ARTICLE
Auteur(s) : Jean-François Arnal, Pierre Gourdy, Barbara
Garmy-Susini, Cédric Filipe, Laurent Brouchet, Henrik Laurell,
Francis Bayard
Inserm U589 et Physiologie médicale, CHU Rangueil, TSA 50032,
31059 Toulouse Cedex
Cet article a été publié dans MT Endocrinologie &
Reproduction 2004 ; 6 : 83-90.
Les résultats de l’étude américaine WHI [1] visant à évaluer les
bénéfices apportés par un traitement hormonal substitutif chez les
femmes ménopausées sans antécédent cardio-vasculaire confirment
l’accroissement modeste mais significatif du risque de cancer du
sein de ce traitement. Ils révèlent qu’un traitement hormonal
substitutif ne confère pas de protection cardiovasculaire, et même
accroît significativement ce risque dans l’année qui suit
l’instauration du traitement hormonal. Ces résultats sont très
superposables à ceux de l’étude évaluant le traitement hormonal
substitutif en prévention secondaire chez des femmes ménopausées
ayant un antécédent d’accident cardiovasculaire (étude HERS parue
en 1998) [2].
Ces deux grandes études d’intervention ont été suscitées par des
études d’observation montrant que le risque cardiovasculaire chez
des femmes entre 35 et 65 ans est significativement plus bas
que celui des hommes de même âge, et que le risque des femmes
rejoint progressivement celui des hommes après la ménopause. Cela
suggérait que l’estradiol endogène pouvait être responsable, au
moins en partie, de cet effet athéroprotecteur. Cette hypothèse est
confortée par l’effet protecteur de l’estradiol dans tous les
modèles animaux d’athérosclérose [3]. Ainsi, chez des animaux
soumis à un régime hypercholestérolémique [3] comme chez les souris
rendues hypercholestérolémiques par inactivation génique [4],
l’estradiol prévient la constitution de la strie lipidique,
c’est-à-dire des premiers stades de l’athérosclérose.
Ainsi, il paraît exister une discordance entre l’effet des
estrogènes chez la femme ménopausée et l’effet des estrogènes chez
la femme en période d’activité génitale ainsi que dans tous les
modèles expérimentaux. Dans cette revue, nous résumerons dans un
premier temps la compréhension que nous avons actuellement de
l’effet des estrogènes sur la paroi vasculaire normale et
pathologique.
Cela nous amènera à discuter dans un deuxième temps ce que l’on
peut attendre de l’effet des estrogènes sur la paroi artérielle et
quelles explications on peut actuellement proposer à la divergence
des effets dans les modèles expérimentaux et en clinique.
Modèles d’athérosclérose et estradiol
L’athérosclérose est une maladie touchant les artères de grand
et moyen calibre caractérisée par l’accumulation de lipides à la
faveur d’un processus inflammatoire chronique [5] (figure 1). Ainsi,
l’hypercholestérolémie conduit à la rétention prolongée de
lipoprotéines de basse densité dans l’espace sous-endothélial qui
vont s’agréger, s’oxyder, activer l’endothélium sus-jacent et
initier une réponse athérogène au niveau de sites de prédilection à
la faveur d’anomalies de contrainte hémodynamique. Ces anomalies
sont le plus souvent représentées par un flux sanguin turbulent qui
se produit au niveau des bifurcations artérielles. Comme nous
l’avons évoqué précédemment, un traitement chronique par
l’estradiol prévient de façon constante la strie lipidique dans
tous les modèles animaux d’athérosclérose (figure 1, étape 1).
