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Intérêts des médicaments du système rénine‐angiotensine‐aldostérone dans le post‐infarctus


Médecine thérapeutique Cardiologie. Volume 2, Number 2, 86-91, mars-avril 2004, Revue



Author(s) : Bruno Pannier , Cardiologue, Service de Médecine, Hôpital Manhès, 8 Grande‐Rue, 91712 Fleury‐Merogis Cedex. .

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ARTICLE

Auteur(s) : Bruno Pannier

Cardiologue, Service de Médecine, Hôpital Manhès, 8 Grande-Rue, 91712 Fleury-Merogis Cedex.

La prise en charge des patients dès la période du post-infarctus est entrée dans l’ère de la prévention des récidives ou des décès avec les études démonstratives testant un bêtabloquant, en l’occurrence l’aténolol pour l’étude Isis 1, administré pendant 7 jours (IV à J1 puis per os) et évalué pendant 1 an, il y a environ 15 ans (1986). Le traitement qui comportait anticoagulant, surtout nitré, et anticalcique sans démonstration de bénéfice à long terme aurait dû, dès lors, comporter un bêtabloquant mis en route dès le post-infarctus immédiat. On sait que la pratique clinique n’a intégré cet apport significatif pour le devenir de ces patients que largement plus de 10 ans plus tard. 

L’utilisation des inhibiteurs de l’enzyme de conversion (IEC) a heureusement été admise plus rapidement dans nos pratiques, depuis la publication de la première étude d’envergure dans le post-infarctus immédiat, à savoir l’étude Save (survival and ventricular enlargement trial) en 1992 [1]. De nombreuses études ont montré le bénéfice observé avec un traitement précoce et prolongé avec différents IEC en post-infarctus immédiat, avec dysfonction ventriculaire ou non. Mais les autres acteurs pharmacologiques du système rénine-angiotensine-aldostérone (SRAA) ont également fait la preuve de leur efficacité : antagoniste des récepteurs AT1 de l’angiotensine (valsartan) et antagoniste spécifique des récepteurs de l’aldostérone (éplérenone, non encore avalisé dans l’indication par les autorités françaises, mais déjà sur le marché dans différents pays dont les États-Unis). Il est donc actuellement établi que tout patient en post-infarctus doit bénéficier de médicaments protecteurs (prévention secondaire) et pas seulement des antalgiques particuliers que sont les anti-angineux tels les nitrés ou anticalciques (seul le vérapamil possède l’indication dans le post-infarctus mais seulement en l’absence de signes d’insuffisance cardiaque). Ces médicaments sont : les antiagrégants, les bêtabloquants (et même en cas de dysfonction ventriculaire avec les molécules bisoprolol, carvedilol, métoprolol), les IEC et sans doute bientôt avec l’avalisation par les autorités françaises, l’ARA2 (valsartan) et l’anti-aldostérone (éplérénone). Bien entendu les médicaments de l’insuffisance cardiaque peuvent se discuter à distance de l’infarctus en cas de dysfonction VG, mais on ne s’intéressera ici qu’à cette période menaçante du post-infarctus immédiat.

Pronostic dans le post-infarctus

Dans les années 1970, avant l’utilisation de médicaments protecteurs, l’étude Framingham avait montré la forte mortalité au décours d’un infarctus du myocarde [2, 3]. Les études entreprises depuis et comparant un médicament considéré actif à un traitement par placebo ont confirmé ce lourd pronostic (tableau I) : environ 20 % sur une période de 15 mois jusqu’à 40 % sur une période d’environ 4 ans. Améliorer la survie de ces patients est bien un enjeu majeur de la prise en charge des coronariens après événement aigu.

Tableau 1. Mortalité et insuffisance cardiaque dans les groupes placebo dans différentes études de mortalité en post-infarctus
Étude Durée de suivi Patients (nb total) Mortalité groupe placebo Hospitalisation pour insuffisance cardiaque groupe placebo
Isis 1 1 an 16 027 12 % - - -
Save 42 mois 2 231 25 % 17 %
Aire 15 mois 1 986 23 % 14 %
Trace 24-50 mois 1 749 42 % 20 %
Ephesus 16 mois 6 642 17 % 12 %

