ARTICLE
Les parodontites sont des maladies d'origine bactérienne qui
ont pour conséquences une dissociation de l'attache épithélio-conjonctive
et une résorption de l'os alvéolaire. Différentes
techniques, chirurgicales ou non, ont été proposées
pour arrêter l'évolution de la maladie parodontale et permettre
la réparation des tissus lésés. Cependant, la plupart
des thérapeutiques parodontales s'accompagnent d'une rétraction
des tissus mous et de la formation d'un épithélium jonctionnel
long empêchant la formation d'un néocément dans
lequel viendraient s'insérer des fibres de collagène.
Cette restitution du système d'attache de la dent est cependant
envisageable par des thérapeutiques de régénération
tissulaire guidée. Le concept de thérapeutique régénératrice
est fondé sur des principes biologiques combinant une recolonisation
sélective des surfaces radiculaires et une protection du caillot
sanguin. La régénération de l'os alvéolaire
est souvent aléatoire et nécessite le recrutement de cellules
à potentialités ostéogéniques, leur migration
vers le site de réparation et leur différenciation en
ostéoblastes actifs. Le but de cet article est, à la lumière
des travaux récents sur la biologie du tissu osseux, de faire
le point sur les mécanismes cellulaires et moléculaires
qui accompagnent la régénération alvéolaire
après des thérapeutiques parodontales. Nous proposons
également un certain nombre de schémas thérapeutiques
prospectifs déjà expérimentés en chirurgie
osseuse générale et qui pourraient trouver, à l'avenir,
des indications plus spécifiques en chirurgie parodontale.
Thérapeutiques de
régénération osseuse
L'os est un des tissus les plus fréquemment lésés.
Des connaissances sur les mécanismes biologiques de la réparation
osseuse ainsi que sur les techniques permettant sa régénération
sont d'une importance capitale pour le succès d'une thérapeutique.
Les thérapeutiques parodontales conventionnelles consistent à
détartrer et à surfacer les racines infiltrées par
des endotoxines bactériennes, ainsi qu'à cureter les tissus
gingivaux. Peuvent s'y ajouter de nombreuses thérapeutiques chirurgicales
avec ou sans apport de substitut osseux. Comme nous l'avons évoqué,
ces thérapeutiques sont généralement suivies d'une
réparation plutôt que d'une régénération
parodontale. Selon l'American Academy of Periodontology, les procédures
régénératrices incluent les greffes et la régénération
tissulaire guidée (RTG). Les greffes osseuses peuvent être
des autogreffes (prélevées chez le même individu),
des allogreffes (à partir de cadavres humains ou de banques d'os)
ou encore des xénogreffes (à partir d'os d'espèces
différentes). Les matériaux synthétiques ou alloplastiques,
tels les hydroxyapatites, les phosphates tricalciques ou le polyméthylmétacrylate,
sont biocompatibles. Le matériau de choix est celui des autogreffes
puisqu'il est à la fois ostéogénique (présence
de cellules osseuses), ostéo-inducteur (présence de BMP,
ou bone morphogenic proteins, protéines impliquées
dans la morphogenèse osseuse) et ostéo-conducteur (échafaudage
favorisant la croissance osseuse). Cependant, face à la limitation
quantitative du matériau ou à la nécessité
d'un deuxième site chirurgical, de nombreux chirurgiens utilisent
soit des allogreffes ou des xénogreffes, soit des matériaux
synthétiques qui, malheureusement, ne sont qu'ostéoconducteurs
et la cicatrisation parodontale s'accompagne de la formation d'un épithélium
long de jonction.
La régénération tissulaire guidée a été
mise au point à la suite d'une série d'études réalisées
en Scandinavie dans les années 90 par l'équipe de Nyman
qui a utilisé différents modèles animaux. Ce groupe
est arrivé à la conclusion que si l'épithélium
et le conjonctif gingival étaient exclus du site cicatriciel
par une barrière physique ou une membrane, une régénération
parodontale était possible. Des membranes, résorbables
ou non, en divers matériaux ont été et sont utilisées
pour jouer le rôle de barrière prévenant la migration
des cellules épithéliales le long de la surface radiculaire
(figure 1) [2]. Nous
ne détaillerons ni ne comparerons ici les différentes
techniques chirurgicales mais aborderons de façon détaillée
les mécanismes biologiques de la régénération
de l'os alvéolaire.
