle des fonctions du noyau
d’autres espèces animales était compatible avec l’obtention, in
vitro, de lignées de cellules embryonnaires de type ES, alors la
question de l’utilisation de cellules somatiques d’un patient comme
source de noyaux se poserait, par exemple pour la mise au point de
traitements pharmacologiques des désordres fonctionnels induits par
une mutation génétique rare. Le recours à ces cellules pour des
greffes hétérotypiques (hétérogreffes) pourrait alors aussi être
envisagé. Mais les questions éthiques que poserait cette recherche
devraient alors être soigneusement analysées et débattues.
Conclusion
Les succès encore récents du clonage reproductif animal démontrent
que le noyau d’une cellule somatique adulte différenciée peut
retourner à un état de type embryonnaire lui permettant de repasser
par les étapes qui conduisent à la naissance d’un animal viable et
normal. Même si les rendements restent très faibles, l’obtention de
ces animaux illustre la plasticité extraordinaire du noyau et
l’influence de son environnement cytoplasmique sur le profil
d’expression des gènes.
Les données présentées dans cet article apportent un crédit
scientifique au clonage à visée thérapeutique chez l’homme. D’une
part, il apparaît relativement aisé chez la plupart des espèces
animales étudiées, y compris les primates, d’obtenir par clonage un
développement embryonnaire jusqu’au stade blastocyste, stade à
partir duquel peuvent être dérivées des cellules embryonnaires
pluripotentes (cellules ES). D’autre part, la faisabilité du
clonage thérapeutique est maintenant démontrée chez la souris et
l’extension à d’autres espèces dépend de la possibilité de pouvoir
établir des lignées de cellules souches ES. Ce n’est le cas à ce
jour que chez la souris et les seuls primates (et dans une moindre
mesure le rat). Mais ce crédit scientifique reste insuffisant car
les mécanismes qui permettraient d’expliquer comment un noyau de
cellule différenciée peut, une fois placé sous l’emprise du
cytoplasme ovocytaire, récapituler toutes les étapes du
développement, restent largement incompris. Dans ce contexte,
l’acquisition de connaissances fondamentales demeure une
priorité.
Références
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18 : 339-54.
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epigenesis].
3 Smith SL, Everts RE, Tian XC, et al.
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