Implication du SRAA dans le remodelage ventriculaire post-infarctus

Le SRAA est impliqué à plus d’un titre dans le remodelage ventriculaire post-infarctus ; outre l’amincissement de la cicatrice fibreuse, il apparaît une hypertrophie « compensatrice » du myocarde périphérique et une dilatation ventriculaire de forme sphérique. Cette dilatation réactionnelle a été suggérée comme péjorative dans le pronostic au décours d’une nécrose cardiaque. De nombreuses études expérimentales ont montré la réactivité du SRA avec augmentation locale d’angiotensine 2 intervenant dans les modifications structurales myocardiques telles le glissement les unes sur les autres des cellules musculaires, l’hypertrophie de ces cellules et les dépôts de collagène dans l’interstitium, en périphérie de la cicatrice fibreuse [4, 5]. Les effets fibrosants (concernant le collagène) de l’aldostérone sont bien établis au niveau cardiaque. Son intervention élective dans la période du post-infarctus immédiat [6] est autant établie qu’en cas d’insuffisance ventriculaire gauche chronique [7, 8].

Bénéfice des médicaments du SRAA dans le pronostic post-infarctus myocardique

À partir de nombreuses études expérimentales, et malgré la crainte initiale d’une aggravation de l’état hémodynamique post-infarctus par des médicaments puissamment vasodilatateurs, de nombreuses études d’intervention à large échelle ont été entreprises à la fin des années 1980. Le travail pivot concerne l’étude Save en 1992 [1] (figure 1). Dans les 3 à 16 jours après l’infarctus, 2231 patients dont la fraction d’éjection isotopique était inférieure à 40 % ont été randomisés après essai d’une dose test unique de tolérance de captopril 6,125 mg, soit dans le groupe placebo (en ajout aux traitements usuels à cette époque), soit dans le groupe captopril 12,5 mg (ou 6,125 mg en cas d’hypotension) augmenté jusqu’à 25 mg (jusqu’à la sortie de l’hôpital) puis 50 mg trois fois par jour. Seulement 17 patients n’ont pas supporté la dose test. La durée du traitement a été de 36 mois en moyenne. Les décès ont été de 275 (sur 1 116 patients) dans le groupe placebo (25 %) et de 228 (sur 115 patients) dans le groupe captopril (20 %). Le bénéfice sur le critère primaire, mortalité toutes causes, a été de 19 % (p = 0,019). Mais l’ensemble des autres critères secondaires (figure 1) ont été améliorés par le traitement par IEC. À la fin de l’étude (analysée en intention de traiter), 70 % des patients alloués dans chaque groupe continuaient le traitement de l’étude et 79 % de ceux sous captopril avaient 150 mg/j du médicament (donc répartis en trois prises). Seulement 27 patients sous captopril avaient arrêté le traitement pour cause de toux (versus 3 sous placebo, p = 0,003). Cette claire démonstration a ainsi modifié les stratégies thérapeutiques en unités de soins intensifs et services de cardiologie en quelques années. L’analyse échographique à 1 an avait enfin montré la nette prévention du remodelage ventriculaire sous captopril en parallèle avec le bénéfice clinique [9].

Depuis cette étude, de nombreuses confirmations ont été obtenues en post-infarctus avec dysfonction ventriculaire avec d’autres IEC : ramipril dans l’étude Aire [10] et son extension à 3 ans après ouverture de la randomisation confirmant le bénéfice observé : Airex [11], trandolapril dans l’étude Trace [12]. De plus, d’autres études ont été réalisées en post-infarctus mais sans limitation aux patients avec insuffisance ventriculaire gauche : enalapril dans Consensus II [13], lisinopril dans Gissi 3 [14], captopril dans deux études en plan factoriel complexe dans CCS 1 en Chine [15] et dans l’étude Isis 4 [16] (tableaux 2 et  3). Pour ces dernières grandes études, il faut signaler l’échec de la prévention de la mortalité par enalapril débuté dans les 24 premières heures en voie veineuse (Consensus II) et par captopril donné 4 semaines à partir de la 36e heure dans l’étude chinoise. Enfin le sous-groupe de patients déclarant un diabète dans l’étude Gissi 3 avec lisinopril a montré le bénéfice majoré dans cette population à haut risque [17].

Tableau 2. Réduction des risques de mortalité et insuffisance cardiaque dans les différentes études de mortalité en post-infarctus avec dysfonction ventriculaire



Étude Délai post-IdM Durée Patients (nb) Mortalité actif
vs placebo
Réduction risque Développement insuffisance cardiaque Réduction risque
Save 3-16 j 42 mois 2 231 20 vs 25 % -19 % 14 vs 17 % -22 %
Aire 3-10 j 15 mois 1 986 17 vs 23 % -27 % 10 vs 14 % -22 %
AireX 5 ans 603 (UK) -11 %
Trace 3-7 j 24-50 mois 1 749 35 vs 42 % -22 % 14 vs 20 % -29 %

Il apparaît dans de nombreuses études une amélioration fonctionnelle, avec notamment une réduction de la survenue, de l’aggravation ou des hospitalisations pour insuffisance cardiaque (tableaux 2 et  3).

