ARTICLE
met.2012.0350
Auteur(s) : Khalid Serraj1,2, Mustapha Mecili1, Hamida Azzouzi2, Cosmina Florina Ghiura1, Emmanuel Andres1 emmanuel.andres@chru-strasbourg.fr
1 CHRU de Strasbourg, clinique médicale B,
service de médecine interne, diabète et maladies métaboliques, 1,
porte de l’Hôpital, 67000 Strasbourg, France
2 Hôpital d’Oujda, service de médecine interne,
Oujda, Maroc
Tirés à part : E. Andres
La thrombocytose est une anomalie fréquente en pratique
clinique. Elle regroupe un spectre très large d’étiologies
primitives et secondaires, faisant du diagnostic étiologique le
challenge essentiel dont dépend étroitement l’efficacité
thérapeutique. Les hyperplaquettoses liées aux syndromes
myéloprolifératifs (SMP) ont connu des avancées récentes
considérables quant à l’explication de leurs mécanismes
physiopathologiques et a fortiori une modernisation et une
codification grandissante dans leurs approches diagnostiques,
thérapeutiques et pronostiques [1, 2].
Dans cet article, nous faisons le point sur les aspects
physiopathologiques, diagnostiques, thérapeutiques et pronostiques
actuels de la thrombocytose et de ses principales étiologies.
Bases physiopathologiques des thrombocytoses
Physiopathologie des diverses thrombocytoses
La thrombopoïèse est régulée principalement par la
thrombopoïétine mais aussi par d’autres interleukines (IL),
notamment l’IL-6 et l’IL-11 [1, 2]. La thrombopoïétine
est synthétisée essentiellement au niveau hépatique, rénale et
médullaire et agit par le biais de récepteurs spécifiques situés à
la surface des progéniteurs mégacaryocytaires, des cellules
multipotentes et des cellules endothéliales [1, 3, 4]. Au
niveau sanguin, la thrombopoïétine se fixe aux récepteurs C-MPL
situés à la surface des plaquettes matures. Ainsi, au cours des
thrombopénies, la baisse des plaquettes se solde par une
augmentation de la thrombopoïétine libre plasmatique et donc une
activation secondaire de la mégacaryopoïèse. Le phénomène inverse
se produit lorsqu’il existe une thrombocytose avec une baisse de la
thrombopoïétine libre et un ralentissement de la production
mégacaryocytaire [1, 2].
L’augmentation de la thrombopoïèse dans les thrombocytoses
secondaires est liée à une augmentation de la thrombopoïétine et
des IL, notamment l’IL-6 qui fait partie du trio inflammatoire
activateur : IL-6, IL-1 et tumor necrosis factor
alpha (TNF α) [3, 5–7].
Dans la thrombocytémie essentielle (TE), on assiste à une
augmentation inappropriée du taux de thrombopoïétine liée à une
sous-expression des récepteurs C-MPL qui sont paradoxalement
hyperfonctionnels expliquant l’hypersensibilité des progéniteurs
mégacaryocytaires à l’action de la thrombopoïétine. L’élévation de
la thrombopoïétine distingue physiopathologiquement la TE des
autres SMP où l’on assiste plutôt à une baisse générale des taux
des facteurs de croissance et de différenciation des lignées
myéloïdes concernées par un mécanisme de feed-back négatif. C’est
le cas de la baisse du taux d’érythropoïétine dans la maladie de
Vaquez (polyglobulie primitive [PV]) et du granulocyte colony
stimulating factor (G-CSF) dans la leucémie myéloïde chronique
(LMC) [1].
La mutation JAK2V617F jouerait également un rôle important dans
la pathogénie de la TE mais aussi des autres SMP. Elle semble, en
effet, stimuler préférentiellement la thrombopoïèse quand elle est
présente à l’état hétérozygote et l’érythropoïèse quand elle est à
l’état homozygote expliquant en partie les physiopathologies et les
phénotypes respectifs de la TE et de la PV [8].
Les thrombocytoses familiales, décrites initialement comme étant
des affections autosomiques dominantes, seraient-elles liées à des
mutations entraînant une hyperproduction de la
thrombopoïétine ? D’autres anomalies ont été, par ailleurs,
décrites dans les thrombocytoses familiales mais leurs mécanismes
d’action ne sont pas encore bien élucidés [8, 9].
