ARTICLE
Introduction
L’objectif de cette mise au point est de :
– mieux identifier les patients qui requièrent un traitement par
antidépresseur,
– optimiser le bon usage des antidépresseurs dans les troubles
dépressifs.
Les médicaments antidépresseurs peuvent être répartis en
4 groupes (annexe 1) :
Annexe 1 : Médicaments antidépresseurs
commercialisés en France dans les épisodes dépressifs*
• Imipraminiques : clomipramine (Anafranil®),
amoxapine (Défanyl®), amitriptyline (Elavil®,
Laroxyl®), maprotiline (Ludiomil®),
désipramine (Pertofran®), dosulépine
(Prothiaden®), doxépine (Quitaxon®),
trimipramine (Surmontil®), imipramine
(Tofranil®).
• ISRS : citalopram (Séropram®), duloxétine
(Cymbalta®, non commercialisé en France), escitalopram
(Séroplex®), fluoxétine (Prozac®),
fluvoxamine (Floxyfral®), paroxétine
(Deroxat®), sertraline (Zoloft®).
ISRS-NA : milnacipran (Ixel®), venlafaxine
(Effexor®).
• IMAO non sélectifs : iproniazide
(Marsilid®) ; IMAO sélectifs A : moclobémide
(Moclamine®).
• Autres antidépresseurs : miansérine
(Athymil®), mirtazapine (Norset®), tianeptine
(Stablon®), viloxazine (Vivalan®).
* Les spécialités listées ici sont les spécialités
princeps ; celles-ci sont citées à titre didactique et ne
doivent pas occulter la possibilité et l’intérêt économique de
prescrire un médicament générique.
– imipraminiques (tricycliques),
– inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS)
et inhibiteurs de la recapture de la sérotonine et de la
noradrénaline (IRS-NA),
– inhibiteurs de la monoamine oxydase (IMAO sélectifs ou
non),
– antidépresseurs de mécanisme pharmacologique différent.
En ambulatoire : il n’y a pas de différence
d’efficacité clinique démontrée entre les différents types
d’antidépresseurs, dans le traitement d’un épisode dépressif majeur
(EDM), dit « caractérisé », d’intensité modérée et
sévère.
Indication et non-indication des antidépresseurs dans les
troubles dépressifs
Il est rappelé qu’un diagnostic de dépression ne peut se poser
qu’à l’issue d’un interrogatoire à la recherche de tous les
symptômes définis par le DSM-IV (annexe
2).
Annexe 2 : Définition de l’épisode dépressif
caractérise selon le DSM-IV
A. Au moins 5 des symptômes suivants doivent être présents
pendant une même période d’une durée de deux semaines et avoir
représenté un changement par rapport au fonctionnement
antérieur ; au moins un des symptômes est soit une humeur
dépressive, soit une perte d’intérêt ou de plaisir.
1- Humeur dépressive présente pratiquement toute la journée,
presque tous les jours signalée par le sujet (ex :
pleurs).
2- Diminution marquée de l’intérêt et du plaisir pour toutes ou
presque toutes les activités pratiquement toute la journée, presque
tous les jours (signalée par le sujet ou observé par les
autres)
3- Perte ou gain de poids significatif en absence de régime
(ex : modification du poids corporel en 1 mois excédant
5 %) ou diminution ou augmentation de l’appétit presque tous
les jours.
4- Insomnie ou hypersomnie presque tous les jours.
5- Agitation ou ralentissement psychomoteur presque tous les
jours (constatés par les autres, non limités à un sentiment
subjectif de fébrilité ou de ralentissement intérieur).
6- Fatigue ou perte d’énergie presque tous les jours
7- Sentiments de dévalorisation ou de culpabilité excessive ou
inappropriée (qui peut être délirante) presque tous les jours (pas
seulement se faire prier ou se sentir coupable d’être malade).
8- Diminution de l’aptitude à penser ou à se concentrer ou
indécision presque tous les jours (signalée par le sujet ou
observée par les autres)
9- Pensées de mort récurrentes (pas seulement une peur de
mourir), idées suicidaires récurrentes sans plan précis ou
tentative de suicide ou plan précis de se suicider.
B. Les symptômes ne répondent pas aux critères d’épisode
mixte.
C. Les symptômes traduisent une souffrance cliniquement
significative ou une altération du fonctionnement social,
professionnel, ou dans d’autres domaines importants.
