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Le traitement hormonal de la ménopause garde‐t‐il une place dans la prévention de l’ostéoporose ?


Médecine Thérapeutique Endocrinologie & Reproduction. Volume 6, Number 2, 97-101, mars-avril 2004, Revue



Author(s) : Florence Trémollières, Claude Ribot , Unité ménopause et maladies osseuse métaboliques, Hôpital Paule de Viguier, 330, avenue de Grande‐Bretagne, TSA 70034, 31059 Toulouse cedex 9 .

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Auteur(s) : Florence Trémollières, Claude Ribot

Unité ménopause et maladies osseuse métaboliques, Hôpital Paule de Viguier, 330, avenue de Grande-Bretagne, TSA 70034, 31059 Toulouse cedex 9

Les dernières recommandations de l’Afssaps de décembre 2003 [1] viennent de remettre en cause la place du traitement hormonal substitutif (THS) dans la prévention de l’ostéoporose postménopausique. Ce traitement ne devrait ainsi être envisagé que « chez la femme ménopausée avec un risque élevé de fractures et uniquement lorsqu’elle présente une intolérance à un autre traitement indiqué dans la prévention de l’ostéoporose ». De plus, l’Afssaps ajoute que « la place de cette indication de deuxième intention dans la stratégie de prise en charge de l’ostéoporose reste à préciser ». Même si ces recommandations apparaissent avant tout sous-tendues par l’augmentation du risque cardiovasculaire et du cancer du sein, rapportée par les études WHI [2] et MWS [3], avec une balance risque/bénéfice globalement négative [2], elles soulèvent néanmoins le problème de la stratégie de prévention de l’ostéoporose chez des femmes qui aborderaient leur phase postménopausique avec un risque osseux majoré. De plus, elles sont de nature à minimiser, voire à nier, l’impact osseux des estrogènes, alors même que l’efficacité anti-fracturaire du THS est une des rares certitudes à avoir été confirmée par la WHI, même chez des femmes à bas risque d’ostéoporose. Enfin, elles ne tiennent pas compte des bénéfices potentiels extra-osseux du THS, notamment vis-à-vis des troubles climatériques ainsi que de la trophicité cutanéo-muqueuse, qui sont souvent au premier plan en début de phase postménopausique.

Tous ces éléments doivent donc être pris en compte et le but de cette revue est de rappeler les arguments, issus des données les plus récentes de la littérature, qui plaident en faveur de l’utilisation d’un THS en début de ménopause chez les femmes à risque d’ostéoporose.

Pourquoi le début de la phase postménopausique constitue-t-il une période importante au plan osseux ?

Les estrogènes sont des inhibiteurs physiologiques de l’ostéoclastogenèse qui constitue une des principales conséquences de la carence estrogenique de la ménopause au plan osseux. L’augmentation de l’activité et du recrutement des ostéoclastes est ainsi à la base de l’augmentation du remodelage osseux, au profit de la résorption osseuse, qui est observée après la ménopause et qui est à l’origine de la perte osseuse. La cinétique de cette perte osseuse a été largement documentée par de nombreuses études longitudinales [4-8] : au niveau vertébral, elle débute dès les dernières années de la périménopause, en fonction du degré de carence estrogénique ; elle est majeure au cours des 2 à 3 premières années de la ménopause avec un taux de perte de l’ordre de 2 à 3 %, puis elle diminue ultérieurement de façon exponentielle au cours des 10 ans qui suivent. La majoration des paramètres biochimiques du remodelage osseux, et notamment des paramètres de la résorption, a également été montrée par différents travaux basés sur des suivis longitudinaux de femmes abordant leur phase postménopausique [5, 7, 9]. Ainsi dans l’étude de Garnéro et al. [9], l’augmentation des marqueurs de la résorption osseuse est significative dès la périménopause chez les femmes qui présentent des irrégularités menstruelles et une élévation de la FSH plasmatique. De même, l’augmentation rapide et intense de l’activité du remodelage osseux en début de ménopause a été récemment documentée par Recker et al. [11] à partir de l’analyse histomorphométrique de biopsies trans-iliaques. Parmi les 75 femmes étudiées, initialement non ménopausées, 51 ont commencé leur ménopause au cours des 9,5 années du suivi. Les biopsies ont été réalisées à l’inclusion, puis 12 mois après l’arrêt définitif des règles. La fréquence d’activation, qui représente un marqueur de l’activité du remodelage osseux, était significativement augmentée chez les femmes ménopausées, avec pratiquement un doublement des valeurs par rapport à la période initiale. Or, l’hyper-remodelage osseux représente un facteur clé du déterminisme fracturaire ultérieur, comme l’ont montré différents travaux [8, 10], notamment en raison des modifications de la microarchitecture osseuse qu’il entraîne, avec désorganisation des travées osseuses et augmentation de leur risque de rupture. Ces modifications architecturales précoces peuvent être mises en évidence par des techniques de quantification utilisant l’IRM osseuse [12]. L’analyse comparative des images trabéculaires osseuses obtenues à 12 mois d’intervalle, chez des femmes en début de ménopause ne recevant aucun traitement, permet de confirmer l’augmentation significative des paramètres d’érosion trabéculaire, la diminution de l’épaisseur des travées osseuses, tout comme la diminution de la densité volumétrique par rapport à des femmes recevant un THS.

