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Même si de nombreuses molécules d'anti-inflammatoires non
stéroïdiens (AINS) sont disponibles, il existe néanmoins
des raisons précises à vouloir renforcer l'arsenal thérapeutique
avec des médicaments plus efficaces et surtout plus sûrs
en exploitant les progrès de la pharmacologie et certaines avancées
dans le domaine des techniques pharmaceutiques.
Les AINS sont parmi les médicaments les plus utilisés
dans le monde. En France, cette classe thérapeutique constitue
4 à 6 % de l'ensemble des prescriptions médicamenteuses
sans oublier que certains AINS peuvent être délivrés
sans ordonnance. Les AINS sont le traitement de choix lors de la prise
en charge des pathologies rhumatismales chroniques mais la limitation
majeure de leur utilisation provient des complications iatrogéniques.
En effet, l'action anti-inflammatoire des AINS est souvent associée
à l'apparition d'anomalies de l'hémostase et d'effets indésirables
qui concernent la sphère rénale (insuffisance rénale
aiguë, hyperkaliémie) et le tractus gastro-intestinal en particulier.
Plusieurs signes cliniques caractéristiques de complications digestives
hautes surviennent lors d'un traitement avec les AINS : dyspepsie légère,
gastrites, ulcérations digestives, saignements. L'hémorragie
digestive induite par les AINS est une complication potentiellement grave
due au développement ou à l'exacerbation d'ulcères
gastriques et duodénaux. Les données convergentes provenant
de nombreuses études cliniques (méta-analyse) indiquent
que le risque de développer un ulcère est 2 à 3 fois
plus important que celui d'une population normale après traitement
prolongé avec les AINS. Les études épidémiologiques
confirment que l'incidence de développer un ulcère est de
2 à 4 % après un an de traitement avec les AINS. Une étude
longitudinale, l'étude ARAMIS (arthritis rheumatism and aging
medical information system), menée aux USA sur
1 700 sujets âgés répartis dans 17 centres rapporte
que les décès liés à des événements
gastro-intestinaux sont deux fois plus importants chez les patients atteints
d'arthrose. D'autres travaux ont permis de préciser les facteurs
qui pourraient majorer le risque de toxicité gastrique tels que
l'âge (> 60 ans), les antécédents d'ulcères
peptiques ou de saignements digestifs, les pathologies cardio-vasculaires,
mais aussi l'utilisation concomitante de corticoïdes par voie orale
ou l'administration de posologies élevées d'AINS et l'association
de plusieurs AINS. Ces études n'ont pas cependant permis d'établir
une corrélation statistiquement significative entre l'induction
d'ulcères par les AINS et d'autres facteurs de risque tels que
le sexe, l'alcool, le tabac et le « portage » d'helicobacter
pylori, un facteur majeur dans l'étiologie de la maladie ulcéreuse
duodénale. En termes socio-économiques, la toxicité
gastrique des AINS représente un problème majeur de santé
publique. D'ailleurs, une étude récente menée par
le réseau des centres régionaux de phamacovigilance évalue
l'incidence annuelle des hospitalisations liées à des hémorragies
digestives dues aux AINS à 12 000 entrées en France [1].
Aux USA, la toxicité gastrique des AINS serait responsable du décès
de près de 8 à 15 000 patients. Enfin, on peut supposer
que la consommation d'AINS va croître dans l'avenir avec le vieillissement
de la population et les nouvelles ou futures indications de ces médicaments
dans la prévention de certaines pathologies cardio-vasculaires,
du cancer du côlon ou de la maladie d'Alzheimer.
AINS et prostaglandines
Parmi les nombreuses substances endogènes (histamine, sérotonine,
bradykinine, leucotriènes, prostaglandines, cytokines) mises en
jeu dans les mécanismes de l'inflammation, les prostaglandines
forment la classe de médiateurs la plus étroitement impliquée
dans les propriétés phamacologiques des AINS. En effet,
les travaux de Vane ont démontré que les actions anti-inflammatoires
de l'aspirine et des AINS résultent de la réduction de la
production tissulaire des prostaglandines après l'inhibition de
la cyclooxygénase (COX). Les prostaglandines sont les produits
finaux de la cascade biochimique qui prend naissance avec la libération
de l'acide arachidonique à partir du pool des phospholipides
membranaires sous l'action principale de la phospholipase A2. Au centre
de cette cascade, on distingue trois voies enzymatiques distinctes contrôlées
par la cyclooxygénase, la lipoxygénase (LIPOX) et le cytochrorne
P450 qui conduisent respectivement à la formation des prostaglandines,
des leucotriènes et des eicosatrinéoïques (figure
1). D'ailleurs, c'est le rôle primordial joué par
la COX dans la synthèse des prostaglandines qui permet d'expliquer
la spécificité des AINS.
