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Évaluer les risques pour la santé des événements extrêmes et expertiser les impacts sanitaires des mesures d’adaptation aux changements climatiques


Environnement, Risques & Santé. Volume 11, Number 6, 440-2, Novembre-Décembre 2012, Éditorial

DOI : 10.1684/ers.2012.0577


Author(s) : Jean-François Toussaint, Laurie-Anne Marquet, Geoffroy Berthelot, Valérie Masson-Delmotte, Gilles Boeuf, Insep Irmes 11, avenue du Tremblay 75012 Paris France, CEA-CNRS-UVSQ/IPSL Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement Bat 701 L’Orme des Merisiers CEA Saclay 91191 Gif-sur-Yvette cedex France, MNHN 57, rue Cuvier 75231 Paris cedex 05 France.

ARTICLE

ers.2012.0577

Auteur(s) : Jean-François Toussaint1 irmes@insep.fr, Laurie-Anne Marquet1 laurie-anne.marquet@insep.fr, Geoffroy Berthelot1 geoffroy.berthelot@insep.fr, Valérie Masson-Delmotte2 valerie.masson-delmotte@cea.fr, Gilles Boeuf (Président du Muséum national d’histoire naturelle)3 boeuf@mnhn.fr

1 Insep Irmes 11, avenue du Tremblay 75012 Paris France

2 CEA-CNRS-UVSQ/IPSL Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement Bat 701 L’Orme des Merisiers CEA Saclay 91191 Gif-sur-Yvette cedex France

3 MNHN 57, rue Cuvier 75231 Paris cedex 05 France

Tirés à part : J. Toussaint

Les avancées technologiques ont permis de repousser les limites environnementales des activités humaines. Reposant sur une incomparable expansion des conditions d’exploitation énergétique, prélude à la révolution industrielle et au développement économique, ces changements ont eu jusqu’à présent des conséquences très bénéfiques pour l’espèce humaine : diminution de la fréquence des grandes famines par l’augmentation de la production agricole et le transport des marchandises, maîtrise des maladies infectieuses sur une grande partie du globe, amélioration de la qualité et augmentation de la durée de vie. Mais cette activité débordante est aussi la source d’effets secondaires imprévus : modification de la composition atmosphérique liée à la combustion des énergies fossiles, réchauffement et augmentation des événements climatiques (tempêtes, précipitations violentes, sécheresses prolongées) [1], acidification des mers et des océans, surpêche, pollutions et érosions des sols, déforestation, réduction de la biodiversité et accélération du rythme d’extinction des espèces [2]. En dix générations, le dynamisme humain a perturbé de multiples régulations, jusqu’alors insoupçonnées, et créé de nouveaux déséquilibres du monde. Il est devenu le principal moteur de l’évolution, ce que Paul Crutzen résumera sous le terme d’« anthropocène » [3].

Dans le même temps apparaissent de multiples signes de saturation limitant nos conditions de croissance. Certains de nos maxima physiologiques sont déjà atteints [4] ; d’autres le seront dans les deux ou trois prochaines décennies [5], tandis que le vieillissement de la population, créant les conditions d’une augmentation de toutes les maladies dégénératives, questionne l’élasticité de ces grands équilibres [6]. Les régulations internes et externes à l’espèce Homo Sapiens conduisent à préciser le terme de « compression » de mortalité et les gains encore possibles en ce domaine.

Ces changements entraînent en effet de multiples difficultés d’adaptation, en particulier d’ordre énergétique. Comme le soulignent Guillou et Matheron [7], le système agricole actuel est lui aussi à saturation, du fait, entre autres, de l’inadaptabilité des variétés sélectionnées dans les 30 dernières années face à la vitesse actuelle de changement des conditions environnementales (incluant l’appauvrissement des sols, les mésusages de l’eau, les pressions d’urbanisation et les contraintes climatiques…). Un autre facteur révèle certaines limites d’adaptabilité : le gradient de migration des espèces (graminées en tête pour le végétal [8, 9], insectes pour le règne animal [10]) entraînant un rétrécissement des biotopes usuels d’échange, qui concourt également à la disparition de nombreuses espèces [11] par la limitation de leurs interactions, principale source de résilience [12].

