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Apports des prostanoïdes dans la prise en charge des patients en ischémie critique des membres inférieurs


Médecine thérapeutique Cardiologie. Volume 2, Number 1, 27-30, janvier-février 2004, Revue


Résumé  

Author(s) : Marie Lambert, Maryse Perez, Christophe Lamotte, Eric Hachulla, Claire Mounier‐Véhier, Pierre‐Yves Hatron , Service de médecine Interne, Hôpital Huriez, CHRU Lille, 59035 Lille Cedex Service de médecine vasculaire et hypertension artérielle, Hôpital cardiologique, CHRU, 59035 Lille Cedex .

ARTICLE

Auteur(s) : Marie Lambert1, Maryse Perez1, Christophe Lamotte1, Eric Hachulla1, Claire Mounier-Véhier2, Pierre-Yves Hatron1

1 Service de médecine Interne, Hôpital Huriez, CHRU Lille, 59035 Lille Cedex 
2
Service de médecine vasculaire et hypertension artérielle, Hôpital cardiologique, CHRU, 59035 Lille Cedex

L’artériopathie des membres inférieurs (AOMI) est une pathologie très fréquente, d’évolution lente. Elle touche 1 à 3 % de la population et est symptomatique chez plus de 5 % des hommes et 2,5 % des femmes de plus de 60 ans [1-3]. Elle n’engage que très rarement le pronostic vital ; elle est par contre le témoin d’une atteinte athéroscléreuse diffuse nécessitant un bilan général, en particulier coronarien et cérébral. Dans 20 à 30 % des cas, les symptômes de l’artériopathie vont s’aggraver, allant jusqu’au stade d’ischémie critique, entraînant une amputation dans 10 % des cas [4]. L’incidence annuelle de l’ischémie critique est ainsi évaluée entre 500 et 1 000 par million d’habitants. Pour les patients concernés, deux options thérapeutiques sont alors envisageables : la revascularisation (chirurgicale ou par angioplastie transluminale) ou le traitement médical. Cependant, un geste interventionnel est loin d’être toujours réalisable, dans 39 % des cas pour Wolfe [5] et, même quand il est possible, il ne semble pas modifier le taux d’amputation ou de mortalité [6]. Dès lors que les patients en ischémie critique n’ont pu obtenir un bénéfice d’un de ces traitements interventionnels par échec ou du fait d’une contre-indication, l’arsenal thérapeutique se résume à l’utilisation des prostanoïdes. La première utilisation de ces molécules remonte à 1973 [7].

Le défi à relever est majeur pour cette classe thérapeutique puisque les patients pour lesquels l’indication de ce traitement est retenue sont souvent en mauvais état général, polyathéromateux, diabétiques, et ils présentent des ulcérations surinfectées. L’analyse, en termes de réponse au traitement, sera en pratique difficile à réaliser, chaque patient devenant un cas particulier. L’ilomédine est le principal agent actif de cette classe thérapeutique. C’est un analogue stable de la prostacycline ayant une puissante action vasodilatatrice et anti-agrégante. Sa demi-vie est de 30 minutes justifiant une utilisation intraveineuse en perfusion de 6 heures quotidienne pendant 28 jours. Cependant, la tolérance tensionnelle de chaque patient étant variable, le débit peut être diminué et la durée de perfusion ainsi prolongée.

De nombreuses études ont évalué l’intérêt des prostanoïdes, en particulier de l’ilomédine, de façon rétrospective ou prospective, dans l’artériopathie des membres inférieurs, qu’elle soit d’origine inflammatoire, comme la maladie de Buerger, ou athéromateuse.

Thrombo-angéite oblitérante ou maladie de Buerger

L’indication de choix de l’ilomédine est la thrombo-angéite oblitérante (TAO) ou maladie de Buerger, pathologie artérielle distale du sujet jeune tabagique se révélant le plus souvent à la phase d’ischémie critique. L’atteinte artérielle liée à cette maladie est sous-gonale, donnant un réseau artériel grêle non revascularisable par les techniques chirurgicales ou endoluminales. Le caractère relativement « standardisé » des patients et de leur atteinte vasculaire rend plus simple l’analyse des données, contrairement à l’hétérogénéité clinique des patients présentant une artérite de type athéromateux. L’étude prospective TAO [8], en double aveugle, randomisant 133 patients porteurs d’une maladie de Buerger entre iloprost et aspirine, a ainsi pu montrer une amélioration significative de la réponse globale (score évaluant les troubles trophiques, la douleur de repos, la consommation d’antalgiques, l’amélioration générale) au 28e jour de traitement avec 85 % dans le groupe ilomédine versus 17 % dans le groupe aspirine. Cette amélioration reste significative 6 mois après la prise en charge thérapeutique (85 % versus 21 %) suggérant que ce traitement a permis de passer le cap de l’ischémie critique. Les antalgiques sont arrêtés chez 78 % des patients du groupe ilomédine versus 25 % du groupe aspirine à la fin de la cure de 28 jours. Une cicatrisation est obtenue chez 35 % des patients sous ilomédine versus 13 % des patients sous aspirine à J28. À 6 mois, on note 6 % d’amputations dans le groupe ilomédine versus 18 % dans le groupe aspirine.