AINS et toxicité gastrique
L'estomac est un réservoir du tractus digestif responsable de
la destruction mécanique et chimique des aliments et de leur transformation
en chyme. Les mécanismes par lesquels le fundus, partie proximale
de l'estomac, sécrète 2 litres d'acide chlorhydrique par
jour en solution très concentrée (pH 1 à 2) incluent
une voie de régulation nerveuse d'origine centrale et une modulation
hormonale au niveau local. Dans ce cas, la sécrétion acide
par les cellules pariétales de l'épithélium fundique
requiert l'action synergique de trois médiateurs : l'histamine,
l'acétylcholine et la gastrine [2]. La paroi stomacale, cible des
nombreuses agressions endogènes ou exogènes, met en jeu
une défense passive constituée par trois couches protectrices.
En contact avec la lumière stomacale, le tapis superficiel muqueux
contient des glycoprotéines riches en bicarbonate qui par effet
tampon neutralisent localement l'acidité luminale en association
avec les phospholipides et les surfactants. La couche sous-jacente est
formée par un revêtement continu de cellules épithéliales
caractérisé par une activité prolifératrice
au niveau des lésions gastriques. La couche la plus profonde fortement
vascularisée assure la perfusion sanguine de l'estomac qui est
essentielle pour stimuler la production du mucus et maintenir en permanence
dans la zone muqueuse une couche alcaline d'agents neutralisants formée
par des bicarbonates, de la fibrine et des débris cellulaires.
Alors que les mécanismes qui assurent le maintien de l'intégrité
de la muqueuse gastrique sont encore mal connus, il est clair que plusieurs
composantes physiologiques qui participent à la cytoprotection
sont sous le contrôle des prostaglandines, en particulier celles
de la série E et de la PGI2 [3]. Dans les tissus gastriques, la
distribution des prostaglandines s'organise en fonction d'un gradient
de concentration, les taux musculaires étant généralement
plus faibles que ceux mesurés au niveau des muqueuses. Parmi les
mécanismes les plus fréquemment évoqués, sur
lesquels interviennent les prostaglandines, on relèvera l'activation
de la sécrétion du mucus et des bicarbonates [4]. L'inhibition
de la sécrétion gastrique acide par les prostaglandines
s'appuie en partie sur un mécanisme de rétrocontrôle
négatif de la gastrine. L'augmentation du flux sanguin muqueux
par la PGE2, la PGD2 ou la PGI2 est un autre processus par lequel les
prostaglandines favorisent le renouvellement des cellules épithéliales.
On connaît aussi de mieux en mieux le rôle joué par
les prostaglandines dans la cicatrisation des tissus gastriques par la
stimulation de l'angiogenèse, de la prolifération des cellules
épithéliales, de la production des facteurs de croissance
et du remodelage de la matrice extracellulaire [5].
Les effets gastrotoxiques des AINS procéderaient de deux mécanismes
distincts, un effet direct qui correspond à l'action topique des
molécules et un effet indirect lié aux propriétés
systémiques de ces médicaments [6]. L'action locale irritante
provoquée par certaines molécules d'AINS dissoutes dans
le fluide digestif n'est que la conséquence des propriétés
acides que leur confèrent la présence de fonctions carboxylique
ou énolique dans leur structure chimique. De plus, les AINS sont
des médicaments liposolubles qui pénètrent dans les
cellules de l'épithélium gastrique et se dissocient rapidement
sous forme d'anions facilement piégés dans les cellules.
L'altération de la perméabilité de la muqueuse protectrice,
la rétrodiffusion des protons et leur séquestration dans
les cellules pariétales contribuent à l'action délétère
des AINS. Ces mécanismes locaux n'expliquent pas cependant à
eux seuls la toxicité gastrique des AINS puisque les événements
indésirables sont également observés après
l'administration parentérale d'AINS [7]. Des données expérimentales
mettent l'accent sur la diminution de la production des prostaglandines
vasodilatatrices provoquée par les AINS et la réduction
du flux sanguin local qui en résulte au niveau de l'estomac pour
expliquer la gastrotoxicité. Les propriétés pharmacodynamiques
des AINS concourent aussi à l'altération des fonctions protectrices
assurées par les neutrophiles. Par ailleurs, l'inhibition de la
COX par les AINS a pour conséquence d'orienter la voie métabolique
de l'acide arachidonique vers la production de leucotriènes responsables
de divers processus d'altération tissulaire au niveau de l'estomac.
