ARTICLE
Auteur(s) : Brigitte Jude1,2, Frédéric
Mouquet1,3, Julien Gaudric1,4, Sophie
Susen1,2
1 EA 2693, Université de Lille II
2 Institut d’hématologie biologique et
d’hémobiologie-transfusion, CHRU Lille
3 Clinique de cardiologie et maladies vasculaires, CHRU
Lille
4 Clinique de chirurgie cardiovasculaire, CHRU de
Lille
Le développement de nouveaux vaisseaux capillaires et
éventuellement artériolaires collatéraux est un des buts poursuivis
par l’angiogenèse thérapeutique. Une des premières voies explorées
a été l’induction d’une angiogenèse par des facteurs de croissance
vasculaire, notamment par la thérapie génique [1]. Plus récemment,
l’identification de sous-populations de cellules-souches capables
de donner naissance à des cellules endothéliales, voire musculaires
lisses, a fait naître l’espoir que des cellules progénitrices
vasculaires puissent être injectées ou attirées dans la zone à
revasculariser et y favoriser le développement de nouveaux
vaisseaux [2, 3].
Sur le plan physiologique, le processus de vasculogenèse permet
la formation de la vascularisation initiale embryonnaire par des
progéniteurs endothéliaux. À partir de ce réseau initial se
développent, au cours de la vie, de nouveaux vaisseaux par
bourgeonnement ou divisions de vaisseaux mères (angiogenèse) [4].
Ce processus fait appel à la migration de cellules endothéliales
qui participent à la génération et à la régénération du réseau
capillaire ainsi qu’au processus de remodelage vasculaire.
L’artériogenèse à proprement parler fait appel au bourgeonnement à
partir d’une artériole native et nécessite, non seulement une
migration endothéliale, mais aussi de cellules musculaires lisses
et de fibroblastes pour donner naissance à un vaisseau mature
[5].
La régénérescence de l’endothélium adulte semble être un
phénomène relativement lent [6]. En effet, la capacité de
renouvellement et de prolifération des cellules endothéliales
différenciées est faible. Dans les situations d’agression
endothéliale (ischémique, infectieuse, métabolique, mécanique ou
immunologique), un processus d’apoptose s’enclenche. Il a été
démontré la présence de cellules endothéliales adultes circulantes
en faible nombre (< 3/mL de sang) et ce nombre augmente en
cas d’agression, notamment ischémique.
Cellules-souches
Des données récentes indiquent que des cellules-souches ou des
progéniteurs endothéliaux originaires de la moelle osseuse
contribuent à la vascularisation tissulaire aussi bien durant la
vie in utero qu’après la naissance [7]. De plus, des études
précliniques et quelques études cliniques préliminaires ont montré
que des progéniteurs endothéliaux ou hématopoiétiques issus de
cellules de moelle osseuse pouvaient restaurer la vascularisation
après ischémie myocardique, rétinienne ou myocardique [8].
Les cellules-souches se définissent de façon fonctionnelle par
leur capacité à s’autorenouveler et à donner naissance à
différentes sortes de cellules différenciées. Les précurseurs et
les cellules progénitrices ont généralement perdu cette capacité
d’autorenouvellement, bien que des données récentes indiquent
qu’elles peuvent se dédifférencier en cellules-souches. Trois
populations différentes sont actuellement décrites [9] :
• Les cellules-souches médullaires hématopoïétiques
(CD34+, CD45+) sont les premières cellules-souches à avoir été
isolées, caractérisées et utilisées en pratique clinique. Leur
fonction principale est d’assurer le renouvellement des lignées
sanguines mais, au sein de cette population, a été récemment
identifiée une sous-population capable de se différencier en
cellules endothéliales. Ces cellules, baptisées cellules
progénitrices endothéliales (CPE), ont d’abord été isolées dans le
sang circulant adulte [2], puis dans la moelle osseuse et dans le
sang de cordon ombilical [10, 11]. Elles sont généralement isolées
à partir de marqueurs spécifiques de surface tels que CD133 et
VEGF-R2. Cette population exprime en se différenciant (in
vitro après culture sur fibronectine et en présence de facteurs
de croissance endothéliaux) les marqueurs de cellules endothéliales
matures (CD 31, facteur Willebrand, VE Cadhérine) [12].