Physiopathologie des complications thrombotiques et
hémorragiques
Les mécanismes physiopathologiques des thromboses et des
hémorragies observées au cours des thrombocytoses clonales
demeurent peu élucidés. Chez les patients porteurs de TE, la
normalisation thérapeutique du taux de plaquettes réduit
considérablement l’incidence de thrombose, plaidant ainsi en faveur
du rôle joué par l’hyperplaquettose. La rareté, voire l’absence, de
thrombose au cours des thrombocytoses réactionnelles montre
toutefois que l’élévation du taux de plaquettes ne peut expliquer à
elle seule cette tendance thrombogène et que les anomalies
qualitatives et fonctionnelles des plaquettes expliquent
certainement en grande partie les thromboses mais aussi les
hémorragies observées au cours des SMP. Ces anomalies se traduisent
par la présence fréquente au frottis sanguin d’agrégats
plaquettaires, de mégacaryocytes fragmentés et de mégathrombocytes
hypogranuleux. Des cas de syndrome de von Willebrand acquis et des
anomalies métaboliques plaquettaires ont été également notés au
cours de la TE et des autres SMP.
Les désordres qualitatifs et quantitatifs leucocytaires et
l’hyperviscosité ont été également incriminés. Enfin, des anomalies
endothéliales liées à la production d’angioblastes circulants
anormaux à partir des précurseurs médullaires défectueux ont été
décelées, qui expliqueraient aussi une partie de cette tendance
thrombo-hémorragique des SMP [1, 10, 11].
Diagnostic positif et différentiel d’une thrombocytose
Confirmer une thrombocytose
Il n’existe pas de consensus quant à la définition exacte d’une
thrombocytose. La limite de 450 000/mm3
(450 × 109/L) reste admise par la majorité des auteurs
[8, 12]. Dans une série de 10 000 sujets volontaires en
bonne santé, Ruggeri et al. ont mis en évidence
fortuitement un taux de plaquettes supérieur à
400 000/mm3 sans aucune signification pathologique
dans environ 1 % des cas [12, 13].
La limite de 450 000/mm3 est généralement revue
à la hausse chez l’enfant de moins de 11 ans et chez le
nouveau-né chez qui le taux de plaquettes a physiologiquement
tendance à être supérieur à 500 000/mm3 a
fortiori lorsqu’il existe une notion de dysmaturité [13].
Éliminer une fausse thrombocytose
Au même titre que la thrombopénie, la découverte d’une
thrombocytose à l’hémogramme doit conduire obligatoirement à la
réalisation d’un frottis sanguin périphérique afin de confirmer
l’authenticité de l’hyperplaquettose. Dans le sang, plusieurs
structures non plaquettaires peuvent en effet être prises pour
d’authentiques plaquettes par les techniques de numération
automatisées. Il s’agit essentiellement des cristaux de
cryoglobuline, des fragments de cellules leucémiques circulantes,
de certaines structures bactériennes ou encore des fragments
anormaux de globules rouges apparaissant classiquement dans les
suites des brûlures graves, par exemple [14–17].
Étiologies des thrombocytoses
Thrombocytoses réactionnelles ou secondaires
Les thrombocytoses réactionnelles sont nettement plus fréquentes
que les autres causes de thrombocytose (tableau 1). Dans deux études, faites
respectivement sur 732 et 280 patients, la thrombocytose
est ainsi réactionnelle dans 88 et 82 % des cas
[18, 19]. Dans l’une de ces deux études, tous les patients
avaient un taux de plaquettes supérieur à
1 million/mm3, soulignant ainsi le fait que
l’intensité de la thrombocytose longtemps considérée comme
évocatrice de clonalité ne puisse en fait en aucun cas préjuger du
caractère secondaire ou clonal de la thrombocytose [18].
Tableau 1 Principales étiologies des thrombocytoses.
| Thrombocytoses secondaires |
Thrombocytoses familiales |
Thrombocytoses clonales |
| Infections |
| Thrombocytémie essentielle |
| Maladies inflammatoires |
| Polyglobulie primitive (de Vaquez) |
| Carence martiale |
| Myélofibrose primitive |
| Hyposplénisme |
| Leucémie myéloïde chronique |
| Hémolyse |
| RARS-T |
| Néoplasies |
| Syndrome 5q- |
| Affections en phase aiguë |
| |
RARS-T : anémie réfractaire sidéroblastique avec
thrombocytose.