Parallèlement, le recours usuel aux insecticides et antibiotiques entraîne l’émergence de nouvelles formes d’espèces infectantes [13, 14] et de pathologies végétales, animales et humaines (tuberculoses ou staphylocoques SARM [Staphylococcus aureus résistant à la méticilline] ultrarésistants) [15-17] auxquelles nous ne semblons pas particulièrement préparés [18]. Or, ces agents pathogènes dépendent aussi de l’environnement qui conditionne leur abondance et leur répartition géographique. De nouvelles conditions climatiques peuvent faciliter l’introduction d’un vecteur, dans un milieu jusque-là indemne, sa multiplication ou sa virulence.

Les changements climatiques ont enfin un impact direct sur l’ampleur et le rythme de la mortalité causée par les canicules (symétrique à celui des grandes vagues de froid) dont l’effet est majoré dans les grandes agglomérations et favorisé par le vieillissement des populations en raison du terrain prédisposant aux maladies cardiovasculaires, respiratoires ou neuro-dégénératives [19].

La modélisation numérique du climat permet d’explorer les conséquences climatiques de différents scénarios de développement et d’émissions de gaz à effet de serre. Leurs impacts sur le climat de la France ont été évalués par l’institut Pierre-Simon-Laplace (IPSL) et Météo France [20] : un réchauffement moyen supérieur au réchauffement global d’ici la fin du xxie siècle, une possible augmentation des épisodes de ruissellement forts mais une diminution sensible des précipitations au Sud, une tendance à l’augmentation de la durée des sécheresses estivales. Il existe là, un fort potentiel de rupture.

Par ailleurs, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a maintenant clairement situé le pic pétrolier en 2006 marquant le déclin de la production – du fait de la consommation achevée de la moitié des réserves mondiales [21] – et limitant notre puissance à hauteur de nos frontières énergétiques dans un monde ayant de plus à gérer désormais les conséquences des trois explosions de la centrale de Daiichi, 25 ans après l’évacuation de Pripiat.

Haut Conseil de la santé publique : santé, climat et adaptation

Comme l’a résumé Jacques Delors lors du colloque « L’Homme peut-il s’adapter à lui-même », récemment organisé au Muséum [22] : « Le monde contemporain est dominé par l’instantanéité. La notion d’évolution n’est pas encore perçue dans le monde politique. » [23] Mais l’est-elle vraiment en dehors de ce champ ? Quelle est notre capacité à appréhender ces échelles de temps ? À intégrer la notion de grands cycles ? À observer le gouffre vers lequel nous nous dirigeons sans sombrer dans une certaine « fascination de l’apocalypse », au regard des forces qui nous contraignent chaque jour un peu plus. La prise de conscience par une approche systémique pourra nous aider à nous adapter à ces perspectives nouvelles. Certains pays riverains de la mer du Nord ont déjà porté le regard à ce terme : les Pays-Bas ont ainsi procédé à un exercice national d’évacuation et à la planification du rehaussement de leurs ouvrages en prévention d’une montée des eaux pour des niveaux de tempête milléniale (ce que le Japon n’avait pas osé envisager pour la hauteur de ses digues).

L’adaptation de notre territoire aux bouleversements à venir (sous tous leurs angles climatique, énergétique et sociétal) doit alors être envisagée comme un complément indispensable aux actions d’atténuation déjà engagées. Ainsi dans le cadre du Plan national d’adaptation au changement climatique, le Groupe « Adaptation et prospective », groupe pluridisciplinaire chargé de veiller, d’alerter et de proposer des mesures de gestion des risques s’est créé fin 2011 au sein du Haut Conseil de la santé publique. Il aura comme priorité de présenter une méthodologie d’évaluation des choix et des stratégies de remédiation ou d’adaptation au changement climatique, en regard de la santé des individus, des populations et de leur cadre de vie. En réponse aux saisines des pouvoirs publics, ses objectifs consistent à suivre l’évolution des domaines qui impacteront la santé des Français d’ici 20 ans, à proposer des scénarios évolutifs possibles et des cibles à atteindre, à anticiper certains développements défavorables et à suggérer des pistes d’orientation et des recommandations d’actions concrètes. Cette démarche permettra peut-être de dégager les grandes voies d’adaptation qu’il convient d’imaginer dès à présent, dans un contexte économique de moins en moins favorable.