Les études avec un antagoniste des récepteurs de l’angiotensine sont beaucoup moins nombreuses et relativement discordantes. Les premiers résultats ont été obtenus avec le losartan [18] dans l’étude Optimaal. Les 5 477 patients de plus de 50 ans inclus en post-infarctus avec insuffisance cardiaque ont été randomisés en deux groupes de traitement : losartan 50 mg une fois par jour, ou captopril 50 mg trois fois par jour. Le suivi moyen a été de 2,7 ± 0,9 ans. Sous losartan, 499 décès sont survenus (18 %) et 447 (16 %) sous captopril, soit un risque relatif lié au losartan de 1,13 (0,99 – 1,28) positif mais non significatif (cependant assez proche de la significativité statistique). La même tendance vers un sur-risque (mais toujours non significative) pour les critères secondaires usuels ont fait conclure aux auteurs que losartan ne présentait aucun bénéfice dans cette indication, l’IEC restant ici le traitement de choix, même si la tolérance a été meilleure sous ARA2 (17 % d’arrêt de traitement pour tolérance sous losartan et 23 % sous captopril).

Tableau 3. Réduction des risques de mortalité et insuffisance cardiaque dans les différentes études de mortalité en post-infarctus sans distinction des dysfonctions ventriculaires



Étude Délai post-IdM Durée Patients

(nb)
Mortalité actif

vs placebo
Réduction risque Dével. insuffisance cardiaque Réduction risque
Consensus II 24 h (iv) 180 j (arrêt) 6090 10 vs 11 % NS + 10 % 27 vs 30 % – 10 %
Gissi 3 24 h 6 sem 19384 (F2x2) 6 vs 7 % – 12 % 4 vs 4 %
Isis 4 24 h 1 mois TT. 5 sem 58050 (F2x2) 7 vs 8 % – 7 % 7 vs 7 %
CCS 1 36 h 4 sem 13634 9 vs 10 % – 5.3 % (NS) 17 vs 18 % – 5 % (NS)

Plus récemment, une autre étude avec un antagoniste des récepteurs AT1 de l’angiotensine dans cette indication a également montré le bénéfice du traitement, en tout cas similaire à celui de l’IEC de comparaison. Dans l’étude Valiant, le valsartan a été comparé à un groupe sous captopril et un groupe sous association valsartan et captopril en plus de tous les autres médicaments (sans IEC ou ARA2 autre) usuels [19] : 4 909 patients traités par valsartan (20 mg jusqu’à 160 mg deux fois par jour : en moyenne 247 ± 105 mg/j), un groupe de 4 909 patients traités par captopril (6,25 mg jusqu’à 50 mg trois fois par jour, en moyenne : 117 ± 49 mg) et enfin un groupe de 4 885 patients traités par l’association valsartan et captopril (V : 80 mg deux fois par jour + C : 50 mg trois fois par jour, soit : 116 ± 53 mg + 107 ± 53 mg). Le traitement a débuté entre 0,5 et 10 jours après l’infarctus associé à l’insuffisance cardiaque et/ou dysfonction systolique (FE ≤ 35 % écho et/ou angiographique et/ou ≤ 40 % scintigraphique) pour un suivi moyen de 24,7 mois. Les trois groupes de patients étaient comparables avec 31 % de femmes, IdM préalable 28 %, HTA 55 %, diabète 23 %, chez des patients âgés de 65 ans. Les taux de décès ont été similaires : 19,9 % sous valsartan, 19,5 % sous captopril et 19,3 % sous l’association. Les critères principal (mortalité toutes causes) et secondaire (événements cardiovasculaires regroupés en décès cardiovasculaire, IdM récidivant, hospitalisation pour insuffisance cardiaque) ont été d’évolution similaire entre les groupes (figure 2). Par contre, l’étude de la tolérance montre certes des taux d’effets secondaires superposables dans le groupe avec valsartan et dans celui avec captopril (29 % d’effets secondaires justifiant une réduction de dose), mais des taux significativement plus élevés dans le groupe de l’association : 35 %. L’effet secondaire le plus fréquent était l’hypotension : 12 % sous captopril et 15 % sous valsartan et 18 % dans l’association. La survenue d’une dysfonction rénale conduisant à une réduction de dose était respectivement de 3 % sous captopril et 4,9 % dans chaque groupe avec l’ARA2 (p < 0,05 versus captopril). Par contre, la toux conduisant à réduction de dose était significativement supérieure sous captopril (5 %) versus valsartan seul (1,7 %) (p < 0,05). Enfin, les analyses en sous-groupes, informatives, montrent la comparabilité de l’efficacité pour les différentes analyses : diabète ou non, HTA ou non, etc. Il apparaît donc dans cette récente étude avec ARA2 dans le post-infarctus avec dysfonction VG, une comparabilité des bénéfices mais sans doute pas dans les effets secondaires, en particulier dans le groupe avec association qui n’apparaît pas du tout recommandé avec les deux médicaments choisis.