Les causes les plus fréquentes de thrombocytose secondaire sont
les infections, l’inflammation, la carence martiale,
l’hyposplénisme, l’hémolyse, les néoplasies ainsi que toutes les
situations de stress en rapport avec les affections en phase aiguë
quel que soit leur cadre nosologique.
La thrombocytose est habituellement transitoire dans les
situations d’infection, d’inflammation aiguë, de réversion d’une
situation de myélosuppression passagère, après traitement d’une
thrombopénie carencielle ou encore suite à des exercices intenses.
Elle est, en revanche, le plus souvent soutenue dans les
inflammations chroniques, les néoplasies, les hémolyses chroniques,
les carences martiales et dans les états d’asplénie chirurgicale ou
fonctionnelle durables [20].
Chez l’enfant, le profil étiologique des thrombocytoses
secondaires est dominé par les infections virales et bactériennes,
la thalassémie et les tumeurs alors que chez l’adulte, il s’agit
essentiellement des infections, des inflammations, des néoplasies
et de la carence martiale qui représentent plus de 75 % des
causes dans certaines études [13, 21].
Les thrombocytoses secondaires sont caractérisées par un
contexte clinique et paraclinique classiquement évident, faisant
que l’étude de moelle est généralement inutile. En cas de doute
persistant, le frottis sanguin, le myélogramme et la biopsie
ostéomédullaire (BOM) avec une recherche d’anomalies caryotypiques
et génétiques peuvent s’avérer nécessaires pour écarter une origine
clonale.
Les plaquettes sont volontiers de petite taille dans la
thrombocytose secondaire et l’étude de moelle montre une
hyperplasie mégacaryocytaire qualitativement normale, avec absence
de toute fibrose médullaire. Une hyperplasie portant sur les autres
lignées myéloïdes peut se voir dans les situations d’infection,
d’inflammation ou d’hémolyse [20].
Thrombocytoses familiales
La thrombocytose familiale était initialement considérée comme
étant une affection autosomique dominante avec des mutations
entraînant un gain de fonction du gène de la thrombopoïétine et une
élévation de sa production. Récemment, d’autres anomalies
génétiques ont été décrites, impliquant d’autres mécanismes dont le
plus connu actuellement est un défaut d’inhibition de la
transcription avec un excès d’activité de l’ARN messager. Des cas
de thrombocytose familiale sans élévation de la thrombopoïétine ont
été également rapportés. Ces nouvelles identifications font des
thrombocytoses familiales un groupe génétique de plus en plus
hétérogène et aux limites nosologiques de plus en plus floues,
notamment avec les thrombocytoses clonales.
De plus, certaines thrombocytoses familiales, à la différence
des thrombocytoses réactionnelles et au même titre que les
thrombocytoses clonales, ont un risque accru de complications
vasculaires thrombo-hémorragiques et il n’est de ce fait pas exclu
que ces formes correspondraient beaucoup plus à des formes
familiales de TE qu’à des thrombocytoses familiales authentiques
[1, 2, 22, 23].
Thrombocytoses clonales
Elles sont dues à des anomalies des cellules souches
multipotentes. Il s’agit essentiellement des syndromes
myéloprolifératifs (SMP), mais aussi de certains syndromes
myélodysplasiques myéloprolifératifs (SMD/SMP) et de certains
syndromes myélodysplasiques (SMD), notamment le syndrome 5q-
[1, 2].
Thrombocytémie essentielle
Le diagnostic d’une TE est basé sur la présence d’une
thrombocytose constante et sur l’exclusion des autres causes de
thrombocytose, notamment les thrombocytoses réactionnelles et
celles des autres hémopathies.
Sur l’hémogramme et le frottis sanguin, la TE est caractérisée
par une anisocytose plaquettaire liée à la présence de plaquettes
hypogranuleuses de grande taille et une hyperleucocytose possible.
La moelle est normocellulaire ou modérément hypercellulaire. Les
mégacaryocytes sont isolés ou groupés en amas avec des
mégacaryocytes géants et des images d’empéripolèse. Un autre aspect
typique de la TE est celui des mégacaryocytes matures avec des
noyaux pycnotiques et des noyaux nus. Les lignées rouge et blanche
étant qualitativement normales, toute anomalie décelée sur ces deux
lignées doit faire redouter une myélodysplasie. Par ailleurs, la
fibrose médullaire est le plus souvent minime ou absente permettant
théoriquement d’orienter le diagnostic plus vers une TE que vers
une myélofibrose primitive (MP) [24–26].