Biologie de la régénération
osseuse
Contrairement à beaucoup de tissus, la réparation osseuse
se fait par régénération plutôt que par cicatrisation.
Idéalement, l'os lésé ou résorbé
est remplacé par un os remodelé plutôt que par une
cicatrice fibreuse. Pour se déclencher, ce processus régénératif
nécessite 3 événements : recrutement, modulation
et ostéoconduction [3]. Le recrutement concerne une migration
des cellules ostéoprogénitrices vers le site de réparation.
La modulation représente l'activation de cellules ostéoprogénitrices
et leur différenciation en ostéoblastes actifs. Quant
à l'ostéoconduction, elle implique la formation d'un échafaudage
tridimensionnel sur lequel les ostéoblastes déposent de
l'os nouveau.
Caillot sanguin, angiogenèse
Immédiatement après toute chirurgie osseuse parodontale,
une cascade d'événements est déclenchée
et commence par la formation du caillot sanguin. Le caillot de fibrine
incorpore des protéines plasmatiques (thrombospondine, vitronectine,
fibronectine, etc.) et des molécules issues de plaquettes comme
le PDGF (platelet derived growth factor). De façon quasi
concomitante, des macrophages et des fibroblastes synthétisent
des molécules (collagènes, ténascine et protéoglycanes)
qui sont incorporées dans le caillot et forment le tissu cicatriciel
de granulation [4]. Mis à part le rôle structural du caillot
sanguin, la présence de molécules bioactives lui confère
des fonctions de régulation et de signalisation pour le recrutement
des cellules ostéogéniques. C'est ainsi que des glycoprotéines
comme la fibronectine et la thrombospondine, présentes précocement
dans le caillot, ont des propriétés adhésives,
chémotactiques et mitogènes pour les fibroblastes et autres
cellules. Le caillot sanguin est également un réservoir
de facteurs de croissance et de différenciation, notamment de
PDGF, de TGF-bêta (transforming growth factor beta), de
BMP, d'IGF (insulin growth factor) et de FGF (fibroblast growth
factor), assurant l'activation, la multiplication et la différenciation
des cellules ostéogéniques. Des cellules inflammatoires
qui sécrètent des cytokines comme l'interleukine (IL)
1 et l'IL2 pourraient également jouer un rôle important
dans les premières phases de la régénération
osseuse. Certains de ces facteurs de croissance ou cytokines sont également
impliqués dans l'angiogenèse [5]. Elle débute par
le bourgeonnement d'un capillaire à partir d'un vaisseau préexistant.
Des précurseurs de cellules endothéliales, ou angioblastes,
sont activés par des facteurs angiogéniques, dont une
vingtaine ont été identifiés à ce jour.
Le VEGF (vascular endothelial growth factor) semble jouer un
rôle clé en stimulant la migration et la prolifération
des angioblastes.
Origine des cellules participant à la régénération
osseuse
Plusieurs sources de cellules à potentialités ostéogéniques
sont présentes dans le parodonte profond et peuvent participer
à la régénération de l'os alvéolaire
après parodontite (figure
2) [6, 7]. Le périoste, enveloppe fibro-cellulaire qui
recouvre les corticales, contient des ostéoblastes, des préostéoblastes
et des cellules ostéoprogénitrices. Les péricytes,
cellules situées dans le dédoublement de la membrane basale
qui entoure l'endothélium des capillaires, présentent
des potentialités ostéogéniques. Le ligament alvéolo-dentaire,
ou desmodonte, est un tissu ostéogénique au potentiel
réparateur très actif. Des cellules ostéoprogénitrices
situées dans les espaces endostés de l'os alvéolaire
et dans le ligament peuvent être activées par des facteurs
locaux présents dans le caillot sanguin. Des populations de cellules
desmodontales multipotentes sont susceptibles de se différencier
respectivement en ostéoblastes, cémentoblastes ou fibroblastes.