Ces effets ont fait récemment l’objet d’une revue de la
littérature. Chez des lapins et des singes soumis à un régime riche
en cholestérol, le traitement par l’estradiol de femelles mais
aussi de mâles castrés entraîne une protection allant de 35 à
80 % de réduction de la taille des lésions au niveau de
l’aorte et des artères coronaires [3]. L’adjonction d’un
progestatif n’a pas d’effet dans certaines études, mais peut
atténuer l’effet des estrogènes dans d’autres études. Avec
l’avènement de l’inactivation génique par recombinaison homologue,
la souris est devenue un modèle clé pour identifier les gènes et
les voies impliqués dans l’athérogenèse. Des souris rendues
déficientes soit en apolipoprotéine E, soit en récepteur des LDL,
développent spontanément des lésions athéromateuses qui, avec le
temps, deviennent complexes et ressemblent beaucoup aux lésions
d’athérosclérose humaine. Dans ces deux modèles, les estrogènes
inhibent la constitution de la strie lipidique de façon marquée (en
moyenne 75 % de réduction des lésions) [4] (figure 2). L’estradiol
endogène confère un certain degré de protection comme en témoigne
l’effet aggravant de la castration sur le développement de la strie
lipidique. Cependant, les études de dose/réponse ont permis de
montrer que des doses d’estradiol du niveau de celles rencontrées
au cours de la gestation sont nécessaires pour obtenir un effet
protecteur maximal [6]. Le traitement par l’estradiol s’associe à
une réduction de la cholestérolémie totale dans un certain nombre
d’études, mais pas dans toutes [4]. Toutefois, l’effet de
l’estradiol sur le profil lipidique ne pourrait expliquer qu’une
part minoritaire de l’effet athéroprotecteur, puisqu’il est déjà
maximal pour de faibles doses d’estradiol alors que l’effet
athéroprotecteur est, lui, maximal pour des doses d’estradiol du
niveau de celles de la gestation [6]. De plus, l’absence de
corrélation entre la taille des lésions et la cholestérolémie
conforte l’idée que les estrogènes préviennent le développement de
l’athérosclérose indépendamment du changement du profil lipidique
chez ces animaux.
Estradiol, récepteurs des estrogènes et athérosclérose
Le spasme artériel et la thrombose jouent un rôle majeur dans le
déclenchement des accidents cardio-vasculaires (figure 1, étape 4).
L’endothélium produit de nombreuses substances, dont le monoxyde
d’azote, un messager radicalaire qui joue un rôle vasculoprotecteur
important du fait de ses propriétés vasodilatatrices et
anti-agrégantes. Les travaux de Gisclard et al. ont les
premiers mis en évidence une potentialisation par l’estradiol de la
production endothéliale de NO au niveau de l’artère fémorale de
lapin. Dans cette espèce, l’estradiol potentialise la relaxation
endothélium-dépendante en réponse à l’acétylcholine. Ainsi, une
augmentation de la production basale et/ou stimulée de NO a été
observée dans un certain nombre de territoires (mais pas dans tous)
de la plupart des espèces, et il a été initialement proposé que cet
effet contribue de façon majeure à l’effet athéroprotecteur de
l’estradiol.
Nous avons pour notre part étudié l’effet de l’estradiol sur la
production endothéliale de NO chez la souris. Nous avons pu montrer
que, comme dans d’autres espèces, l’estradiol augmente la
production basale de NO par l’endothélium. Le récepteur des
estrogènes α (ERα) est le récepteur « classique » des
estrogènes, qui médie l’essentiel des effets de ces hormones au
cours de la reproduction [7]. Plus récemment, un deuxième récepteur
appelé ERβ a été identifié, mais son rôle demeure à l’heure
actuelle mal connu. Nous avons comparé l’effet de l’estradiol dans
deux lignées de souris transgéniques invalidées pour ERα
(figure 3A) : une
première lignée réalisée par le groupe américain de K. Korach
consistant en l’insertion d’une cassette néomycine dans le premier
exon du gène ERα (et donc appelée ERα Néo KO) [8], et une deuxième
lignée réalisée par le laboratoire français de P. Chambon
consistant en l’excision (suppression) du deuxième exon du gène
ERα, codant pour le domaine de liaison du récepteur à l’ADN (et
donc appelée ERα Δ2 KO) [9]. Comme attendu, la construction de la
lignée ERα Δ2 KO ne permet l’expression d’aucune protéine ERα. En
revanche (figure 3B), nous avons
mis en évidence chez les souris ERα Néo KO, à la faveur de
mécanismes d’épissages alternatifs (maturation de l’ARN messager),
l’existence de deux formes tronquées de récepteurs : une
isoforme de 46 kD et d’une molécule chimère de 55 kD
contenant 7 acides aminés de la cassette néomycine (figure 3B). Ces
deux récepteurs sont dépourvus de la fonction transactivatrice AF1,
mais conservent la fonction transactivatrice AF2. Parallèlement,
nous avons étudié l’effet de l’estradiol sur la production
endothéliale de NO dans ces deux lignées de souris. Tandis que
l’effet de l’estradiol sur cette production est totalement aboli
chez les souris ERα Δ2 KO, il persiste chez ces souris ERα Néo KO
et est identique à celui observé chez les souris sauvages [10]. Ces
résultats nous suggèrent que la fonction AF1 du ERα n’est
probablement pas nécessaire pour médier l’effet de l’estradiol dans
l’endothélium [10]. Ils nous montrent en outre la nécessité
d’étudier de façon approfondie ces nouveaux modèles de souris
transgéniques, afin de ne pas tirer des conclusions hâtives sur le
rôle attribué à ERβ dans la médiation d’effets de l’E2 chez les
souris ERα Néo KO. En effet, les effets vasculaires observés sont,
jusqu’à preuve du contraire, attribuables à la chimère ERα de
55 kD, c’est-à-dire à une « fuite » de
l’inactivation (KO) du gène ERα.
