ARTICLE
Quelques évidences de l'empreinte
parentale
Chez les mammifères, les génomes mâles et femelles
apportent chacun une contribution unique au développement embryonnaire.
À tel point que le développement normal d'un embyron ne
peut se faire que lors de la présence à la fois d'un génome
d'origine maternelle et d'un génome d'origine paternelle. Cette
propriété, a priori restreinte aux mammifères,
est connue sous le terme d'empreinte génomique ou empreinte parentale.
Elle fut mise en évidence au début des années 80,
initialement chez la souris puis chez l'homme [1]. L'empreinte génomique
rend donc impossible la reproduction androgénique (absence de contribution
maternelle) ou gynogénique (absence de contribution paternelle).
Dans ces deux cas d'embryons dits uniparentaux, une létalité
embryonnaire se manifeste à mi-gestation. Plusieurs hypothèses
tentent d'expliquer l'apparition de l'empreinte génomique chez
les euthariens (animaux à placenta). La plus discutée est
celle du « conflit d'intérêt parental » [2]. Chez
les mammifères, l'embryon se développe comme un parasite
aux dépens de la mère. L'intérêt reproductif
du mâle et celui de la femelle divergent. L'intérêt
du mâle est d'engendrer une progéniture la plus vigoureuse
possible, qui puisera un maximum des ressources maternelles disponibles.
En revanche, l'intérêt de la femelle est de limiter les échanges
de nutriments avec ses embryons de façon à assurer non seulement
sa propre survie mais aussi la possibilité de se reproduire à
nouveau et garantir de ce fait la dispersion maximale de son patrimoine
génétique. Ainsi, le génome maternel contribuerait
à l'empreinte, c'est-à-dire à l'extinction, de gènes
indispensables au développement des annexes embryonnaires et à
la croissance ftale. Le gène de l'IGF-2 (insulin-growth
factor 2) par exemple, facteur de croissance ftal, est d'expression
paternelle, alors que le gène M6P/IGF2-R (mannose-6-phosphate/insuline-like
growth factor 2 receptor), qui inactive l'IGF-2, est d'expression
maternelle.
Caractéristiques des gènes soumis
à empreinte
L'empreinte génomique est un phénomène responsable
de l'expression monoallélique d'un gène, seul l'allèle
paternel ou seul l'allèle maternel s'exprime. L'autre allèle,
intact, est éteint, on dit qu'il est soumis à empreinte.
Cette extinction peut ne pas être complète et l'expression
atteint dans certains cas 5 % du niveau de l'allèle exprimé.
Elle peut aussi varier au cours du développement ou dans des situations
pathologiques.
Une trentaine de gènes soumis à empreinte a été
identifiée. En extrapolant les données obtenues chez la
souris, le génome humain pourrait en contenir 100 à 200
[3]. Les gènes soumis à empreinte possède plusieurs
caractéristiques communes [4] : 1) ils ne sont pas isolés
sur le génome mais souvent rassemblés sur des segments contigus
de chromosome de 1 à 2 mégabases, suggérant un contrôle
coordonné de leur empreinte ; 2) ces régions présentent
une réplication asynchrone des 2 allèles ; 3) il existe
une régulation temporelle et spatiale dans les différents
tissus d'un même organisme de l'empreinte génomique ; 4)
enfin les gènes soumis à empreinte codent pour des protéines
mais aussi pour des ARN messagers qui ne sont pas traduits en protéine
ou pour des ARN antisens.
Les mécanismes de l'empreinte parentale
Les mécanismes moléculaires responsables de l'empreinte
sont complexes et ne sont pas encore complètement élucidés
[5]. Ils sont d'origine épigénétique ou génétique.