Le dernier acteur dans la cascade du SRAA est donc l’aldostérone dont le rôle sur l’équilibre électrolytique et sur la fibrose myocardique ou artérielle est bien établi. L’éplérenone, non encore commercialisé en France, est un antagoniste compétitif spécifique des récepteurs de l’aldostérone, plus sélectif et affine pour le récepteur que ne l’est l’aldactone. Si ce dernier a montré un réel bénéfice dans l’insuffisance cardiaque en association à un IEC et à un bêtabloquant (étude Rales), il n’a pas été étudié dans le post-infarctus. L’étude Ephesus, par contre, a comparé dans cette indication éplerenone au placebo, là encore en plus du traitement usuel (IEC 87 %, bêtabloquant 75 %, diurétiques 60 %, aspirine 88 %) [20] : 6 642 patients ont été randomisés 3 à 14 jours après infarctus en cas de dysfonction VG (FE ≤ 40 % par angiographie, échographie, scintigraphie) et de signes cliniques de congestion (ou sans, en cas de diabète) pour recevoir soit éplerenone 25 mg/j augmenté après 4 semaines à 50 mg/j, soit placebo pendant 16 mois en moyenne de suivi. Un critère particulier d’exclusion était un taux de créatinine > 25 mg/l (220 µmol/l) ou une kaliémie > 5 mmol/l, compte tenu du mode d’action de l’éplerenone. Les décès ont été de 478 (sur 3 319 patients), soit 14,4 % sous éplerenone et de 554 (sur 3 313), soit 16,7 % sous placebo : réduction de risque relatif 15 % (p = 0,008). Les décès cardiovasculaires associés à l’hospitalisation pour cause cardiovasculaire ont été de 885 sous éplerenone (26,7 %) et de 993 sous placebo (30 %) : réduction de risque 13 % (p = 0,002). Les autres critères classiques cardiovasculaires ont ainsi été significativement réduits, en particulier le risque de mort subite d’origine cardiaque : – 21 % (p = 0,03). Concernant la tolérance, l’augmentation moyenne de créatininémie à 1 an a été de 1,8 µmol/l sous placebo et de 5,3 µmol/l sous éplerenone (p < 0,001), et celle de la kaliémie de 0,2 mmol/l sous placebo et de 0,3 mmol/l sous éplerenone (p < 0,001), mais une hyperkaliémie sévère (≥ 6 mmol/l) a été observée chez 5,5 % des patients sous éplerenone et 3,9 % sous placebo (p = 0,002). Il faut noter que l’hyperkaliémie sévère a été plus fréquemment observée en cas de clairance calculée de créatinine initiale < 50 ml/min : 10,1 % versus 5,9 % (p = 0,006). Cette étude est remarquable car bien que la plupart des patients bénéficiaient déjà du traitement de référence (IEC + B- + aspirine), le bénéfice de l’anti-aldostérone a été encore de 15 % sur la mortalité totale en 16 mois avec des divergences de courbe dès le début du suivi (figure 3).

Conclusion

La conclusion évidente est le progrès encore nécessaire à faire par de nouvelles associations ou stratégies ou molécules pour améliorer le pronostic de ces patients dès le post-infarctus, en particulier avec dysfonction ventriculaire.

Mais les avancées déjà obtenues sont remarquables car en quelque dix ans, le gain potentiel de survie grâce aux médicaments antagonistes du SRAA chez les patients coronaires après infarctus est de l’ordre de 10 à 30 % en termes relatifs et environ de 5 % en termes absolus. Bien sûr, il reste à appliquer dès les premiers jours après l’événement et à poursuivre au long cours ces traitements du système rénine-angiotensine-aldostérone. Les dernières évaluations (1999-2000) en milieu de soins intensifs (Euroaspire) ont montré que les premiers progrès à envisager pour nos patients sont dans l’optimisation de nos prescriptions.

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