C'est ainsi que des études in vitro ont montré
que des cellules desmodontales en culture exprimaient des marqueurs
phénotypiques osseux (phosphatase alcaline, ostéocalcine)
et développaient des nodules osseux en présence de dexaméthasone,
bêta-glycérophosphate et d'acide ascorbique.
Mécanismes de différenciation
des cellules ostéogéniques
Une cascade d'interactions va contrôler et séquencer les
événements cellulaires accompagnant la migration et la
différenciation des ostéoblastes [8]. Ces interactions
sont de deux types : d'une part, des inductions instructives dans lesquelles
les cellules souches vont recevoir des informations permettant d'exprimer
un phénotype biochimique et cytologique spécifique, et,
d'autre part, des inductions permissives permettant d'assurer le maintien
et la stabilité du phénotype acquis (figure
3). Les cellules doivent tout d'abord répondre à
des facteurs solubles ou matriciels par un nombre approprié de
mitoses pour devenir spécialisées. Les différents
facteurs de croissance précédemment évoqués
permettent cet engagement des cellules souches dans la voie ostéogénique
[9]. Les cellules doivent ensuite migrer vers le site cicatriciel en
réponse à un gradient chimique. Cette chémotaxie,
nous l'avons vu, est régulée par des molécules
présentes dans le caillot sanguin. Une action séquentielle
et combinatoire de facteurs de signalisation va permettre aux cellules
progénitrices de se différencier en ostéoblastes
métaboliquement actifs. Le phénotype ostéoblastique
est caractérisé par l'expression de facteurs comme les
TGF-bêta, les BMP2, 4 et 6, les IGF1 et 2, le PDGF, la phosphatase
alcaline, l'ostéocalcine et un certain nombre de molécules
matricielles osseuses. L'activation des cellules ostéoprogénitrices
par les BPM présentes dans le site de réparation est un
événement biologique majeur dans la mise en route du programme
de différenciation des ostéoblastes. Les cellules capables
de répondre au signal BMP sont soit des cellules ostéogéniques
déterminées, soit des cellules inductibles comme les péricytes.
BMP
Les BMP sont des membres de la superfamille des TGF-bêta
qui jouent un rôle déterminant dans la morphogenèse
et la réparation du squelette. En 1965, Urist démontrait
que l'implantation d'os déminéralisé dans un site
extrasquelettique induisait de novo une formation de cartilage
et d'os, puis proposait que l'effet ostéo-inducteur était
dû à une activité « BMP » [10]. Depuis,
un grand nombre de protéines ostéogéniques ont été
découvertes et, à partir d'homologies de séquences,
les activines et la plupart des GDF (growth differentiation factors)
sont venus s'ajouter à cette famille qui compte à ce jour
une vingtaine de membres (tableau
1). Les BMP/GDF sont des homodimères de 30 à 38
kDa synthétisés sous forme de propeptides de 400 à
525 acides aminés. Ils ont été classés en
sous-groupes fondés sur les homologies de séquences en acides
aminés.
Il existe deux types de récepteurs aux BMP de type sérine/thréonine
kinase [11]. Les récepteurs de type 1 sont des glycoprotéines
membranaires dont la partie cytoplasmique comporte une région
contenant 3 acides aminés (domaine GS) qui précède
un domaine protéine kinase. Le récepteur de type 2 est
capable de s'autophosphoryler sur les nombreux résidus sérine.
Le mode de liaison des BMP à leurs récepteurs est coopératif,
impliquant les récepteurs des types 1 et 2 qui lient le ligand
avec une haute affinité lorqu'ils sont exprimés ensemble
(figure 4). La liaison
des BMP avec 2 récepteurs induit une phosphorylation des sérine
et thréonine du récepteur de type 1 sur le domaine GS,
phosphorylation catalysée par le récepteur de type 2.