L’ensemble de ces données témoigne donc des modifications rapides de la structure du tissu osseux qui surviennent dès le début de la phase postménopausique. Des données complémentaires montrent également que l’efficacité osseuse du traitement sur la perte osseuse postménopausique est d’autant plus nette que le niveau du remodelage osseux est élevé [13]. Le THS apparaît donc particulièrement adapté à cette période pour prévenir ces perturbations et certaines données suggèrent que la diminution du risque de fracture du col du fémur serait d’autant plus marquée que le THS a été débuté rapidement, dans les deux premières années postménopausiques [14]. Par ailleurs, ses effets bénéfiques extra-osseux, notamment sur la symptomatologie fonctionnelle et la trophicité cutanée et muqueuse, sont autant d’arguments en faveur d’une utilisation préférentielle chez les femmes récemment ménopausées.

Efficacité du THS dans la prévention de l’ostéoporose

Tableau 1. Efficacité antifracturaire du traitement hormonal dans l’étude WHI [18]
Fractures TH (n) Placebo (n) Épargne fracturaire (/10 000 F/an) HR [IC 95 %]
Poignet 189 245  – 18 0,67 [0,54 – 0,87]
Vertèbres* 41 60  – 6 0,66 [0,45 – 0,98]
Col du fémur 52 73  – 5 0,67 [0,47 – 0,96]
Toutes fractures 733 896  – 47 0,76 [0,69 – 0,83]
*  Fractures cliniquement symptomatiques

Nous disposions jusqu’à présent de très nombreux essais randomisés, répondant aux exigences de la méthodologie basée sur les preuves, qui avaient démontré la très bonne efficacité de différents schémas d’hormonothérapie pour diminuer l’activité du remodelage osseux et inhiber la perte osseuse postménopausique [15, 16]. En termes d’efficacité anti-fracturaire et même, si un grand nombre d’études d’observation étaient disponibles pour témoigner de l’épargne fracturaire associée aux traitements estrogéniques de la ménopause [17], des doutes pouvaient persister quant à la réalité de cet effet et surtout son importance. L’étude WHI [2, 18] a confirmé de manière irréfutable cette efficacité et ceci pour toutes les fractures par fragilité (tableau 1). Globalement, la réduction du risque fracturaire (toutes fractures confondues) est de 24 % (risque relatif de 0,76 pour un intervalle de confiance à 95 % de 0,69 – 0,83). Si on exprime ce bénéfice en risque absolu, l’épargne fracturaire est de 47 fractures pour 10 000 femmes traitées et par an. Ce bénéfice est particulièrement net pour les fractures du poignet (18 fractures en moins/10 000 femmes/an) qui représentaient l’événement fracturaire le plus fréquemment observé (189 fractures dans le groupe THS et 245  dans le groupe placebo) [18]. Il est important de souligner que la réduction fracturaire était également significative pour les fractures de hanche (5 fractures en moins/ 10 000 femmes/an), ainsi que pour les tassements vertébraux cliniquement symptomatiques (6 fractures en moins /10 000 femmes/an).

Ces résultats ont été rarement mis au premier plan de l’étude WHI : ils ne sont pas cependant sans conséquence. On sait ainsi que la fracture du poignet représente déjà un stade de gravité de la maladie ostéoporotique et un facteur de risque de la récidive fracturaire des os périphériques, mais également des tassements vertébraux [19]. De fait, la diminution de l’incidence de ce type de fracture ne peut que représenter un marqueur d’efficacité du traitement hormonal pour une prévention plus globale du risque d’ostéoporose. Par ailleurs, aucune radiographie vertébrale n’avait été réalisée de manière systématique, comme cela est habituellement fait dans les grands essais de prévention de l’ostéoporose : plus de deux tiers des tassements vertébraux étant cliniquement asymptomatiques, on peut se demander si l’efficacité réelle du traitement vis-à-vis des tassements vertébraux n’a pas été, en l’absence de confirmation radiographique, sous-estimée.