De nombreuses données expérimentales suggèrent la
présence d'une « marque ou centre d'empreinte » encore
appelé DMR (differentially methylated region). Celle-ci
correspondrait à des régions possédant un profil
de méthylation, parental-spécifique, sur des domaines riches
en îlots CpG. Elles sont parfois situées à de grandes
distances des gènes soumis à empreinte. Ces centres d'empreinte
réguleraient de façon coordonnée l'empreinte de l'ensemble
des gènes de la région. La méthylation chez les vertébrés
n'affecte que la cytosine de doublet 5'CpG3' (5'cytosine-guanosine 3')
et se produit sur le carbone 5 du noyau pyrimidique après la synthèse
de l'ADN. Classiquement il est admis qu'une méthylation sur une
région promotrice, très riche en îlots CpG, est responsable
de l'inactivation de ce gène. Néanmoins, cela n'est pas
toujours vérifié pour les gènes soumis à empreinte
[6] ; pour certains d'entre eux, c'est le gène dont le promoteur
est méthylé qui est actif [7]. La « marque d'empreinte
» présente certaines caractéristiques particulières
la différenciant des autres régions méthylées
du génome ; elle possède en particulier une résistance
à la déméthylation généralisée
du génome qui se produit au cours du développement préimplantatoire,
juste après la fertilisation [8]. Cette méthylation du centre
d'empreinte doit cependant rester réversible. En effet, elle sera
effacée au cours de la gamétogenèse pour pouvoir
être rétablie de façon appropriée selon le
sexe de l'embryon. En revanche, au niveau des cellules somatiques, la
méthylation sera maintenue au cours des divisions successives (figure
1).
La méthylation joue à l'évidence un rôle
primordial dans les phénomènes d'empreinte parentale [9],
néanmoins elle n'est pas le seul mécanisme impliqué.
Des études récentes ont montré l'intervention de
facteurs génétiques tels que la présence d'ARN antisens.
Ceux-ci sont transcrits à partir d'un des 2 allèles car
ils sont aussi soumis à empreinte. Ils sont capables d'éteindre
l'expression d'un gène soit sur l'allèle homologue soit
sur l'autre allèle. D'autres mécanismes pourraient aussi
intervenir telles que la compaction de la chromatine ou la désacétylation
des histones.
Plus récemment, il a été proposé que les
zones contrôlant l'empreinte parentale puissent correspondre à
des régions définies comme des insulateurs et situées
entre des gènes soumis à l'empreinte parentale. Au cours
de la transcription, des éléments de régulation à
distance, les activateurs (enhancers) et les répresseurs
(silencers), contrôlent l'activité des promoteurs,
tout en étant éloignés de plusieurs centaines de
milliers de bases. Les insulateurs pourraient limiter le champ
d'action de ces modulateurs. Ces insulateurs ne modifieraient pas
l'activité propre des activateurs et des répresseurs mais
empêcheraient simplement leur communication avec les promoteurs.
La dissection du premier insulateur a été faite sur
le locus de la betaglobine. Il a mis en évidence un élément
minimal de liaison sur l'ADN de 42pb, et a conduit à l'identification
d'une protéine appelée CTCF (CTC-binding factor)
se liant à l'élément minimal via un domaine contenant
onze doigts de zinc [10]. Cette protéine pourrait jouer le rôle
d'un bouclier sur le promoteur, empêchant toute interaction avec
les éléments modulateurs.
L'empreinte dans les
maladies génétiques
Ce phénomène d'empreinte parentale, important au cours
du développement embryonnaire, intervient aussi dans des maladies
génétiques héréditaires. Ces maladies ont
été identifiées par la présence d'étranges
biais de transmission dans les formes familiales de ces syndromes, perturbant
les lois mendéliennes de transmission. Dans ces familles, l'apparition
du phénotype dépendait du sexe du parent transmetteur. Parmi
les maladies génétiques humaines impliquant une empreinte
parentale, trois ont été particulièrement étudiées
et illustrent bien ce phénomène :
- Le syndrome de Beckwith-Wiedmann (BWS) implique le chromosome 11p15,5.
Il est caractérisé par une hypertrophie générale
(hémihypertrophie, macroglossie et viscéromégalie)
et s'associe à des hypoglycémies, des anomalies urogénitales
et dans 10 à 20 % des cas à des tumeurs embryonnaires, en
particulier des tumeurs de Wilms (néphroblastome) et des carcinomes
surrénaliens [11]. La majorité des BWS sont sporadiques.
Dans 20 % des cas sporadiques, on retrouve une disomie uniparentale (deux
chromosomes homologues issus du même parent) du chromosome 11p15.