Longtemps considérée nécessaire pour écarter les autres
hémopathies, notamment la MP et les myélodysplasies, la BOM a de
plus en plus tendance actuellement à ne plus être totalement
indispensable pour le diagnostic de TE. Les progrès dans
l’identification de nouveaux outils diagnostiques et dans la
standardisation des critères de classification ont permis, en
effet, de donner une place plus prépondérante à la clinique et à la
biologie moléculaire. Cette dernière devient ainsi de plus en plus
contributive pour le diagnostic positif et différentiel en montrant
la mutation JAK2V617F dans 50 % des cas et la mutation MPL
dans 10 % des cas de TE et en montrant l’absence du transcrit
BCR-ABL [27–31]. La recherche du BCR-ABL est essentielle, notamment
lorsqu’il existe une basophilie ou des atypies neutrophiliques.
En pratique, le diagnostic de TE est de plus en plus retenu sur
des critères cliniques et moléculaires à savoir la présence d’une
des mutations marquant la clonalité notamment la mutation JAKV617F
et/ou MPL et l’absence de signes cliniques ou paracliniques
évocateurs d’une autre hémopathie comme la myélofibrose [32]. La
biopsie de moelle est actuellement indiquée dans la TE lorsqu’il y
a des atypies cliniques ou paracliniques, un changement prévu de la
conduite thérapeutique ou une suspicion de transformation aiguë
[20].
Maladie de Vaquez ou polyglobulie primitive
Le diagnostic d’une PV est basé d’abord sur la mise en évidence
d’une vraie polyglobulie et l’élimination des polyglobulies
secondaires. La splénomégalie et la présence de la mutation
JAK2V617F, observée dans 97 % des PV, sont des éléments
essentiels dont la présence permet en pratique de retenir le
diagnostic. La PV s’accompagne de thrombocytose dans 15 % des
cas, laquelle peut avoir une composante liée à la carence martiale
fréquente chez ces patients et qui masque souvent la polyglobulie,
rendant alors le diagnostic différentiel avec une TE parfois
difficile. Le prurit à l’eau est un élément clinique assez
évocateur d’une PV.
L’étude de moelle, bien que non obligatoire et non encore
validée au diagnostic différentiel, permet toutefois dans les cas
difficiles d’apporter quelques orientations diagnostiques. Ainsi,
dans la PV, il existe une panhyperplasie myéloïde sans anomalies de
différenciation et un polymorphisme mégacaryocytaire sans
mégacaryocytes géants à la différence de la TE. Enfin, en plus de
la mutation JAK2V617F, quelques patients présentent une autre
mutation portant sur l’exon 12 du JAK2, laquelle est
absente au cours de la TE et la MP
[1, 2, 10, 33, 34].
Myélofibrose primitive
La fréquence de la thrombocytose au cours de la MP (ou ancienne
splénomégalie myéloïde) et les similitudes cliniques et
paracliniques qui existent entre la TE et la MP rendent le
diagnostic différentiel entre ces deux entités souvent très
difficile. Dans la MP surtout au stade préfibrotique, la
thrombocytose, la poïkilocytose et la leucocytose sont classiques
et l’anémie et la fibrose réticulinique franche peuvent manquer
donnant ainsi une présentation très proche de celle d’une TE.
La révision récente des critères diagnostiques de l’OMS requiert
actuellement pour le diagnostic d’une MP la présence obligatoire
d’autres anomalies associées comme la splénomégalie, la
leuco-érythroblastose et les signes généraux. Cette nouvelle
classification a permis de résoudre le problème des TE avec
thrombocytose et fibrose réticulinique médullaire assez marquée et
dont le diagnostic différentiel avec une authentique MP n’était pas
jusque-là évident [32, 35, 36].
Syndromes myélodysplasiques myéloprolifératifs
Ce groupe nosologique comporte la leucémie myélomonocytaire
chronique (LMMC), la LMC atypique, la leucémie myélomonocytaire
juvénile et l’anémie réfractaire sidéroblastique avec thrombocytose
(RARS-T). La thrombocytose dans les SMD/SMP serait associée à
certaines anomalies chromosomiques incluant le locus 3q21-26.
