ARTICLE
Auteur(s) : Eric Van Belle, Christophe Bauters, Brigitte
Jude
Département de cardiologie B et hémodynamique, Hôpital
cardiologique, 59037 Lille Cedex Laboratoire d’hématologie et
Inserm U ESPRI, hémostase et pathologie cardio-vasculaire
Les patients souffrants d’ischémie myocardique ou tissulaire sont
de plus en plus nombreux à être ou à devenir inaccessibles aux
techniques classiques de revascularisation (chirurgie de pontage ou
angioplastie). Il existe donc un besoin clinique pour des
techniques alternatives de revascularisation.
Dans une situation d’ischémie sévère, l’un des moyens
d’adaptation de l’organisme est le développement d’une circulation
collatérale de suppléance [1]. Au niveau du myocarde par exemple,
le développement d’une telle circulation peut minimiser les
conséquences de l’occlusion d’un gros tronc épicardique. Dans
certains cas, rares, l’existence de ce type de circulation peut
même entraîner une « revascularisation » complète du
territoire qui dépend du ou des vaisseaux occlus.
Ces observations ont amené à la recherche de facteurs pouvant
moduler le développement de cette circulation de suppléance dans le
but de la manipuler et de l’utiliser comme outil thérapeutique.
La première démonstration que la stimulation de la formation
d’une circulation collatérale de suppléance pouvait limiter les
conséquences tissulaires de l’ischémie chez l’animal remonte à 1992
[2, 3]. La thérapie génique était une voie de recherche prometteuse
pour atteindre cet objectif.
Le développement d’une circulation collatérale est la
conséquence d’une réaction de croissance vasculaire faisant
intervenir trois mécanismes distincts : l’angiogenèse,
l’artériogenèse et la vasculogenèse (figure 1). Ces
mécanismes sont décrits dans l’article de D Stéphan et al.
dans ce même numéro. La conjonction de ces mécanismes va aboutir à
l’augmentation d’une circulation collatérale autour de la zone
d’obstruction et à l’augmentation de la densité capillaire au
niveau du tissu ischémique (figure 2).
Les réactions d’angiogenèse sont essentiellement contrôlées par
les facteurs de croissance qui sont actifs sur l’endothélium et
dont la production et l’expression des récepteurs sont stimulées
par l’hypoxie [4, 5]. Les principaux représentants en sont le
basic fibroblast growth factor (bFGF) [2] et le vascular
endothelial growth factor (VEGF) [6]. D’autres molécules
(angiopoiétine 1, activateurs du plasminogène, métalloprotéinases,
NO synthase) vont aussi intervenir en favorisant l’une ou l’autre
des différentes étapes de la formation vasculaire. Des inhibiteurs
naturels de la réponse angiogénique ont également été identifiés
(angiostatine, facteur plaquettaire 4, inhibiteurs des
métalloprotéinases, cytokines inhibitrices de la migration des
cellules endothéliales...).
Toutes ces molécules sont a priori des gènes d’intérêt
pour une thérapie génique angiogénique [7-10]. La surexpression de
gènes favorisant la réponse angiogénique ou le blocage
(oligonucléotides antisens) de l’expression d’inhibiteurs naturels
de la réponse angiogénique devrait permettre d’aboutir à une
stimulation de la réponse angiogénique.
Thérapie génique ou administration de protéine
recombinantes
Deux grandes méthodes sont en concurrence :
l’administration de protéines recombinantes et le transfert du gène
codant pour cette protéine (figure 3).
L’administration de protéine recombinante est efficace par voie
intramusculaire [6], par voie intra artérielle au site
d’obstruction [6] ou par voie systémique [11]. Des séquences
d’administration aussi variées que le simple bolus [6, 11], les
injections répétées [12, 13] ou l’administration continue par mini
pompe se sont également montrées efficaces. L’efficacité observée
avec les bolus tire avantage de la capacité pour ces facteurs de
croissance à produire de la matrice extracellulaire, ce qui peut
prolonger leur temps de résidence intra tissulaire à quelques
jours.
