ARTICLE
Auteur(s) : Guy Llorca
Rhumatologie, Centre hospitalier Lyon-Sud, 69495 Pierre
Bénite Cedex
Tél. : 04 78 86 12 81 –
Fax : 04 78 86 33 42
Comme toute production humaine, la médecine a subi les profonds
bouleversements intellectuels, technologiques, scientifiques et
socioculturels survenus au XXe siècle. Dès lors,
devenant véritablement efficace, la thérapeutique oppose les
technophiles, partisans du « tout possible », aux
technophobes qui souhaitent préserver le « tout naturel »
[1]. Si l’on ne peut ignorer les immenses progrès apportés à
l’humanité par la médecine, les nouvelles possibilités offertes et
prévisibles nous interrogent d’autant plus que les faux pas et les
dérapages du passé ont marqué les esprits.
C’est dans ce contexte très particulier que l’éthique médicale
s’est véritablement développée depuis les trois dernières
décennies. D’abord réflexion philosophique et théologique, elle
gagne maintenant le monde des soignants. Ce mouvement naturel est
inévitable, car seule la démarche éthique est capable de nous
apporter une aide substantielle en matière de décision complexe.
Pour cela, l’éthique ne doit pas demeurer au niveau du discours,
elle doit s’ancrer dans le réel [2, 3]. C’est le dessein que
poursuit, aujourd’hui, l’éthique clinique en tant que
« jugement de valeur de la décision de soin »
[4].
Appliquée à la thérapeutique, cette démarche éthique est avant
tout sollicitée pour la résolution de problèmes complexes [5]. Elle
soulève trois questions fondamentales : 1) que veut dire
aujourd’hui traiter ?, 2) Peut-on définir un bon
traitement ? et 3) Que peut signifier mieux traiter
demain ? Ces questions essentielles n’ont pas fini de soulever
de vives polémiques et des controverses. Cependant, l’importante
réflexion et les nombreux travaux pluridisciplinaires en la matière
[6] nous autorisent quelques éléments de réponse qui peuvent servir
de clés et constituent la trame de ce travail.
Que veut dire aujourd’hui traiter ?
S’intéressant essentiellement aux malades, la médecine des trois
derniers millénaires était fondée sur la souffrance essentielle,
c’est-à-dire celle qui nous domine et nous oblige à rechercher la
grâce de l’autre pour nous aider. Cette approche hippocratique,
bien assise sur le « primum non nocere…deinde curare », a
prévalu tant que la thérapeutique n’était pas véritablement
efficace. Les aléas thérapeutiques mettaient naturellement le
principe de non malfaisance en primum... Depuis l’avènement de la
médecine expérimentale, puis de la médecine fondée sur des preuves,
cette vision traditionnelle éclate. Les propositions hippocratiques
ont même tendance à s’inverser, et le principe de bienfaisance tend
à l’emporter sur celui de non malfaisance (primum curare...deinde
non nocere). Nous devrions plutôt dire le concept d’efficacité
cherche à s’imposer. La thérapeutique moderne ne se cantonne plus
dans le soin des malades. Elle s’intéresse aux malades potentiels
que sont les bien portants, aux souffrances existentielles qui
s’expriment maintenant. Les thérapeutiques préventives se
développent logiquement. Le cadre traditionnel palliativo-curatif
s’élargit. La médecine prédictive se met en place. La médecine de
désir se construit et cherche ses limites par rapport à la médecine
de convenance, visions entretenues par les espoirs et les promesses
que laissent entrevoir les prouesses médicales actuelles. Les
évènements naturels de la vie se médicalisent : procréation,
naissance, sexualité, apparence physique, capacités cognitives,
loisir, vieillissement, fin de vie [4]... À chacun de ces
évènements, la société veut imposer des normes et des réponses
thérapeutiques pour combler les écarts à ces normes.
Dans cette course vers le futur, les fondements même de la
médecine traditionnelle sont ébranlés. Les objectifs de la
thérapeutique, d’abord centrés sur l’espérance de vie, deviennent
composites et cherchent à intégrer la notion de qualité de vie
reliée à la santé. La seconde moitié du XXe siècle a
tenté de définir un concept de santé en intégrant à ces objectifs
composites l’évolution de la notion de maladie. Cette tentative a
souvent, malheureusement, abouti à une véritable dérive vers un
« droit à la santé », droit qui ne peut que mettre en
échec une thérapeutique qui échappe à l’obligation de résultat. En
fait, il s’agit d’une interprétation rapide de ce que l’on doit
dénommer « potentiel de santé » (ou capital de santé),
concept individuel qui est là pour nous rappeler les différences
génétiques et les divergences historiques de chaque être [4, 7]..
