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Epidémiologie des cancers


Médecine thérapeutique. Volume 6, Number 10, 820-5, Décembre 2000, Risques de cancer


Résumé  

Author(s) : Annie J. Sasco, Centre International de Recherche sur le Cancer et Directrice de Recherche, Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale, 150, cours Albert-Thomas, 69372 Lyon cedex 8, France..

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ARTICLE

Épidémiologie descriptive

D'après les données les plus récentes de l'Organisation mondiale de la santé [1], le cancer a été en 1999 responsable de plus de 7 millions de décès dans le monde, soit près de 4 millions pour les hommes et un peu plus de 3 millions pour les femmes. Chez l'homme, le cancer du poumon vient largement en tête, alors qu'il est déjà au deuxième rang chez la femme, derrière le cancer du sein. Pour tous les sites communs aux deux sexes (à l'exception du cancer du sein), il faut noter une surmortalité par cancer chez les hommes (figure 1). Tous les cancers sans exception sont en nombre absolu de décès plus fréquents dans les pays à faible ou moyen revenu que dans ceux à haut revenu [2] (figure 2).

Le cancer le plus fréquent dans le monde, aussi bien pour les pays considérés comme développés que pour ceux en voie de développement est le cancer du poumon, responsable de presque 1,2 million de décès en 1999 [1]. Dès 1985, le cancer du poumon a conquis cette place [3] devançant celui qui fut longtemps en première position, à savoir le cancer de l'estomac [4]. Globalement, une des différences majeures concernant la répartition géographique des cancers est que dans les pays en voie de développement, on note une plus grande fréquence des cancers liés à des maladies infectieuses, notamment virales, comme le cancer du foie et celui du col de l'utérus, alors que dans les pays développés les cancers liés au profil hormonal et à l'alimentation sont plus représentés, comme les cancers du sein féminin, de la prostate et du côlon.

Globalement les cancers représentent 25,1 % des causes de décès dans nos pays et 11,3 % dans les pays en voie de développement [2], ce qui correspond respectivement à la deuxième cause de décès après les maladies de l'appareil circulatoire dans le monde développé et la troisième cause après les maladies infectieuses et parasitaires et les maladies de l'appareil circulatoire dans le monde en développement. Pour le siècle à venir, il faut malheureusement prévoir une augmentation importante du nombre de cancers, liée en partie à l'augmentation et au vieillissement de la population mondiale mais aussi aux changements du risque de certains cancers, en lien avec des expositions spécifiques. C'est ainsi que, des années 50 à nos jours, l'essentiel de l'augmentation du taux de mortalité par cancer a été lié à l'épidémie tabagique qui va, au cours du siècle prochain, durement frapper les pays en voie de développement. Ceux-ci vont peu à peu ajouter au fardeau de maladies infectieuses et parasitaires qui continue à les accabler, celui des maladies chroniques, dont le cancer, qui augmente rapidement dans les groupes socio-économiques les plus favorisés de ces pays. Par ailleurs, on a pu récemment noter dans nos pays des augmentations inquiétantes de cancers non liés au tabagisme qui restent pour le moment totalement inexpliquées.

En ce qui concerne la France, on a dénombré en 1996 chez les hommes 89 213 certificats mentionnant le cancer comme cause principale de décès et chez les femmes 58 552 [5] pour en 1995 un nombre estimé de nouveaux cas respectivement de 134 729 et 105 058 [6]. En nombre de nouveaux cas, le cancer du sein vient largement en tête chez la femme (figure 3) et le cancer de la prostate chez l'homme (figure 4) alors que pour les décès, on a chez la femme le cancer du sein (figure 3) et chez l'homme celui du poumon (figure 4) [6].

Épidémiologie étiologique

Pour situer l'importance de l'épidémiologie étiologique, une phrase du Professeur Jean Bernard est particulièrement adaptée. Celui-ci écrivit, en effet, en 1988 : « J'ai depuis longtemps considéré que la recherche des causes était, dans l'étude des maladies, une voie royale » [7]. Cet exercice de quête de la vérité dans le cadre du cancer est difficile puisqu'il s'agit d'une maladie plurifactorielle. Le rôle des études de type expérimental mais surtout non-expérimental, qu'il s'agisse d'enquêtes de cohorte, cas-témoin ou plus récemment hybrides est de s'efforcer de quantifier la part relative de la génétique et des facteurs liés au mode de vie et à l'environnement. L'épidémiologie est la seule discipline permettant d'aboutir à de tels résultats.