Références

1. Prérapport 2011 du GIEC. First joint session of working groups I and II IPCC SREX Summary for policymakers.

2. Lebeau A. L’enfermement planétaire. Folio actuel. Paris : Gallimard, 2008.

3. Crutzen P.J. Geology of mankind. Nature 2002 ; (415) : 23.

4. Berthelot G, Tafflet M, El Helou N, et al. Athlete atypicity on the edge of human achievement: performances stagnate after the last peak, in 1988. PLoS ONE 2010 ; 5 : e8800.

5. Berthelot G, Thibault V, Tafflet M, et al. The Citius End: World records progression announces the end of a brief ultra-physiological quest. PLoS ONE. 2008 ; 3 : e1552.

6. Kannisto V. Measuring the compression of mortality. Demog Res 2000 ; 3 : 1-24.

7. Guillou M, Matheron G. 9 milliards d’Hommes à nourrir. Versailles : éditions Quae, 2011.

8. Lenoir J, Gégout JC, Marquet PA, et al. A significant upward shift in plant species optimum elevation during the 20th century. Science 2000 ; (320) : 1768.

9. Bertrand R, Lenoir J, Piedallu C, et al. Changes in plant community composition lag behind climate warming in lowland forests. Nature 2011 ; (479) : 517-52010.1038/nature10548.

10. Devictor V, Van Swaay C, Brereton T, et al. Differences in the climatic debts of birds and butterflies at a continental scale. Nature Climate Change 2012 ; 2 : 121-12410.1038/NCLIMATE1347.

11. Butchart SH, Walpole M, Collen B, et al. Global biodiversity: indicators of recent declines. Science 2010 ; (328) : 1164.

12. Estes JA, Terborgh J, Brashares JS, et al. Trophic Downgrading of Planet Earth. Science 2011 ; (333) : 301.

13. Lee HH, Molla MN, Cantor CR, et al. Baccterial charity work leads to population-wide resistance. Nature 2010 ; (467) : 82.

14. Prugnolle F, Chevillon C. Évolution adaptative des pathogènes, mécanismes et conséquences épidémiologiques. In: Guegan JF, Choisy M, eds. Introduction à l’épidémiologie des maladies infectieuses et parasitaire. Bruxelles : de Boeck, 2009.

15. Fauci AS, Morens D.M. The perpetual challenge of infectious diseases. N Engl J Med 2012 ; (366) : 454-461.

16. Cantón R, Novais A, Valverde A, et al. Prevalence and spread of extended-spectrum beta-lactamase-producing Enterobacteriaceae in Europe. Clin Microbiol Infect 2008 ; 14 : Suppl 1144-153.

17. CDC Vancomycin-resistant Staphylococcus - New York, 2004. MMWR 2004 ; 53 : 322-323.

18. Leport C, Guégan JF, eds. Les maladies infectieuses émergentes : état de la situation et perspectives. HCSP Juin 2011. Paris : La Documentation française, 2011. http://www.hcsp.fr/explore.cgi/avisrapportsdomaine?ae=avisrapportsdomaine&clefdomaine=1&clefr=212&ar=a&menu=09.

19. Besancenot J.P. Notre santé à l’épreuve du changement climatique. Paris : Delachaux et Niestlé, 2007.

20. Agence nationale de recherche pour l’environnement. ALLENVI. http://www.allenvi.fr/?page_id=329 et http://www.wikhydro.org/index.php/Sc%C3 %A9narios_climatiques_pour_la_France_pour_le_XXI_si%C3 %A8cle.

21. Agence internationale de l’énergie (AIE). World Outlook 2011.

22. Toussaint JF, Swynghedauw B, Bœuf G. L’homme peut-il s’adapter à lui-même ?. Versailles : éditions Quae, 2012.

23. http://www.canal-insep.fr/colloque_IRMES_MNHN_Paris_Descartes/27-contraintes-et-agendas-politiques-j-delors/1179.


 

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