• Les cellules-souches non hématopoïétiques ou
mésenchymateuses (CD34–, CD45–) sont une population distincte
de cellules-souches médullaires. Elles expriment des marqueurs
différents des cellules-souches hématopoïétiques et sont
généralement isolées grâce à leur propriétés d’adhésion. À côté des
cellules-souches mésenchymateuses, des cellules progénitrices
stromales mésenchymateuses et des cellules progénitrices adultes
multipotentes ont été récemment identifiées. Après culture en
présence d’agents stimulants spécifiques, les cellules-souches
mésenchymateuses sont capables de se différencier en différents
types cellulaires mésodermiques, tels qu’ostéoblastes, cellules
musculaires lisses, chondroblastes... Les cellules progénitrices
adultes multipotentes sont ausssi capables de se différencier en
cellules de type ecto ou endodermique.
Plusieurs points restent l’objet de discussions essentielles
pour l’utilisation thérapeutique des cellules-souches. La présence
de cellules-souches dans les tissus périphériques, et en
particulier au niveau du myocarde, reste très discutée. Surtout, la
plasticité réelle des cellules-souches, c’est-à-dire leur capacité
à se différencier en cellules musculaires, neuronales,
épithéliales, a été mise en doute après plusieurs rapports montrant
qu’elles fusionnaient avec des cellules différenciées au niveau des
organes périphériques, sans se différencier elles-mêmes [13, 14].
En ce qui concerne la différenciation endothéliale, les arguments
montrant la réalité de la différenciation endothéliale à partir de
cellules-souches médullaires semblent solides [15, 16].
Utilisation des cellules-souches adultes en pathologie
ischémique : études expérimentales
La plupart des études concerne l’infarctus du myocarde. Il a
d’abord été démontré que, dans des modèles animaux, l’infarctus du
myocarde mobilise les cellules-souches et ces cellules participent
à la réparation tisssulaire, y compris l’angiogenèse [17, 18].
Tomita et al. ont ensuite démontré que des cellules
médullaires transplantées dans une cicatrice d’infarctus pouvaient
se diférencier en cardiomyocytes et stimuler l’angiogenèse [19,
20]. Davani et al. ont aussi montré que les cellules-souches
mésenchymateuses pouvaient induire une angiogenèse, et également
améliorer la fonction cardiaque et le remodelage chez le rat [21].
Différentes voies d’administration ont été testées, la plus
efficace semblant être l’injection in situ [14, 22].
Récemment, une étude a montré que des cellules-souches obtenues
à partir de sang de cordon pouvaient se différencier en cellules
endothéliales, après injection dans le muscle adducteur ischémié de
souris [23]. Cette étude montrait également une augmentation des
cellules musculaires striées dans la zone d’injection.
Utilisation des cellules-souches adultes en clinique
humaine
En situation clinique humaine, une mobilisation de progéniteurs
endothéliaux a été démontrée au cours de l’ischémie tissulaire, en
particulier myocardique, après agression vasculaire ischémique ou
autre, et au cours de la microangiopathie thrombotique. Par contre,
les facteurs qui pourraient permettre à ces cellules progénitrices
de migrer vers les parois vasculaires lésées et de participer à
leur régénération sont à peu près inconnus [6].
À ce jour, les seuls essais cliniques publiés l’ont été à partir
d’injections de cellules mononucléées de moelle osseuse. Le premier
essai a été celui de Strauer et al., qui a inclus
10 patients [24]. Les cellules étaient injectées en
intracoronaire 5 à 9 jours après l’infarctus. Il n’y a pas eu
de complication et un résultat positif sur le remodelage
ventriculaire gauche et la perfusion myocardique était constaté à
3 mois. Des données concordantes ont été publiées par Assmus
et al. (essai Topcare-Ami sur 20 patients) [25]. En
2003, une première tentative d’injection de cellules médullaires
dans la zone myocardique ischémiée, à l’aide d’un système de
repérage électromécanique (Noga), a été rapportée par Tse et
al. [26]. Cet essai était le premier à inclure des patients
angineux chroniques. Chez les 8 patients traités, un effet
positif était constaté sur les symptômes cliniques, la perfusion
myocardique et l’épaisseur du myocarde. Enfin Stamm et al.
ont réalisé un protocole dans lequel des cellules médullaires
étaient injectées durant une procédure chirurgicale de
revascularisation myocardique chez 6 patients [27].