Les principaux facteurs de risque du cancer peuvent être répartis en 3 catégories : ceux modifiables au niveau individuel, ceux pour lesquels une intervention collective de type législatif est nécessaire et enfin ceux sur lesquels nous ne pouvons, à l'heure actuelle, intervenir (tableau 1). Les paragraphes qui suivent vont illustrer ces aspects mais il est bien entendu que pour des raisons de limitation d'espace, nous ne pouvons prétendre à l'exhaustivité.

Tabac

Le tabac est un cancérogène reconnu [8] qui entraîne chaque année environ 4 millions de décès [9] et au moins 2 millions de nouveaux cas de cancer. Il est responsable de la quasi-totalité des cancers du poumon [10], d'une bonne partie des cancers de la vessie, du rein et du pancréas ainsi que, surtout en association avec l'alcool, d'une partie des cancers du larynx, pharynx, œsophage et cavité buccale. Enfin, chez la femme, le risque de cancer du col de l'utérus est légèrement augmenté chez les fumeuses. Le risque est influencé par la quantité de tabac utilisée quotidiennement mais encore plus par la durée du tabagisme dont l'effet est extrêmement net surtout pour le cancer du poumon. Le type de tabac (blond ou brun, avec ou sans filtre) module aussi le risque mais de toute façon il est clair qu'il n'existe aucun produit dérivé du tabac dénué d'effets néfastes pour la santé. Cette conviction est renforcée par la démonstration de l'impact, certes faible mais bien présent, du tabagisme passif sur la survenue de cancer du poumon chez les non-fumeurs [11].

Parmi les connaissances nouvelles sur le cancer du poumon, il faut noter l'augmentation progressive nette de certaines formes histologiques comme les adénocarcinomes [12]. Dans les arguments avancés, le rôle des cigarettes dites légères doit être exploré. Ceci est d'autant plus nécessaire que, lors d'une étude comparant aux États-Unis la mortalité par cancer du poumon des sujets fumeurs à deux époques successives, le taux après ajustement pour la quantité fumée a augmenté au lieu de diminuer [13], ce qui pourrait s'expliquer par une plus grande nocivité des cigarettes dites légères qui dans beaucoup de pays ont peu à peu gagné une large part du marché, bien que l'on ne puisse pas exclure à l'heure actuelle d'autres déterminants potentiels comme un âge plus précoce de début. Les études récentes montrent aussi qu'à quantité fumée égale les femmes ont une plus grande susceptibilité de faire un cancer du poumon que les hommes [13].

D'un point de vue de santé publique, le message face au tabac doit être extrêmement clair. Tous les efforts doivent viser à une élimination, en limitant l'initiation au tabagisme des jeunes et en aidant les fumeurs à arrêter leur consommation. L'étude de la susceptibilité génétique, qu'il s'agisse de profils enzymatiques de type CYP2D6, P4502D6, CYPIAI ou de gènes suppresseurs de tumeur comme le p53 ou encore de mutations spécifiques du locus HPRT, peut présenter un intérêt scientifique mais il serait illusoire à l'heure actuelle de bâtir là-dessus des espoirs de prévention individualisée [14].

Alcool

L'alcool pur n'est pas un cancérogène chez l'animal, mais augmente en revanche de façon considérable les risques de cancer dans l'espèce humaine [15]. Il est associé aux tumeurs des voies aérodigestives supérieures (pharynx, larynx, œsophage) avec une interaction très forte avec le tabac. Chez la femme, l'alcool est associé à une légère augmentation du cancer du sein.

Alimentation

Dans nos pays, il est estimé qu'environ un tiers des cancers sont liés à l'alimentation [16]. Un déséquilibre du bilan énergétique dans le sens d'un excès d'apport calorique par rapport aux dépenses physiques est un facteur de risque pour les cancers hormonodépendants du sein, de l'endomètre et de la prostate, ainsi que pour le cancer du côlon dans les deux sexes. Le rôle des lipides alimentaires totaux est controversé, mais leur excès, surtout pour les produits d'origine animale, est impliqué dans la survenue des cancers colorectaux, de la prostate et du sein. Dans certaines régions du monde, des aliments spécifiques ont parfois été mis en cause, comme par exemple le poisson séché cantonnais dans la survenue du cancer du rhinopharynx en Chine du Sud-Est ou la consommation de maté dans le cancer de l'œsophage en Amérique latine. Enfin, il faut citer le rôle de la contamination par des moisissures (aflatoxines) des arachides en Afrique, responsable d'une partie des cancers du foie, en interaction avec les virus des hépatites. Des questions se posent, mais pour le moment sans réponse précise, sur le rôle éventuel des résidus de pesticides, en particulier ayant une activité xéno-œstrogénique dans les aliments. De la même façon, la contamination des viandes par des œstrogènes ou autres produits hormonaux demanderait à être mieux étudiée.