Approches galéniques
de la cytoprotection gastrique
Les premières formules galéniques allant dans le sens
d'une protection de l'estomac représentées principalement
par les comprimés enrobés gastro-résistants n'ont
pas permis dans toutes les conditions cliniques d'améliorer la
tolérance digestive des AINS par rapport aux formes conventionnelles
[8-10]. Pour éviter l'action directe des AINS sur les parois stomacales
et l'inhibition excessive de la synthèse de prostaglandines cytoprotectrices,
des formes à libération modifiée ont été
développées pour cibler la libération du principe
actif dans l'intestin et réduire les concentrations de l'AINS au
pic plasmatique. Le principal inconvénient de ces modifications
biopharmaceutiques est d'induire une augmentation de la toxicité
dans la partie distale du tractus gastro-intestinal. En effet, la libération
contrôlée ou prolongée des AINS (formes LP) se traduit
par des événements intestinaux qui donnent lieu à
une série de troubles et complications lésionelles : anémie,
hypoalbuminémie, ulcérations, perforations, hémorragies
[11, 12]. Des capsules de comprimés osmotiques d'indométacine
(forme retirée du marché) ont été ainsi retrouvées
dans les zones iléales et coliques ulcérées de patients
[13]. Une autre possibilité d'assurer la cytoprotection consiste
à associer une prostaglandine à un AINS. Dans ce cas, la
forme galénique mise au point est un comprimé à double
noyau. La couche interne renferme le principe actif alors que la couche
externe contient la prostaglandine protectrice. Les essais cliniques montrent
que l'association diclofénac-misoprostol (analogue de la PGI2)
réduit chez les patients l'incidence des gastropathies et des ulcères
de 60 % en comparaison avec l'AINS seul [14]. L'inconvénient de
ce type de traitement provient de la répétition fréquente
(4 fois par jour) de prise du médicament en raison du faible temps
de demi-vie de la PGI2. En outre, les propriétés vasoactives
de la PGI2 sont responsables de l'apparition d'effets indésirables
chez les personnes âgées. La prévention de la gastrotoxicité
peut passer par la coprescription d'anti-ulcéreux appartenant à
la famille des inhibiteurs de la pompe à protons. Néanmoins,
ce type de traitement compromet l'efficacité thérapeutique
des AINS car l'antisécrétoire en augmentant le pH gastrique
à des valeurs supérieures au pKa de l'AINS altère
l'absorption gastrique et la biodisponibilité du principe actif
[15]. La transformation chimique de la molécule anti-inflammatoire
est une autre voie de recherche exploré depuis de nombreuses années.
Ainsi le développement de formes non acétylées des
dérivés salicylés rend l'AINS insoluble dans le liquide
gastrique et favorise son absorption dans la partie haute de l'intestin
avec les mêmes complications que celles évoquées précédemment
[16]. L'utilisation de prodrogues a également été
envisagée et des travaux récents chez l'animal confirmées
par des études préliminaires chez des volontaires sains
montrent que l'association chimique de l'aspirine à un phospholipide
comme la phosphatidylcholine réduit les lésions de la muqueuse
gastrique [17].
Encapsulation dans les cyclodextrines
Une des nouvelles perspectives par l'approche galénique repose
sur l'encapsulation des AINS dans les cyclodextrines. Les cyclodextrines
sont des produits semi naturels obtenus par l'action métabolique
de bactéries sur l'amidon. Dans le domaine de la formulation pharmaceutique,
les cyclodextrines qui sont des molécules stables, non absorbées
et dénuées de toxicité peuvent théoriquement
avoir des applications multiples. La formation de complexes entre une
substance médicamenteuse et les cyclodextrines permet de modifier
certaines caractéristiques physico-chimiques de la molécule
encapsulée. Parmi les plus documentées, on peut citer, le
masquage du goût ou d'une odeur désagréable ou bien
une augmentation de la stabilité en empêchant les réactions
d'oxydation dues au contact du principe actif avec l'air ou à son
exposition à la lumière. Cependant, l'intérêt
majeur des composés d'inclusion est qu'ils présentent généralement
une solubilité aqueuse largement supérieure à celle
de la molécule invitée laissant ainsi espérer une
meilleure biodisponibilité. De nombreuses données indiquent
que les AINS encapsulés se dissolvent in vitro plus rapidement
que les molécules base [18], alors que les modifications pharmacocinétiques
s'appuient principalement sur l'apparition précoce d'un pic plasmatique
[19]. L'encapsulation moléculaire permet ainsi de limiter l'action
irritante de l'AINS en s'opposant au contact direct de la molécule
incluse avec la membrane stomacale mais aussi en diminuant le temps de
présence du principe actif dans la lumière gastrique suite
à l'augmentation de sa vitesse de dissolution dans les fluides
digestifs et l'accélération de son absorption.