L’évaluation de ces essais limités est difficile. Aucun incident
n’a été noté au cours de ces procédures, qui ont toutes été
réalisées bien entendu avec des cellules médullaires
autologues.
Un premier essai d’angiogenèse thérapeutique dans l’ischémie
chronique des membres inférieurs a été publié en 2002 par une
équipe japonaise [28]. Il a inclus des patients atteints d’ischémie
chronique des membres inférieurs (douleurs au repos et/ou ulcères),
avec un index de pression systolique inférieur (IPS) à 0,6 et sans
possibilité de revascularisation chirurgicale ou endovasculaire.
Les diabétiques déséquilibrés étaient exclus. Les critères de
jugement étaient une amélioration de l’IPS, de la TcO2, des
douleurs au repos. Les patients étaient suivis 24 semaines.
Deux études se sont succédé : une étude pilote comparant
l’injection de cellules médullaires versus une injection de
sérum salé (25 patients inclus) et une étude randomisée
comparant l’injection de cellules médullaires et de cellules
sanguines (22 patients inclus). La procédure de préparation
cellulaire consistait en un prélèvement de 500 mL de moelle
osseuse sous anesthésie générale et l’isolement des cellules
mononucléées sur gradient de densité. Les cellules, qui étaient
constituées à 18 % de cellules CD34+, ont été injectées
3 heures après dans le muscle jumeau (0,75 mL par
injection) : 23 et 20 patients ont pu être évalués à
24 semaines. L’analyse angiographique des vaisseaux
collatéraux dans la première étude montrait une augmentation
franche de la collatéralité dans le groupe traité par injection
intramusculaire de cellules médullaires. Dans la deuxième étude,
une augmentation était également observée, plus nette après
injection de cellules médullaires qu’après injection de cellules
sanguines. Une disparition totale des douleurs au repos était
également observée chez 22 patients, une amélioration chez 15,
un sauvetage d’orteil chez 15 et une amélioration des ulcères chez
6. Les patients améliorés cliniquement étaient répartis également
entre les deux études. Aucune réaction locale n’a été observée. Il
a été observé une élévation transitoire des CPK. L’examen
anatomopathologique réalisé chez un patient décédé de cause
cardiaque au cours du suivi a montré une augmentation du ratio
cellules endothéliales/cellules musculaires et l’expression d’un
marqueur de prolifération (le Ki67) par les cellules endothéliales
dans la jambe.
Limitations et enjeux
De façon générale, ces essais sont très préliminaires et
plusieurs facteurs limitants sont déjà identifiés, constituant de
nouvelles voies de recherche. Il est démontré que plus de 99 %
des cellules meurent très vite après l’injection, en raison de
l’ischémie locale, d’un manque à la fois d’oxygène et de
nutriments, de la présence locale de phénomènes inflammatoires et
de radicaux libres dans la zone ischémiée. Les cellules injectées
souffrent d’une perte des signaux de survie intercellulaires et ne
retrouvent pas facilement d’interactions cellules-matrices.
Le choix des cellules injectées est crucial. L’utilisation des
cellules mononucléées de moelle osseuse a l’avantage de permettre
l’administration de plusieurs types de cellules progénitrices,
puisqu’on ignore encore largement quels types de progéniteurs sont
susceptibles de participer à la régénération vasculaire.
En ce qui concerne les essais in vivo, il semble crucial
de poursuivre les études expérimentales, d’affiner les indications,
de déterminer les « doses » à injecter, d’optimiser les
processus d’isolement et de culture cellulaire et d’enregistrer les
événements indésirables. Ces différentes étapes sont indispensables
avant de passer à des études randomisées et contrôlées sur une plus
grande échelle qui, seules, permettront d’évaluer l’intérêt
clinique réel de cette approche. Une autre question est de savoir
s’il faut se cantonner à l’utilisation de cellules-souches
autologues ou explorer des thérapies cellulaires utilisant des
cellules allo, voire xénogéniques.
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