Artériopathie athéromateuse

L’autre indication est l’artériopathie athéromateuse au stade de l’ischémie critique. Comme nous l’avons déjà souligné et comme le suggèrent les auteurs de l’étude ICAI [9], l’analyse des données est plus difficile dans ces populations hétérogènes : diabétiques ou non, avec des niveaux lésionnels variables suivant les sujets. Par ailleurs, les méta-analyses de la littérature regroupent au maximum 800 patients [10], ce qui est bien peu au vu de la taille habituelle des cohortes analysées en pathologie cardiovasculaire. Cependant, chez les patients non revascularisables et n’ayant comme alternative aux prostanoïdes que l’amputation, nous devons utiliser des critères simples d’évaluation pour juger de l’intérêt des prostanoïdes : la régression de la douleur, la cicatrisation, le pourcentage d’amputation.

Les résultats des principales études randomisées, rapportés dans le tableau 1 notent un bénéfice de l’ilomédine essentiellement en termes d’amélioration des douleurs et de cicatrisation. Le score d’évaluation global tient compte, en fonction des études, des effets de l’ilomédine sur la douleur, la cicatrisation et/ou l’amputation. Les paramètres étudiés sont en fait très hétérogènes entre les différentes études mais le bénéfice semble se maintenir dans le temps. En effet, après avoir passé cette phase d’ischémie critique, le malade peut reprendre la marche, favorisant ainsi le développement d’une circulation collatérale.

Tableau I. Résultats des principales études randomisées
Iloprost vs placebo Répondeurs :
Score d’évaluation globale
Régression (R)
Disparition (D) de la douleur
Cicatrisation

(> 30 %)
Amputation à distance Mortalité
Brock et al. [11]

N = 109
62 % vs 23 % R : – 23 % vs – 8 %
D : 19 % vs 10 %
62 % vs 23,5 %

p < 0,05
27 % vs 10 % ND
Diehm et al. [12]

N = 101
A 1 an :

55 % vs 24 %

D : 27 % vs 13 % 61,5 % vs 17 %

p < 0,05
23 % vs 32 % 1,9 % vs 4,2 %
Norgren et al. [13]

N = 103
A 1 mois 

41,3 % vs 25 %

A 6 mois

35 % vs 17 %

p < 0,05
ND ND 43 % vs 50 %

NS
17 % vs 31 %
Bliss et al. [14]

N = 151
ND R : 36 % vs 10 % 38 % vs 28 %

p < 0,05
A 6 mois

31 % vs 47 %
A 6 mois

36 % vs 58 %
Guilmot et al. [15]

N = 128
43 % vs 16 %

p < 0,02
D : 50 % vs 15 %

P < 0,05
NS A 3 mois

39 % vs 38 %
ND
Balzer et al. [16]

N = 113
62,5 % vs 42,6 %

p < 0,05
D : 38 % vs 33 % ND ND ND
ND : non documenté ; NS : non significatif.

Plus récemment, l’essai ICAI [9], utilisant la prostaglandine E1 chez 771 patients versus un placebo chez 789 patients, a montré un bénéfice après 28 jours de traitement. En effet 332/771 patients ne sont plus en ischémie critique grâce à la PGE1 contre 280 avec le placebo (p < 0,002). Cette amélioration n’est pas confirmée à 6 mois, avec notamment l’absence de différence significative en termes d’amputation et de décès entre les deux groupes.

Concernant les dérivés oraux des prostanoïdes, leur emploi n’apporte pas de bénéfice dans une étude contrôlée [18].

Effets secondaires des prostanoïdes

Les effets secondaires des prostanoïdes sont bien connus et sont liés à la vasodilatation artérielle associant céphalées, flush, nausées, vomissements et, à l’extrême, une hypotension artérielle. Cependant, dans notre expérience, l’augmentation progressive des posologies d’ilomédine, associée à un monitorage tensionnel, permet d’éviter la survenue d’une hypotension. Par ailleurs, les céphalées et nausées sont en général bien contrôlées par les antalgiques et les antinauséeux classiques. Dans la plupart des études citées dans cet article, les arrêts du traitement par ilomédine sont motivés par l’absence d’efficacité et non par la survenue d’une intolérance médicamenteuse.