L'utilisation d'une gamme de concentrations croissantes d'un AINS permet
de visualiser une courbe sigmoïde dose-réponse et de définir
une donnée expérimentale qui est le rapport entre la concentration
efficace anti-inflammatoire observée chez 50 % des animaux (CE50)
et la concentration qui entraîne des lésions gastriques chez
50 % des animaux (CT50). Ce rapport (CE50/CT50)
permet d'apprécier au stade des études précliniques
le profil efficacité-tolérance d'un anti-inflammatoire.
Bien que l'extrapolation de cette donnée en clinique humaine soit
difficile à établir, il faut noter que les expériences
réalisées chez le rat montrent une augmentation de ce rapport
et par conséquent une augmentation de la tolérance gastrique
des AINS encapsulés par comparaison aux molécules seules
[20]. Pour apprécier cliniquement les effets toxiques d'un médicament
sur le tractus gastro-intestinal, les techniques d'investigation les plus
employées sont l'évaluation endoscopique et la mesure dans
les fèces des érythrocytes marqués au Cr51.
La tolérance digestive du piroxicam encapsulé a été
étudiée chez des volontaires sains et chez des patients
dans les différents essais cliniques destinés à évaluer
l'efficacité anti-inflammatoire de cette nouvelle formulation.
La synthèse de ces essais n'a pas permis de mettre en évidence
de manière probante une réduction significative de la fréquence
des effets indésirables chez les patients sous piroxicam-betaCD
versus piroxicam [21]. En fait, l'impact de cette approche galénique
sur l'incidence de la gastropathie aux AINS ne pourra être réellement
quantifié qu'après l'accumulation suffisante de données
cliniques provenant des études de tolérance à long
terme et à grande échelle ou par les études de pharmaco-épidémiologie
mises en uvre après la commercialisation du médicament.
Les formes locales transdermiques
Le développement de formes locales est également envisagé
pour le traitement des douleurs musculaires par les AINS. Des études
de phase II ont par exemple montré que la libération par
des systèmes transdermiques d'une dose d'ibuprofène de 90
mg associée à un promoteur d'absorption (SEPA®)
a une efficacité comparable à une dose de 300 mg d'ibuprofène
administrée par voie orale. Il est évident que l'intérêt
dans l'utilisation de ces formes chez les personnes âgées
résident principalement dans l'absence de contact de l'AINS avec
la muqueuse gastrique et dans la réduction des effets systémiques
de la molécule sur la production des prostaglandines.
Approches pharmacologiques
Les isoformes des cyclooxygénases
Les COX forment une famille multigénique dont actuellement deux
isoformes, les COX-1 et les COX-2, ont été clairement identifiées.
La COX- 1 est de type constitutive, c'est-à-dire que sa concentration
est relativement stable dans les tissus et que son activation conduit
à la synthèse des prostaglandines nécessaires au
maintien des fonctions physiologiques. En revanche, dans la plupart des
tissus de l'organisme, l'expression de la COX-2 est indécelable
à l'état physiologique. La COX-2 et la production conséquente
de prostaglandines sont induites par de nombreux stimuli physiopathologiques
telles que les LPS (lipopolysaccharrides), les cytokines pro-inflammatoires
ou les facteurs de croissance mais aussi par l'helicobacter pylori
ou bien des hormones locales telles que l'hormone parathyroïde dans
les ostéoblastes [22]. L'ARNm de la COX-2 induite devient détectable
in vitro trente minutes après une stimulation exogène
pour atteindre une activité maximale entre deux et huit heures.
Les fonctions de la COX-2 induite sont majoritairement orientées
vers la régulation des réponses adaptatives des tissus (figure
3). Les expériences sur des animaux privés de glande
surrénale montrant que des taux physiologiques de glucocorticoides
diminuent l'expression de la COX-2 et les données cliniques soulignant
l'élévation des taux de COX-2 dans le liquide synovial des
patients atteints de rhumatisme [23] conduisent à penser que la
COX-2 est un partenaire essentiel dans la modulation des mécanismes
de l'inflammation.