Sur un plan plus positif, il faut citer l'effet protecteur d'une consommation importante en fruits et légumes frais. Cela est retrouvé pour les cancers du poumon, des voies aérodigestives supérieures, du côlon et rectum, de l'estomac et enfin du sein et de la prostate.

Autres facteurs de risque modifiables au niveau individuel

En lien avec l'alimentation, il faut noter le rôle néfaste joué par une activité physique trop restreinte. Ce dernier élément, en association surtout avec l'obésité, est un facteur de risque pour le cancer du sein en post-ménopause et pour le cancer de la prostate. Les mécanismes précis d'action de l'alimentation ou de l'obésité ne sont pas élucidés, mais il semble qu'une hyperœstrogénie relative représente un facteur de risque pour le cancer du sein, que celle-ci soit d'origine endogène ou exogène. Pour cette dernière, il faut noter un risque légèrement augmenté de cancer du sein pour les femmes ayant utilisé pendant de nombreuses années des contraceptifs oraux, surtout à un âge précoce et avant toute grossesse, de même que pour les femmes prenant pendant de nombreuses années un traitement hormonal substitutif de la ménopause [17]. Ceci rappelle le risque augmenté de cancer de l'endomètre en lien avec une œstrogénothérapie isolée. En plus de la vie reproductive, en partie sous contrôle hormonal, la vie sexuelle peut également jouer un rôle dans la survenue de certains cancers. C'est en particulier le cas de cancers liés à des infections virales et, en premier lieu, du risque de cancer du col de l'utérus lié à l'infection par les virus du papillome humain [18], transmissibles par voie sexuelle.

D'autres virus ont été associés de façon nette au cancer. Il faut citer notamment les virus de l'hépatite B et C et le cancer primitif du foie [19], le virus de l'immunodéficience humaine et certains autres rétrovirus, associés notamment au sarcome de Kaposi et aux lymphomes non-hodgkiniens en excès dans le syndrome d'immunodéficience acquise [20], le virus d'Epstein-Barr et certains virus de l'herpès, particulièrement impliqués dans les cancers du nasopharynx et le lymphome de Burkitt, prévalents dans certains pays en voie de développement [21].

En ce qui concerne les agents biologiques autres que les virus, là encore largement plus présents dans les pays en développement, il faut citer les schistosomes, dans le cancer de la vessie, l'Opisthorchis viverrini et le cancer des voies biliaires et l'Helicobacter pylori et le cancer de l'estomac [22].

Facteurs de risque modifiables au niveau collectif

De multiples agents, physiques, chimiques et virologiques, ont été reconnus comme cancérogènes [22]. Le Centre international de recherche sur le cancer évalue, dans le cadre d'un programme spécifique, la cancérogénicité de divers produits, selon une méthodologie stricte [23]. Cette information est portée à la connaissance du public mais également des gouvernements. Ce sont eux en effet qui sont à même de prendre les mesures, notamment législatives, qui s'imposent pour interdire ou réglementer l'exposition à des cancérogènes reconnus. Deux aspects doivent être distingués : celui de la présence de cancérogènes dans le milieu professionnel (population concernée réduite, mais risque élevé) et celle des cancérogènes dans l'environnement général (population concernée très vaste mais risque le plus souvent faible).

Les facteurs pour lesquels la cancérogénicité pour l'espèce humaine est démontrée (groupe 1 des monographies du CIRC) sont indiqués dans le tableau 2. Ils comportent aussi bien des agents chimiques spécifiques, comme le benzène ou l'amiante que des mélanges complexes tels que les brais de houille, les suies ou la fumée de tabac ou des circonstances d'exposition associées à une profession comme la production d'aluminium ou l'industrie du caoutchouc. De façon récente, l'évaluation a également porté sur des facteurs physiques comme le rayonnement solaire, ou biologiques. De nombreuses questions restent encore posées telles que l'impact des champs électromagnétiques ou les effets de la pollution sur la santé humaine.