D. Les symptômes ne sont pas imputables aux effets
physiologiques directs d’une substance (ex : substance donnant
lieu à abus, un médicament) ou une affection médicale générale
(ex : hypothyroïdie). E. Les symptômes ne sont pas impliqués
par un deuil, c’est-à-dire qu’après la mort d’un être cher, les
symptômes persistent pendant plus de 2 mois ou s’accompagnent
d’une altération marquée du fonctionnement, de préoccupations
morbides, de dévalorisation, d’idées suicidaires, de symptômes
psychotiques ou d’un ralentissement psychomoteur.
L’appréciation de l’intensité des symptômes relève de
l’évaluation clinique et éventuellement d’échelles validées.
L’évaluation du risque suicidaire doit être systématique avant
toute prise en charge d’un épisode dépressif.
Si la prise en charge de la dépression nécessite un
traitement médicamenteux antidépresseur, cette prescription n’est
recommandée que dans les épisodes dépressifs
« caractérisés » d’intensité modérée ou
sévère :
– caractérisés, c’est-à-dire définis par la classification du
DSM-IV,
– d’intensité modérée ou sévère définie en fonction de
l’évaluation du nombre, de l’intensité et du retentissement des
symptômes dépressifs.
Il est recommandé de ne pas traiter par
antidépresseur :
– les épisodes dépressifs caractérisés mais d’intensité
légère ;
– les symptômes dépressifs ne correspondant pas aux épisodes
dépressifs caractérisés selon le DSM-IV
À savoir : symptômes isolés ou en nombre insuffisant pour
remplir les critères DSM ou durée de l’épisode dépressif inférieure
à 15 jours ;
– les symptômes d’intensité sévère mais transitoires (par
exemple, une réaction à un deuil).
Dans ces trois cas, il est recommandé d’entreprendre une
prise en charge adaptée :
– être à l’écoute du patient et lui apporter un soutien
psychologique,
– revoir le patient (par exemple à 15 jours), pour suivre
l’évolution des symptômes.
Modalités de prescription
L’objectif de la prescription d’un antidépresseur dans un
épisode dépressif modéré ou sévère est la rémission des symptômes
dépressifs et la disparition du retentissement sur le
fonctionnement social, professionnel ou tout autre domaine
important pour le patient.
Posologie
L’objectif est d’atteindre rapidement la posologie
efficace (cf AMM).
Délai d’action
Le début de l’amélioration (1 à 3 semaines) est à
différencier de l’obtention d’une réponse thérapeutique complète (2
à 8 semaines).
Il n’est pas démontré que :
– une classe d’antidépresseur ait un délai d’action plus court
qu’une autre,
– l’administration d’emblée de doses élevées raccourcisse le
délai d’action.
Durée et maintien du traitement
Le traitement d’un épisode dépressif comporte deux
phases :
– la phase aiguë, dont l’objectif est la rémission des
symptômes, est de 2 mois en moyenne (de 6 à
12 semaines) ;
– la phase de consolidation, dont l’objectif est de prévenir les
rechutes, est de 4 à 12 mois en fonction des symptômes.
La durée totale du traitement d’un épisode se situe donc
généralement entre 6 mois et un an.
Prévention des récidives
Un traitement prolongé au-delà d’un an peut être discuté afin de
prévenir les récidives par exemple chez les patients ayant déjà
présenté plusieurs épisodes dépressifs, mais n’ayant jamais
présenté d’épisode maniaque ou hypomaniaque.
Conduite d’un arrêt de traitement
– L’arrêt du traitement sera toujours progressif et programmé
avec le patient.
– Traitement < 1 an : arrêt en quelques
semaines, en diminuant par exemple toutes les semaines d’1/4 de la
dose journalière.
– Traitement > 1 an : arrêt en quelques
mois, en diminuant par exemple tous les mois d’1/4 de la dose
journalière.
Mise en route du traitement
Avant toute prescription, il faut prendre en
compte :
– les contre-indications et les effets indésirables spécifiques
du traitement envisagé ;
– la comorbidité somatique (troubles cardiovasculaires,
gastro-intestinaux, du sommeil, de l’appétit…) et/ou psychiatrique
(anxiété, antécédents d’épisode maniaque ou
hypomaniaque…) ;
– le risque suicidaire.
Il n’est pas recommandé d’associer systématiquement aux
antidépresseurs des benzodiazépines, ou apparentés.
Suivi du patient
En l’absence de traitement antidépresseur, il est recommandé de
réévaluer la situation à distance de l’évaluation initiale.
Après la mise en route du traitement antidépresseur, il est
nécessaire de réévaluer le patient :
– quelques jours après, afin d’évaluer la tolérance à court
terme et le risque suicidaire ;
– au cours des deux premières semaines pour évaluer l’évolution
clinique, la tolérance et l’observance et notamment dépister
une aggravation possible de la symptomatologie
dépressive ;
– à 4 semaines pour évaluer l’efficacité.
