ARTICLE
Auteur(s) : Sylvain Duthois
Service de médecine et réadaptation vasculaire, La Renaissance
Sanitaire, Hôpital La Musse, BP 119, 27190 St
Sébastien-de-Morsent
L’ischémie chronique sévère (ICS), maladie microcirculatoire,
complique 15 à 20 % des artériopathies des membres inférieurs.
La sévérité de l’atteinte macrocirculatoire se complique d’une
maladie microcirculatoire qui regroupe un ensemble de
dysfonctionnements sévères de la circulation artériollo-capillaire
avec altération du contenant et du contenu :
• baisse de la perfusion distale par chute des vitesses et des
pressions circulatoires,
• vasoplégie capillaire et perte de la vasomotion
capillaire,
• accentuation de la stase sanguine et perte de l’effet de
cisaillement,
• agrégation érythrocytaire et thrombocytaire, augmentant la
viscosité sanguine,
• vol capillaire nutritionnel en faveur des capillaires de
l’homéothermie,
• troubles de perméabilité capillaire source d’œdème
périvasculaire,
• dysfonction endothéliale associant production de facteurs
toxiques (cytokines, interleukines) et déséquilibre de sécrétion
entre les facteurs vasoconstricteurs en excès (thromboxane A2,
endothéline) et défaut de facteurs vasodilatateurs, en particulier
la prostacycline.
Mécanismes d’action
Le réentraînement à la marche a fait la preuve de son efficacité
dans l’artériopathie oblitérante au stade II, avec des bénéfices
reconnus sur le résultat fonctionnel, les facteurs de risque, le
psychisme et les troubles du comportement comme le
tabagisme [1]. De multiples mécanismes d’action sont
invoqués [2-4] :
• optimisation biomécanique,
• développement d’une circulation de suppléance,
• stimulation de la fonction endothéliale avec
vasodilatation,
• amélioration hémorhéologique avec diminution de la viscosité
et effet antithrombotique,
• redistribution capillaire en faveur des capillaires
nutritionnels,
• action métabolique, enfin, avec augmentation de l’extraction
de l’oxygène et développement de la chaîne de phosphorylation
oxydative.
Ces actions bénéfiques s’opposent en bien des points aux mécanismes
délétères de l’ischémie critique. Il est permis de penser que
l’action favorable obtenue dans l’ischémie d’effort puisse se
retrouver même au stade d’ischémie de repos [5] et que le
réentraînement physique, en l’absence de geste de
revascularisation, puisse avoir un effet favorable par une action
directe sur la microcirculation.
Objectifs
Les obstacles rencontrés pour le réentraînement physique sont
autant d’arguments en faveur du réentraînement à la marche de
patients qui, de longue date, ont réduit progressivement leur
activité de marche, en termes de distance, de vitesse et de
fréquence. Les douleurs à la mobilisation, une amyotrophie, des
ulcères, des déformations articulaires et une désadaptation
cardiovasculaire liée au décubitus, tous ces éléments sont peu
propices à un développement spontané de la marche. Les objectifs
sont donc de rompre le cercle vicieux douleur-impotence-aggravation
de l’ischémie..., pour récupérer l’autonomie fonctionnelle,
faciliter la cicatrisation des troubles trophiques et préserver le
membre controlatéral.
Conditions
Une prise en charge précoce et une mobilisation rapide sont de
règle, mais un certain nombre de conditions préalables doivent être
réunies. Le réentraînement physique suppose en effet une
connaissance parfaite du malade et de ses maladies car il
s’agit souvent de sujets polypathologiques : anamnèse
approfondie, bilan vasculaire complet, état cardiaque et
respiratoire, état neurologique, bilan biologique, radio de
squelette à la recherche de lésions arthrosiques.
La rééducation sera associée à un traitement médical
global : correction des facteurs de risque vasculaire, en
particulier une dyslipidémie, correction des facteurs aggravants
tels que anémie, insuffisance cardiaque, hypoxie, hypotension,
infection... En particulier, les hypertendus traités bénéficieront
d’un allègement thérapeutique de façon à maintenir la pression
systolique au-dessus de 150 mmHg. La douleur sera bien entendu
traitée au besoin par les opiacés en évitant cependant les effets
secondaires de façon à respecter la vigilance et la coopération du
patient en rééducation. Quant au tabagisme, il bénéficiera à long
terme de l’action positive de l’activité physique.