Au total, l’effet de l’estradiol sur la production endothéliale de
NO, mais aussi sur la réendothélialisation, sont dépendants de ERα
puisque ces deux effets sont abolis chez les souris rendues
déficientes en ERα alors qu’ils persistent chez les souris
déficientes en ERβ [11].
Etant donné que le blocage de la production de NO accélère la
progression des stries lipidiques chez le lapin
hypercholestérolémique, nous avons testé l’hypothèse selon laquelle
l’augmentation de la production basale de NO par l’endothélium en
réponse à l’estradiol pourrait contribuer à son effet
athéroprotecteur. Nous n’avons pas observé d’effet du blocage de la
production de NO sur le développement de la strie lipidique chez la
souris déficiente en apoE, à la différence de ce qui avait été
observé chez le lapin. De plus, l’effet protecteur de l’estradiol
n’est en rien altéré par le blocage de la production de NO,
démontrant que l’augmentation de la production de NO n’est pas
impliquée dans la prévention de la strie lipidique [12]. Néanmoins,
cet effet est probablement bénéfique à des stades plus avancés de
l’athérosclérose (figure 1, étape 1),
car le NO est antispastique et anti-agrégant plaquettaire, il
protège donc des complications tardives de l’athérosclérose.
Mais les effets de l’estradiol au niveau de l’endothélium ne se
limitent pas à potentialiser la production de NO. Nous avons pu
montrer récemment que l’estradiol accélère la vitesse de
réendothélialisation dans un modèle d’agression électrique de la
carotide chez la souris [13]. On peut ainsi considérer que
l’estradiol favorise le processus de cicatrisation artérielle après
une agression. Il pourrait exercer d’autres effets bénéfiques sur
l’endothélium, comme la prévention de la mort cellulaire (apoptose)
induite par la cytokine TNFα (bien que nous n’ayons pas retrouvé
cet effet dans notre laboratoire). Il a aussi été proposé que
l’estradiol puisse prévenir l’induction de molécules d’adhérence
comme ICAM 1 dans des cellules endothéliales en culture. Cependant,
l’estradiol prévient le dépôt lipidique chez des souris déficientes
à la fois en apoE et en molécules d’adhérence des leucocytes (soit
ICAM1, soit P-sélectine) avec la même intensité qu’il le fait chez
les souris déficientes en apoE [14]. Nous pouvons donc conclure que
l’effet athéroprotecteur de l’estradiol n’est pas médié par un
effet sur l’expression endothéliale d’une de ces deux molécules
d’adhérence.