La RARS-T est la seule entité où la thrombocytose fait partie
des critères diagnostiques. Les plaquettes sont morphologiquement
normales, la microcytose et l’hypochromie sont moins marquées et
l’étude de la moelle osseuse montre un aspect mégacaryocytaire
proche de celui de la TE et de la MP. La présence de sidéroblastes
en couronne (via la coloration de Perls) à un pourcentage
supérieur à 15 % permet de redresser le diagnostic. La
mutation JAK2V617F est présente dans plus de la moitié des cas de
RARS-T [37–39]. Il est à noter, enfin, que les autres SMD/SMP sont
caractérisés plus souvent par la présence d’une thrombopénie que
d’une thrombocytose.
Syndrome 5q-
Le syndrome 5q- est un SMD associé à une thrombocytose dans
30 à 50 % des cas. Les mégacaryocytes sont nombreux, de
taille normale ou de petite taille, avec un noyau excentré monolobé
ou hypolobé. La certitude diagnostique nécessite la réalisation
d’une étude médullaire qui met en évidence la délétion 5q
isolée. La mutation JAK2V617F est présente dans certains cas
[20, 40].
Diagnostic étiologique pratique devant une thrombocytose
Le tableau clinique est primordial, car il peut orienter
d’emblée le diagnostic étiologique. Il est souvent dominé par les
signes cliniques de l’affection causale au cours des thrombocytoses
secondaires. Dans les thrombocytoses clonales, la splénomégalie est
présente dans environ 40 % des cas et les complications
thrombotiques et hémorragiques sont souvent au premier plan
[1, 2, 41].
Au plan paraclinique, les recherches se dirigent de plus en plus
actuellement vers la mise en place de tests diagnostiques qui
pourraient permettre de trancher rapidement par rapport à la nature
clonale ou secondaire de la thrombocytose. La thrombopoïétine,
étant élevée aussi bien dans les thrombocytoses secondaires que
clonales a une valeur discriminative peu intéressante.
L’IL-6 a été suggérée, en revanche, comme étant un marqueur
potentiellement utile car elle est le plus souvent élevée dans les
thrombocytoses secondaires et normale dans les thrombocytoses
clonales [42–46]. Cependant, le dosage des IL de manière générale
semble peu adapté à la clinique car leur cinétique d’augmentation
est trop précoce et leur taux est souvent normal au moment où les
signes cliniques et la thrombocytose apparaissent [42, 44].
Les recherches ont essayé ainsi d’identifier des marqueurs
indirects de l’élévation de ces cytokines et dont la cinétique
serait mieux corrélée à la clinique et plus appropriée à l’usage
diagnostique pratique. La CRP, la ferritinémie et la VS obéissent
plus ou moins à ces critères. Elles sont volontiers élevées dans
les thrombocytoses secondaires, plutôt normales dans les
thrombocytoses clonales [47]. Tefferi et al. ont mis en
évidence une forte corrélation entre la CRP et l’IL-6 dans une
série de 91 patients avec thrombocytose. Dans cette même
série, la CRP est élevée chez 76 % des patients avec
thrombocytose secondaire versus 10 % des patients avec
thrombocytose clonale [43].
Le frottis sanguin est un examen simple et reproductible qui
permet de montrer la normalité qualitative plaquettaire dans les
thrombocytoses secondaires et les plaquettes géantes dans la TE. La
biopsie-aspiration médullaire est à envisager au cas par cas en
fonction du degré de suspicion de clonalité.
Aux niveaux cytogénétique et moléculaire, plusieurs études ont
été réalisées afin d’identifier des marqueurs signant la clonalité
de la thrombocytose. Il s’agit essentiellement des études portant
sur le chromosome X et la culture de moelle avec pousse
spontanée des progéniteurs érythroïdes, mais ce sont les tests
portant sur la tyrosine-kinase qui s’étaient révélés les plus
contributifs au diagnostic. La mutation JAK2V617F et la mutation
MPL constituent ainsi actuellement deux examens dont la valeur
diagnostique est de plus en plus établie [2, 48].
Le caryotype médullaire est d’un apport indiscutable une fois la
clonalité de la thrombocytose retenue et ce à la recherche de
certains diagnostics différentiels importants comme la LMC
(chromosome Philadelphie, mutation BCR-ABL) et le syndrome 5q-
[2, 49].