La prise en charge thérapeutique de l’ischémie critique repose
finalement sur une triade thérapeutique où la kinésithérapie
est associée, si besoin, aux prostanoïdes de synthèse et aux soins
locaux. L’iloprost est dans notre expérience bien mieux toléré
qu’on ne l’a dit et nous n’avons jamais observé d’intolérance au
produit. Le débit de perfusion doit être adapté à la tolérance
individuelle et à la clairance rénale. On évitera absolument de
laisser le patient au lit sous prétexte qu’il est sous perfusion
d’iloprost. Bien au contraire, au-delà de la période d’adaptation,
le traitement facilite, par son effet antalgique, la prise en
charge en rééducation. Les soins locaux sont l’occasion d’une
surveillance et d’une évaluation locale régulière et ils doivent
respecter un protocole de cicatrisation dirigée. En particulier, on
évitera tous les produits antiseptiques caustiques et les
traumatismes liés aux adhésifs posés directement sur la peau.
Protocole
Les patients sont hospitalisés et pris en charge dès leur
arrivée dans le service. L’installation en chambre est faite en
collaboration avec les kinésithérapeutes et l’équipe soignante et,
si besoin, attribution d’un fauteuil roulant adapté dont les
palettes sont protégées afin d’éviter les blessures jambières
(figure 1). Le
port de chaussettes épaisses en coton est souhaitable. Les pieds
sont protégés par des chaussures adaptées ou, en cas de troubles
trophiques, par des pansements américains et enveloppés dans des
surchaussures plastifiées.
Exercices préalables
Ils se révèlent indispensables chez des malades douloureux et
désadaptés.
• Drainage lymphatique manuel (DLM). Il s’agit d’un
massage spécifique, pratiqué à partir de la racine du membre en
progressant vers la distalité, pour lutter contre l’œdème. Il est
complété par la mise en place systématique d’une contention souple,
sans risque pour la circulation artérielle et retirée pour la
nuit.
• Mobilisation articulaire active et passive des membres
inférieurs pour prévenir ou corriger les attitudes vicieuses
éventuelles, telles que flessum de genou ou équin de cheville.
• Verticalisation sur plan incliné, pour lutter contre le
déconditionnement du patient lié au décubitus, source de troubles
orthostatiques (hypotension, chutes) qui peuvent survenir très
rapidement, en particulier chez la personne âgée.
• Travail musculaire analytique des membres inférieurs (figure 2). C’est
un travail indispensable en pathologie vasculaire [6] qui doit
être exécuté quotidiennement : loge musculaire par loge
musculaire, du distal vers le proximal, dans toute l’amplitude du
mouvement, contre faible résistance, en évitant toute contraction
isométrique. On débute toujours par le membre controlatéral afin de
faciliter l’apprentissage et amorcer l’effet de pompe
vasculaire.
• Kinésithérapie respiratoire. Le travail du diaphragme
permet lui aussi d’amorcer la pompe vasculaire et d’obtenir la
détente du patient. Une bonne ventilation est le préalable
indispensable de toute activité physique.
• Relaxation. Elle s’effectue en petit groupe, facilitée
par le travail respiratoire. Elle permet la levée des angoisses,
des appréhensions et la mise en confiance du patient.
• Gymnastique globale. Elle associe un travail musculaire
des membres sans résistance et des exercices d’équilibre et des
assouplissements pour une meilleure prise de conscience du schéma
corporel.
Exercices de réentraînement à la marche
Le réentraînement suit un programme progressif, adapté à l’état
fonctionnel du patient et à son évolution.
Pour les sujets les plus sévèrement atteints, on doit faire
appel dans un premier temps aux différentes aides : barres
parallèles, déambulateur, cannes et orthèses en matière
thermoformable, notamment en cas de paralysie des releveurs du
pied. La marche est reprise en intérieur puis à l’extérieur, sur
différents types de terrain, plat et accidenté. En fonction des
progrès obtenus, nous formons des groupes de marche homogènes pour
aborder à l’extérieur des parcours déterminés et balisés.
Dès que possible est débuté un réentraînement sur tapis roulant
(figure 3).