Les effets de l’estradiol sur le processus athéromateux
requièrent probablement des changements de l’expression génique
(effets génomiques) bien que des effets à court terme indépendants
de la transcription (effets extragénomiques) aient été récemment
rapportés [15]. Comme nous l’avons vu précédemment, deux types de
KO de ERα (ERα Néo KO et ERα Δ2 KO) ont été réalisés et diffèrent
de façon notable. En revanche, les deux KO pour ERβ apparaissent
phénotypiquement identiques. Afin de déterminer la contribution
relative de chacun de ces deux récepteurs dans l’effet
athéroprotecteur de l’estradiol, Maeda et al. [16] ont
croisé les deux KO pour le récepteur des estrogènes avec des souris
déficientes en apoE. L’estradiol diminuait les lésions des
apoE–/– de plus de 80 %, tandis que l’effet
inhibiteur de l’estradiol était en grande partie aboli chez les
souris ERα Néo KO apoE–/–. Par contre, l’estradiol
inhibait la progression et les lésions d’athérosclérose chez les
souris ERβ–/– apoE–/– de la même façon que
chez les souris apoE–/–, démontrant que l’effet
athéroprotecteur de l’estradiol est totalement conservé en
l’absence d’ERβ [4]. De plus, l’effet athéroprotecteur de soja
alimentaire, une source de phyto-estrogènes, est également médié
par ERα, puisque son effet est aboli chez les souris ERα Néo KO
apoE–/–. De façon intéressante, l’estradiol diminue la
formation de la chape fibromusculaire chez les souris apoE, mais
aussi chez les souris ERα Néo KO apoE–/– [16]. Cette
observation suggère la possibilité que ERβ puisse jouer un rôle
protecteur dans la maturation des plaques tandis qu’il n’est
clairement pas impliqué dans des stades plus précoces comme le
développement de la strie lipidique. Alternativement, cet effet
résiduel de l’estradiol pourrait être médié par ERα
55 chimérique dont l’expression persiste chez ce KO imparfait
de ERα [10]. Cet effet de prévention de la formation de la chape
fibromusculaire par l’estradiol ne peut pas être considéré comme un
effet bénéfique, mais pourrait au contraire être délétère, en
empêchant le processus de cicatrisation de la strie lipidique
(figure 1,
étape 2) et donc en favorisant l’instabilité des plaques (figure 1, étape
3). Cet effet pourrait contribuer, s’il se produit en clinique, à
l’augmentation de la fréquence des accidents cardiovasculaires dans
les mois qui suivent l’instauration du traitement hormonal
substitutif, comme cela a pu être observé aussi bien dans l’étude
HERS que dans l’étude WHI.
Estradiol et inflammation au cours de l’athérosclérose
La captation des LDL oxydés par l’intermédiaire des récepteurs
éboueurs des macrophages et leur transformation ultérieure en
cellules spumeuses constituent un mécanisme essentiel de
l’initiation et de la progression de la plaque athéromateuse. Le
système immunitaire favorise le processus athéromateux puisque des
souris immuno-déficientes (par inactivation de la recombinase, ce
qui provoque un déficit en lymphocytes B et T mature) développent
deux fois moins de lésions que des souris immunocompétentes [17].
Nous avons pour notre part exploré l’implication du système
immunitaire dans l’effet athéroprotecteur de l’estradiol. Nous
avons pu mettre en évidence que le système immunitaire est
nécessaire à la manifestation de l’effet athéroprotecteur de
l’estradiol puisque, alors que l’E2 protège des souris
immunocompétentes du dépôt lipidique, il ne prévient plus le
développement des lésions chez des souris immunodéficientes et
hypercholestérolémiques (RAG-2–/– apoE–/–)
[18]. Nous avons pu récemment confirmer ce caractère indispensable
des lymphocytes pour l’effet athéroprotecteur dans un autre modèle
d’athérosclérose (RAG-2–/– LDL récepteur–/–)
(Gourdy et al., en préparation). Cette observation repose la
question de la cible cellulaire de l’estradiol, à savoir
l’endothélium ou le système immunitaire. En effet, les deux
populations cellulaires pourraient médier l’effet de l’estradiol
puisque le passage transendothélial des cellules du système
immuno-inflammatoire représente une étape clé du développement du
processus athéromateux. Une partie de l’effet athéroprotecteur
pourrait être due à un effet immunomodulateur de doses endogènes
d’estradiol, puisque l’on sait par exemple que ce niveau
d’imprégnation hormonale suffit à diminuer le poids du thymus. Par
ailleurs, tous les effets de l’estradiol sur l’endothélium recensés
à ce jour vont dans le sens d’effets bénéfiques, mais qui ne
pourraient être recrutés que pour des doses du niveau de celles de
la gestation, puisqu’elles ne sont en général pas détectables pour
des faibles doses donnant une imprégnation du niveau du cycle
œstral. Cette hypothèse d’un recrutement d’un effet immunitaire
pour de faibles doses d’estradiol et d’un effet sur l’endothélium
pour des doses plus élevées méritera d’être testée à l’aide de
modèles appropriés (modèle Cre-Lox permettant l’inactivation
spécifique du ERα dans l’endothélium et modèle de greffe de moelle
osseuse).