Le risque suicidaire doit être pris en compte tout au long
du traitement, notamment chez le jeune adulte. La survenue de
symptômes, tels que l’insomnie, l’irritabilité, l’anxiété,
l’hyperactivité, la nervosité et a fortiori les idées
suicidaires nécessite des consultations plus fréquentes.
Chez la personne âgée :
Un risque d’hyponatrémie (souvent majoré par la co-prescription
avec un diurétique), d’hypotension orthostatique et de troubles de
l’équilibre sont les complications les plus fréquentes chez la
personne âgée entraînant syndrome confusionnel ou chutes. Chez
toute personne âgée sous antidépresseur, il est donc recommandé
d’évaluer d’éventuels troubles de l’équilibre avant et après
traitement, et de surveiller le ionogramme et la pression
artérielle.
Le risque d’interactions médicamenteuses est accru chez le sujet
âgé traité par inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine
ou par venlafaxine, avec notamment une augmentation de l’effet des
anticoagulants oraux (AVK) et du risque hémorragique. Il est donc
nécessaire de contrôler plus fréquemment l’INR et d’adapter
éventuellement la posologie de l’anticoagulant oral.
En l’absence de réponse ou en cas de réponse partielle et/ou
insuffisante à 4-6 semaines :
– réévaluer le diagnostic, l’observance et la possibilité
d’interactions pharmacologiques ;
– si le diagnostic et l’observance sont corrects et en l’absence
d’interaction pharmacologique :
• soit augmenter la dose dans la fourchette posologique indiquée
par l’AMM ;
• soit changer de traitement, notamment en cas d’intolérance au
traitement initial. Il sera alors préférable d’utiliser un
antidépresseur d’une autre classe pharmacologique que celui
prescrit initialement.
La résistance pharmacologique est définie par l’absence
de réponse ou par une réponse partielle et/ou insuffisante après
2 traitements successifs par des antidépresseurs de classe
pharmacologique différente administrés à dose et durée suffisantes.
Dans ce cas, il est recommandé de demander un avis spécialisé.
Tous les traitements antidépresseurs sont susceptibles d’induire
une inversion de l’humeur avec apparition d’une
symptomatologie maniaque ou hypomaniaque. Dans ce cas, le
traitement sera arrêté. La recherche d’antécédent d’épisode
maniaque ou hypomaniaque est un préalable à toute prescription
d’antidépresseur ; la prise en charge de ces patients relève
d’un avis spécialisé.
Le syndrome de sevrage
Des symptômes sévères peuvent apparaître lors de l’arrêt d’un
traitement antidépresseur.
– Facteurs de risque :
• dose forte,
• durée prolongée,
• arrêt brutal du traitement,
• demi-vie courte du médicament.
– Symptômes les plus habituels :
• anxiété, irritabilité,
• syndrome pseudo-grippal (rhinorrhée, myalgie, malaise,
vomissement, diarrhée, frissons),
• cauchemars et insomnie récente,
• nausées, sensations vertigineuses,
– Début d’apparition : dans les 4 jours suivants
l’arrêt, rarement au-delà d’une semaine.
– Durée : une semaine en moyenne (peut être plus longue
pour certains antidépresseurs).
– Conduite à tenir :
• rassurer le patient sur le caractère transitoire de ses
symptômes,
• revenir temporairement, si nécessaire, à la dose précédente
d’antidépresseur,
• assurer un sevrage encore plus progressif.
Information au patient
Il est souhaitable d’informer les patients afin d’améliorer
leurs connaissances sur la dépression et sur les propriétés du
traitement antidépresseur. L’information doit porter sur :
– la manière et le moment de prendre les médicaments,
– le délai avant l’apparition des effets positifs du
traitement,
– la nécessité de poursuivre le traitement même après
l’amélioration clinique,
– les effets indésirables les plus fréquents du traitement,
– les possibilités de contact avec le médecin prescripteur en
cas de question ou de problème (aggravation, survenue d’idées
suicidaires),
– la nécessité d’un avis médical pour l’arrêt du traitement ou
l’introduction d’un autre médicament pendant le traitement.
Il faut insister sur le fait que l’effet n’est pas immédiat et
qu’une amélioration ne doit pas entraîner l’arrêt du traitement
sans avis médical.
Il est recommandé de prévenir le patient du risque de rechute et
de lui apprendre à repérer les signes de dépression.
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