ARTICLE
Auteur(s) : Florence Pinet
Inserm U508, Institut Pasteur de Lille, 1, rue du Professeur
Calmette, 59019 Lille Cedex
Le système rénine-angiotensine (SRA) joue un rôle clé dans la
régulation de la pression artérielle et l’homéostasie hydrosodée.
L’hypertension rénovasculaire est une forme d’hypertension
rénine-dépendante qui est maintenue par une activation constante du
SRA dans le rein hypoperfusé. Par contre, dans le rein
controlatéral, l’expression, le stockage et la sécrétion de rénine
sont diminuées [1]. Les cellules juxtaglomérulaires (JG) du rein,
localisées au niveau de l’artériole afférente à la base du
glomérule [2], sont le principal lieu de synthèse de la rénine.
Le protéome est un concept désignant l’ensemble des protéines
produites à partir du génome à un instant précis. L’analyse
protéomique est une approche innovatrice pour analyser le protéome
et déterminer les changements coordonnés des niveaux protéiques
dans les tissus et les cellules [3, 4], en utilisant principalement
l’électrophorèse bi-dimensionnelle (gel 2D) (figure 1). Les
protéines sont séparées selon leurs propriétés biochimiques :
par leur point isoélectrique (pI) avec la technique
d’isoélectrofocalisation et par leur masse moléculaire (Mr)
avec la technique gel SDS-Page.
Pour comprendre les mécanismes impliqués dans cette forme
d’hypertension, les auteurs ont utilisé le modèle expérimental
développé par Goldblatt [5] chez le chien, dans lequel une des
artères rénales est ligaturée pour diminuer de manière chronique la
perfusion rénale, l’autre rein n’étant pas touché. En utilisant
l’approche protéomique, Pinet et al. [6] ont étudié les
différences d’expression des protéines au niveau des artérioles
afférentes provenant du rein clippé et du rein controlatéral dans
le modèle d’hypertension rénovasculaire, 1 clip-2 reins chez
le rat. La présence de troponine T dans les artérioles rénales a
été montrée et son expression a été confirmée par
immunomarquage.
Dans ce modèle d’hypertension rénovasculaire, l’imagerie en
microscopie confocale de la rénine et de la troponine T a permis de
suggérer que la troponine T est un nouveau (et potentiellement
important) marqueur de différenciation des cellules musculaires
lisses dans les artérioles rénales en cellules juxtaglomérulaires
productrices de rénine.
Résultats
Modèle expérimental d’hypertension rénovasculaire
Une augmentation de la pression artérielle systolique avec un
débit cardiaque normal a été observée au bout de 2 semaines
chez les rats rénovasculaires avec une diminution de 42 % du
poids du rein clippé par rapport au rein controlatéral. De plus, il
a été montré comme attendu une élévation d’un facteur 5 des taux de
rénine plasmatique (tableau 1).
Tableau 1. Paramètres hémodynamiques
du rat rénovasculaire
|
Animals |
Sham (n = 1) |
0,2 mm clip (n = 3) |
| BP
(mmHg) |
150 |
190 ± 17 |
| HR
(bmp) |
370 |
357 ± 21 |
|
Poids (g) |
227 |
214 ± 8 |
|
Poids du cœur (g) |
0,92 |
1,05 ± 0,07 |
|
Poids du rein contrôle (g) |
1,37 |
1,52 ± 0,17 |
|
Poids du rein clippé (g) |
1,26 |
0,87 ± 0,11 |
| ARP
(ng/AI/ml/h) |
5,04 |
25,67 ± 11,84 |
L’hypertension rénovasculaire est créée chez des rats Lewis
normotendus par ligature de l’artère gauche à l’aide d’un clip de
0,2 mm comme décrit précédemment [7]. Les valeurs
correspondent à un traitement de 2 semaines.
Pour les animaux avec un clip de 0,2 mm, les valeurs
correspondent à la moyenne ± SE.