Au niveau moléculaire, les COX sont codées par au moins
deux gènes différents. Chez l'homme, le gène de la
COX-1 a été localisé sur le chromosome 9. Comme d'autres
gènes dont l'expression est constitutive, quelques résultats
expérimentaux mettent l'accent sur un contrôle de la régulation
transcriptionnelle du gène de la COX-1 par des étapes de
phosphorylation. Aussi pense-t-on aujourd'hui que la COX-1 n'est pas exprimée
de façon aussi « constitutive » que cela a été
proposé initialement. Le gène de la COX-2 (environ 8,5 kb)
plus petit que celui de la COX-1 contient 10 introns qui se positionnent
exactement aux mêmes loci que ceux de la COX-1 confirmant
que les gènes de la COX-1 et de la COX-2 proviennent d'un gène
ancestral commun. Les principales caractéristiques structurales
de la COX-1 sont retrouvées au niveau de la COX-2, la région
promotrice du gène de la COX-2 est, à la différence
de la
COX-1, caractérisée par la présence d'une boîte
TATA et de plusieurs sites consensus régulateurs tels que NF-kB,
SPI,
AP-1, AP2 ou GAS qui soulignent la nature inductible de la COX-2 et de
la sensibilité de son processus d'activation aux agents pro-inflammatoires
[22].
Localisation tissulaire des isoformes de la
cyclooxygénase
La distribution tissulaire de l'ARNm de la COX-1 révèle
une expression ubiquiste, avec un signal fort au niveau de la prostate,
du rein (medulla), du tractus gastro-intestinal, des vaisseaux, des plaquettes
et plus faible dans d'autres organes et tissus comme les testicules, le
pancréas, le foie, le thymus et le cerveau. La COX-1 est abondante
dans la muqueuse stomacale, alors que l'expression de la COX-41 est plus
faible dans les cellules muqueuses du cardia et du pylore et au niveau
de la glande de Brunner du duodénum [24]. Dans les conditions physiologiques,
la COX-2 est faiblement exprimée dans les tissus. En revanche,
des taux élevés de COX-2 caractérisent les tissus
cibles de l'inflammation expérimentale ou clinique ainsi que les
cellules impliquées dans la modulation des réactions immunitaires
et des réponses inflammatoires comme les monocytes et les macrophages
[25]. D'ailleurs, un des fondements de l'intérêt porté
pour la COX-2 dans les maladies inflammatoires du cartilage comme l'arthrose,
provient de la constatation de taux élevés en prostaglandines
et de la forte expression de la COX-2 dans les cellules du cartilage (chondrocytes
articulaires) et des tissus adjacents (os, fibroblastes, fluide synovial)
chez les patients.
L'ensemble de ces données a des implications directes dans le
choix des nouvelles stratégies thérapeutiques à mettre
en uvre pour sécuriser l'utilisation des AINS. Les propriétés
anti-inflammatoires des AINS seraient majoritairement liées à
l'inhibition de la COX-2 au niveau des cellules et des tissus de l'inflammation
alors que les effets indésirables plaquettaires, rénaux
et gastriques apparaissent du moins en théorie médiés
par l'inactivation locale de la COX-1.
L'interprétation du rôle spécifique de chacun des
deux isoformes de la COX repose sur leur distribution tissulaire et leur
processus d'activation. La plupart des AINS conventionnels (aspirine,
indométacine, ibuprofène) sont des inhibiteurs non-sélectifs
des cyclo-oxygénases caractérisés par un rapport
expérimental efficacité-tolérance faible. Les études
précliniques montrent que les doses des AINS non sélectifs
qui entraînent des lésions gastriques sont voisines de celles
requises pour mettre en évidence les propriétés pharmacologiques
recherchées chez l'animal [26]. De plus certains AINS possèdent
une affinité préférentielle pour la COX-1 et démontrent
de ce fait un risque de toxicité gastro-intestinale majeur, c'est
le cas du flurbiprofène, du kétoprofène, du naproxène,
de l'indométacine ou du piroxicam.
Les inhibiteurs préférentiels
de la COX-2
De nombreux inhibiteurs préférentiels de la COX-2 ont
été développés ces dernières années.
Certaines de ces molécules appartiennent à des groupes chimiques
classiques telles que les oxicams (méloxicam) alors que d'autres
sont issues de nouvelles séries chimiques telles que les sulfonamides
(nimésulide, NS-398, CGP28238) ou les naphtylalkanones (nabumétone).
La mise au point de modèles expérimentaux ex vivo et
in vitro parfaitement codifiés a permis d'évaluer le
profil d'inhibition d'une molécule sur les différentes COX
(figure 4). Les inhibiteurs
préférentiels possèdent une sélectivité
vis-à-vis de la
COX-2 qui varient en fonction des modèles expérimentaux.