De plus, il est très vraisemblable que les résultats osseux ont été minimisés par le fait que la population traitée était à faible risque d’ostéoporose. Ainsi, les femmes qui avaient des antécédents fracturaires récents et/ou la notion d’un niveau de densité minérale osseuse (DMO) déjà abaissé ont été exclues de l’essai WHI. L’incidence fracturaire apparaît de fait 10 à 15 fois plus faible, en fonction des sites osseux, que dans les essais de prévention de l’ostéoporose par les bisphosphonates [20, 21] ou les SERM [22]. Du reste, il faut souligner qu’aucun de ces agents n’a fait jusqu’à présent la preuve de son efficacité anti-fracturaire chez des femmes à faible risque osseux (c’est-à-dire, chez des femmes avec un t-score > – 2), avec dans cette situation clinique un NNT (nombre de femmes à traiter pour éviter une fracture) supérieur à 1 500. À l’inverse, dans l’essai WHI, seul un faible pourcentage de femmes avait des valeurs de DMO abaissées. Ainsi, parmi les 1 025 femmes qui ont bénéficié d’une mesure de DMO par ostéodensitométrie, seules 10 à 12 % présentaient une ostéoporose selon les critères de l’OMS (t-score < – 2,5), malgré un âge moyen de 63 ans. En moyenne, le t-score était de – 0,9 pour les vertèbres et de – 1,2 à la hanche totale avec pratiquement 40 % des femmes qui avaient des niveaux de DMO normaux, voire élevés, ce qu’il faut avant tout rapprocher du fort pourcentage de surcharge pondérale et d’obésité de la population. Les estrogènes sont donc à ce jour les seuls agents thérapeutiques dont l’efficacité anti-fracturaire a pu être démontrée vis-à-vis de tous les types de fracture et de manière indépendante du niveau de densité minérale osseuse initial.

Balance risque/bénéfice du THS en début de phase postménopausique

Comme cela a été souligné, les recommandations de l’Afssaps vis-à-vis du THS dans la prévention de l’ostéoporose sont avant tout conditionnées par l’augmentation du risque cardiovasculaire et mammaire (figure 1). Rappelons les chiffres [2] : en valeur absolue le sur- risque chez les femmes traitées était de + 8 cas/10 000 femmes/an pour l’infarctus du myocarde et les accidents vasculaires cérébraux, de + 13 cas/10 000 femmes/an pour les accidents thrombo-emboliques veineux et de + 8 cas/ 10 000 femmes/an pour le cancer du sein. Rappelons également que ces chiffres s’appliquent avant tout à une population particulière, c’est-à-dire des femmes âgées en moyenne de 63 ans, dont plus des deux tiers avaient plus de 60 ans et étaient ménopausées depuis plus de 10 ans (dont 25 %, âgées de plus de 70 ans et de plus de 15 ans d’ancienneté de ménopause). Elles apparaissent donc difficilement extrapolables à une population de femmes plus jeunes qui débuteraient leur phase postménopausique. De plus, il est légitime de penser que les caractéristiques cliniques de cette population, dont plus de 66 % présentaient une surcharge pondérale (dont 30 % d’obèses) et plus de 35 % une hypertension artérielle, étaient de nature à majorer le risque cardiovasculaire endogène. Même s’il est actuellement impossible d’affirmer que l’impact cardiovasculaire d’un THS aurait été différent si le traitement n’avait été administré qu’à des femmes en début de ménopause et à bas risque cardiovasculaire, il n’est pas inutile de rappeler que, dans l’étude WHI, le risque coronarien n’était pas majoré de manière significative (0,89 IC95 % : [0,47 – 1,48]), lorsque seules les femmes dont l’ancienneté de ménopause était inférieure à 10 ans étaient prises en compte [23]. De même, lorsque l’impact du traitement était examiné en fonction du bilan lipidique initial, seules les femmes dont les taux de cholestérol total à l’inclusion étaient supérieurs à 2,42 g/l avaient une augmentation significative de leur risque cardiovasculaire (2,03 IC95 % : [1,28 – 3,6]), suggérant l’existence d’une certaine relation entre risque artériel endogène, THS et accident coronarien [23]. Il est également difficile de nier que le type de schéma thérapeutique, et notamment la voie orale, a été susceptible d’avoir contribué à majorer les événements vasculaires, notamment au plan veineux. Ainsi l’étude française Esther [24], même si elle n’est pas randomisée, a bien montré que le risque d’accident thrombo-embolique veineux était particulièrement associé au traitement estrogénique par voie orale et que l’utilisation d’une voie parentérale ne semblait pas majorer ce risque. On peut donc se poser la question de ce que serait devenue la balance risque/bénéfice de l’étude WHI si le nombre des événements veineux avait été moins important, consécutivement à un traitement par voie cutanée.