BP : pression artérielle systolique ; HR : débit
cardiaque ; ARP : rénine active plasmatique mesurée au
moment du sacrifice par dosage radio-immunologique [8].
Analyse protéomique
La figure 2
montre une carte protéomique de référence établie à partir de
5 gels représentant les artérioles afférentes. Environ
1 000 spots polypeptidiques ont pu être visualisés pour
chacun des échantillons (rein clippé, rein controlatéral). Les
spots numérotés représentent les spots polypeptidiques
différentiellement exprimés entre le rein clippé et le rein
controlatéral. L’analyse différentielle a permis de mettre en
évidence 14 protéines avec une différence d’expression d’un
facteur au moins 1,5. Trois protéines étaient surexprimées (spots
529, 721, 1022), une protéine était supprimée (spot 670) et dix
étaient sous-exprimées (spots 332, 408, 428, 567, 588, 617, 1025,
1134, 1138) dans les cellules des artérioles afférentes de rein
clippé.
La spectrométrie de masse a été utilisée pour identifier les
protéines différentiellement exprimées et le principe est
brièvement décrit dans la figure 3. Parmi les
14 protéines différentiellement exprimées, 3 n’ont pas pu
être identifiées par spectrométrie de masse (spots 529, 567 et
721). Cinq des protéines identifiées sont des enzymes impliquées
dans le métabolisme, une n’a pas de fonction connue : la
protéine Rik (spot 588) ; trois ont une origine
musculaire : la lamine A (spot 428), la pyruvate kinase M1
isozyme (spot 487) et la troponine T (spot 1138).
Imagerie cellulaire
La microscopie confocale a été utilisée pour mettre en évidence
l’expression de la troponine T et de la rénine dans le rein. Il a
été montré que le rein contralatéral (figure 4A) contient
quelques cellules exprimant la rénine au niveau du pôle vasculaire
du glomérule tandis que toutes les cellules musculaires lisses le
long de l’artériole afférente et au niveau des artères
interlobulaires expriment la troponine T. Par contre, dans le rein
clippé, il y a un nombre important de cellules productrices de
rénine le long de l’artériole afférente avec une diminution du
nombre de cellules exprimant la troponine T (figure 4B). Ces résultats
sont en accord avec les résultats obtenus en gels bi-dimensionnels.
De plus, il n’a jamais été observé de co-localisation de la rénine
et de la troponine T dans les mêmes cellules d’origine rénale,
montrant que les cellules productrices de rénine n’expriment pas la
troponine T.
Discussion
L’hypertension rénovasculaire est une forme d’hypertension
rénine-dépendante dont la cause est une sténose de l’artère rénale.
Le phénotype rénal est caractérisé par un recrutement de cellules
productrices de rénine [11]. Sequeira Lopez et al. [12] ont
montré que les cellules juxtaglomérulaires et les cellules
musculaires lisses avaient pour origine les mêmes cellules
mésenchymateuses (MC) métanéphriques.
L’analyse protéomique a été réalisée pour caractériser
l’expression protéique rénale différentielle en utilisant un modèle
expérimental d’hypertension rénovasculaire dans le but de
déterminer les facteurs/protéines impliqués dans ce processus.
Miksche et al. [13] ont établi le modèle 1 clip-2 reins
chez le rat caractérisé par un fonctionnement contrasté des deux
reins. Dans le rein clippé, l’expression, le stockage et la
sécrétion de rénine sont augmentés tandis que, dans le rein
controlatéral, exposé à l’hypertension, l’expression de la rénine
est diminuée [7]. Pour ces expériences, une souche de rat
syngénique (rat Lewis) a été utilisée pour éliminer le facteur
hétérogénéité génétique. L’extraction des protéines rénales a été
effectuée 2 semaines après la pose du clip pour limiter les
réponses adaptatives dues à une élévation de la pression
artérielle. Le choix a été de ne pas utiliser le rein total comme
l’avait fait Thongboonkerd et al. [14], car le rein est un
organe complexe contenant plusieurs types cellulaires. Il a été
aussi choisi de ne pas sélectionner seulement les cellules
juxtaglomérulaires car elles représentent moins de 0,01 % des
cellules rénales et ne permettent pas l’obtention d’une quantité de
protéines suffisante [15] pour une analyse protéomique. La
stratégie a été d’utiliser les artérioles afférentes de rein clippé
et de rein controlatéral isolées en utilisant le protocole de
Chatziantoniou et al. [9] adapté de Dubey et al.