Si la thérapeutique moderne a su ajouter des années à la vie, elle
doit, maintenant, ajouter de la vie aux années. Les objectifs
majeurs de la thérapeutique moderne doivent se décliner en
espérance de vie, en qualité de vie et en années en bonne santé
gagnées (ABSG) [4]. Ces nouveaux objectifs thérapeutiques,
espérance de vie, qualité de vie reliée et années en bonne santé
gagnées, doivent s’inscrire dans le sens de valeurs universelles
représentant les fondements de l’action médicale. Deux valeurs
prévalent : le respect de la personne et la solidarité
collective. En effet, comment apporter un jugement cohérent sans
ces valeurs fondatrices ? Ce n’est qu’à partir de ces
fondements et objectifs revisités que la thérapeutique moderne peut
être qualifiée de bonne.
Que signifie bien traiter ?
Les nouvelles perspectives de la thérapeutique, issues des
progrès de la recherche, doivent bénéficier au plus grand nombre et
de la manière la plus équitable possible. Si la thérapeutique
moderne, de plus en plus efficace, incite certains à réclamer une
obligation de résultat, la sagesse est de s’orienter vers une
obligation de qualité qui correspond plus à l’essence médicale.
Mais qu’est-ce que la qualité en la matière ? D’un point de
vue théorique, la qualité (degré plus ou moins élevé d’une échelle
de valeurs pratiques) ne peut se concevoir que par la mesure de
l’écart par rapport à un standard qui serait représenté, ici, par
la meilleure démarche thérapeutique possible. Or, l’action
thérapeutique met obligatoirement en présence une situation
clinique, des acteurs directement impliqués et des facteurs de
variation. C’est dire la grande variabilité de la notion de
« meilleure démarche possible ». La réflexion sur la
nature de la qualité thérapeutique apporte cependant des réponses
qui doivent servir de cadre au jugement :
– En matière de situation clinique, les notions de gravité et
d’urgence prévalent. Elles font automatiquement appel au modèle de
raisonnement clinique, c’est-à-dire à la qualité du diagnostic
établi qui conditionne directement la valeur du pronostic qui lui
est attaché et, partant, à la qualité des données nosologiques et
au niveau de preuves épidémiologiques dont nous disposons [8].
Vient, ensuite, la légitimité de la demande de soin en termes de
cohérence et de rationalité. L’analyse de cette légitimité nous
renvoie directement à la question des fondements.
– En matière d’acteurs impliqués, la relation thérapeutique
moderne n’est pas seulement duelle. Elle fait intervenir, en fait,
trois acteurs distincts : le soignant au sens large (médecin
et environnement paramédical impliqué dans l’action thérapeutique),
le soigné (bénéficiaire direct de l’action et son entourage
immédiat susceptible d’intervenir), et la collectivité (au sens de
la démocratie sanitaire qui gère la solidarité collective sans
laquelle la thérapeutique moderne n’est plus envisageable) [4].
Cette relation tripartite, véritable « trilogie », est
obligatoirement asymétrique. Le soignant demeure le dépositaire de
la connaissance médicale. Il est celui qui sait. Le soigné,
personnellement et directement concerné, est le meilleur juge de
ses préférences et souhaits. Il est celui qui ressent, qui souffre.
La collectivité dicte les modalités d’accès aux soins. Elle est
celui qui peut. Cette asymétrie, souvent réduite à une opposition
de pouvoirs, représente en fait une immense richesse dès lors
qu’elle sait s’exprimer à travers le respect réciproque des acteurs
impliqués.
– Les facteurs de variation de l’action thérapeutique sont
nombreux. On peut, schématiquement, les relier à trois composantes
fondamentales : scientifique, économique et psychosociale.
• La composante scientifique est maintenant représentée par la
médecine fondée sur des preuves. Cette démarche, issues des travaux
canadiens de l’équipe de McMaster [9], permet de statuer sur la
quantité d’effet attendue [10]. Elle représente donc la racine du
raisonnement thérapeutique. Malheureusement, les données actuelles
de la science sont très inégales selon les domaines considérés du
fait de leur caractère provisoire, de l’existence et de la qualité
des travaux publiés, incitant à graduer cette référence
scientifique en niveaux de preuves pour connaître la valeur
scientifique d’une proposition protocolaire [10, 11]. C’est le
domaine de la recherche clinique maintenant bien encadrée, en
France, par la loi n° 88-1138 et les différentes instances
scientifiques qui cautionnent les démarches engagées. Cette
composante met directement en jeu, au plan éthique, les principe de
bienfaisance et non malfaisance (en tant que bénéfice individuel ou
collectif), ainsi que le principe d’honnêteté.
• La composante économique renvoie au principe de réalité.