Pour ces raisons, les résultats obtenus in vitro doivent
être interprétés avec précaution. Par exemple,
le nimésulide qui n'apparaît pas sélectif dans les
tests utilisant des cellules intactes, se révèle 5 à
10 fois plus sélectif vis-à-vis de la COX-2 sur des préparations
mitochondriales. Les études réalisées in vivo
sur des modèles animaux (test à la carragénine, choc
endotoxinique) montrent que l'inhibition préférentielle
de la COX-2 conduit à une diminution de l'inflammation, de la douleur
et de la fièvre induites expérimentalement. Ces données
sont renforcées par les évaluations cliniques qui démontrent
que l'efficacité globale dans le traitement symptomatique de l'arthrose
des inhibiteurs préférentiels de la COX-2 (meloxicam 7,5
mg/j ; nimésulide 200 mg/j) et l'amélioration de la qualité
de la vie sont similaires à ceux observés avec les AINS
conventionnels (diclofénac à libération prolongée
100 mg/j, piroxicam 20 mg/j, naproxène 1 000 mg/j). Mais, si les
études pharmacologiques favorisent l'hypothèse d'une réduction
significative de la toxicité gastrique lors de l'utilisation des
inhibiteurs préférentiels de la COX-2, ces molécules
n'ont pas encore fait la preuve en évaluation clinique de leur
avantage décisif dans la tolérance digestive comme on pouvait
l'envisager. En effet, les essais comparatifs menés en double aveugle
sur des groupes en parallèle montrent que la sécurité
endoscopique n'est que légèrement supérieure avec
le meloxicam (Mobic®) ou le nimésulide (Nexen®)
par comparaison avec les AINS les moins bien tolérés comme
le piroxicam, l'indométacine ou le naproxène [27, 28]. Il
faut cependant prendre en compte que ces études se rapportent le
plus souvent à des groupes de patients qui ne sont pas susceptibles
de développer des événements indésirables.
Néanmoins, les premières études de sécurité
d'emploi à large échelle menées chez des patients
arthrosiques et arthritiques indiquent que les événements
gastro-intestinaux sont moins fréquents pour le meloxicam par comparaison
au diclofénac (étude MELISSA) et au piroxicam (étude
SELECT).
Les inhibiteurs sélectifs de la COX-2
Les développements les plus récents des AINS se concentrent
vers la mise au point de molécules à fort potentiel sélectif
vis-à-vis de la COX-2. C'est la connaissance des différences
qui existent au niveau des sites clés et critiques des isozymes
qui permet de disposer d'éléments structuraux pharmacochimiques
fiables pour la synthèse par modélisation informatique d'inhibiteurs
sélectifs de la COX-2. Dans ce cas, le rapport CI50
COX-2/CI50 COX-1 devra être inférieur à
0,001 pour un inhibiteur sélectif de la COX-2. En fait ce rapport
a été établi arbitrairement alors qu'aucune étude
ne permet à l'heure actuelle de savoir à partir de quel
valeur on peut espérer obtenir un profil de sécurité
maximale pour l'AINS. Alors que le rapport de sélectivité
est de 3,5 pour le meloxicam, celui d'inhibiteurs de la COX-2 de seconde
génération comme le celecoxib (Celebrex®)
ou le rofecoxib (Vioxx®) varie de 325 à 500. Les
études expérimentales montrent que des doses d'AINS sélectifs
de la COX-2 200 fois supérieures à la dose pharmacologiquement
active n'entraînent aucune lésion digestive [29]. Les inhibiteurs
sélectifs de la COX-2 sont aussi efficaces que les AINS conventionnels
et apparaissent avoir une meilleure sécurité d'emploi clairement
établie dans des essais cliniques contrôlés réalisés
chez des patients arthrosiques [30, 31]. Il est à noter qu'aucun
effet gastro-intestinal grave imputable à une de ces molécules
n'a encore été répertorié depuis leur commercialisation
(aux USA en 1999).
Une controverse sur l'intérêt de l'utilisation des inhibiteurs
hautement sélectifs de la COX-2 commence cependant à s'installer
depuis la publication d'une série de travaux concernant le rôle
des prostaglandines dans le processus d'ulcération et la contribution
de la COX-1 dans l'inflammation. Les résultats rendent compte,
d'une part, de l'induction rapide de la
COX-2 dans les monocytes, les macrophages, les fibroblastes et les cellules
épithéliales au voisinage des zones lésées
du tissu stomacal [32] et, d'autre part, de l'implication de la COX-2
(constitutive ou induite ?) dans la néo-synthèse de prostaglandines
gastriques et dans la cicatrisation du tissu irrité ou ulcéré
[33-35]. Au niveau des cellules endothéliales, les AINS sélectifs
de la COX-2 pourraient bloquer l'angiogenèse et donc la cicatrisation
des plaies et des ulcères par l'inhibition de
l'ERK-2 (extracellular regular kinase) [36]. Suite à ces
observations suggérant que l'induction de la synthèse de
prostaglandines accélère la cicatrisation de l'ulcère,
il peut y avoir un inconvénient à utiliser des inhibiteurs
sélectifs de la COX-2 chez des patients développant un ulcère.