Facteurs de risque non modifiables actuellement

Pour le moment, ils sont essentiellement représentés par les facteurs génétiques. Pour un petit nombre de cancers, nous sommes capables d'identifier des sujets à très haut risque pour cause de mutation génétique spécifique. C'est le cas en particulier des femmes porteuses de BRCA1 ou 2 à haut risque de cancer du sein. Pour autant, nous ne savons pas encore proposer de façon fiable une démarche de prévention adaptée à ces femmes. La question éthique du dépistage génétique se pose dans l'état actuel de nos connaissances et de nos possibilités thérapeutiques.

De la même façon, il n'est pas encore possible en population générale d'agir par la pharmacoprévention pour modifier le métabolisme hormonal endogène des femmes, tout au moins dans un but de prévention du cancer du sein. D'aucuns ont proposé dans ce but une molécule de la famille des triphényléthylènes, le tamoxifène [24]. Malheureusement, ce médicament, dont la démonstration de l'efficacité dans le cadre thérapeutique n'est plus à faire [25], ne peut à l'heure actuelle être utilisé pour la prévention en routine, en raison de sa iatrogénicité [26] et notamment de sa cancérogénicité [27]. Les résultats récents des essais de pharmacoprévention ne changent rien au besoin de prudence et renforcent ici aussi la nécessité du principe de précaution [28].

CONCLUSION

Alors qu'un nouveau millénaire débute, l'épidémiologie doit faire face à un difficile défi. La plupart des facteurs de risque associés à des risques relatifs très élevés, comme le tabac et le cancer du poumon, ont été découverts depuis longtemps, même si les politiques de prévention n'ont pas suivi avec la célérité nécessaire. De façon plus récente au cours des vingt dernières années, le rôle des agents biologiques, eux aussi associés à des risques très élevés, a été mis en évidence. Maintenant si nous voulons continuer à progresser, il est indispensable de se pencher sur l'évaluation des effets des faibles doses, qu'ils s'agissent de radiations ionisantes (résidence près des centrales nucléaires ou des usines de retraitement), électro-magnétiques (téléphones portables, résidence à proximité des lignes à haute tension), et des produits chimiques (pollution de l'eau, de l'air, de la terre et des aliments). En effet, rien ne nous permet de conclure à l'absence d'effet cumulatif de l'exposition répétée tout au long de la vie à un nombre toujours croissant de toxiques divers.

REFERENCES

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2. Organisation mondiale de la santé. 1999. Tableau 2 de l'annexe Mortalité par sexe, cause et région OMS, estimations pour 1998. In : Rapport sur la santé dans le monde 1999. Pour un réel changement. Genève : Organisation mondiale de la santé, p. 110.

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7. Bernard J. 1988. C'est de l'homme qu'il s'agit. Paris : Éd. Odile Jacob, 189 p.

8. International agency for research on cancer. 1986. IARC monographs on the evaluation of carcinogenic risks to humans. Tobacco smoking, Vol. 38. Lyon : IARC, 403 p.

9. Organisation mondiale de la santé. 1999. La lutte contre l'épidémie tabagique. In : Organisation mondiale de la santé. Rapport sur la santé dans le monde 1999. Pour un réel changement. Genève : Organisation mondiale de la santé, pp. 75-89.

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18. International agency for research on cancer. 1995. IARC monographs on the evaluation of carcinogenic risks to humans. Human papilloma viruses. Vol. 64. Lyon : IARC, 409 p.

19. International agency for research on cancer. 1994. IARC monographs on the evaluation of carcinogenic risks to humans. Hepatitis viruses. Vol. 59. Lyon : IARC, 286 p.

20. International agency for research on cancer. 1996. IARC monographs on the evaluation of carcinogenic risks to humans. Human immunodeficiency viruses and human T-cell lymphotropic viruses. Vol. 67. Lyon : IARC, 424 p.

21. International agency for research on cancer. 1998. IARC monographs on the evaluation of carcinogenic risks to humans. Epstein-Barr virus and Kaposi's sarcoma herpesvirus/ human herpesvirus 8. Vol. 70. Lyon : IARC, 524 p.

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26. Sasco A.J., Ah-Song R., Saez S., Kuttenn F. 1995. Effects secondaires d'une intervention de chimioprévention : l'exemple du tamoxifène. Bull Cancer 82 : 186s-206s.

27. Sasco A.J., Gendre I. 1996. Carcinogenicity of tamoxifen. In : Kellen J.A. Tamoxifen. Beyond the antiestrogen. Boston : Birkhauser, pp. 59-92.

28. Sasco A.J. 1999. Pharmacoprévention du cancer du sein par tamoxifène : devons-nous encore nous poser la question ? Rev Épidém Santé Publ 47 : 279-285.


 

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