En ce qui concerne le risque de cancer du sein, il existe là, également, un certain nombre de limites dont la première est représentée par le fait qu’un pourcentage non négligeable de femmes avaient reçu, préalablement à leur inclusion, un traitement hormonal. Ainsi, lorsque seules les femmes qui n’avaient jamais reçu de THS avant leur inclusion étaient prises en compte, l’augmentation du risque mammaire n’était plus retrouvée (risque relatif de 1,06 IC95 % : [0,81 – 1,38] après 5,8 années de suivi). Enfin, le point certainement le plus important à prendre en compte dans cette discussion concerne la relation entre le risque osseux et les autres risques de santé de la femme ménopausée. Différentes études [25-28] ont ainsi montré qu’il existait une relation inverse entre le risque d’ostéoporose et le risque de cancer du sein, l’incidence de cette pathologie étant significativement diminuée chez les femmes à risque osseux. Il n’est donc pas certain que, si seules des femmes à risque osseux élevé avaient été incluses dans l’essai WHI, la balance risque/bénéfice globale n’aurait pas été tout autre. Du reste, on peut noter que, lorsque la population de l’étude WHI a été subdivisée en trois classes de risque osseux (faible, intermédiaire ou élevé), en fonction de la présence ou non des facteurs de risque cliniques, l’index global (figure 2) n’était plus que de 1,03 [IC95 % : 0,88 – 1,24] chez les femmes considérées comme étant les plus à risque osseux (versus 1,20 IC95 % : [0,93 – 1,58] chez les femmes situées dans le tertile de « faible risque osseux »), ce qui est non significatif et, au pire, représente une situation neutre [18]. De plus, il est important de rappeler que cette notion de « haut risque d’ostéoporose » était dans l’étude WHI plus que sujette à caution en raison d’une part d’un risque fracturaire global relativement faible et, d’autre part, parce que cette classification ne reposait que sur des critères cliniques et n’intégrait pas de mesure densitométrique. Or, il a été largement démontré qu’une telle approche [29], en l’absence d’une mesure de la DMO, n’a qu’une valeur prédictive limitée vis-à-vis du risque de fracture. Ainsi, compte tenu à la fois des bénéfices attendus en termes de réduction de l’incidence fracturaire (d’autant plus marqués que les femmes sont à risque osseux), ainsi que probablement d’une incidence du cancer mammaire moins élevée, il n’est pas sûr que la balance risque/bénéfice du traitement hormonal n’aurait pas été plus favorable si seules les femmes réellement à risque d’ostéoporose avaient été considérées. Enfin, l’absence de prise en compte des fractures vertébrales ainsi que du poignet, qui représentent les événements fracturaires les plus fréquents dans cette tranche d’âge, ne peut qu’avoir contribué à minimiser le bénéfice global du traitement..

Conclusion

Le THS apparaît le plus adapté en début de phase postménopausique pour prévenir non seulement au plan quantitatif la perte minérale, mais surtout au plan qualitatif, les altérations irréversibles de la microarchitecture osseuse.

Son efficacité osseuse est largement établie, bien qu’en partie sous-estimée dans l’étude WHI.

Le début de la phase postménopausique constitue la période où les risques potentiels au plan mammaire et cardiovasculaire du THS sont les moins marqués.

En conclusion, il existe de nombreux arguments pour une utilisation rationnelle du traitement hormonal de la ménopause en 1re intention chez une femme qui aborderait sa phase postménopausique avec une augmentation de son risque osseux, qu’elle soit symptomatique ou non. Dans tous les cas, cette indication ne dispense pas d’une évaluation la plus soigneuse possible de la balance risque/bénéfice propre à chaque femme, ainsi que d’une information détaillée et objective des avantages et des inconvénients du THS. Le but de ce traitement est avant tout de préserver, au cours des premières années postménopausiques, le capital et l’architecture osseuse, dont on sait qu’ils jouent un rôle clé dans le déterminisme fracturaire ultérieur. À distance de la ménopause, chez les femmes les plus à risque osseux et en fonction de leur risque mammaire et cardiovasculaire, une prise de relais avec un autre traitement de l’ostéoporose peut apparaître plus logique.

Références

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