Il est enfin à rappeler que la mise en évidence d’une
thrombocytose secondaire n’élimine en aucun cas une thrombocytose
clonale associée. Tout doute ou atypie diagnostique doivent inciter
à être maximaliste dans l’exploration étiologique des patients [1].
Sur la figure
1, nous résumons la conduite diagnostique pratique devant
une thrombocytose.
Diagnostic des thromboses et des hémorragies
Les principales causes de mortalité dans la TE sont les
événements thrombotiques et hémorragiques et à moindre degré les
acutisations, la myélodysplasie et la myélofibrose [2]. Les
thromboses et les hémorragies sont également fréquentes dans les
autres SMP en particulier chez les patients présentant d’autres
facteurs de risque.
Dans les thrombocytoses secondaires où les plaquettes sont
qualitativement et fonctionnellement normales, ces complications ne
surviennent pas habituellement et le risque thrombo-hémorragique,
s’il existe, serait alors lié à la maladie sous-jacente et non pas
à l’hyperplaquettose. La survenue d’une thrombose ou d’une
hémorragie chez un patient avec thrombocytose secondaire doit
obligatoirement conduire à rechercher une composante clonale
associée [1, 2, 10, 48].
Les hémorragies des thrombocytoses clonales présentent les
caractéristiques sémiologiques d’une hémorragie traduisant une
anomalie de l’hémostase primaire. Elles sont alors volontiers
cutanéomuqueuses, superficielles, spontanées ou survenant suite à
un traumatisme minime, d’apparition rapide et de topographie
diffuse. Ces hémorragies sont paradoxalement plus fréquentes lors
des thrombocytoses majeures dépassant
1,5 million/mm3 et sont favorisés par la prise
de l’aspirine.
Les thromboses peuvent toucher tous les vaisseaux et tous les
calibres avec une prédominance toutefois au niveau des artères de
petit calibre. Dans une série de 187 patients atteints de TE,
50 % ont développé un événement thrombotique sur neuf ans de
suivi [2, 50].
La microthrombose artérielle la plus classique intéresse les
extrémités et se manifeste par une érythermalgie. L’évolution peut
se faire vers la nécrose et la gangrène distale. Les
microthromboses expliqueraient également les manifestations
neurologiques non spécifiques observées dans environ 25 % des
cas de TE à type de céphalées, vertiges, voire de signes
neurologiques focaux [2, 51]. L’amélioration des
manifestations microvasculaires sous aspirine est souvent
spectaculaire [1, 2, 48].
Les principales thromboses macrovasculaires des thrombocytoses
clonales sont les thromboses veineuses profondes des membres
inférieurs, l’embolie pulmonaire et les thromboses
intra-abdominales portales et sus-hépatiques [2]. Le bilan
étiologique d’une thrombose intra-abdominale en dehors d’une cause
évidente comme l’hépatocarcinome, l’adénocarcinome pancréatique et
la cirrhose doit comporter obligatoirement un bilan exhaustif dans
le sens des thrombophilies constitutionnelles et acquises. Une
recherche dans le sens d’un SMP doit alors être entreprise avec
réalisation obligatoire de la BOM, la recherche de la mutation
JAK2 et idéalement la réalisation d’une culture médullaire à
la recherche de pousse spontanée des progéniteurs érythroïdes. Ces
examens doivent être faits même si l’hémogramme est d’apparence
normal [52, 53].
Les complications obstétricales font de la TE, de part sa
fréquence chez la femme jeune, une cause majeure d’avortement à
répétition. Seule une grossesse sur deux arrive à terme chez les
patientes atteintes de TE. Wright et Tefferi ont confirmé ces
données sur une série de 43 grossesses avec survenue typique
des incidents obstétricaux au premier trimestre [54].
Enfin, une fréquence accrue d’endocardite non bactérienne a été
décrite dans les SMP [55].
Prise en charge thérapeutique d’une thrombocytose
Le traitement d’une thrombocytose réactionnelle est celui de la
maladie causale. Les antiagrégants plaquettaires ne sont pas
indiqués. Dans les cas où la thrombocytose est majeure et menaçante
avec survenue d’événements thrombotiques ou hémorragiques, une
origine clonale doit être recherchée et des aphérèses plaquettaires
peuvent être proposées en attendant le diagnostic et le traitement
étiologiques [56].