Quelles que soient nos ressources, elles sont obligatoirement
limitées [12, 13], de telle sorte que tout traitement alloué est
maintenant alloué au détriment d’un autre, tant la solidarité
collective est indispensable à cette thérapeutique efficace de plus
en plus sophistiquée et onéreuse. Le principe de justice est alors
directement sollicité. Le principe de responsabilité est tout aussi
indispensable à la protection de la solidarité collective. Un
important travail reste à réaliser pour passer de la notion
d’efficacité à celle d’utilité [14]. En mobilisant la solidarité,
cette composante met en œuvre le politique qui est, lui, assujetti
à une obligation de moyen.
• La composante psychosociale est certainement la plus complexe
et la moins étudiée en matière de décision thérapeutique. Soulevant
le domaine des désirs et des croyances des acteurs impliqués, elle
oblige à une véritable « contextualisation » de chaque
démarche thérapeutique [15, 16]. En effet, à quoi serviraient des
niveaux de preuve élevés et des moyens sophistiqués disponibles, si
la situation et le soigné n’acceptaient pas leur utilisation ?
De même, cette composante met en jeu le facteur légal et
administratif [17]. Quels que soient les souhaits et les croyances,
lorsque la collectivité politique a légiféré, la thérapeutique se
doit d’obéir aux règlements en vigueur. Cette composante doit aussi
s’intégrer dans le cadre plus général des tendances technophobes ou
technophiles des collectivités sollicitées. Cette adaptation
contextuelle fait éthiquement appel, avant tout, au principe
d’autonomie qui procède du respect des personnes tout autant qu’à
celui de responsabilité.
De fait, la qualité d’une action thérapeutique représente une
entité complexe. Elle doit faire appel, certes, à une décision
partagée, mais cette décision doit toujours représenter un accord
mutuel, librement consenti, liant les acteurs impliqués. Il n’y a
guère qu’en état d’extrême urgence que cet accord peut être
négligé. Une décision thérapeutique ne peut ainsi être qualifiée de
bonne que dans ces circonstances où elle représente, en fait, le
moins mauvais chemin accepté par consensus. La satisfaction des uns
n’est pas suffisante, fussent-ils directement impliqués. La
connaissance de l’écart aux données probantes est indispensable de
même que l’acceptation collective. On le voit, la qualité d’une
action thérapeutique dépend directement de la qualité de
l’information délivrée sans laquelle aucun consentement n’est
véritablement éclairé.
– Cette réflexion sur le jugement de valeur de l’action
thérapeutique nous incite à revoir ses fondements. La démarche
scientifique qui cherche à maîtriser la variabilité de l’effet et
prévoir le rapport bénéfice/risque nous conduit vers une médecine
fondée sur des preuves. La réalité de chaque patient oblige à
extrapoler les données issues de la science dans leur utilisation
singulière. Cette réalité nous conduit à une médecine fondée sur le
malade. La médecine moderne ne peut plus demeurer enfermée dans le
seule relation médecin/malade. Elle implique la collectivité, elle
demande un exercice affiné de la responsabilité, elle exige la
prise en compte de toutes les données conjoncturelles, qu’elles
soient scientifiques ou pratiques. Les fondements modernes de la
thérapeutique, pour répondre aux différents principes sollicités
par la décision médicale, doivent être en concordance avec le
respect des personnes et de la solidarité collective. La
thérapeutique doit être, aujourd’hui, non seulement fondée sur des
preuves, sur des contingences économiques, sur le patient, mais
avant tout sur le réel. Ce fondement actualisé indique le sens de
la démarche d’évaluation de qualité. Cette qualité est directement
liée à la satisfaction des patients, certes, mais aussi à la
compétence des soignants au sens où les décisions partagées sont
bien prises en accord mutuel entre les différents acteurs
directement impliqués.
Que peut signifier mieux traiter ?
Avec cette troisième question, nous pénétrons dans le domaine du
progrès thérapeutique. Cette notion de progrès est tout aussi
capitale pour éclairer les politiques de décisions que les
orientations de la recherche biomédicale. Individuellement, la
réponse paraît simple : nous avons tendance à considérer comme
progrès toute action qui possède un bénéfice supérieur au risque.
Mais un bénéfice individuel qui met en danger la collectivité ne
peut apparaître comme un progrès. De même, tout progrès individuel
ne peut être accepté sans restriction du fait de l’effort collectif
qu’il sollicite.
– En fait, la notion de progrès est sous-tendue par celles de
fécondité et d’efficacité :
• La fécondité est reliée à l’innovation. On ne saurait assimiler
une innovation galénique ou un meilleur ciblage moléculaire à la
découverte d’une thérapeutique active dans un domaine jusque-là
sans traitement. De même, l’arrivée d’une thérapeutique curative ne
doit-elle pas faire abandonner les thérapeutiques palliatives qui
la précédaient ? On le voit, en matière de fécondité
l’innovation doit faire distinguer le relatif de l’absolu.