[16]. Cela a permis d’effectuer une analyse dynamique des processus
affectant les artérioles afférentes durant le développement de
l’hypertension rénovasculaire [6].
Pour la première fois, une carte protéomique des artérioles
afférentes rénales a été effectuée. L’analyse comparative a mis en
évidence 14 protéines différentiellement exprimées. De manière
intéressante, 5 de ces protéines sont impliquées dans le
métabolisme et 3 sont d’origine musculaire. Ces dernières ont été
étudiées plus en détail du fait que la sténose de l’artère rénale
entraîne une modification phénotypique des cellules musculaires
lisses.
Une des choses les plus surprenantes que les auteurs ont montré
est la présence de troponine T dans les artérioles rénales.
D’autres techniques telles que l’immunohistochimie ont été
utilisées pour confirmer les résultats. Un fort marquage de la
troponine T a été observé le long de l’artériole afférente,
localisé au niveau des cellules musculaires lisses dans les reins
de rats témoins [6]. De manière intéressante, Zanellato et
al. [17] ont montré la présence de protéines ressemblant à la
troponine T dans les cellules musculaires lisses vasculaires de
l’aorte de bœuf et dans les artère coronaires.
Les résultats obtenus par microscopie confocale sont en accord
avec ceux obtenus avec l’analyse protéomique. Dans l’hypertension
rénovasculaire, la diminution du marquage pour la troponine T est
associée à l’acquisition du phénotype sécrétoire des cellules
musculaires lisses qui, en retour, produisent de la rénine.
L’expression de la rénine et de la troponine T est inversement
régulée durant le développement de l’hypertension. Les deux
protéines ne sont jamais exprimées dans la même cellule du rein car
il n’a jamais été observé de co-localisation en imagerie
confocale.
Les auteurs ont donc fait l’hypothèse que les modifications
physiologiques induites par une sténose de l’artère rénale
reproduisant l’hypertension rénovasculaire conduisent à
l’acquisition d’un phénotype sécrétoire déclenchant la production
de rénine. Ils proposent que la troponine T, dont la présence est
montrée pour la première fois dans les artérioles afférentes
rénales, pourrait être un marqueur de différenciation des cellules
musculaires lisses.
Conclusion
Cette étude a montré l’intérêt d’utiliser une technologie
récente, l’analyse protéomique, approche innovatrice pour
déterminer les changements coordonnés des niveaux protéiques
quantitatifs et qualitatifs dans une cellule ou un organe à un
instant donné. Cette technique est complémentaire de l’approche
transcriptionnelle car elle permet l’accès à des renseignements
concernant les modifications post-traductionnelles
(phosphorylation, glycosylation, acylation,...) affectant les
protéines. En effet, ces modifications confèrent aux protéines
leurs propriétés finales et des changements survenant dans les
modifications post-traductionnelles peuvent transformer une
protéine « normale » en protéine « anormale ».
Un nombre élevé de ces protéines prédites par les données
génomiques sont inconnues ou leur rôle n’a pas encore été
identifié.
Cette technique permet de quantifier les protéines impliquées
dans une pathologie par une analyse différentielle. Ses
perspectives sont de pouvoir étudier les profils protéiques
plasmatiques chez un individu sain malade ou sous traitement, ce
qui permettra d’identifier des marqueurs spécifiques d’une maladie,
de son évolution et des traitements prescrits.
Remerciements
Fondation Leducq pour son aide financière.
Références
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