Quinze pour cent des BWS sont des formes familiales dans lesquelles la
transmission maternelle est associée à une très forte
pénétrance [12]. L'événement moléculaire
le plus fréquent chez les patients sans anomalie cytogénétique
est une expression biallélique d'IGF-2 (normalement d'expression
uniquement paternelle) par perte d'empreinte (LOI : loss of imprinting).
- Les syndromes d'Angelman et de Willi-Prader impliquent les régions
15q11-q13. Le syndrome d'Angelman (AS) est caractérisé par
un retard mental sévère, un retard de croissance, des mouvements
saccadés, des éclats de rires inappropriés et une
blondeur. Le syndrome de Willi-Prader (PWS) est caractérisé
par une hypotonie survenant durant l'enfance (bébé mou),
un retard mental modéré, un hypogonadisme chez les garçons,
et, plus tard dans l'enfance, une importante obésité causée
par une boulimie incontrôlée. Les mécanismes génétiques
à l'origine de ces deux syndromes sont nombreux (figure
2). Environ 70 % des patients porteurs d'un PWS ou d'un AS ont une
délétion de novo de 3 à 4 mégabases
dans le chromosome 15q11-q13, délétion paternelle pour le
PWS et maternelle pour l'AS. Une disomie uniparentale maternelle est responsable
de 25 % des PWS. La disomie uniparentale paternelle n'est responsable
que de 2 % des AS. Des mutations hétérozygotes au niveau
d'un gène sur le chromosome maternel ont été mises
en évidences dans 20 % des AS. Enfin, des mutations inactivatrices
du centre d'empreinte contrôlant cette région peuvent aussi
être à l'origine des ces deux syndromes [13].
- La pseudohypoparathyroïdie de type 1a que nous développerons
plus loin implique la région 20q13 du gène de la sous-unité
alphas des protéines G hétérotrimériques (Gsalpha).
Empreinte et tumorigenèse : quelques observations
L'empreinte parentale peut intervenir dans la tumorigenèse de
plusieurs façons (figure
3). La perte d'hétérozygotie (LOH, loss of heterozygoty
signifiant la perte d'un des deux chromosomes), une mutation inactivatrice,
ou une disomie uniparentale d'une région soumise à empreinte
peut résulter en une délétion de la seule copie fonctionnelle
d'un gène suppresseur de tumeur. À l'inverse, une perte
d'empreinte ou une disomie uniparentale peut résulter en une expression
biallélique d'un protooncogène et ainsi conduire à
une augmentation inappropriée de son expression. Enfin, une altération
d'un centre d'empreinte (mutation inactivatrice ou délétion)
peut résulter dans les mêmes phénomènes, c'est-à-dire
en l'expression aberrante ou en l'extinction de gènes dont l'empreinte
est régulée par ce centre.
C'est ainsi que de nombreux travaux ont rapporté des tumeurs
présentant un biais dans leur perte allélique [11, 14].
Le neuroblastome est associé à une perte du chromosome maternel
1p36 et du chromosome 2 paternel ; la leucémie aiguë myéloblastique
est associée à la perte du chromosome 7 paternel, les tumeurs
de Wilms et les rhabdomyosarcomes à la perte du chromosome maternel
11p15,5, les ostéosarcomes sporadiques à la perte du chromosome
13 maternel. La perte d'un chromosome a pu entraîner la perte du
seul allèle fonctionnel d'un gène suppresseur de tumeur.
À l'inverse, la perte d'un chromosome associé à une
disomie uniparentale de l'autre chromosome a pu entraîner une augmentation
d'expression d'un gène intervenant dans la croissance cellulaire.
Les 2 exemples les plus caractéristiques de phénomènes
d'empreinte intervenant dans une tumorigenèse sont ceux de la môle
hydatiforme complète, provenant de cellules androgénétiques
(chromosome uniquement d'origine paternelle) et du kyste dermoïde
ovarien provenant de cellules parthogénétiques (chromosome
uniquement d'origine maternelle). La môle hydatiforme complète
survient par fertilisation d'un uf anucléé par un
spermatozoïde haploïde (suivi d'une duplication du génome
paternel) ou par 2 spermatozoïdes haploïdes. Cette tumeur trophoblastique
dont le génome est entièrement androgénétique
résulte dans la réduction, voire l'absence de tissu ftal,
associée à une hyperplasie des tissus extra-embryonnaires.