La thérapie génique a également été utilisée avec succès, soit
par un ballon d’administration locale [14], soit par injection
intramusculaire dans le tissu ischémique [15]. La première
technique peut être utilisée à la fois au niveau cardiaque ou au
niveau des membres inférieurs, la deuxième est limitée à un site
facilement accessible comme un membre (figure 4). L’expression du
transgène débute 36 à 48 heures après la transfection et se
prolonge en général 15 jours à 1 mois [14].
L’avantage de l’administration de la protéine recombinante est
sa relative simplicité. Le problème principal est la difficulté
d’obtenir un gradient de concentration entre la zone à traiter et
le reste de l’organisme. L’avantage théorique de la thérapie
génique est sa relative spécificité de site. Le facteur de
croissance étant synthétisé sur place, le gradient de concentration
entre la zone à traiter et le reste de l’organisme est relativement
élevé. Certains des vecteurs utilisés, notamment les adénovirus,
peuvent cependant induire une réaction inflammatoire relativement
importante.
Dans le cadre de l’ischémie de membre, l’administration
intramusculaire d’un gène de facteur de croissance sous forme de
plasmide et sans vecteur viral constitue une option séduisante
[15]. C’est cette option qui a été choisie dans les travaux
rapportés par l’équipe de Jeffrey M. Isner de Boston utilisant le
gène codant pour le VEGF [16] et dans l’étude en cours mené avec le
gène codant pour le FGF.
Résultats des études expérimentales
Il existe actuellement une littérature très abondante concernant
l’effet de l’administration exogène de facteurs de croissance
endothéliaux, essentiellement le FGF et le VEGF, dans diverses
situations d’ischémie expérimentale [2, 6, 17] L’administration de
ces facteurs de croissance permet d’augmenter le nombre des
vaisseaux collatéraux de suppléance ainsi que la densité capillaire
dans le tissu ischémique [6], ce qui s’accompagne d’une
augmentation des flux artériels [11, 17] et tissulaires [18] et
d’une préservation de l’intégrité et de la masse tissulaire dans la
zone à risque [13]. Fait important, des résultats concordants ont
été retrouvés dans plusieurs espèces animales (rat, lapin, chien,
porc) [6, 19] et dans différents lits vasculaires (ischémie de
membre [6, 11, 13], ischémie myocardique [19]). De plus, l’effet
bénéfique des facteurs de croissance, initalement retrouvé chez des
animaux sans dyslipidémie, a récemment été confirmé dans un modèle
d’ischémie associant à la fois hypercholestérolémie et
athérosclérose [12, 20]. Le VEGF et le bFGF semblent également
actifs, l’avantage théorique du VEGF étant sa spécificité pour les
cellules endothéliales, alors que le bFGF est aussi un facteur de
croissance pour les cellules musculaires lisses. Des résultats
positifs ont été rapportés avec des modes d’administration variés
(administration locale ou intraveineuse, unique ou répétée) [6, 11,
17].
Une des limites potentielles est la très courte demi-vie de ces
protéines lorsqu’elles sont administrées dans la circulation. Cela
a conduit à l’élaboration de stratégies faisant appel à la thérapie
génique. Dans ce cas, ce n’est plus la protéine qui est
administrée : le gène va produire régulièrement pendant
plusieurs semaines in situ la protéine qui va pouvoir agir
au site même de sa production [14, 15, 19]. Dans ce domaine, les
premières expérimentations ont consisté à réaliser le transfert
génique, grâce à un système de ballonnet monté sur cathéter,
directement au niveau de la paroi artérielle de l’artère à partir
de laquelle on souhaitait voir se développer les nouveaux vaisseaux
[14] (figure 4).