Le traitement des thrombocytoses clonales a comme but essentiel
de réduire le risque thrombotique qui est la cause majeure de
morbimortalité dans les SMP, notamment la TE et la PV. Les moyens
thérapeutiques utilisés dans ce sens sont les agents
antiplaquettaires et les cytoréducteurs. Tous les travaux faits
dans le traitement de la TE et la PV se sont d’abord focalisés sur
la stratification initiale du risque thrombotique dans le but
d’identifier les différentes catégories de malades et a
fortiori le degré d’agressivité thérapeutique à envisager
[1, 2, 10, 48].
Traitement de la thrombocytémie essentielle
Plusieurs études ont mis en évidence un risque accru de
thrombose dans le groupe des patients âgés de plus de 60 ans,
ceux avec antécédents thrombotiques, ceux avec cytoses importantes
notamment avec un taux de plaquettes supérieur à
1,5 million/mm3 et les patients présentant des
facteurs de risque cardiovasculaires associés (tableau 2) [11, 57].
Tableau 2 Stratification du risque thrombotique dans la
thrombocytémie essentielle.
| Haut risque |
- Âge > 60 ans
- Ou antécédent de thrombose ou d’hémorragie
- Ou plaquettes > 1,5 million/mm3 |
| Bas risque |
- Âge < 40 ans
- Et absence d’antécédent de thrombose ou d’hémorragie
- Et plaquettes < 1,5 million/mm3 |
| Risque intermédiaire |
- Âge entre 40 et 60 ans
- Et absence d’antécédent de thrombose ou d’hémorragie
- Et plaquettes < 1,5 million/mm3 |
Cortelazzo et al. ont étudié prospectivement
114 patients avec TE à haut risque thrombotique en comparant
l’hydroxyurée (HU) au placebo sur une durée de 27 mois.
L’incidence de thrombose était de 3,6 % dans le groupe HU
versus 24 % dans le groupe témoin [58]. Le Medical
Research Council Primary Thrombocythemia-1 a par la suite
comparé l’HU à l’anagrélide chez 809 patients à haut risque
thrombotique recevant tous un traitement par aspirine à faible dose
sur une durée de 39 mois [59, 60]. L’incidence de
thrombose était de 7,6 % dans le groupe HU versus
10,1 % dans le groupe anagrélide. Le traitement par HU associé
à l’aspirine est ainsi devenu le traitement de première intention
chez les patients avec TE et à haut risque thrombotique,
l’anagrélide étant réservé aux cas de toxicité ou de
contre-indication à l’HU.
Par ailleurs, plusieurs auteurs suggèrent actuellement l’intérêt
potentiel de l’association HU-anagrélide qui présenterait un
avantage d’efficacité et qui offre la possibilité en cas de
iatrogénie de réduire les doses de l’HU sans l’arrêter totalement
[61].
L’efficacité du traitement antiplaquettaire, notamment
l’aspirine, sur les complications microvasculaires de la TE est
actuellement prouvée [62]. Concernant les événements
macrovasculaires, les résultats quant au pouvoir préventif de
l’aspirine demeurent en revanche mitigés [63, 64].
Traitement de la polyglobulie de Vaquez
L’usage de l’aspirine à faibles doses est systématique dans la
PV. Toutes les études faites chez les patients avec PV, toutes
catégories de risque confondues, ont en effet clairement mis en
évidence une réduction significative du risque thrombotique sans
augmentation du risque hémorragique [63].
Les saignées constituent le traitement cytoréducteur de base
dans la PV, mais exposent à un risque thrombotique accru.
L’adjonction de l’HU permet certes de réduire le risque
thrombotique mais soulève la problématique du risque accru de
transformation. Dans l’état actuel des connaissances et bien
qu’aucune étude de phase III n’ait été faite dans le sens de
comparer prospectivement l’association HU-saignées aux saignées
seules, l’attitude thérapeutique la plus admise est de proposer
cette association chez les patients à haut risque thrombotique
[65, 66].
D’autres traitements comme le pipobroman et l’interféron peuvent
être utilisés aussi bien dans la TE que dans la PV mais sont
réservés au cas de contre-indication ou d’intolérance aux
traitements conventionnels suscités. L’interféron est considéré
comme le traitement de choix chez les femmes enceintes [67].