D'autres hypothèses sont plus nuancées sur la contribution
exclusive de la COX-2 dans des pathologies inflammatoires telles que l'arthrose.
En effet, la COX-1 et la COX-2 seraient conjointement présentes
dans les tissus synoviaux et il est de plus en plus probable que la COX-1
joue un rôle dans la persistance de l'état d'inflammation
[37]. Si bien que l'idée qui prévaut actuellement est qu'il
n'est théoriquement pas souhaitable de traiter avec un inhibiteur
exclusif de la COX-2 aux concentrations thérapeutiques. Une autre
préoccupation découle des expériences qui indiquent
que les souris knock out génétiquement délétées
de la COX-2 sont caractérisées par une réduction
de leur capacité de reproduction mais aussi par l'apparition de
fibroses cardiaques et de malformations rénales responsables d'une
mortalité précoce. La question se pose vu l'importance dans
les prochaines années du renouvellement des médications
anti-inflammatoires, si le volume de prescriptions des inhibiteurs sélectifs
de la COX-2 devient plus important sont susceptibles d'apparaître
des effets secondaires qui n'ont pu être répertoriés
dans les essais cliniques ?
Les complexes AINS-donneur
de monoxide d'azote (NO)
Le NO est un radical libre à temps de demi-vie très court
(5 à 6 secondes) produit dans les cellules des mammifères
à partir de la L-arginine sous l'action d'hémoprotéines
dimériques, les NO synthétases (NOS). La classification
actuelle des NOS en trois familles (NOS I, NOS II, NOS III) prend en compte
le nombre d'acides aminés des séquences codantes, les propriétés
physico-chimiques (pH optimal d'activité de la NOS), les spécificités
structurales en analyse spectroscopique et les caractéristiques
cinétiques et d'affinité (Ki) de l'isoforme vis-à-vis
du substrat commun (L-arginine) et des différents cosubstrats (tétrahydrobioptérine,
FAD, FMN). Les différentes familles d'isoformes présentent
approximativement 50-55 % d'identité entre elles. La NOS III (1
203-1 205 acides aminés) a été mise en évidence
dans la plupart des tissus de l'organisme et en particulier au niveau
de l'endothélium vasculaire. Elle est fortement exprimée
de manière constitutive dans les cellules épithéliales
de la muqueuse gastrique [38]. La NOS I (1 439-1 433 acides aminés)
est une autre forme constitutive principalement localisée au niveau
des neurones, du muscle squelettique, des neutrophiles et des cellules
de l'épithélium bronchique ou gastro-intestinal. De plus,
le NO produit par la NOS I activée joue le rôle clé
de médiateur de la relaxation nonadrénergique non-cholinergique
du muscle lisse au niveau du tractus gastro-intestinal et des sphincters.
La NOS II s'exprime comme la COX-2 dans les tissus sous l'action de stimuli
pro-inflammatoires ; cette forme inductible se distingue des autres NOS
par son indépendance à l'égard du calcium.
L'importance biologique d'une substance comme le NO provient du fait
qu'il s'agit d'une molécule ubiquitaire diffusible produite en
permanence. Dans les tissus périphériques, le NO est impliqué
dans une large panoplie de fonctions telles que les régulations
du tonus vasculaire, de la contractilité cardiaque, de l'hémostase
ou de la motricité digestive. Au niveau gastrique, les données
expérimentales permettent d'attribuer au NO diverses propriétés
potentiellement bénéfiques pour la cytoprotection de la
muqueuse gastrique. En effet, les cellules épithéliales
de la muqueuse gastrique exhibent des niveaux élevés de
la NOS II ce qui permet de suggérer que le NO intervient par un
mécanisme non vasculaire dans la synthèse des bicarbonates
et du mucus gastriques [39]. Cette action a été rapportée
à la liaison du NO à la guanylate cyclase soluble et à
l'activation de la synthèse de GMPc gastrique. Une conséquence
de la formation du GMPc étant l'épaississement de la couche
de mucus tapissant l'épithélium gastrique. Des arguments
pharmacologiques privilégient aussi l'hypothèse du rôle
inhibiteur du NO sur la sécrétion gastrique acide. Les donneurs
de NO atténuent la sécrétion acide par une action
directe sur les cellules pariétales [39] ou bien par la réduction
de la libération d'histamine par les cellules entérochromaffines
[40]. Les expériences sur l'animal montrent que l'administration
intraveineuse d'inhibiteurs de la NOS réduit le débit sanguin
stomacal [41, 42]. Ces résultats complétés par d'autres
suggèrent que la libération locale de NO régule la
microcirculation au niveau de la muqueuse gastrique en collaboration avec
les prostaglandines et l'activité neuronale. Un autre niveau de
régulation de la production de prostaglandines provient de l'intrication
des processus d'activation de la NOS et de la COX. Des données
déduites principalement d'expériences réalisées
in vitro sur des modèles cellulaires apportent les preuves
d'une coopération positive entre le NO et la COX-1. D'autres composantes
actives de l'action cytoprotectrice du NO impliquent l'inhibition de l'activation
et de l'adhérence des neutrophiles et l'inactivation des radicaux
libres. Les propriétés démontrées par le NO
sur l'homéostasie gastrique laissent entrevoir une nouvelle approche
dans l'utilisation plus sûre des AINS avec le développement
de molécules anti-inflammatoires porteuses de groupements donneurs
de NO.