Cette technique, si elle a le mérite d’être faisable y compris au
niveau d’un site profond tel que le cœur, peut poser des problèmes
lorsque le site à revasculariser est étendu, comme cela par exemple
les membres inférieurs. C’est pourquoi, dans cette dernière
indication, une approche beaucoup plus simple, dans laquelle le
transfert de gène est réalisé directement au niveau intramusculaire
par injections multiples a été proposée avec succès [15] (figure 5).
Études cliniques consacrées à l’ischémie des membres
inférieurs
Transfert du gène codant pour le VEGF
La première étude clinique réalisée par l’équipe de J.M. Isner a
porté sur l’utilisation du VEGF dans l’ischémie chronique du membre
inférieur[16, 21]. Les objectifs de cette étude clinique de phase
1 étaient de documenter la faisabilité et la sécurité d’un
transfert de gène administré par voie intramusculaire en utilisant
un ADN plasmidique nu codant pour le VEGF165 et
d’analyser les bénéfices thérapeutiques potentiels chez les
patients ayant une ischémie critique des membres inférieurs. L’ADN
plasmidique (4 mg) était injecté directement dans le muscle
des membres inférieurs chez 9 patients. L’efficacité
anatomique et fonctionnelle était démontrée par une augmentation
des taux sériques du VEGF, une amélioration des mesures
hémodynamiques et des critères angiographiques, une réduction des
douleurs de repos, une cicatrisation des ulcères ischémiques, le
« sauvetage » d’un membre inférieur en pré-amputation et
même une preuve histologique de prolifération des cellules
endothéliales dans des biopsies tissulaires. Aucun effet
indésirable n’a été rapporté.
Plus récemment, un groupe de chercheurs d’Ann Arbor en
association avec la société GenVec a rapporté les résultats de
l’injection intramusculaire d’un adénovirus codant pour le
VEGF121 (d’AdGV VEGF121) chez
5 patients [22]. Ce travail a permis de mettre en évidence une
amélioration de la fonction endothéliale et du périmètre de
marche.
Administration de la protéine recombinante du FGF2 :
l’étude Traffic
En 2002, Lederman et al. ont rapporté les résultats de
l’administration d’un simple ou d’un double bolus de
rh-FGF2 (30 µg/kg) chez 190 patients
atteints d’une claudication artérielle des membres inférieurs. Il
s’agissait d’une étude randomisée contre placebo dans laquelle
l’administration du traitement était associée à une amélioration
significative de l’index de pression résiduelle et du périmètre de
marche [23].
Administration du gène codant pour le FGF
Une étude de phase I a été réalisée avec un plasmide codant pour
le FGF (NV1FGF), administré par voie intramusculaire. Dans cette
étude réalisée chez 51 patients, l’effet le plus spectaculaire
a été observé chez les patients porteurs d’une ischémie critique
avec des ulcères des membres inférieurs [24]. Cela a conduit à la
réalisation de l’étude Talisman, actuellement en cours en Europe et
à laquelle participent plusieurs centres français.
Cette étude randomisée contre placebo teste les effets de
l’administration intramusculaire répétée (4 fois à
15 jours d’intervalles) de 4 mg de NV1FGF chez des
patients porteurs d’une ischémie critique avec troubles trophiques.
Le critère de jugement principal est la cicatrisation des troubles
trophiques.
Interrogations et perspectives
L’application des facteurs de croissance endothéliaux à la
stimulation de l’angiogenèse et au traitement des manifestations de
l’ischémie a fait l’objet d’une recherche importante au cours de
ces dix dernières années. Après une phase de validation du concept
chez l’animal, les premiers essais d’angiogenèse thérapeutique
viennent de débuter chez l’homme. Les premiers résultats sont assez
encourageants et il s’agit du domaine de la thérapie génique
cardiovasculaire qui semble présenter le plus fort potentiel.
Les prochaines années verront la mise en place d’essais
thérapeutiques qui pourraient aboutir à la constitution d’une
nouvelle arme dans l’arsenal thérapeutique disponible dans la lutte
contre l’ischémie myocardique et périphérique.
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