Enfin, des études précliniques prometteuses sont réalisées
actuellement pour évaluer l’efficacité d’agents inhibiteurs de la
mutation JAK2. Ces traitements ouvrent des perspectives non
seulement pour la PV mais aussi pour les autres entités surtout la
MP idiopathique dont le traitement reste décevant et le pronostic
péjoratif [68]. Dans le tableau 3, nous
résumons les principaux aspects de la prise en charge diagnostique
et thérapeutique des principales hémopathies s’accompagnant de
thrombocytose.
Tableau 3 Diagnostic et traitements des principales
thrombocytoses clonales.
|
| Approche diagnostique |
Approche thérapeutique |
| Thrombocytémie essentielle |
NFS + frottis
VS
CRP
Ferritine
Fibrinogène
Échographie abdominale
Radiographie pulmonaire
Myélogramme
Caryotype
JAK2V617F
BCR-ABL |
Évaluation du risque thrombotique
Correction des facteurs de risque cardiovasculaires
Patients à haut risque :
- Aspirine + hydroxyurée
- Aspirine + anagrélide
Risque intermédiaire et bas :
- Cytoréduction si malade symptomatique et/ou symptômes
résistants à l’aspirine
Grossesse :
- Privilégier interféron |
| Polyglobulie primitive (de Vaquez) |
NFS + frottis
Masse sanguine
Gaz du sang
EPO
JAK2V617F
BOM
Échographie abdominale
Radiographie pulmonaire
Mutation JAK2 (exon12) |
Évaluation du risque thrombotique
Correction des facteurs de risque cardiovasculaires
Aspirine systématique
Cytoréduction :
- Saignées
- Hydroxyurée
- Pipobroman
- Interféron
- Phosphore 32 (indication de plus en plus rare) |
| Myélofibrose primitive |
NFS + frottis
Myélogramme
Caryotype
BOM
JAK2V617F
BCR-ABL sur sang
LDH |
Surveillance si malade asymptomatique
Traitements de support :
- Danazol
- Corticoïdes
- Thalidomide
- Hydroxyurée (formes prolifératives)
- Splénectomie (splénomégalie massive ou échec du traitement
médical)
- Allogreffe
- Anti-JAK2V617F en perspective |
| Leucémie myéloïde chronique |
NFS + frottis
Myélogramme
Caryotype
BCR-ABL sur sang |
Traitements de support :
- 1re intention : imatinib
- 2e intention : nilotinib ou
dasatinib
- 3e intention : allogreffe
- Autres : hydroxyurée |
| RARS-T |
NFS + frottis
Myélogramme-coloration de Perls (% blastes)
Pourcentage sidéroblastes en couronne |
Transfusions + traitements de support
Chélation de fer chez les polytransfusés
EPO
Cytoréducteurs si thrombocytose majeure (surveillance étroite des
autres lignées)
Lénalidomide |
| Syndrome 5q- |
NFS + frottis
Myélogramme (blastes ?-mégacaryocytes ?-corps
d’Auer ?)
Caryotype |
Transfusions + traitements de support
Chélation du fer chez les polytransfusés (hyperferritinémie ;
signes de surcharge (20 concentrés érythrocytaires
cumulés) ; espérance de vie > 1 an)
EPO
Lénalidomide en échec d’EPO
SAL + cyclosporine (moelle hypoplasique ; HLA DR15,
EPO > 500 UI/L ; âge < 60 ans |
RARS-T ; anémie réfractaire sidéroblastique avec
thrombocytose ; EPO : érythropoïétine ; BOM :
biopsie ostéomédullaire ; SAL : sérum
anti-lymphocitaire.
Conflits d’intérêts: aucun. Le Pr E. Andrès est membre de
la Commission nationale de Pharmacovigilance. Les données
développées ici n’engagent que son avis personnel. Il est
responsable du Centre de Compétences des Cytopénies Auto-Immunes de
l’Adulte au CHRU de Strasbourg. Il anime un groupe de travail sur
les carences en vitamine B12 au CHRU de Strasbourg (CARE B12) et
est membre du GRAMI : Groupe de Recherche sur les Anémies en
Médecine Interne. Il est expert consultant auprès de plusieurs
laboratoires impliqués en Hématologie (Amgen, Roche, Chugaï, GSK,
Vifor Pharma, Ferring, Genzyme, Actelion) et a participé à de
nombreuses études internationales ou nationales sponsorisées par
ces laboratoires ou travaux académiques..
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