Une fois activé, le récepteur de type 1 va déclencher,
en aval, la phosphorylation des protéines cytoplasmiques, les
protéines Smad, et activer la transduction du signal [12] (figure
5). Il existe à ce jour 8 protéines Smad associées
aux différents membres de la famille des TGF-bêta. Concernant
les BMP, les Smad 5 et 8 phosphorylées sont les médiateurs
fonctionnels du signal BMP en partenariat avec Smad 4. Les Smad 6 et
7 ont un effet inhibiteur sur la phosphorylation des Smad 5 et 8 catalysé
par le récepteur aux BMP de type 1. Les Smad peuvent s'associer
à des éléments de liaison à l'ADN pour former
des complexes de contrôle transcriptionnel. Par exemple, Smad
2 forme un complexe avec FAST-1 (forkhead activin signal transducer
1) qui se lie à un élément de réponse
sur le gène d'un membre de la famille des BMP, l'activine, et
contrôle la transcription du gène Mix-2. Les cibles en
aval du signal BMP sont certainement des gènes à homéoboîte.
Parmi les candidats possibles, on trouve les protéines Runt/CBFA
incluant cbfa1, 2 et 3, osf2 et les homologues humains AML-LA, AML-LB
et PebêtaP20. Le domaine Runt est une région peptidique
hautement conservée, de 128 acides aminés. La région
promotrice du gène de l'ostéocalcine contient une séquence
dénommée OSE2 (osteoblast specific element) capable
de lier Osf2 et d'activer la transcription [13]. Osf2 contrôle
également l'expression de plusieurs gènes de type osseux
tels que l'ostéopontine, la sialoprotéine osseuse et la
chaîne 1(I) du collagène. Le rôle majeur d'Osf2 dans
la mise en route du programme de différenciation des ostéoblastes
a été démontré chez des souris transgéniques
après invalidation d'Osf2 où l'on observe une absence
totale d'os de membrane et son remplacement par du cartilage. De même,
la transfection d'Osf2 dans des fibroblastes de peau induit l'expression
de la sialoprotéine osseuse et de l'ostéocalcine.
Biotechnologie et ingénierie
tissulaire
Des techniques d'ingénierie tissulaire ont été
élaborées afin de fabriquer de nouveaux tissus pour le remplacement
et la régénération des tissus perdus ou lésés.
Des avancées dans le domaine des biotechnologies de facteurs morphogénétiques
et des biomatériaux ont convergé vers l'ingénierie
tissulaire osseuse.
Si l'implantation de la protéine BMP2 recombinante
humaine (rhBMP-2) sous forme lyophilisée induit une formation osseuse,
il semble cependant que son immobilisation sur un vecteur adéquat
optimise son effet ostéo-inducteur. Bien que le collagène
représente le substrat naturel des BMP, son utilisation chez l'humain
présente des problèmes potentiels comme la transmission
d'antigènes viraux ou d'agents transmissibles non conventionnels.
Idéalement, le vecteur des BMP devrait être non collagénique,
immunologiquement inerte et biorésorbable. De nombreuses études
animales utilisant comme support les BMP du plâtre de Paris, des
céramiques phosphate de calcium et des polymères à
base d'acide polylactique ont donné des résultats variés
et parfois contradictoires [14]. En réalité, il semble qu'à
ce jour le substrat idéal reste à inventer. Néanmoins,
les BMP sont un intérêt thérapeutique potentiel dans
la reconstruction dento-alvéolaire.
Une autre perspective intéressante dans les thérapeutiques
régénératives osseuses est constituée par
les thérapies cellulaires. Des techniques récentes ont proposé
des matériaux hybrides dans lesquels des cellules stromales de
moelle osseuse autologues, cultivées sur des supports poreux, se
différencient en ostéoblastes actifs [15].
Une recherche expérimentale intéressante est
aussi représentée par des approches de thérapie génique.
C'est ainsi que des gènes peuvent être transférés
sur le site cicatriciel soit directement in vivo, soit ex vivo
de façon indirecte en utilisant des vecteurs viraux ou non. Des
résultats récents ont montré que l'expression de
gènes d'intérêt peut persister pendant plusieurs semaines
[16].
CONCLUSION La
régénération des tissus parodontaux et, en particulier,
de l'os alvéolaire est un des objectifs recherchés par le
praticien mais reste cependant souvent aléatoire. Les avancées
récentes dans le domaine de la biologie du tissu osseux, notamment
celles concernant les voies de signalisation impliquées dans le recrutement
et l'engagement de cellules souches dans la voie ostéogénique,
laissent entrevoir de nouvelles applications thérapeutiques régénératives.
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