Le kyste dermoïde ovarien survient par activation spontanée
d'un ovocyte résultant de la duplication du génome maternel.
La région chromosomique 11p15,5 du gène
de l'IGF-2 et tumorigenèse
La meilleure illustration des perturbations d'empreinte génomique
et de leur rôle dans la tumorigenèse est celle des tumeurs
de Wilms, tumeur embryonnaire de l'enfant, qui implique la région
chromosomique du gène de l'IGF-2.
Mécanisme moléculaire de l'empreinte
du gène de l'IGF-2
Le gène de l'IGF-2 fut le premier gène endogène
identifié comme étant soumis à empreinte [15]. Dechiara
avait noté qu'une mutation hétérozygote de ce gène
codant pour un facteur de croissance ftal crucial résultait
en un nanisme, uniquement lorsque la mutation était transmise par
le père. Il concluait que le chromosome paternel était entièrement
responsable de l'activité du gène IGF-2 au cours du développement.
Ce gène appartient à la région 11p15,5, impliquée
dans le BWS, dans laquelle 9 gènes au moins montrent une expression
allélique préférentielle. En particulier, le gène
IGF-2 est exprimé à partir du chromosome paternel, le gène
H19 codant pour un ARN messager non traduit en protéine est exprimé
à partir du chromosome maternel, et le gène p57kip2
suppresseur de tumeur est d'expression maternelle. Le messager de H19
interviendrait dans l'extinction monoallélique d'IGF-2. En effet,
des souris transgéniques dont le gène H19 a été
inactivé ont une expression biallélique d'IGF-2 [16]. Cependant,
le mécanisme d'action de ce messager reste à identifier
[17]. L'extinction monoallélique du gène H19 peut être
expliquée par la méthylation de la copie paternelle (c'est-à-dire
de l'allèle éteint) du promoteur. En revanche, il n'y a
pas de différence de méthylation entre les 2 locus dans
la région promotrice du gène IGF-2. En fait, une zone située
à quelques kilobases en amont d'H19, correspondant à une
DMR, est méthylée sur l'allèle paternel. Cette région
pourrait jouer une fonction d'insulateur et permettre la régulation
coordonnée d'IGF-2 et H19 (figure
4) [18-20]. Une délétion de cette région provoque
une coexpression des gènes IGF-2 et H19 à partir du chromosome
qui porte cette région délétée. La perte de
cette région entraîne la perte de la répression de
l'allèle IGF-2 maternel et/ou la perte de la répression
de l'allèle H19 paternel. Des protéines CTCF seraient capables
de lier cet insulateur sur l'allèle non méthylé
(maternel). Les deux gènes H19 et IGF-2 partagent les mêmes
activateurs. La protéine CTCF, située entre l'activateur
et la région promotrice de l'IGF-2, bloquerait, tel un bouclier,
l'accès de cet activateur à la région promotrice
d'IGF-2. Elle permettrait ainsi l'extinction du gène de l'IGF-2
[21]. En présence de méthylation, la protéine CTCF
ne pourrait plus se lier à l'insulateur et permettrait ainsi
l'accès à l'activateur du promoteur du gène de l'IGF-2.
Empreinte du gène IGF-2 et tumorigenèse
En dehors des tumeurs de Wilms, de nombreuses autres tumeurs chez l'homme
présentent une perte d'empreinte sur le locus d'IGF-2 [1]. Ceci
a été montré en particulier dans les tumeurs surrénaliennes
[22] dont le diagnostic de malignité est difficile à faire
sur les seuls critères anatomo-pathologiques et cliniques. Une
augmentation du niveau d'expression d'IGF-2 est associée au stade
de cancer et constitue un marqueur prédictif de malignité.