Les prostanoïdes sont de principe contre-indiqués chez l’insuffisant cardiaque et chez le patient coronarien en raison de leur effet vasodilatateur puissant, ce qui réduit le nombre de patients pouvant bénéficier du traitement. Cependant, aussi bien dans l’étude de Guilmot [18] que dans celle de Cabane [19], la tolérance de ces produits était excellente dans ces sous-groupes particuliers de patients.

Conclusion

Dès lors que les traitements chirurgicaux ou endoluminaux n’ont plus leur place et qu’une amputation sera réalisée dans plus d’un cas sur deux, les prostanoïdes présentent un intérêt pour essayer de passer le cap d’ischémie critique. Ils ne doivent cependant être utilisés que chez les patients ayant un lit d’aval, même grêle, ce qui explique les bons résultats obtenus au cours de la maladie de Buerger. Les prostanoïdes favorisent la disparition des douleurs et la cicatrisation. Ces améliorations, qui peuvent en soi paraître modestes, permettent au patient de retrouver une autonomie.

Ainsi la reprise de la marche, bien connue pour améliorer la collatéralité artérielle [20], pourrait permettre de pérenniser le bénéfice du traitement par prostanoïdes. Dans la plupart des études, la prise en charge rééducationnelle des patients dans les 6 mois qui suivent l’utilisation des prostanoïdes n’est toutefois pas rapportée précisément.

Les prostanoïdes sont un traitement de choix de la phase aiguë de l’ischémie critique. Ils ne peuvent être employés au long cours du fait de leur mode d’administration (voie intra veineuse uniquement) et de leur coût [17]. Des perfusions itératives peuvent être envisagées devant un nouvel épisode critique. Ce traitement doit bien sûr être associé à une prise en charge globale des facteurs de risque de la maladie athérothombotique et à un dépistage des autres localisations de la maladie. L’arrêt du tabac, l’optimisation du traitement médicamenteux associant anti-agrégants et statines, l’éducation du patient, ainsi que la rééducation en centre spécialisé sont d’autres éléments clés de la prise en charge.

Références

1. Dormandy JA. Epidémiologie et histoire naturelle des artériopathies des membres inférieurs. Rev Prat 1995 ; 45 : 32-6.

2. Reunanen A, Takkunen H, Aromaa A. Prevalence of intermittent claudication and its effect on mortality. Acta Med Scand 1982 ; 211 : 249-56.

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4. Weitz JI, Byrne J, Clagett GP, Farkouh ME, Porter JM, Sackett DL, et al. Diagnosis and treatment of chronic arterial insufficiency of the lower extremities: A Critical Review. Circulation 1996 ; 94 : 3026- 49.

5. Wolfe JH, Wyatt MG. Critical and subcritical ischaemia. Eur J Vasc Endovasc Surg 1997 ; 13 : 578-82.

6. Tunis SR, Bass EB, Steinberg EP. The use of angioplasty, bypass surgery, and amputation in the management of peripheral vascular disease. New Engl J Med 1991 ; 325 : 556-62.

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9. The ICAI Study Group. Prostanoids for chronic critical leg ischemia: a randomized, controlled, open-label trial with prostaglandin E1. Ann Intern Med 1999 ; 130 : 412-21.

10. Loosemore TM, Chalmers TC, Dormandy JA. A meta-analysis of randomized placebo control trials in Fontaine stages III and IV peripheral occlusive arterial disease. Int Angiol 1994 ; 13 : 133-42.

11. Brock FE, Abri O, Baitsch G, Bechara G, Beck K, Corovic D, et al. Iloprost in the treatment of ischemic tissue lesions in diabetics: results of a placebo-controlled multicenter study with a stable prostacyclin derivative. Schweiz Med Wochenschr 1990 ; 120 : 1477-82.

12. Diehm C, Abri O, Baitsch G, Bechara G, Beck K, Breddin HK, et al. Iloprost, a stable prostacyclin derivative, in stage 4 arterial occlusive disease: a placebo-controlled multicenter study. Dtsch Med Wochenschr 1989 ; 114 : 783-8.

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18. Duthois S, Cailleux N, Benosman B, Levesque H. Tolerance of Iloprost and results of treatment of chronic severe lower limb ischaemia in diabetic patients: a retrospective study of 64 consecutive cases. Diabetes Metab 2003 ; 29 : 36-43.

19. Cabane J, Penin I, Bouslama K, Benchouieb A, Giral P, Picard O, et al. Traitement par Iloprost de l’ischémie critique en cas d’insuffisance cardiaque : étude de l’interaction avec la digoxine. Rev Med Interne1991 ; 12 : 465-70.

20. K J Stewart, WR Hiatt, JG Regensteiner, AT Hirsch. Exercise training for claudication. New Engl J Med 2002 ; 347 : 1941-51.


 

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