• L’efficacité ne représente un véritable progrès que
lorsqu’elle est scientifiquement démontrée, nettement supérieure
aux risques, et lorsqu’elle se situe bien dans le cadre des
objectifs majeurs de la thérapeutique. Ainsi, il est significatif
de constater que la collectivité, dans sa grande sagesse, n’a pas
souhaité utiliser l’effort collectif pour soutenir les avancées de
la médecine de désir lorsqu’elle apparaît comme une thérapeutique
de convenance. La notion d’utilité n’est pas plus éclairante que
celle d’efficacité si elle se cantonne dans la sphère individuelle.
Pour être acceptée comme un progrès, une nouvelle thérapeutique
doit faire la preuve d’un apport significatif pour l’humanité.
– Les limites au progrès thérapeutique se précisent. Tout
d’abord, la recherche clinique ne peut plus procéder par la seule
observation du vivant. Elle doit procéder par une approche de
modélisation. Or, toute modélisation a pour objet la simplification
des variables en jeu et leur hiérarchisation. Cette démarche de
modélisation, obligatoirement simplificatrice, est dangereuse. Elle
doit par la suite conduire à l’analyse systématique des résultats
extrapolés aux situations réelles, c’est-à-dire en l’absence de
modélisation. Cette analyse des interactions possibles utilise
l’approche pluridisciplinaire, l’ingénierie technologique et
environnementale et l’analyse multifactorielle [18]. Or, ces
démarches de prévention du danger s’opposent justement à la
modélisation. Là intervient le facteur temps. Il devient le facteur
limitant essentiel dans la mesure où tout progrès
techno-scientifique nécessiterait, au plan moral, que toute
innovation thérapeutique soit soumise à une évaluation préalable
qui prenne en compte tous les effets néfastes possibles, immédiats
ou retardés. Appliquer cette démarche reviendrait à empêcher toute
innovation possible du fait du temps nécessaire à son évaluation à
long terme, à son évaluation qualitative et à sa confrontation au
non mesurable. Enfin, les progrès thérapeutiques adoptent le rythme
de la connaissance et chassent l’innovation précédente avant même
que son évaluation n’ait eu le temps d’aboutir ! Le progrès
thérapeutique ne peut valablement évoluer que par
autocorrection.
– Ces limites ne veulent pas dire que toute évaluation devienne
impossible ou absurde. Tout progrès thérapeutique a besoin d’une
évaluation d’efficacité, dans le cadre de la détermination du
rapport bénéfice/risque, pour être scientifiquement qualifié. Il
doit par la suite et obligatoirement être comparé à l’existant pour
dégager la notion de Service Médical Rendu (SMR). C’est le contexte
qui permettra de définir si le SMR est absolu ou relatif. Enfin, la
collectivité interviendra pour placer l’innovation en question au
rang des priorités ou des modes relatives. L’évaluation
thérapeutique est bien, en premier lieu, une évaluation
médico-scientifique, puis, en second lieu, une évaluation
médico-économique, puis, pour finir, une évaluation
médico-sociale... Tant qu’elle n’est pas achevée, le principe de
prudence s’impose.
– La question la plus délicate, maintenant, est de situer le
progrès par rapport à la notion de bien pour l’humanité. La
clairvoyance oblige à s’isoler des contextes géopolitiques et
industriels pour ne conserver que l’apport véritablement humain.
Cette abstraction n’est pas simple car elle nécessite un recul
suffisant par rapport aux contingences conjoncturelles et
politiques ainsi qu’une vision claire du bien pour l’humanité. Un
lobbying est pratiquement inévitable dans ce domaine de croyances
multiples. Cette difficulté est à l’origine du développement actuel
du principe de précaution qui doit présider à l’acceptation de
toute innovation thérapeutique majeure.
Conclusion
L’exercice de la thérapeutique, aujourd’hui, ne peut se résumer
à l’application de recettes, fussent-elles bonnes. Cet exercice
oblige à contextualiser les propositions décisionnelles à partir
des données probantes issues de la science. Si cette démarche ne
soulève pas de grande difficulté dans les cas simples où les
niveaux de preuve scientifiques sont élevés, où les acteurs
impliqués sont en accord et où la collectivité permet facilement
l’accès aux soins, il n’en est pas de même dans les autres cas qui
singularisent la décision complexe. Pour être acceptable dans ces
cas, la démarche thérapeutique doit se recentrer sur des objectifs
prioritaires issus des fondements de la médecine moderne, elle doit
analyser toutes les variables des situations réelles en cause pour
produire une proposition rationnelle et susceptible d’aboutir à
l’accord mutuel de tous les acteurs impliqués. Seule la démarche
éthique peut, dans ces circonstances, nous guider pour nous
permettre de trouver le meilleur chemin possible.
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