Une surexpression est présente dans 84 % des carcinomes surrénaliens
contre 6 % des adénomes [23, 24]. Une isodisomie paternelle (deux
chromosomes paternels) de la région 11p15 (par perte de l'allèle
maternel et duplication de l'allèle paternel) ou plus rarement
une relâche de l'empreinte (présence de l'allèle maternel
et de l'allèle paternel avec expression biallélique du gène)
est notée dans la plupart des tumeurs présentant une surexpression
d'IGF-2 [24, 25]. Enfin la plupart des tumeurs malignes ayant une isodisomie
paternelle 11p15 (absence de chromosome maternel) présentent une
disparition de l'expression de H19 (d'expression uniquement maternelle).
Le rôle exact de la disparition de H19 dans la tumorigenèse
reste à identifier [24].
Empreinte d'un gène suppresseur de
tumeur p57kip2 et tumorigenèse
Un gène suppresseur de tumeur soumis à empreinte et fonctionnant
de façon haploïde peut induire une susceptibilité accrue
au cancer par inactivation du seul allèle fonctionnel. Les gènes
WT1 (Wilms tumor 1), p57kip2, mannose 6-phosphate/IGF2
receptor (M6P/IGF2-R) sont des gènes suppresseurs de tumeur
soumis à empreinte. En particulier, le gène P57kip2
code pour un inhibiteur de kinase cycline-dépendante contrôlant
de façon négative le cycle cellulaire. Il est exprimé
par l'allèle maternel. Une surexpression de P57kip2
conduit à l'arrêt du cycle cellulaire en phase G1. Des souris
transgéniques dont le gène P57kip2 a été
inactivé présentent une hyperplasie surrénalienne
et certaines caractéristiques du BWS [26]. Cinq pour cent des patients
porteurs d'un BWS ont une mutation hétérozygote inactivatrice
du gène P57kip2 mais aucune mutation somatique n'a été
identifiée dans des tumeurs, en particulier les tumeurs de Wilms
[27]. En revanche, une diminution de l'expression de P57kip2
a été notée dans des tumeurs malignes surrénaliennes,
en particulier dans la plupart de celles présentant une perte d'hétérozygotie
de la région 11p15 ou des anomalies d'empreinte de cette région
ou enfin une surexpression d'IGF-2. À l'inverse, l'expression P57kip2
est sensiblement normale dans les tumeurs bénignes surrénaliennes,
indemnes de toutes ces anomalies [28].
La région chromosomique du gène
GNAS1 et tumorigenèse hypophysaire
Gène de la sous-unité alphas
des protéines G et pathologies endocriniennes
Le gène GNAS1 code pour la sous-unité alphas des protéines
G hétérotrimériques. Cette protéine a pour
fonction de coupler des récepteurs hormonaux membranaires à
la machinerie transductionnelle intracellulaire, en particulier via
l'adénylate cyclase, transmettant le signal jusqu'au niveau nucléaire
(figure 5). Des mutations
activatrices ou inactivatrices de ce gène sont responsables, chez
l'homme, de plusieurs pathologies endocriniennes [29]. Les mutations activatrices
sont situées sur 2 codons, le codon 201 et 227, et sont responsables
d'une activation constitutive de la molécule entraînant une
augmentation du taux d'AMPc intracellulaire. Ces mutations activatrices
sont somatiques et présentent dans 40 % des cas des adénomes
somatotropes (adénome hypophysaire sécrétant de la
GH à l'origine de l'acromégalie). Le gène porteur
des mutations activatrices est appelé oncogène gsp.
Les mutations inactivatrices sont situées tout le long du gène.
Selon le mode de transmission, paternelle ou maternelle, ces mutations
n'aboutissent pas au même phénotype clinique. Les mutations
transmises par la lignée germinale maternelle sont responsables
d'une pseudohypoparathyroïdie de type Ia (PHP1A). Elle est caractérisée
par la présence du syndrome d'ostéodystrophie d'Albright
comprenant des anomalies du squelette (petite taille, brachydactylie,
face ronde), une obésité, des calcifications hétérotopiques
et une intelligence plus ou moins altérée, auxquels s'associe
une résistance à certaines hormones périphériques,
en particulier à la parathormone mais aussi parfois à la
TSH et aux gonadotrophines. Les mutations inactivatrices, transmises par
la lignée germinale paternelle, sont responsables d'une pseudopseudohypoparathyroïdie
(PPHP) caractérisée par une ostéodystrophie d'Albright
mais sans résistance hormonale, en particulier à la parathormone.