Celui-ci est utilisé pour son rôle facilitateur et stimulant,
permettant une évaluation objective et quantitative de la marche en
termes de distance et de vitesse. Nous avons adapté le protocole
établi par Gardner et Poelmahn qui avaient montré, dans leur
métaanalyse sur la rééducation des claudicants [7], que les
exercices de marche intermittents étaient les seuls à permettre un
élargissement du périmètre de marche. Il s’agit initialement de
trouver la vitesse de confort du patient de façon empirique, de 0,5
à 2 km/h selon les cas, le but étant de maintenir cette
vitesse le plus longtemps possible. Il faut compter avec un délai
d’adaptation à la machine, très variable selon les sujets, et il
est souhaitable de disposer de machines réglables de 0,1 en
0,1 km/h. Au début, les exercices de marche doivent souvent
être interrompus en raison de la fatigabilité et des douleurs. Ils
sont répétés dans une même séance pendant 30 mn si possible,
jusqu’à pouvoir atteindre au fil des séances une marche
ininterrompue de 30 mn pour un périmètre de 1 000 m
(à 2 km/h), critères retenus comme suffisants pour assurer une
autonomie complète. La majoration de la pente est un point
accessoire et ne sera pas recherchée systématiquement pour éviter
une augmentation de charge inutile qui transformerait le
travail en une réadaptation à l’effort.
Les paramètres de l’exercice et ceux de la surveillance du
patient sont notés sur des fiches de suivi : fréquence
cardiaque au départ et au maximum de l’exercice, vitesse, pente,
distance parcourue, durée des exercices, durée totale de la séance,
incidents éventuels. La durée totale d’une séance avec échauffement
et récupération est de 40 à 45 minutes. Les séances sont
quotidiennes, voire biquotidiennes, si l’état local et général du
patient le permet, répétées jusqu’à obtention du meilleur résultat
possible.
Résultats observés dans une série continue de
193 patients
L’analyse rétrospective d’une série continue de
193 patients atteints d’ischémie critique non revascularisable
et traités dans le service de 1998 à 2002 a permis de constater que
93 malades avaient pu accéder à un réentraînement sur tapis
roulant, soit près d’un patient sur deux (48 %). Ce premier
point nous paraît suffisamment important pour être souligné. Il
s’agissait de 76 hommes et 17 femmes (tableau I), d’un âge moyen de 65 ans
(extrêmes de 34 à 86 ans). Seize d’entre eux ont été traités
par réentraînement physique seul, la majorité (77 cas) ayant
bénéficié dans le même temps d’un traitement par iloprost. Les
résultats obtenus (tableau I) sont
particulièrement satisfaisants, avec un bénéfice moyen du périmètre
de marche de 109 %. En début de protocole, 63 % des
malades (59 cas) n’atteignaient pas les 500 m, alors
qu’en fin de traitement ils étaient plus de 80 % (76 cas)
à dépasser ce périmètre et plus de 50 % (49 cas) à
atteindre ou dépasser 1 km, et ce dans un délai moyen de
5 semaines.
Tableau I. Résultats obtenus par le
réentraînement sur tapis de marche d’une série continue de
93 patients en ischémie chronique sévère de Janvier 1998 à
Décembre 2002
|
Marche |
Performance initiale
|
Performance finale
|
|
Périmètre |
485
(60-1 500) m |
1 011 (200-3 500) m |
|
|
< 500 m : 59 patients (63 %) |
> 500 m : 76 patients (82 %)
> 1 km : 49 patients (53 %) |
|
Vitesse |
1,6
(0,5-3) km/h |
2,3
(1-5) km/h |
|
Bénéfice moyen |
|
+ 109 (1-2 000) % |
|
Délais |
|
5
(1-20) semaines |
Aucun incident ni accident n’est survenu, en particulier douleur
d’angor ou trouble du rythme. Par contre, il a été nécessaire
d’adapter l’insulinothérapie chez les diabétiques afin d’éviter
toute hypoglycémie favorisée par la reprise de l’activité
physique.
Commentaires
La question se pose de la définition de la marche : la
qualité du pas est essentielle pour parler d’une marche
hémodynamiquement active, sur le plan tant artériel que
veineux. Celle-ci demande une attaque au sol par le talon, le
déroulement du pied et la formation d’un pas postérieur, ce qui
suppose l’action des différentes loges musculaires de la jambe et
du pied. Toute autre activité qui ne répond pas à cette qualité de
pas sera qualifiée de « déambulation ».