Les mécanismes inflammatoires qui contribuent au processus
athéromateux font, comme dans tout processus inflammatoire,
intervenir des cytokines. Ces cytokines ont été classifiées, de
façon un peu schématique, en cytokines pro- et anti-inflammatoires.
On peut alors s’attendre à ce que le blocage de certaines cytokines
pro-inflammatoires et/ou l’administration de certaines cytokines
anti-inflammatoires aient un effet athéroprotecteur, et
inversement. Cela se vérifie par exemple pour l’interféron γ qui
accélère le processus athéromateux, tandis que l’interleukine
10 s’avère protectrice [19]. Etant donné l’importance du
système immunitaire dans l’effet athéroprotecteur de l’E2,
l’implication, voire la régulation, d’une ou plusieurs cytokines
par l’E2 représente donc une hypothèse qu’il nous a semblé logique
de tester. Les cytokines candidates sont nombreuses et leur choix a
été orienté par les données de la littérature. Ainsi,
l’interleukine 6 joue un rôle clé dans la déminéralisation
osseuse secondaire à la castration. Néammoins, elle n’est pas
impliquée dans l’effet athéroprotecteur de l’E2, car des souris
hypercholestérolémiques et déficientes en interleukine 6 sont
protégées par l’E2 comme le sont des souris seulement
hypercholestérolémiques [20]). Dans deux modèles permettant
d’explorer le système immuno-inflammatoire, nous avons observé que
l’estradiol augmente la production d’interféron γ
respectivement par les lymphocytes T des ganglions drainant le site
d’immunisation et par les lymphocytes NKT après activation
spécifique de cette population. Nous testerons prochainement le
rôle de l’interféron γ dans l’effet de l’E2 sur la constitution de
la strie lipidique. En outre, la production d’interféron γ par les
lymphocytes, mais aussi, dans une moindre mesure, par les
macrophages, est succeptible de jouer un rôle important dans la
stabilité des plaques [5]. Si, sous l’effet de l’E2, la production
d’interféron γ augmente au niveau de la plaque d’athérome, ce
mécanisme pourrait contribuer à déstabiliser la chape
fibromusculaire et à favoriser la rupture de plaque (figure 1, étape 4),
rendant compte de l’augmentation de la fréquence des accidents
cardiovasculaires dans les mois qui suivent l’instauration de ce
traitement dans les deux études d’intervention HERS et WHI.
Conclusion et perspectives
Ces différents travaux expérimentaux ont démontré que
l’estradiol inhibe les premiers stades du processus athéromateux
(stries lipidiques) par l’intermédiaire du ERα. Les cibles
cellulaires de l’estradiol impliquent probablement à la fois
l’endothélium et le système immuno-inflammatoire, et l’importance
relative de ces deux populations cellulaires dans l’effet
athéroprotecteur de l’estradiol reste à établir.
Tandis que l’estradiol protège dans les modèles expérimentaux
des premiers stades de l’athérome, les études d’intervention par
traitement hormonal substitutif chez la femme ménopausée n’ont pas
mis en évidence de protection, voire même une aggravation, du
risque cardiovasculaire dans la première année qui suit
l’instauration du traitement. Cependant, les estrogènes utilisés
dans ces études américaines (estrogènes équins conjugués) et
associés avec un progestatif (médroxyprogestérone acétate)
diffèrent assez nettement de l’administration sous-cutanée du 17β
estradiol utilisé en clinique en Europe ainsi que dans les modèles
expérimentaux. De plus, la plupart de ces essais cliniques
s’adressent à des femmes d’un certain âge dont certaines ont
probablement des lésions athéroscléreuses avancées. Dans ce
contexte, il est important de rappeler que trois des quatre études
réalisées chez des animaux ayant des lésions préexistantes
démontraient un effet atténué ou pas d’effet du traitement par
l’estradiol, suggérant que l’effet athéroprotecteur de l’estradiol
puisse être perdu une fois que les lésions d’athérosclérose sont
établies. Enfin, les essais cliniques enregistrent des événements
tout à fait terminaux du processus athéroscléreux, à savoir la
rupture de plaque et/ou l’érosion de l’endothélium suivie d’une
thrombose obstructive de l’artère à l’origine d’une ischémie du
territoire d’aval. La rupture de plaque suivie de thrombose est un
événement trop rare dans les modèles de souris athéromateuses pour
pouvoir être étudié.