La parathormone agit par l'intermédiaire d'un récepteur
à 7 domaines transmembranaires couplé à la machinerie
transductionnelle via la protéine Gsalpha. L'absence de
la protéine Gsalpha fonctionnelle conduit donc à une résistance
à la parathormone.
Quelques évidences expérimentales
de l'empreinte parentale du gène de Gsalpha
La variation du phénotype clinique en fonction de l'origine parentale
de la mutation est fortement évocatrice d'un phénomène
d'empreinte génomique du gène. Des travaux réalisés
sur des souris transgéniques ont permis de démontrer que
ce gène était soumis à une empreinte paternelle dans
le tissu rénal, en particulier dans les tubules proximaux, lieu
d'action de la parathormone [30]. L'inactivation biallélique du
gène chez la souris est létale. L'inactivation de l'allèle
maternel dans des souris transgéniques (m-/p+)
conduit à un phénotype évocateur de la PHP1A humaine,
c'est-à-dire avec résistance à la parathormone, alors
que l'inactivation de l'allèle paternel (souris m+/p-)
conduit à un phénotype de type PPHP, c'est-à-dire
sans résistance à la parathormone [31]. Le niveau d'expression
du messager et de la protéine Gsalpha est fortement diminué
dans les tubules proximaux du rein chez les souris m-/p+
alors qu'il est normal dans les souris m+/p-. Les
résultats obtenus à partir des souris transgéniques
ont permis de conclure que l'empreinte paternelle du gène GNAS1
était spécifique du tissu rénal. Chez l'homme, l'expression
de Gsalpha a été retrouvée biallélique dans
tous les tissus ftaux examinés jusqu'ici [32]. Néanmoins,
la variation du phénotype clinique en fonction de l'origine parentale
des mutations inactivatrices de ce gène suggère fortement
un phénomène d'empreinte paternelle de Gsalpha dans le tissu
rénal humain.
Mécanisme d'empreinte du gène
GNAS1
Le gène GNAS1 est un gène complexe qui ne code pas seulement
pour Gsalpha mais aussi pour d'autres messagers et protéines, en
particulier la protéine NESP55 (neuroendocrine secretory protein
55), membre de la famille de la chromogranine, et la protéine
XLalphas (extralarge alphas-like protein) étroitement associée
à la membrane du réseau transgolgien. La partie du gène
codant pour Gsalpha est composée de 13 exons. Les messagers codant
pour NESP55 et XLalphas contiennent un premier exon qui leur est spécifique,
nommé NESP55 et XLalphas respectivement, et qui, par épissage,
se lie à l'exon de 2 de GNAS1. Les exons de 2 à 13 sont
communs à ces 3 protéines (figure
6). L'exon XLalphas est situé à environ 35 kb en amont
de l'exon 1 de Gsalpha, l'exon NESP55 est situé en amont de XLalphas.
Enfin, il existe un quatrième exon s'épissant lui aussi
sur l'exon 2 de GNAS1, appelé exon 1A. Le messager de cette isoforme
ne semble coder pour aucune protéine. Il a clairement été
démontré que les 3 isoformes du gène, NESP55, XLalphas
et exon 1A étaient soumises à empreinte chez la souris et
chez l'homme. NESP55 est d'expression maternelle, XLalphas et l'exon 1A
sont transcrits à partir de l'allèle paternel [33-35]. Plus
récemment, chez l'homme [36] puis chez la souris [37] vient d'être
mis en évidence un transcript antisens, démarrant de la
région soumise à une méthylation parentale spécifique
en amont de XLalphas, et traversant l'exon NESP55. Comme XLalphas, ce
transcript antisens est soumis à une empreinte maternelle. L'action
de ce transcript antisens reste à éclaircir, il pourrait
jouer le rôle d'un manteau sur l'allèle paternel, au niveau
de l'exon NESP55, empêchant ainsi sa transcription.
L'empreinte génomique de GNAS1 apparaît donc complexe et
ses mécanismes moléculaires incomplètement élucidés.