Les NO-AINS sont obtenues par estérification d'un AINS conventionnel
avec une molécule porteuse de groupements chimiques donneurs de
NO. Les premiers composés développés ont été
obtenus par addition d'un groupement nitroxybutylester à des molécules
comme le flurbiprofène, le kétoprofène, le naproxène
ou le diclofénac. Les études réalisées sur
différents modèles expérimentaux prédictifs
d'une activité anti-inflammatoire montrent que les NO-AINS sont
aussi efficaces que les molécules base [43-45]. Les essais cliniques
démontrent la supériorité des NO-AINS sur le placebo
et une efficacité comparable à celle des AINS classiques
dans la prise en charge des patients arthrosiques en poussée douloureuse
ou inflammatoire. En fait, le principal intérêt de l'introduction
des NO-AINS dans la thérapeutique anti-inflammatoire résiderait
une nouvelle fois dans la réduction de la gastrotoxicité
[43-46]. La réalité de ce phénomène apparaît
dans des expériences comme celles qui montrent que le prétraitement
des rats avec le nitroprussiate de sodium, un donneur de NO, réduit
l'étendue des lésions gastriques produites par le flurbiprofène.
En fait, les données cliniques ne font que refléter les
données expérimentales s'appuyant sur des arguments histologiques
et pharmacologiques clairement établis avec toute une série
de NO-AINS. Une meilleure tolérance gastrique aux NO-AINS est également
retrouvée après le traitement chronique des animaux. Il
est intéressant de noter que le nitrofenac (NO-diclofénac)
comme le nitroprussiate de sodium accélèrent le processus
de réparation tissulaire chez des animaux rendus ulcéreux
après induction chimique, un phénomène qui n'a pas
été observé avec le diclofénac seul, le misoprostol
ou les inhibiteurs préférentiels de la COX-2 [47].
Les complexes métaux-AINS
Un autre aspect du développement des AINS qui devrait retenir
l'attention dans les prochaines années concerne les complexes cuivre-AINS.
Alors que de nombreuses études soulignent les propriétés
pro-oxydantes du cuivre telle que l'activation de la production de radicaux
hydroxyles OH [48] les complexes Cu-AINS sont pharmacologiquement plus
actifs que les AINS seule. Sorenson considère que les formes plasmatiques
des AINS sont des complexes formés par leurs métabolites
avec le cuivre endogène [49]. On peut ajouter que les complexes
Cu-AINS ont des capacités de captage des radicaux libres supérieures
à celles de l'AINS. L'intérêt de ces complexes réside
également dans leurs propriétés anti-ulcéreuses
reconnues dès 1989 par Sorenson [50]. Ces caractéristiques
pharmacodynamiques concourent ainsi à minimiser le risque d'éventuels
effets secondaires des AINS. Pour le moment, il n'y a aucune information
concernant les mécanismes régulant les propriétés
gastro-protectrices du cuivre. On peut concevoir des hypothèses
nouvelles à la lumière de résultats récents
qui indiquent que le cuivre se comporte comme un cosubstrat de la NOS
et par conséquent peut favoriser la production de NO [51]. La galénique
pourrait être un partenaire dans le développement des complexes
cuivre-AINS. Dans cette perspective, l'encapsulation du complexe ternaire
Cu2-indométacine4-diméthylformamide2 dans des liposomes
ou dans des nanocapsules a conduit à améliorer la tolérance
gastrique aux AINS et des complexes [52].
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