Ainsi, dans l’état actuel de nos connaissances, les estrogènes
apparaissent bénéfiques sur les stades précoces de la constitution
de la strie lipidique (modèles expérimentaux et potentiellement
chez la femme en période d’activité génitale) (figure 1, étape 1). En
revanche, les estrogènes apparaissent inefficaces à des stades
tardifs du processus athéroscléreux, et des arguments indirects
suggèrent qu’ils pourraient favoriser la rupture de plaque (dont un
mécanisme pourrait être l’augmentation de la production
d’interféron γ) (figure 1, étape 4).
Les études HERS et WHI soulignent la nécessité de comprendre les
effets des estrogènes à un niveau cellulaire et moléculaire. Cette
démarche est d’autant plus indispensable que, dans l’état actuel de
nos ressources thérapeutiques, seuls les estrogènes permettent le
traitement des bouffées de chaleur de la ménopause qui constituent
la première indication du traitement hormonal substitutif.
L’ensemble de ces travaux nous amène à proposer le schéma
suivant (figure 4). Le
processus athéromateux se développe progressivement dès les
premières décennies et tend à s’accroître tout au long de la vie au
prorata des facteurs de risque bien connus que sont l’hypertension
artérielle, l’hypercholestérolémie, le diabète, l’intoxication
tabagique et des facteurs génétiques qui sont pour l’essentiel à
découvrir. Il est probable que les estrogènes endogènes exercent un
effet bénéfique sur les stades précoces de la constitution de la
strie lipidique (modèles expérimentaux et potentiellement chez la
femme en période d’activité génitale), rendant compte d’un certain
degré de protection cardiovasculaire des femmes par rapport aux
hommes avant la ménopause. Cependant, plus la femme avance en âge
et plus l’adjonction d’estrogènes peut être délétère, comme en
témoigne le résultat des deux grandes études d’intervention HERS et
WHI (toutes deux réalisées chez les femmes post-ménopausées, la
majorité ayant commencé le traitement hormonal plus de 10 ans
après la ménopause). Cela est conforté par l’analyse des
sous-groupes de Manson, récemment publiée dans le New England
Journal of Medicine 2003 (figure 5), qui suggère
l’absence de risque lorsque le traitement est commencé dans les dix
premières années de la ménopause, tandis que celui-ci s’accroît
au-delà de 10 ans et surtout de 20 ans de ménopause. Bien
que ces différences n’atteignent pas la signification statistique
(p = 0,33), la tendance est nette. Ainsi, il est probable
que les estrogènes endogènes protègent du risque cardiovasculaire,
tandis que cet effet est complètement perdu au-delà de 10 ans
de ménopause, en particulier en l’absence de traitement
œstroprogestatif instauré en début de ménopause. Nous ne disposons
actuellement pas d’étude randomisée permettant de présumer d’un
quelconque bénéfice ou risque des estrogènes introduits au décours
immédiat de la ménopause. Cependant, notre compréhension de cette
physiopathologie associée à l’ensemble des études d’intervention et
d’observation est en faveur d’une neutralité en termes de risque
cardiovasculaire. L’essentiel du risque se situe donc au niveau du
cancer du sein et de la maladie thrombo-embolique, tous deux connus
de longue date. En attendant le développement de SERM associant les
effets bénéfiques des estrogènes et dépourvus de leurs effets
néfastes, ce qui est conceptuellement possible à terme, il nous
apparaît que le risque cardiovasculaire ne doit pas intervenir de
façon majeure dans la décision de prise d’un traitement hormonal
substitutif, d’autant plus que les facteurs de risque
cardiovasculaire classiques de la patiente sont absents ou
contrôlés.
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