Il est souhaitable de distinguer le réentraînement à la marche
de la réadaptation à l’effort chez les cardiaques. En effet, nous
ne recherchons pas une sollicitation myocardique au travers d’un
travail musculaire global et nous ne travaillons pas sur une
augmentation de la charge. Seuls sont sollicités les muscles
distaux des membres inférieurs par un travail sur la qualité du pas
et un bon déroulement de la cheville. Cette absence de
sollicitation globale n’entraîne qu’une accélération réduite de la
fréquence cardiaque et se situe donc en dehors de toute épreuve
d’effort. De ce fait, la surveillance est limitée à la pression
artérielle et à la fréquence cardiaque
Le réentraînement sera complété obligatoirement par une
ordonnance de marche (et non pas de simples conseils verbaux) qui,
en fonction des dernières performances réalisées dans le service,
permet de préciser : le maintien d’une activité physique
régulière à type de marche, sur une distance de 1 à 2 km
pendant 1 heure, 3 à 4 fois par semaine, de façon
définitive.
Un questionnaire d’auto-évaluation sera remis au patient afin
que, périodiquement, il puisse répondre aux deux questions
« Comment marchez-vous ? » (au domicile, en
extérieur, réalisation régulière du parcours de marche...) et
« Avez-vous des douleurs ? » (à la marche, en
terrain plat, en côte, à l’extérieur, au domicile, au repos...).
Cela dans le but de le responsabiliser et de le motiver, de
faciliter son auto-surveillance et de dépister précocement une
récidive en cas de perte de ses performances.
Une fiche de transmission sera confiée au malade à sa sortie
avec différentes versions adaptées aux besoins du médecin traitant,
éventuellement de l’infirmière en cas de troubles trophiques et à
l’intention du kinésithérapeute en précisant ce qui a été fait
durant l’hospitalisation, ce qui reste à faire et la conduite à
tenir en cas de récidive.
Conclusion
L’ischémie critique offre des tableaux cliniques de sévérité
très variables avec une absence de parallélisme anatomoclinique La
valeur pronostique du retentissement fonctionnel est au premier
plan : dans notre expérience, la perte de la marche est le
principal facteur prédictif d’un échec du traitement médical
conduisant à l’amputation à court terme. Le réentraînement physique
a donc un rôle thérapeutique majeur. La marche représente également
un des meilleurs paramètres de suivi à distance, la perte des
performances obtenues laissant craindre une récidive d’ischémie
critique qu’il faudra reprendre en main au plus vite.
Références
1. Regensteiner JG, Steiner JF, Hiatt
WR. Exercise training improves functionnal status in patients
with peripheral arterial disease. J Vasc Surg 1996 ;
23 : 104-15.
2. Brendel DC, Joseph LJ, Corretti MC, Gardner AW,
Katzel LI. Effects of exercise rehabilitation on endothelial
reactivity in older patients with arterial disease. Am J Cardiol
2001 ; 87 : 324-9.
3. Lundgren F, Dahllöf AG, Scherstén T,
Bylund-Felenius AC. Muscle enzyme adaptation in patients with
peripheral arterial insufficiency: spontaneous adaptation, effect
of different treatments and consequences on walking performance.
Clinical Science 1989 ; 77 : 485-93.
4. Tan KH, De Cossart L, Edwards PR. Exercise
training and peripheral vascular disease. Br J Surg
2000 ; 87 : 553-62.
5. Casillas JM, Dulieu V, Becker F, Cohen M, Brenot
R, Didier JP. Réadaptation dans l’artériopathie des membres
inférieurs. Encycl. Med. Chir. Kinésithérapie-Rééducation
fonctionnelle, 26-560-A-05, 1994. 10 pages.
6. Theys S, Clerin M, Schoevaerdts JC. a propos de
la kinésithérapie analytique chez les artéritiques. Cah
Kinésithér 1982 ; 96 : 33-6.
7. Gardner AW, Poelmahn ET. Exercise
rehabilitation programs for the treatment of claudication pain: a
meta-analysis. JAMA 1995 ; 274 : 975-80.
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