Les promoteurs de NESP55 et XLalphas sont méthylés sur l'allèle
non transcrit. En revanche, le promoteur de Gsalpha n'est méthylé
dans aucun des tissus examinés. Le centre d'empreinte capable d'une
part de coordonner les différentes empreintes parentales, spécifiques
à chacune des isoformes de GNAS1 et d'autre part d'éteindre
l'expression de Gsalpha sur l'allèle paternel dans certains tissus,
pourrait se situer dans une région en amont du promoteur de Gsalpha.
Cette région est méthylée sur l'allèle maternel
et correspondrait à l'exon 1A. Cette région possède
toutes les caractéristiques d'un centre d'empreinte (cf.
plus haut). Un facteur viendrait se fixer sur l'allèle paternel
non méthylé, la méthylation empêchant sa fixation
sur le chromosome maternel. Il constituerait ainsi une sorte de bouclier
pour le promoteur de Gsalpha et empêcherait son activation par un
activateur situé en amont de cette zone. Le facteur se liant à
cet insulateur pourrait être spécifique de certains
tissus et ainsi expliquer l'empreinte (l'extinction monoallélique)
de Gsalpha tissu spécifique. Confirmant cette hypothèse,
il a été montré que l'absence de méthylation
de l'exon 1A maternel était associée à une autre
pathologie endocrinienne, la pseudohypoparathyroïdie de type IB (PHP1B).
Cette pathologie est caractérisée par une résistance
rénale à la parathormone sans autre anomalie endocrinienne
[38]. L'absence de méthylation de l'exon 1A pourrait conduire à
la fixation sur les deux allèles d'une protéine spécifique
du tissu rénal qui empêcherait l'activation de la transcription
de Gsalpha. L'absence d'expression de Gsalpha conduirait ainsi à
une résistance à la parathormone.
Empreinte génomique et tumorigenèse
hypophysaire
Nous venons récemment de montrer que, chez l'homme, le gène
de Gsalpha est soumis à une empreinte paternelle non seulement
dans le tissu rénal mais aussi dans l'antéhypophyse [39].
Confortant cette observation, nous avons montré que les mutations
activatrices de Gsalpha, à l'origine de 40 % des adénomes
somatotropes, étaient toujours situées sur l'allèle
maternel, seul allèle exprimé, les mutations de l'allèle
paternel restent probablement silencieuses. Dans le tissu tumoral somatotrope,
il existe, en plus de l'expression maternelle, une expression paternelle
du gène. Celle-ci est plus ou moins importante selon les tumeurs
et témoigne d'une relâche de l'empreinte. Elle n'a pas été
retrouvée dans le tissu tumoral issu d'adénome cliniquement
non fonctionnel (d'origine gonadotrope). Cette relâche est plus
importante dans les adénomes ne portant pas l'oncogène
gsp (tumeur gsp-) que dans les tumeurs gsp+.
Le niveau d'expression de Gsalpha est plus élevé dans les
adénomes gsp- que dans les adénomes gsp+
[40]. Il est aussi plus élevé dans les adénomes somatotropes
que dans les adénomes non fonctionnels [41]. Du fait de l'expression
biallélique du gène, la relâche d'empreinte de Gsalpha
pourrait donc conduire à une augmentation d'expression de Gsalpha
dans certains adénomes. Dans des modèles cellulaires comme
la lignéee HEK293, une surexpression de la protéine Gsalpha
est capable d'induire l'activation de la voie dépendante de l'AMPc,
indépendamment de l'activation du récepteur par son ligand
[42]. Une surexpression de la protéine Gsalpha a d'ailleurs été
mise en évidence dans des tumeurs endocrines dépendant de
l'AMPc telles que les insulinomes ou les adénomes toxiques thyroïdiens
[40]. Ainsi, par un processus commun d'activation de la voie dépendant
de l'adénylate cyclase, la surexpression de la protéine
sauvage dans les adénomes gsp- pourrait mimer
l'action oncogénique de la protéine Gsalpha mutée
dans les adénomes gsp+ (figure
5). Par ce mécanisme, la relâche d'empreinte de Gsalpha
pourrait ainsi participer à la tumorigenèse des adénomes
somatotropes.
Empreinte parentale polymorphique chez l'homme,
un exemple le gène M6P/IGF2-R : susceptibilité accrue pour
une maladie ?
Un polymorphisme d'empreinte est évoqué pour certains
gènes dont un des deux allèles est éteint (soumis
à empreinte) plus ou moins fortement selon les individus. Ce polymorphisme
d'empreinte a été rapporté pour des gènes
tels que : IGF-2, WT1, mannose 6-phosphate/IGF2 receptor (M6P/IGF2-R).
Ce dernier, localisé dans la région 6q26, est une glycoprotéine
capable de lier plusieurs ligands et joue un rôle important dans
le contrôle de la croissance cellulaire. En particulier, il inactive
le facteur de croissance IGF-2 et intervient dans l'activation de l'inhibiteur
de croissance TGFbeta1 (transforming growth factor 1). Des mutations
inactivatrices de M6P/IGF2-R ont été mises en évidence
dans de nombreuses tumeurs humaines, hépatocarcinome, cancer du
sein, gliome. Bien que l'empreinte soit très conservée entre
les espèces chez les mammifères, ce principe ne semble pas
vérifié pour l'empreinte du gène M6P/IGF2R. Ce gène
est soumis à une empreinte paternelle chez la souris et le rat
mais chez l'homme, l'empreinte de ce locus apparaît comme un trait
polymorphique. La plupart des individus ont une expression biallélique
du gène mais chez certains, ce gène est d'expression uniquement
maternelle. Une empreinte partielle de ce gène (diminution de l'expression
paternelle du gène) est présente chez 50 % des patients
porteurs d'une tumeurs de Wilms [43]. Certains auteurs ont alors postulé
que les individus possédant une empreinte de M6P/IGF2R pourraient
présenter une susceptibilité accrue au développement
de cette tumeur. Seul 1 des 2 allèles est fonctionnel, il suffit
donc d'un seul événement moléculaire pour supprimer
la fonctionnalité de ce gène contrôlant la croissance
cellulaire. Plus généralement, le polymorphisme d'empreinte
ne pourrait-il pas intervenir dans une susceptibilité différente
entre individus ou entre espèces pour une maladie donnée
?
CONCLUSION
L'empreinte parentale est un domaine en pleine exploration depuis une
dizaine d'années comme en témoigne le nombre de publication
(presque 1 500), en particulier ces 2 dernières années.
Les mécanismes génétiques et épigénétiques
responsables de l'empreinte apparaissent complexes et encore mal définis.
La méthylation a été clairement identifiée
comme un élément clé du processus. Néanmoins,
son effacement puis son rétablissement au cours de la gamétogenèse,
le rôle des ARN non traduits ou des ARN antisens, mis en évidence
dans plusieurs locus soumis à empreinte, de même que le rôle
de la structure chromatinienne restent à éclaircir. L'importance
physiologique de l'empreinte a été éclairée
par les maladies autosomiques présentant un biais, paternel ou
maternel, de transmission, telles que le BWS, l'AS et le PWS, la PPHP
et la PHPIA.
Jusqu'à présent, ce sont surtout des altérations
génétiques d'un gène donné qui ont été
identifiées comme événements moléculaires
clés, initiateurs de la tumorigenèse : mutations activatrices
d'oncogènes, perte d'un allèle associé à une
mutation inactivatrice sur l'autre allèle de gènes suppresseurs
de tumeur. Du fait du phénomène d'empreinte, des modifications
épigénétiques (comme des méthylations ou des
hyperméthylations) et mais aussi des altérations génétiques
de centre de régulation d'empreinte peuvent perturber l'expression
de plusieurs gènes coordonnés par un même centre.
Si ce centre contrôle des protooncogènes ou des gènes
suppresseurs de tumeurs, ces altérations pourraient jouer un rôle
important dans l'apparition d'une tumeur. Le rôle de ces perturbations
d'empreinte dans la tumorigenèse est en train d'être découvert
via d'une part la meilleure compréhension des mécanismes
moléculaires d'empreinte et d'autre part la découverte de
nouveaux gènes soumis à empreinte.
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